Retour à l'index des Conseils méthodologiquesORGANISER LE PLAN ET FAIRE LA PROBLEMATIQUE

> Durée moyenne ( 10 à 15 min)

C’est, en un sens, le moment le plus important de la dissertation. Il s'agit de déterminer la manière dont on va envisager le sujet à partir de la mise en lumière des problèmes philosophiques qu’il implique. Le mouvement de la réflexion est donc inverse à celui de l’analyse, puisque l’objet de cette opération est de rassembler les résultats de l’analyse du sujet et de prendre appui sur eux afin de poser un certain nombre de questions de nature philosophique, qui, une fois ordonnées et liées entre elles par un fil conducteur, constitueront ce que les professeurs de philosophie appellent une problématique.

L’absence de problématique, c’est-à-dire l’absence d’une approche problématisée des questions, voire l’absence de questions, donne à la dissertation l’aspect d’un exposé sans ordre ni nécessité, quand ce n’est pas celui d’un défilé informe de lieux communs ou d’affirmations générales : c’est le défaut majeur de beaucoup de copies. Cela donne à certains candidats, assez bons élèves dans les autres matières et qui ont l’impression d’avoir bien appris et bien travaillé leur programme de philosophie, le sentiment amer d’avoir été la victime d’une injustice, en tout cas de ne pas avoir été « rétribués » en proportion des efforts qu’ils estiment avoir fournis. C’est pourquoi il faut s entraîner pendant l’année à «fabriquer» des problématiques.

Comme pour l’analyse du sujet, nous procéderons en partant d’abord d’exemples concrets.

• Sujet n° 1 : « Qu'est-ce que faire une expérience ? »


Liste de questions

Nous avons dégagé un certain nombre de significations pour chacun des termes du sujet, le type de question («Qu'est-ce que...») donne une certaine liberté dans l'approche du sujet.

La première opération consiste à multiplier les questions que l’on peut poser en prenant appui sur les éléments fournis par l’analyse. Il faut notamment se demander ce que présuppose le sujet, quels en sont les enjeux, etc. Par exemple, pour notre sujet :

- Faire une expérience, est-ce seulement la subir ou bien est-ce aussi en être l’artisan?

- Pour faire l'épreuve de quelque chose, dois-je me contenter d’en faire l’expérience ?

- Pourquoi faire une expérience ?

- Faire une expérience, est-ce être en mesure de la raconter ?

- Qui fait une expérience ?

- De quoi fait-on l’expérience lorsqu'on fait une expérience ?

- À quoi peut servir l'expérience ?

- Faire une expérience, est-ce la même chose qu’avoir une expérience ?

- Y a-t-il une essence de l'expérience qui me permettrait de distinguer ce qui est véritablement une expérience de ce qui ne l’est pas ?

- L'expérimentation scientifique est-elle entièrement le résultat d’une fabrication ?

- Qu'est-ce qui caractérise la fabrication d’une expérience scientifique ?

- Faire une expérience n'est-ce pas toujours refaire cette expérience ? etc.

> Il ne faut pas hésiter à multiplier les questions, afin d’enrichir sa propre perception des problèmes posés directement ou non par le sujet. Cela ne doit pas conduire à déplacer pour autant subrepticement le sujet ; il est donc nécessaire d'y introduire un certain ordre logique, en partant, par exemple, des problèmes les plus immédiatement reliés au sujet et en reléguant à un deuxième plan ceux dont le lien avec le sujet est moins manifeste.

Comment classer ces questions?

> Tout d'abord, ne pas chercher à classer toutes les questions: une problématique doit viser à être structurée et ordonnée plutôt qu’exhaustive, même si elle ne doit laisser de côté aucun aspect essentiel du sujet.

Le point de départ de cette mise en ordre doit toujours être la question posée par le sujet, ici : « Qu'est-ce que faire une expérience ? »

> On peut proposer le classement suivant (à titre indicatif, car d’autres problémati-sations et un autre ordre sont possibles) :

1. Qu’est-ce qui distingue essentiellement une expérience scientifique des expériences de la vie courante ? Une expérience scientifique n’est-elle pas caractérisée par le fait qu’elle est réitérable et transmissible, tandis qu’une expérience de la vie courante est unique et ne peut être transmise ?

