Épictète est, avec Marc Aurèle ou Sénèque, l'un des représentants les plus célèbres du stoïcisme tardif, qui se développe pendant les deux premiers siècles de notre ère dans la Rome impériale. Rien pourtant ne le destinait à devenir une grande figure de notre tradition intellectuelle et morale. Épictète, en effet, était de condition servile. Né vers 50, en Phrygie, il est conduit à Rome par son maître qui l'affranchit. Il met à profit sa liberté nouvelle pour suivre les cours du stoïcien Musonius Rufus, puis commence à enseigner lui-même cette doctrine qui attache plus d'importance à l'humanité en chaque individu, qu'à son appartenance à la classe sociale ou politique. Vers 94, forcé de fuir à cause d'un décret de l'empereur Domitien qui chasse de Rome tous les philosophes, Épictète s'installe en Épire ; il y vivra jusqu'à sa mort, que l'on situe entre 125 et 130. Il dirige une école très fréquentée, où les disciples viennent moins écouter des leçons qu'assister à des " diatribes ", discours véhéments et argumentés, qui les exhortent à se détourner d'une vie asservie par la passion pour se convertir à la sagesse, seule source de paix et de liberté. La pensée d'Épictète est donc essentiellement morale et politique. Mais cette prépondérance des questions morales n'exclut pas l'adhésion aux thèses du stoïcisme ancien sur l'unité de la logique, de la physique et de l'éthique. L'homme, être raisonnable, appartient à l'ordre rationnel du cosmos ; la vertu consiste pour lui à faire coïncider son ordre logique intime avec l'ordre du tout. Dans un monde intégralement organisé par la Providence, le mal physique n'est qu'une apparence issue d'une vision parcellaire du tout, et la physique et la logique doivent devenir, comme dans l'épicurisme, auxiliaires de la morale. La physique en effet nous découvre l'ordre rationnel du cosmos pour que nous puissions y adhérer par notre volonté ; la logique nous aide, là où cet ordre échappe à notre connaissance, à nous en faire une représentation cohérente. Sur cette base, la morale fait jouer quelques principes simples : il n'est pas d'autre bien que la rectitude de la volonté, ni d'autre mal que le vice ou le désordre ; tout le reste est extérieur à notre condition et ne doit donc nous inspirer ni désir, ni aversion. Ainsi la mort, la pauvreté, et l'esclavage sont des événements qui doivent nous apparaître comme étant indifférents. L'extériorité n'a pas de prise sur le sage : même dans les pires souffrances, ou malmené par l'opinion des autres, le sage doit rester impassible. L'homme mauvais, au contraire, quelque favorisé qu'il paraisse, est, par son emprisonnement dans la contingence, victime du désordre qu'il porte en lui. La distinction centrale de l'éthique est donc celle qui est établie entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas : ce qui dépend de nous, c'est de vouloir droitement afin de pouvoir nous dégager de ce qui nous est imposé, c'est-à-dire de ce sur quoi notre action n'a aucun effet. Le sage qui se borne à ne vouloir que ce qui dépend de lui ne connaît ni entrave, ni affliction, ni trouble. Il est libre jusque dans la condition d'esclave, car le seul esclavage réel est celui qu'exercent les passions sur l'âme. Cette éthique de la liberté est donc une éthique du présent, non comme instant heureux qu'il faut cueillir, mais comme présent intemporel où s'exerce la volonté, sans regret pour le passé ni attente orientée vers le futur. La passion, qui nous soumet au temps qui passe et à la dépendance des choses, ne doit pas seulement être modérée : il faut l'extirper pour parvenir à l'apathie, à l'ataraxie (absence de trouble), idéal du sage stoïcien, en travaillant, comme le dira Descartes dans son Discours de la méthode, à changer nos désirs plutôt que l'ordre du monde. On a reproché à cette apatheïa de n'être qu'une impuissance déguisée, doublée d'une surévaluation de la puissance de la volonté. Mais c'est là oublier que l'éthique est chez Épictète indissociable de la physique : modifier les visées de notre volonté plutôt que la disposition des choses est une vertu et non une lâcheté, parce que l'ordre cosmique ne nous est nullement étranger : nous en sommes par nature un fragment, reflétant en notre être l'univers entier et jouant en lui le rôle que la providence nous a assigné pour contribuer à l'harmonie du cosmos. C'est cette solidarité cosmique qui fonde son optimisme jusque dans ses préceptes les plus déroutants et les plus paradoxaux. Mais Épictète est aussi celui qui, en-deçà de la dialectique du besoin et du travail par laquelle nous sommes attachés au monde et façonnés en lui, nous offre la possibilité d'un rapport plus serein avec l'univers.

