Sa doctrine porte le nom d'idéalisme dialectique. Ses oeuvres principales sont La Phénoménologie de l'esprit (1806) et La Science de la logique (1815). Bien qu'il soit d'un accès difficile, Hegel ne peut être passé sous silence car sa philosophie imprègne une grande partie de la pensée et de la littérature modernes depuis le romantisme. Hegel s'oppose à Kant et à la philosophie des lumières. Son système repose sur un postulat qui fait toute la séduction et tout le danger de sa doctrine : il refuse la distinction opérée par la philosophie, au moins depuis Socrate, entre le plan de l'idéal intemporel et celui du monde sensible situé dans le temps. Pour Hegel l'idéal n'est pas transcendant au réel, il lui est immanent. Expliquons ces mots : en langage philosophique, «transcendant » signifie à la fois « extérieur » et « supérieur »; « immanent », son contraire, veut dire « intérieur ». Donc pour Hegel l'idéal (qu'il appelle l'Être, l'Idée ou la Raison) n'est pas une entité éternelle distincte du réel; c'est quelque chose qui se manifeste à travers le réel et que l'histoire révèle progressivement. Comment cela peut-il se concevoir? La négation fait partie de la nature de l'Être. Celui-ci est donc en proie à la contradiction; en se niant lui-même il est contraint au changement; le temps est donc sa dimension essentielle. On appelle « dialectique » la démarche commune à l'Être et à l'esprit humain. Elle comporte trois étapes : la thèse, l'antithèse, la synthèse. La seconde est la négation de la première, la troisième est le résultat de leur opposition. Elle joue à son tour le rôle d'une thèse, à laquelle s'opposera une nouvelle antithèse, et ainsi de suite. Comment l'Être se manifeste-t-il dans l'histoire? L'Être (qu'à ce stade nous appellerons plutôt Idée) devient conscient de lui-même dans l'esprit humain, mais moins dans la conscience individuelle que dans la conscience collective incarnée par l'art, les philosophies, les religions, les États, les institutions. A la « fin de l'histoire » l'Être sera révélé totalement, l'Idée deviendra pleinement consciente d'elle-même, l'homme atteindra le « savoir absolu ». La pensée de Hegel aboutit donc à une quasi-divinisation de l'histoire, à la justification de chacune de ses étapes, donc à la justification de la force; elle nie la liberté de pensée car l'homme ne pense pas, c'est l'Idée qui se pense en lui; ce qu'on appelle liberté n'est, pour Hegel, que la prise de conscience de la nécessité. Hegel aboutit également à l'apologie de l'État qui, mieux que les Églises ou que l'art, accomplit l'union du « rationnel et du réel ». C'est de toute évidence un nationaliste allemand. Il considère que l'Esprit, après s'être incarné en Napoléon, s'est réalisé sous une forme plus parfaite dans l'État prussien. On comprend par tout ce qui précède la fascination que Hegel a pu exercer sur l'âme romantique; on comprend aussi que l'on puisse voir en lui une des sources de la pensée totalitaire. Son influence est considérable. Pour ne donner qu'un exemple en littérature, la pièce de Jean-Paul Sartre, Huis clos, développe cette idée de Hegel : « chaque conscience poursuit la mort de l'autre ». Par ailleurs, et c'est là l'essentiel, Hegel est à l'origine du marxisme (cf. le chapitre « Les grands courants de pensée depuis la Renaissance »). Marx a simplement transformé l'idéalisme dialectique en matérialisme dialectique; mais cette modification ne fait qu'accroître les difficultés, car comment la matière pourrait-elle être dialectique s'il est vrai que la dialectique, c'est- à-dire la négation, ne peut être le propre que d'une conscience?