2. Faire une expérience, est-ce la même chose qu’avoir une expérience ?

3. A quelles conditions puis-je faire une expérience ?

4 Faire une expérience, est-ce seulement la subir ou en être l’auteur ? De quoi fait-on l’expérience lorsqu’on fait une expérience ?

5. Pourquoi faire une expérience ?

6. Que puis apprendre d’une expérience ?

> On le voit, certaines questions ont été laissées de côté, parce qu’elles ne s’intégraient pas bien à ce parcours ou parce qu’elles faisaient double emploi avec d’autres. À cette étape de la confection du devoir, on doit déjà avoir en tête la fabrication du plan et la recherche du fil conducteur.

Déterminer un fil conducteur, élaborer un plan

Pour déterminer son plan, il est souhaitable de se donner un fil conducteur, c’est à dire le principe suivant lequel on compte orienter et organiser son développement.

> Fil conducteur : montrer que l’expérience n’est pas un donné brut qui serait reçu passivement par celui qui « fait l’expérience », mais que « faire une expérience » suppose une part d’activité constructrice.

Plan possible

On peut donc proposer le plan suivant (à titre indicatif) :

1. « Faire une expérience », une expression ambiguë et qui pose problème.

- Faire une expérience, c’est éprouver un donné.

- La distinction entre l’expérience et l’expérimentation.

- Doit-on opposer l’expérience vécue et l’expérimentation scientifique ?

- Critique de l’expérience comme donnée immédiate.

2. À quelles conditions est-il possible de faire une expérience ?

- De quoi peut-on faire l’expérience ? Impossibilité de faire l’expérience des vécus d’autrui, c’est toujours un « je » qui fait une expérience, caractère individué de l’expérience.

- On ne peut faire l’expérience que de ce qui peut être l’objet d’une intuition sensible dans l’espace et dans le temps.

- L’expérience n’est pas en elle-même porteuse de son unité, nécessité d’un sujet unificateur du divers empirique.

3. Qu’apprend-on lorsqu’on fait une expérience ?

- Les leçons de l’expérience : nécessité d’un regard rétrospectif.

- Le rôle du langage comme horizon de nos expériences.

- La nécessité de réactiver par la mémoire son expérience afin de l’accomplir et de se l’approprier ?

^ Il ne reste alors qu'à étoffer et à enrichir le contenu du plan, choisir les exemples dont on compte faire l’analyse, les points de doctrines pouvant mettre en valeur les différents moments de la problématique, etc. La dissertation est alors à peu près cadrée, le plan de route établi dans ces grandes lignes, il faudra essayer de ne pas s’en éloigner en cours de rédaction.

• Sujet n° 2 : « L'attitude philosophique peut-elle être définie par la décision de ne jamais croire ? »

La question est plus contraignante que la précédente, elle est aussi plus riche et offre à la problématisation davantage de points d’appui.

Liste de questions (en vrac, liste non exhaustive)

- Comment caractériser l’attitude philosophique par rapport à celle du savant, de l’homme de foi, du sophiste ou du rhéteur ?

- La position philosophique est-elle exempte de toute forme de croyance ? L’attitude philosophique est-elle exclusive de toute opinion et de tout acte de foi ?

- L’aspect critique de la philosophie la préserve-t-elle de toute forme d’adhésion irréfléchie ?

- Dans quelle mesure l’attitude philosophique peut-elle être le résultat d’une décision consciente ?

- Peut-on suspendre tout acte de croyance ?

- Si la disposition philosophique passe par la suspension de la croyance, est-elle praticable ?

- Ne pas croire, est-ce douter ou nier la croyance ?

- Peut-on être certain de ne pas croire ?

Comment classer ces questions ?

1. L’attitude philosophique peut-elle se définir comme suspension de tout acte de croyance ?

2. Peut-on mettre sur un même plan la superstition, l’opinion, la conviction et la foi religieuse ?

3. Ne pas croire, est-ce rejeter de la croyance ou la neutraliser dans le but de la soumettre à un examen ?4. Ne pas croire peut-il être le résultat d’une libre décision ?

5. L’attitude philosophique, définie comme décision de ne pas croire, est-elle praticable ou bien n’est-elle qu’une exigence jamais complètement satisfaite ?

