Parmi les nombreux philosophes français méconnus du XIXe
siècle, Antoine Augustin Cournot est l'un des plus dignes de
notre attention. Il s'efforce, dans toute son oeuvre, de conférer
un statut ontologique à la notion de hasard et de faire de
la probabilité un élément positif de la connaissance.


Le XIXe siècle découvre l'économie comme dimension
fondamentale de la vie sociale. Et c'est son oeuvre
économique qui fit, à l'étranger, la réputation de Cournot.
Il est cependant aussi la référence incontournable, dès
que l'on essaie de dire quelque chose sur le hasard.

Le mathématicien et l'économiste
Né le 28 août 1801 à Gray, Antoine Augustin Cournot suit une formation secondaire classique au collège des Jésuites de sa ville natale. Il fait ensuite des études supérieures scientifiques, entre au service du Maréchal Gouvion Saint-Cyr et, parallèlement (de 1823 à 1833), passe une licence en droit et un doctorat en mathématiques. En 1849, il est professeur d'université. Il deviendra recteur de l'Académie de Grenoble, puis Inspecteur Général de l'Instruction Publique et recteur de l'Université de Dijon.

Le philosophe
Sa carrière brillante n'est pas due à ses oeuvres philosophiques, peu lues en leur temps. Cournot le regrette. L'Essai sur les fondements de nos connaissances, publié en 1851, passe presque inaperçu, ainsi que, dix ans plus tard, le Traité de l'enchaînement des idées fondamentales. En 1862, il quitte l'université. Frappé de cécité, il continuera cependant à écrire et à publier jusqu'à sa mort, à Paris, le 30 mars 1877.

OEUVRES

On peut distinguer, dans l'oeuvre de Cournot, trois types d'écrits: les ouvrages mathématiques, les ouvrages d'économie et ceux qui constituent une réflexion philosophique et historique sur les mathématiques et l'économie.

Recherche sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838)
Première tentative rigoureuse d'appliquer les mathématiques à l'économie politique, l'oeuvre comporte une théorie de la formation des prix, une première formulation de la fonction de demande et l'esquisse de ce que l'on appelle aujourd'hui la macro-économie. A la fin du siècle, l'oeuvre est traduite en anglais, allemand et italien: elle est devenue une référence.

Exposition de la théorie des chances et des probabilités (1843)
Première incursion de Cournot dans la philosophie, l'ouvrage annonce l'intention de l'auteur de «faire bien comprendre la valeur philosophique des idées de chance, de hasard, de probabilité». La première partie présente un caractère méthodologique; la seconde partie étudie la probabilité d'erreur d'un résultat numérique pour le physicien, le chimiste, l'astronome, etc.

Essai sur les fondements de nos connaissances et les caractères de la critique philosophique (1851)
C'est l'oeuvre philosophique majeure d'Antoine Augustin Cournot, celle qui contient l'analyse célèbre du hasard. Aucun évènement n'est un commencement absolu, ainsi que l'a très bien démontré le déterminisme classique. Mais les séries causales, c'est-à-dire les enchaînements prévisibles de causes et effets, sont le plus souvent indépendantes les unes des autres, et leurs rencontres sont aléatoires. Le hasard est donc une notion positive qui désigne «un concours de causes indépendantes». Le réel n'est ni décousu ni absurde: il est ordonné globalement, et non par une rationalité implacable.

Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872)
En Histoire, la curiosité anecdotique s'attache à montrer la petitesse des causes et la grandeur des effets. L'Histoire «philosophique» doit rechercher les raisons, les conditions, les lois «qui prévalent à la longue (...) sur les causes proprement dites».

EPOQUE

Le culte du progrès
L'idée d'un progrès de l'humanité , avancée, non sans nuances, par Emmanuel Kant, devient l'objet, au XIXe siècle, d'une sorte de croyance, voire de culte. Le développement des sciences et des techniques paraît n'être qu'un des aspects de la marche générale de l'humanité vers sa perfection. Cournot élève une voix un peu discordante dans ce concert en invitant à réfléchir sur une des conséquences pratiques du progrès: le sacrifice des êtres ou des comportements dont on croit qu'ils ne s'inscrivent pas dans le sens de l'histoire.

La vénération de la science
Au début du XIX' siècle, ne semble pouvoir résister à la puissance de l'explication scientifique, Tout doit pouvoir être conpris, expliqué et prévu. Le - hasard n'est qu'une impression subjective résultant de l'ignorance - provisoire - où nous sommes des causes d'un phénomène. Non, dit Cournot, il y a des phénomènes imprévisibles et des successions d'événements qui échappent à la raison.

APPORTS

La théorie du hasard. Durant ses études secondaires, Cournot découvre Laplace et lit avec passion l'Exposition du système du monde. Mais, contre son maître, il va s'efforcer d'établir que la notion de hasard a son fondement dans la réalité et n'est pas relative à la faiblesse de l'esprit humain. Selon lui, les phénomènes naturels sont reliés entre eux par des liens de causalité. Mais les séries causales ne sont pas toutes solidaires ou coordonnées de façon systématique. De là sa définition du hasard: c'est la rencontre de deux séries causales indépendantes l'une de l'autre. Il y a donc une objectivité du hasard qui conduit Cournot à s'intéresser au problème de l'histoire. Parmi les phénomènes, on doit distinguer ceux qui relèvent du mécanisme, et que l'on peut exprimer dans des lois permanentes, et certains faits primordiaux qui viennent d'un concours accidentel de causes, et que nous devons accepter à titre de données historiques.
Actualité - postérité. Sur deux points, Cournot a été novateur, et ses analyses sont toujours actuelles. Sa théorie mathématique de l'économie demeure la base de l'économétrie, et être le fondateur d'une science n'est pas un mince titre de gloire. Sur le plan philosophique, il est celui qui a éclairé les notions de probabilité et de relativité en construisant le concept de hasard objectif.