Pour approfondir:

  1. XXX

 

Socialiste utopique, Charles Fourier a imaginé une société
où le travail et les passions feraient bon ménage. Ses théories
parfois délirantes sont plutôt celles d'un visionnaire et d'un
poète que d'un penseur réaliste. Mais son utopie présente aussi
des intuitions géniales qui le sauvent de l'oubli.

VIE

Le temps de Fourier, c'est celui de la révolution industrielle et de l'émergence d'une nouvelle société. Comme Saint-Simon, comme Owen, Fourier se prend à rêver d'une organisation sociale qui concilierait la nécessité du travail et le bonheur des travailleurs.

Le fils ruiné
Charles Fourier naît en 1772 à Besançon. Son père est un riche marchand de draps. Fourier suit d'abord la voie paternelle et s'installe à Lyon. Mais en 1793, l'insurrection et le siège de la ville provoquent sa ruine. Il vivra désormais modestement, travaillant comme employé de commerce. Il commence a rédiger ses premiers articles dans le Bulletin du philosophe Ballanche.

Le chef d'école
En 1822 est créé le journal Le Phalanstère (plus tard La Phalange), qui contribue à diffuser les doctrines fouriéristes. En 1826, Fourier s'installe à Paris. Tout en travaillant comme comptable, il réunit autour de lui un petit groupe de disciples, tels Victor Considérant, qui formeront l'école sociétaire ou phalanstérienne. Les tentatives d'appliquer ses théories se soldent toutefois par des échecs, et Fourier meurt en 1837, pauvre et oublié.

OEUVRES

Fourier part d'une idée centrale: le travail ne doit pas être un
devoir, mais un plaisir; la société ne doit pas brimer les passions, mais les encourager. Il imagine donc le phalanstère,
petite communauté autonome, où hommes et femmes doivent
vivre et travailler en harmonie, selon leurs désirs.


Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808)
Il s'agit du premier ouvrage de Fourier. II comporte deux parties distinctes: une cosmogonie (conception de l'univers) et une théorie de la société. La cosmogonie est un délire fantaisiste. La partie «sociologique» énonce l'idée qui est à la base du système fouriériste, celle de «l'attraction passionnelle». Pour Fourier, en effet, la satisfaction des désirs est la condition du bonheur. Tout ce qui brime les passions (morale, pouvoir religieux et politique) est contraire à Dieu, qui fait de l'homme un être passionnel. L'organisation sociale doit permettre le libre assouvissement des passions.

Le nouveau monde industriel et sociétaire
Fourier critique la société industrielle, fondée sur l'égoïsme et la recherche du profit personnel. L'économie, qui devait augmenter les ressources et le bonheur des hommes, est devenue une source de conflits. Les travailleurs sont exploités, ils doivent travailler par nécessité plutôt que par goût. Assise sur la misère des uns, la société est instable. Fourier propose d'organiser la société selon les lois de la nature. Pour cela, il invente le «phalanstère», sorte de camp coopératif de 1800 personnes, où hommes et femmes, regroupés selon leurs affinités en «séries», vivent et travaillent harmonieusement.

Théorie de l'unité universelle (1841)
Il s'agit de l'édition remaniée d'un Traité d'association domestique agricole publié en 1822. Il contient une description plus détaillée du phalanstère: les communautés sont regroupées dans des édifices spacieux et hygiéniques, organisés par métiers et professions. Les travailleurs sont répartis selon leurs passions et leurs goûts. Le mode de répartition des revenus n'est toutefois pas communiste, chacun recevant selon son mérite.

Le Nouveau Monde amoureux (1967, posthume)
Cet ouvrage est resté inédit pendant plus de 130 ans. Il s'agit d'une nouvelle présentation des thèses fouriéristes. Il rappelle que la passion est le moteur inconscient de l'humanité et qu'une société harmonieuse doit allier la liberté du désir à une organisation rigoureuse.

EPOQUE

La révolution industrielle
La fin de la Révolution française et de la période napoléonienne font apparaître une nouvelle réalité sociale: celle de la révolution industrielle. D'une société essentiellement paysanne et agricole, on est passé à une société industrielle et urbaine. Une nouvelle classe sociale apparaît: les ouvriers. Les besoins de l'industrie font que ceux-ci vivent regroupés, souvent misérablement, dans les faubourgs des villes.

Le socialisme utopique
Émus par la condition des ouvriers, un certain nombre de penseurs, notamment en France, rêvent d'une nouvelle organisation sociale humaniste, dans laquelle le travailleur ne serait pas soumis au système industriel, mais celui-ci, au contraire, serait organisé en fonction du bien-être des individus. Leur vision tient plus de l'utopie que du projet politique à court terme, c'est pourquoi on les appelle socialistes utopiques.

APPORTS

Les utopies de Fourier ont inspiré les mouvements révolutionnaires socialistes et communistes. Avant la psychanalyse, Fourier souligne l'importance du désir comme moteur de l'humanité . Redécouvert au XXe siècle, il a séduit les idéologues de Mai 68.

Une utopie du désir. Entre Saint-Simon et Proudhon, Fourier apparaît comme l'un des trois grands socialistes utopiques français du XIXe siècle. Des trois, il est peut-être le plus utopique. Ses analyses tiennent peu compte de la réalité économique et sociale et ne visent pas directement l'action politique. De fait, les rares tentatives d'instaurer des phalanstères en France, mais aussi en Algérie ou au Brésil, se sont soldées par de risibles échecs. Si Fourier nous touche encore et n'a pas été relégué dans les oubliettes de l'histoire comme un hurluberlu, c'est peut-être à cause de l'idéal naïf et poétique qu'il exprime dans ses oeuvres: celui d'une société harmonieuse qui reconnaît la première place aux passions et à l'amour, sans pour autant négliger la participation au travail et la prospérité de la société. De fait, l'idéal dont Fourier rêvait pour la collectivité est peut-être celui que nous rêvons aujourd'hui de réaliser à un niveau personnel: concilier travail et passion.
Actualité/Postérité. Fourier a inspiré Marx et Engels, et l'on peut considérer que les expériences associatives et collectivistes tentées par les révolutionnaires russes lui sont en partie redevables. L'associationnisme proudhonien lui doit aussi quelque chose. En dépit de l'échec de leur application (échec auquel toute utopie est condamnée), les idées de Fourier ont enfin influencé, au XXe siècle, les poètes surréalistes et les penseurs de Mai 68: comme lui, ces derniers ont rêvé d'une société qui ne réprimerait pas les désirs et d'une vie communautaire dans laquelle passions et travail feraient bon ménage.