Déterminer un fil conducteur, élaborer un plan

> Fil conducteur : essayer de montrer que la critique philosophique des croyances repose sur une conviction - une sorte d’acte de foi dans la valeur et la puissance critique de la raison - et un préjugés - penser que « ne pas croire » puisse être le résultat d’une décision.

Plan possible

1. Définir l’attitude philosophique.

- La figure du philosophe, critique des opinions, des croyances superstitieuses ou religieuses, des techniques de persuasion visant à produire artificiellement l’adhésion de l’auditoire.

- La radicalité de la mise en cause des opinions et des préjugés garante de l’exigence philosophique.

- Toutes les formes de croyances sont-elles à mettre sur le même plan ?

2. Les limites de l’attitude philosophique.

- La philosophie peut-elle prétendre se défaire, une fois pour toutes, de tous les préjugés ? (Le doute cartésien envisagé dans sa radicalité.)

- Comment repérer ce à quoi on adhère sans s’en rendre compte ? En quoi l’attitude consistant à « ne jamais croire » peut-elle être le résultat d’une décision ponctuelle ?

- L’illusion fondamentale de la philosophie ne résiderait-elle pas précisément dans son ambition d’échapper à toutes formes de croyances ?

3. La décision de « ne jamais croire » comme acte de foi dans la raison.

- L’attitude philosophique : une disposition jamais acquise. «Ne jamais croire», résultat non pas d’une décision définitive et déterminée dans le temps, mais comme tâche à accomplir, comme décision qui ne va jamais de soi, qui n’est jamais acquise et est toujours à remettre en œuvre.

- Le caractère intenable et précaire de l’attitude philosophique prise dans la radicalité de ses exigences.

- Suspendre tout acte de croyance : à la fois condition et idéal irréalisable de toute activité philosophique authentique. L’engagement philosophique comme acte de foi dans la raison.

D’autres plans étaient possibles : il n’y a pas, en philosophie, de corrigés modèles. Chaque copie doit avant tout viser à être cohérente ; en général, il vaut mieux ne pas traiter tous les aspects d’un sujet plutôt que de les confondre et les mélanger.


RÉSUME DES ÉTAPES DE L'ÉLABORATION DU PLAN


> R1 • Multiplier les questions pour étoffer la problématique en se demandant quels sont les présupposés et les enjeux de la question posée.

> R2 • Classer les problèmes dégagés précédemment suivant leur degré de proximité avec la question initialement posée.

> R3 • Chercher à formuler un fil conducteur.

> R4 • Présenter au brouillon son plan de la manière suivante :

1) Titre de la première partie (éventuellement sous la forme d’une question)

a) Titre des différentes sous-parties

b) Titre des différentes sous-parties

c) Titre des différentes sous-parties

Transition

2) Titre de la deuxième partie (éventuellement sous la forme d’une question)

a) Titre des différentes sous-parties

b) Titre des différentes sous-parties

c)Titre des différentes sous-parties

Transition

3) Titre de la troisième partie (si le développement compte trois parties,

éventuellement sous la forme d’une question)

a) Titre des différentes sous-parties

b) Titre des différentes sous-parties

c) Titre des différentes sous-parties

L’intérêt de ce genre de présentation est de plier la réflexion à un cadre formel, qui l’oblige à trouver des éléments qu’elle n’avait pas nécessairement en vue au départ, afin de « remplir les cases restées vides ». Il a donc d’abord une valeur heuristique et doit aider le candidat à mieux prendre conscience de sa démarche. Cependant, il ne faut pas que ce genre de procédé bloque la réflexion.

Il peut arriver qu'on n’arrive pas à « remplir certaines cases » : il faut alors remanier son plan, afin de le rééquilibrer.

> R5 • Dernière étape : donner des contenus précis à son plan. C'est-à-dire faire l’inventaire des exemples des points de doctrine que l'on entend développer dans la dissertation, et les ranger à leurs places respectives dans le plan.

Il est possible que le contenu des parties du développement conduise à en modifier l’allure générale, voire le sens; dans ce cas. ne pas hésiter à remanier son plan de manière à le rendre plus cohérent. Comme dans tout procédé de fabrication, il faut faire preuve de souplesse et de sens de l’adaptation. D une manière plus générale, les différentes étapes de la fabrication de la dissertation peuvent interférer. Cela n’est pas étonnant, car une dissertation est, en théorie du moins, un produit vivant dont les parties sont organiquement liées les unes aux autres.