 

Un esclave affranchi Né esclave vers 50 en Phrygie, Épictète entre au service d'un maître brutal, qui n'hésite pas à torturer le jeune homme. Il peut cependant entendre les leçons de Caius Musonius Rufus, stoïcien qui avait ouvert une école à Rome. Affranchi, Épictère fait profession de philosophe ; en 89, il est contraint de quitter l'Italie lors de la promulgation d'un édit de Domitien bannissant les philosophes. Exilé à Nicopolis en Épire, Épictète vit pauvrement, sans femme, sans biens, ouvre à son tour une école où la jeunesse romaine se rend en foule. Fidèle à la méthode socratique, son enseignement, qui ne manque pas de vivacité, vise une application pratique. Il n'écrivit rien, mais son disciple, Falvius Arrien de Nicomédie, rédigea - en grec - à partir des leçons entendues, les Entretiens d'Épictète dont il ne reste que quatre livres sur les huit écrits sous forme de notes. Le Manuel (53 maximes) est la substance des Entretiens, leur brièveté permet de toujours garder sur soi ces règles de vie. Vous avez dit diatribes ? C'est ainsi que l'on nomme dans les livres d'Épictète rédigés par Arrien les « conversations philosophiques où l'élève interroge le maître après sa leçon ».

La théorie d'Épictète

Bien que le livre n'ait pas d'ordre précis dans les développements, les mêmes idées reviennent sans cesse formulées différemment, illustrées d'exemples le plus souvent familiers : la logique est indispensable ; le « choix rationnel et réfléchi » désire délibérément les choses qui dépendent de nous, le reste devenant indifférent : « Dépendent de nous l'opinion, la tendance, le désir, l'aversion, en un mot ce qui est notre propre ouvrage ; ne dépendent pas de nous le corps, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot ce qui n'est pas notre ouvrage. » (Entretiens, Livre I) ; la philosophie ne promet (ni ne permet) de changer les choses extérieures, son objet est de maintenir notre volonté en harmonie avec la nature (Entretiens, Livre I) ; puisque tout homme porte Dieu en lui, philosopher revient à connaître notre relation avec lui : apprendre à vivre et à mourir comme un dieu ; il faut pour cela vouloir ce que Dieu veut et dominer ses opinions ;

Le Dieu d'Épictète

C'est la raison qui pénètre et unifie le monde auquel elle est immanente (en métaphysique, l'immanence désigne le fait que l'Absolu se tient dans le monde) ; il est également « père des hommes », cette parenté est établie par la raison. il n'y a pas de doctrine, seulement des règles de vie : le contrôle de soi, comprendre que « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses » (Manuel, V) ; le bonheur ne réside pas dans la domination des hommes mais des désirs ; le bien est perfection de la nature (ou du « tout », de Dieu) et la nature est la totalité du réel où causes et effets s'enchaînent sans faille ; le mal est aveuglement de la raison ; la liberté est affaire de jugement et de volonté ; seule l'opinion droite est à même de nous libérer et de nous apporter la sérénité (ou ataraxie, « tranquillité de l'âme » que rien ne vient troubler parce qu'elle ne craint rien, ne désire rien). L'influence d'Épictète sur la pensée occidentale est considérable, il suffi t de citer saint Benoît qui transposa nombre de préceptes dans sa Règle.