Principal représentant français de l'herméneutique , Paul
Ricœur est un philosophe au retentissement international, ainsi
qu'en atteste la collection The Library of living philosophers, qui,
en 1995, a consacré un volume à la philosophie de ce penseur
original soucieux d'authenticité et de liberté engagée.

VIE

Le temps de Paul Ricœur est celui d'un renouveau de l'exigence éthique. Devant la déferlante de la violence et du mépris des voix s'élèvent: celle de Jankélévitch, qui repense l'acte moral, celle de Lévinas, qui s'interroge sur le rapport à l'autre, celle de Ricœur, qui affronte le problème du mal.

Le philosophe
Paul Ricœur naît à Valence le 27 février 1913. Orphelin de mère dès son plus jeune âge, il perd, à deux ans, son père tué sur le front. Il est recueilli par ses grands-parents, fait des études de philosophie à l'Université de Rennes puis à la Sorbonne. Mobilisé en 1939, il est rapidement fait prisonnier et reste en captivité jusqu'à la fin de la guerre. En 1948, il est nommé à l'Université de Strasbourg, où il enseignera la philosophie jusqu'à son élection à la Sorbonne, en 1956.

L'homme d'action
Sensible aux problèmes de l'université, Ricœur demande son transfert à la toute nouvelle Faculté des lettres de Nanterre en 1966. Devenu le doyen de cette faculté, il subit de plein fouet les événements de mai 1968. En butte à de vives attaques, il finit, suite à une agression physique, par démissionner de ses fonctions en 1970. Il enseigne à l'Université catholique de Louvain jusqu'en 1973, puis réintègre son poste à Nanterre, où il termine sa carrière en 1981. Parallèlement, Ricœur donne des cours aux Universités de Yale et de Chicago jusqu'en 1985.

OEUVRES

Forte d'une trentaine d'ouvrages, l'oeuvre de Paul Ricœur commence sous le signe de la philosophie de la volonté. Au terme de cinquante ans de travail, elle débouche sur une philosophie de l'action, fortement articulée sur la philosophie morale et politique.

Philosophie de la volonté (1950-1961)
Dans cet ouvrage, Ricœur s'interroge sur l'essence même du vouloir. Il décèle ainsi dans la volonté trois composants fondamentaux: le projet, l'exécution et le consentement. Dans l'acte volontaire, je me projette dans un monde qui résiste; je me découvre limité à la fois par le monde et par mon propre projet qui m'oblige. En acceptant par mon consentement ces limites, je les transforme en instruments de ma liberté.

L'Homme faillible (1960)
L'analyse de la volonté révèle qu'il y a loin entre vouloir et créer. L'homme, déchiré entre le fini et l'infini, est éminemment faillible. C'est cette faiblesse constitutive de l'homme qui rend le mal possible.

La Symbolique du mal (1963)
Le mal en tant qu'il est, non pas simplement possible, mais réalisé, échappe à toute conceptualisation, il ne se dit que dans le langage de l'aveu ou du mythe. Dans ce langage, on trouve la symbolique élémentaire de la souillure, du péché et de la culpabilité: les propos par lesquels l'homme avoue ses fautes révèlent d'abord la hantise de la tache, puis la crainte résultant de la rupture de l'alliance avec Dieu, enfin, la conscience de celui qui sait avoir commis une faute.

De l'Interprétation, essai sur Freud (1965)
Le but de Ricœur est de montrer que la psychanalyse n'est pas une science d'observation mais un mode de l'interprétation qui s'apparente beaucoup plus à une façon de faire l'histoire d'un patient plutôt qu'une psychologie de son comportement.

Temps et récit (1983)
Dans un discours écrit, l'intention de l'auteur et celle du texte ne coïncident pas (contrairement au discours oral) parce que l'auteur n'est pas présent. Ne pouvant pas s'expliquer lui-même, il doit être interprété, et la destinée du texte écrit échappe à son auteur. Mais ce que dit un texte au lecteur «importe davantage que ce que l'auteur a voulu dire».

Soi-même comme un autre (1990)
Rompant la tradition cartésienne tout en refusant le nihilisme nietzschéen, Paul Ricœur constitue une théorie du sujet en recherchant le même dans le divers de ses expériences. Le moi devient quelque chose de non substantiel, impalpable mais objectif.

EPOQUE

L'exigence éthique
Comment refaire de la morale quand l'homme lui-même a destitué les autorités qui lui tenaient lieu de guide, à savoir Dieu et la raison? De quel droit pouvons-nous encore juger quand Marx et Freud ont mis à nu les motivations secrètes qui sous-tendent les discours les plus anodins? Autant de questions auxquelles les moralistes d'aujourd'hui sont confrontés. Paul Ricœur ne les a pas occultées.

Le visage de l'autre
Les éthiques traditionnelles m'invitaient à respecter l'autre en tant qu'il est semblable à moi. Or, ces morales ne sont valables qu'en temps de paix, quand l'autre est mon ami, mon voisin, mon compatriote. Sont-elles encore efficaces quand l'autre est mon bouc émissaire? Il faut dès lors une morale qui soit attentive à l'Autre, en tant qu'il est autre, et Ricœur nous apprend que s'estimer soi-même, c'est se considérer «comme un autre parmi les autres».

APPORTS

Dépassant les lectures soupçonneuses des marxistes, des
freudiens ou des structuralistes qui tentent toujours de réduire
le sens d'une oeuvre à une signification supposée dernière,
Ricoeur s'est voulu l'initiateur d'un nouvel art d'interpréter.

L'herméneutique . Ricœur entre en herméneutique par une méditation sur le langage de l'aveu de la faute, qui lui fait découvrir la possibilité d'une interprétation philosophique des symboles, et l'adage «le symbole donne à penser» domine la première herméneutique . Mais cet adage sera remplacé par une devise centrale dans la suite de l'herméneutique de Ricœur: «expliquer plus, c'est comprendre mieux», et c'est cette herméneutique qui ouvre la voie à une philosophie de l'action. La vraie vie ne peut se dérouler qu'avec l'autre et pour l'autre, dans le cadre d'institutions justes.


Actualité - postérité. En montrant l'articulation qui existe entre l'herméneutique et l'action dans sa dimension éthique, Paul Ricœur laisse définitivement derrière lui les philosophies classiques du cogito, qui estiment que le Je pense est au fondement de toute réflexion. Il ne tombe pourtant pas dans l'excès inverse des philosophies de l'anti-cogito, qui considèrent, comme Nietzsche par exemple, que «ça pense en moi». Il propose un «cogito militant et blessé». Blessé par un double renoncement: renoncer à construire un système philosophique; renoncer à une philosophie qui se voudrait libre de toute présupposition.