RENÉ DESCARTES (1596-1650)
I. LA MÉTHODE
— A — L'inspiration mathématique.
Les mathématiques sont, pour Descartes, le type de la connaissance scientifique,
à cause de l'évidence de leur objet et de la rigueur de leurs démonstrations.
Leur exemple le conduit à admettre « qu'il n'y a d'autres voies ouvertes à
l'homme pour parvenir à la connaissance de la vérité que l'intuition évidente et
la déduction nécessaire » (Regulae, 12). D'autre part, l'exercice
mathématique est essentiel pour la formation du jugement.
— B — L'évidence par le doute.
Le premier précepte de la méthode ainsi élaborée était « de ne recevoir jamais
aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle ;
c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne
comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si
clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le
mettre en doute » (Discours, II). C'est donc par le douté méthodique que l'on
parvient à la vérité, l'évident étant ce dont on ne peut pas douter.
— C — La découverte du
cogito.
S'étant débarrassé par le doute méthodique de toutes ses anciennes croyances, la
première proposition que Descartes trouve susceptible de résister à « toutes les
plus extravagantes suppositions des sceptiques » (Discours, IV) est : «
Je pense donc je suis » (Discours, IV ; Méditations, II). La première
certitude philosophique est ainsi celle de l'existence de l'être pensant et,
puisque l'on peut concevoir l'esprit sans la matière, c'est que son existence
est indépendante de celle du corps (preuve cartésienne de l'immortalité de
l'âme).
II. THÉORIE DES IDÉES
— A — Connaissance sensible et connaissance rationnelle.
Les représentations que nous formons à partir de nos sensations (idées
adventices et factices) ne peuvent être vraies parce qu'elles sont obscures et
confuses. Et en effet « nos sens ne nous enseignent pas la nature des choses
mais seulement ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles » (Principes, II,
3). La vraie connaissance est donc purement rationnelle (Cf. l'analyse du
morceau de cire : Méditations, II ; les deux idées du soleil, Méditations, III)
; elle est l'œuvre d'une « inspection de l'esprit » (Méditations, II) ou «
intuitus mentis » (Regulae).
— B — Les
Idées innées.
« C'est en l'entendement seul que les idées qui sont comme les semences des
vérités de connaître se trouvent naturellement en effet dans « le trésor de
notre esprit » Idées « qui ont leurs vraies et immuables c'est-à-dire qui sont
des réalités qui leurs caractères propres (par exemple V Parfait).
du monde sont conformes à ces Idées : « Nos Idées ou notions étant des choses
réelles et qui viennent de Dieu en tout ce en quoi elles sont claires et
distinctes, ne peuvent en cela être que vraies » (Discours, IV). C'est pour
établir la véracité divine, c'est-à-dire réfuter l'hypothèse du malin génie, que
Descartes donne trois preuves de l'existence de Dieu :
1° par l'existence en moi de l'idée de parfait (Méditations, III) ;
2° par l'essence de l'idée de parfait (Méditations, V) ;
3° par mon existence en tant que j'ai l'idée de parfait (Méditations, V).
III. L'ESPRIT
— A —
Imagination et
entendement.
C'est l'imagination, c'est-à-dire la pensée en tant qu'elle est tournée vers le
corps (Cf. Méditations, II), qui est source de nos
erreurs. Nous écoutons plus volontiers, en effet, la voix des passions que
la voix de la raison. Nous nous trompons à cause de nos « appétits » et de nos «
précepteurs », par « précipitation » et par « prévention » (Discours, II),
c'est-à-dire faute de distinguer la lumière naturelle de l'entendement des
fausses clartés de l'imagination.
— B — Entendement et volonté.
Se tromper, c'est donc affirmer plus qu'on ne sait, et cela est rendu possible
par la disproportion entre l'entendement
qui conçoit et qui est limité et la volonté qui juge (ou affirme) et qui est
infinie. Mais il dépend de nous de suspendre notre jugement, c'est-à-dire de
nous retenir de juger aussi longtemps que notre entendement ne nous présente pas
d'idées claires et distinctes (Méditations, IV).
— C —
Volonté et liberté
Nous sommes donc responsables de nos erreurs et de nos fautes, parce que nous
sommes libres : « la liberté consiste seulement en ce que nous pouvons faire une
même chose ou ne la faire pas, c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir
une même chose ; ou plutôt elle consiste seulement en ce que, pour affirmer ou
nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous
agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure
nous y contraigne » (Méditations, IV). La vraie liberté est donc moins
l'indifférence que l'obéissance à la raison, c'est-à-dire l'autonomie. Cependant
l'indifférence reste la condition de l'autonomie (Cf. Lettre à
Mersenne,
27 mai 1641).
