Gaston Bachelard est un personnage hors du commun. Né à Bar-sur-Aube, employé des postes, licencié ès sciences puis professeur de physique et chimie dans la même ville, il réussit en 1922 l'agrégation de philosophie, et enseigne cette discipline à la Faculté de Dijon, avant de devenir un extraordinaire professeur à la Sorbonne jusqu'en 1954.

Épistémologue par formation, philosophe par passion, poète par imagination, il a écrit une ouvre singulière et abondante. Penseur très original, il s'enracine dans une triple tradition : - la science contemporaine de la première moitié du XXe siècle ;
- Carl Gustav Jung à qui il emprunte la notion d'inconscient collectif avec laquelle il enrichira la " psychanalyse de la connaissance " ;
- les poètes et les écrivains, d'Hésiode à Michaux en passant par Lautréamont.

Il analyse les conditions de la connaissance scientifique et soutient qu'elle progresse essentiellement par une victoire sur les " obstacles épistémologiques " constitutifs de cette connaissance. Aussi faut-il psychanalyser notre raison car cet obstacle épistémologique est une entrave à la connaissance scientifique, entrave qui est inhérente au savoir lui-même et non pas à des difficultés liées à l'objet. La coupure épistémologique est une rupture méthodologique, c'est-à-dire un changement de concepts et de méthodes à l'intérieur d'une science. Bachelard définit l'histoire des sciences en distinguant trois étapes qui correspondent à des moments de rupture :

- l'étape pré-scientifique (de l'Antiquité jusqu'au milieu du XVIIe siècle),
- l'étape scientifique (de la fin du XVIIIe siècle jusqu'au début du XXe siècle),
- le Nouvel Esprit scientifique (à partir de la théorie de la relativité jusqu'à nos jours).

La psychanalyse de l'esprit scientifique recherchera et détectera donc des valeurs et des projections inconscientes entravant le savoir. Le rationalisme structure un centre actif où s'échangent les vérités de la raison et les vérités d'expérience : la raison se construit en dialoguant avec l'expérience et en s'appliquant à elle. Bachelard montre ainsi que la pensée scientifique, loin d'apparaître de façon immédiate, se constitue à travers une série d'étapes. Le premier des obstacles que la pensée scientifique rencontre est l'opinion. Mais la science se forme aussi contre l'immédiateté sensible, contre cet autre obstacle qu'est la " substance ", contre la certitude, ainsi que contre certaines croyances d'ordre sexuel. Ce qui caractérise le fait scientifique de notre siècle, c'est son caractère abstrait. Loin d'être donné et immédiat, il s'élabore théoriquement. Ainsi, Bachelard, en réfléchissant sur la pensée scientifique, pose également le problème de l'erreur sur le plan épistémologique.

Il s'attache, par ailleurs, au registre de l'imaginaire, irréductible à une imagination simplement reproductrice. L'imaginaire dépasse infiniment le réel car il exprime la pleine liberté de l'esprit.

L'oeuvre de Bachelard possède donc deux faces, une face diurne et une face nocturne. La première rassemble la raison, l'action, et la maîtrise du monde comme de soi-même. La seconde recoupe le rêve et la poésie, le cour et le sentiment. L'invention théorique de Bachelard repose sur le fait d'avoir lié matière et âme, séparées par la tradition philosophique depuis Platon. La matière a, de fait, une âme comme l'indique la langue poétique. Et l'âme ne se sépare pas d'une matière, car toute émotion s'appuie originellement sur l'un des quatre éléments (eau, terre, air ou feu) pour pouvoir se communiquer. C'est par le monde que l'émotion crée son propre monde.

Il faut donc corriger quelque peu l'image dualiste que Bachelard nous offre. Certes, il s'est toujours gardé de confondre science et poésie. Mais son analyse du mouvement, qui ne cesse d'induire des effets dans l'âme et dans le langage, ouvre sur une fascinante unité de la nature et du langage mise en évidence par la poésie qui supprime les oppositions de la tradition métaphysique et rationaliste.