Retour à l'index du dictionnaire de philosophieINDIVIdualisme. Doctrine qui attribue à l'individu une primauté telle qu'il doive être conçu comme le moyen et la fin de toute société. Cela revient sur le plan moral à exalter la différence jusqu'à l'égocentrisme; sur le plan politique, à rompre avec la conception holiste de la société, qui fait prévaloir le tout sur les parties, pour y substituer une conception telle que, l'individu constituant la valeur suprême, la société, l'État et les lois soient mis à son service; sur le plan économique, à exiger un moindre engagement de l'État afin d'encourager l'initiative privée; en sociologie, à expliquer tous les faits par l'interaction de comportements individuels.

INDIVIDUALISME. n. m. Attitude d'affirmation et de préférence de soi. Caractère d'une société où se manifeste la prééminence de l'individu sur la communauté. Doctrine philosophique ou politique qui prône la primauté de l'individu dans les divers aspects de la vie humaine (sociale, morale, économique).
Ces divers sens du mot individualisme sont évidemment liés. Leurs nuances pourtant ne sont pas minces. Schématiquement, on peut isoler trois séries de significations distinctes dans l'emploi du terme.
1° Au sens moral (sens courant, souvent péjoratif). L'individualisme est l'attitude de celui qui se préfère aux autres, qui choisit délibérément son cas personnel, son intérêt personnel, au détriment du bien commun, de l'intérêt collectif. Il s'agit d'une conduite sociale (ou politique) quasi synonyme d'égocentrisme, qui ignore le civisme ou le respect d'autrui. Cette attitude est souvent décriée par les moralistes ou penseurs pour deux raisons :
— son égoïsme d'abord, qui peut être aussi nocif au réel épanouissement de l'individu que néfaste à la vie civique dans une démocratie;
— son caractère illusoire souvent : l'individualiste se croit une personnalité originale, il revendique une indépendance qui cache souvent des conduites mimétiques ; il est l'homme-masse qui proclame «moi je» et qui fait comme les autres en suivant la mode, en adoptant les idées dominantes; comme l'a montré Tocqueville (18051859), l'individualisme peut très bien s'unir au grégarisme.
2° Au sens sociologique (qui se veut objectif, neutre). L'individualisme est le caractère d'une société dans laquelle l'individu est reconnu, doté d'un statut prioritaire, préférentiel. L'organisation sociale est au service de l'homme individuel, et non l'inverse. Dans ce sens, l'individualisme est l'opposé du holisme, système social dans lequel la communauté prime l'individu : non seulement l'individu doit alors «se sacrifier» aux intérêts du groupe, mais il ne peut même pas se considérer comme existant hors du groupe. L'individualisme caractérise les sociétés occidentales ; le holisme se rencontre surtout dans certaines sociétés primitives (ou, par exemple, dans le système de castes traditionnel de la société indienne).
3° Au sens philosophique ou politique (sens en principe positif). L'individualisme est une doctrine (une morale, une idéologie) qui fait de l'individu la valeur suprême, le noyau de base qu'il faut favoriser dans l'organisation économique ou sociale. Par exemple, au point de vue économique, l'individualisme consistera à développer l'initiative individuelle, la responsabilité des acteurs de la vie économique et politique, par opposition à l'étatisme ou au collectivisme (voir ces mots). Au point de vue politique ou moral, l'individualisme revendique les droits de la personne contre l'arbitraire des pouvoirs ou l'anonymat des systèmes. Il peut même aller jusqu'à exalter l'individu au détriment de toute organisation (dans les philosophies anarchistes ou libertaires), risquant alors de rejoindre les défauts de l'individualisme au sens n° 1.
Il faut distinguer ces différents sens du mot, selon les contextes. Si l'on entend parler de «l'individualisme» de la Déclaration des Droits de l'Homme, on devra comprendre qu'il s'agit du sens n° 3 et non du sens n° 1. Car les Droits de l'Homme fondent une morale dans laquelle le respect de l'individu, supposant des devoirs réciproques entre les hommes, implique des valeurs de solidarité et de fraternité. Un philosophe français, Emmanuel Mounier (1905-1950), a proposé une philosophie qui équilibre les droits de la personne (individualisme) et les devoirs envers la communauté : il s'agit du personnalisme, qui s'oppose à l'individualisme au sens n° 1 (et aussi aux excès du sens n° 3). Ce terme a l'avantage d'éviter les ambiguïtés soulignées plus haut, puisqu'il met l'accent sur la valeur sacrée de la personne humaine, tout en condamnant les dérives égocentriques de la notion d'individualisme.