IV. LE MONDE ET L'HOMME
— A — L'âme et le corps.
L'âme c'est la «substance pensante » (Méditations, II) ; en elle-même elle est
étrangère au corps. Mais l'existence de l'imagination nous prouve (Méditations,
VI) que cette âme est intimement liée à une substance différente d'elle, le
corps « auquel seul il faut attribuer tout ce qui peut être remarqué en nous qui
répugne à notre raison » (Passions, 47). Il y a identité entre l'âme, l'esprit,
la raison et la pensée (rationalisme cartésien).
— B — Le
corps et la matière.
La seule idée claire et distincte que nous puissions nous faire du corps est
qu'il est une « chose étendue » (Méditations, V). C'est pourquoi « il est
certain que le nombre infini des figures suffit à exprimer toutes les
différences des choses sensibles » (Regulae, XII). Par ce mécanisme géométrique,
Descartes élimine la recherche des causes finales et des qualités occultes,
ouvrant ainsi la voie aux sciences positives (Cf. son idée d'une mathématique
universelle, Regulae, IV).
— C — L'animal-machine.
La pensée ne se divise donc pas : elle est tout entière ou n'est pas du tout. On
la trouve tout entière dans la moindre connaissance (Cf. le morceau de cire) et
elle est entièrement absente chez les animaux, dont il faut expliquer tous les
comportements par des raisons de pure mécanique. Chez l'homme même bien des
actes s'expliquent ainsi par «la fabrique du corps humain ».
V. MORALE
A — Intelligence et volonté.
L'idéal de Descartes est un idéal intellectualiste ; son ambition première, en
effet, était de fonder une morale rigoureusement scientifique : « la plus haute
et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance de toutes
les autres sciences est le dernier degré de la Sagesse ». Mais cet idéal se
révèle inaccessible pour deux raisons essentielles :
1° parce que la vie ne laisse pas le temps de la réflexion. Certes, « si je
connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon je ne serais
jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire »,
mais dans l'impossibilité où nous sommes d'atteindre toujours l'évidence
lorsqu'il s'agit des choses humaines, il nous faut souvent pour échapper à
l'irrésolution, nous décider sans connaissance suffisante ;
2° parce que la nature humaine est foncièrement irrationnelle si bien que
l'impossibilité d'une science parfaite de l'homme est non provisoire mais
définitive. C'est que « nous avons tous été enfants avant que d'être hommes et
qu'il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs
». Le corps et la société rendent impossible une totale rationalisation de la
conduite humaine.
— B — La
morale provisoire.
Il faut donc se contenter d'abord d'une morale « par provision » qui nous
permette de vivre tout en vaquant à la recherche de la vérité. Sa première règle
(« obéir aux lois et aux coutumes de mon pays... ») définit un conformisme
purement extérieur. Il faut suivre les traditions et les coutumes mais sans leur
accorder d'autre valeur que pratique. La seconde maxime (« être le plus ferme et
le plus résolu en mes actions que je pourrais... ») supplée aux défaillances de
l'entendement par l'héroïsme delà volonté ; par la fidélité au choix on assure à
l'action l'efficacité que la science ne peut lui donner. La troisième maxime («
tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune... ») ne signifie pas la
résignation mais le refus des vains désirs et des regrets : on ne peut vouloir
vraiment que le possible et le possible est ce que nous pouvons, « en sorte
qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont
extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument
impossible ».
— C — La morale définitive.
Ces trois maximes cependant Descartes les justifie par la possibilité qu'elles
lui donnent de continuer à s'instruire. Cultiver sa raison reste le premier
devoir et le suprême bien : « il n'y a aucun bien au monde excepté le bon sens
qu'on puisse absolument nommer bien » et « c'est moins de perdre la vie que de
perdre l'usage de la raison ». C'est en ce sens que l'on peut parler d'une
morale définitive qui consisterait en une rationalisation progressive de la
conduite par la discipline de l'imagination. Il s'agit d'une part d'empêcher les
passions de nous nuire en les rendant « sujettes à la raison » et d'autre part
d'éduquer le désir en distinguant clairement ce qui dépend de nous et ce qui
n'en dépend pas. De cette façon nous pourrons parfois nous tromper mais notre
conscience nous témoignera que « nous n'avons jamais manqué de résolution et de
vertu pour exécuter toutes les choses que nous avons jugées être les meilleures
». C'est en cela que consiste la
Générosité, vertu suprême et source du vrai bonheur, qu'on pourrait définir
comme une volonté de bien juger pour bien faire c'est-à-dire une volonté de
lucidité, ou encore une volonté de liberté.