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Peu de
philosophes ont, tel Montaigne, fait voir un pareil
attachement à la vérité, manifesté une pareille obstination
à la chercher. C'est parce qu'il aimait trop la vérité qu'il
ne s'est jamais autorisé à la trahir en l'enfermant dans
une affirmation péremptoire et définitive.
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Le temps de Montaigne est celui de formidables révolutions
scientifiques, c'est le temps d'Ambroise Paré, le
chirurgien,
et de Copernic, l'astronome. C'est aussi celui de
l'intolérance,
du fanatisme et de huit guerres de religion.
Le magistrat bordelais
Michel Eyquem naît au château de Montaigne en Périgord,
le 28 février 1533, dans une famille de riches négociants
bordelais. Il apprend le latin avant le français, puis va au
collège de Guyenne, à Bordeaux, étudie la philosophie et le
droit. En 1554, il devient conseiller à la Cour des Aides de
Périgueux. En 1557, il est conseiller au Parlement de
Bordeaux, où il rencontrera Étienne de La Boétie, qui lui
révèle, à la fois, le stoïcisme et le prix de l'amitié. En
1569, à la mort de son père, il hérite du nom et de la terre
de Montaigne. En 1570, il vend sa charge de magistrat.
Le philosophe
En 1571, il se retire sur ses terres pour se consacrer à
l'étude et à la réflexion. Dès 1572, il commence à rédiger
les Essais, qui sont publiés en 1580. En 1581, il est élu
maire de Bordeaux. Il s'acquitte de sa tâche avec sérieux et
compétence. En 1586, il retrouve le calme de son château et,
en 1588, paraît une nouvelle édition des Essais grossie d'un
troisième livre. Il meurt le 13 septembre 1592, au cours
d'une messe dite devant lui.
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Montaigne
est l'homme d'une seule oeuvre, plusieurs fois reprise et
augmentée: les «Essais». Mais il a pris la matière de sa
réflexion dans d'autres textes qui, s'ils n'ont pas été
publiés comme tels de son vivant, ont cependant une
spécificité.
La Théologie naturelle de Raymond Sebond (1569)
Dans cette oeuvre, attaquée autant par les chrétiens que
par les libertins, Raymond Sebond prétendait démontrer que
Dieu peut être connu, sans le secours de la foi, par les
seules lumières de la raison. Dans ce contexte, la prise de
position de Montaigne (qui traduit l'oeuvre en français pour
la faire connaître) en dit long sur l'indépendance de sa
pensée.
Apologie de Raymond Sebond (1576)
Le texte constituera le chapitre XII du livre II des
Essais. Dans ce plaidoyer en faveur de Raymond Sebond,
Montaigne détruit les thèses qu'il prétend défendre. La
raison humaine est déclarée infirme, mais ce réquisitoire
n'a d'autre but que de lutter contre les dogmatismes en
prêchant la tolérance.
Journal de voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne
(1580-1581)
Il s'agit de notes prises pendant un voyage en Europe
que Montaigne a entrepris pour «essayer les eaux»
susceptibles de le guérir de la maladie de la pierre, mais
aussi parce que «le voyager me semble un exercice profitable
(...) [pour] se distraire et s'instruire». Le manuscrit ne
sera édité qu'en 1774, après sa découverte par l'abbé de
Prunis dans le château de Montaigne.
Essais (1580-1588)
Les Essais s'apparentent à des exercices spirituels par
lesquels l'auteur, s'étant retiré en lui-même, s'examine en
train de penser. «Je suis moi-même la matière de mon livre».
Or, comme le remarquera Voltaire, en se peignant, Montaigne
peint la nature humaine et ses contradictions, avec sa
grandeur et ses faiblesses, avec ses craintes et ses
illusions. Il donne ainsi une exemplaire leçon de tolérance.
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Les
révolutions scientifiques
En 1543, Copernic publie son traité sur les Révolutions
des orbes célestes où il démontre qu'il est plus rationnel
de mesurer le mouvement des astres à partir du soleil pris
comme centre plutôt que de considérer la terre comme le
centre de l'univers. Il vient d'inventer l'astronomie
moderne. En 1545, Ambroise Paré guérit le duc de Guise
devant Boulogne. Il publie un ouvrage qui bouleverse la
façon de soigner les blessés sur les champs de bataille. Il
vient d'inventer la chirurgie moderne.
L'intolérance
En 1562 éclate la première guerre de religion. En 1572,
le 24 août, c'est le massacre de la Saint-Barthélémy,
auquel, selon la légende, Ambroise Paré n'échappe que parce
que le roi Charles IX l'a caché dans sa garde robe.
Montaigne vient de commencer la rédaction des Essais qui
seront une formidable machine de guerre contre le fanatisme.
Il ne verra cependant pas la fin de l'intolérance
religieuse: l'édit de Nantes est du 13 avril 1598.
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A redéfini la vérité et
montré que ce qui compte,
plutôt que la posséder, c'est la manière de la tenir
ou de la chercher. Il nous propose une sagesse
à notre mesure qui est toujours d'actualité.
Un scepticisme moderne Le
scepticisme de Montaigne n'a rien d'une indifférence. L'art
de réserver son jugement devient, avec lui, une puissance de
nier, une puissance de douter qui sera le ressort de la
pensée moderne. Sa méthode est une recherche de la vérité:
on ne se débarrasse d'une vérité toute faite que pour faire
valoir la vérité de l'esprit dans le travail de
l'interrogation. Ainsi, en montrant l'impuissance de la
raison à atteindre le vrai, Montaigne établit que la
condition de l'homme est condition d'ignorance et que dès
lors, c'est non dans la science mais dans cette ignorance
même qu'est le principe de la sagesse. Jouir de la vérité,
c'est la chercher, car seule sa recherche convient à ce que
nous sommes. Il faut devenir un homme capable de juger,
plutôt que bardé de certitudes comme les sots.
Actualité/Postérité S'il est vrai, comme le dit Husserl, que
la philosophie est «une tâche commune», Montaigne est le
plus exemplaire des philosophes et nous montre, encore
aujourd'hui, le chemin de la sagesse. Les Essais sont un
remarquable travail sur la citation, où Montaigne
intériorise ses lectures donnant ainsi naissance à une
oeuvre philosophique singulière, rigoureusement pensée et
profondément enracinée dans la communauté vivante des
philosophes. En même temps, il nous rappelle que penser
n'est jamais simple, que penser, c'est d'abord se demander
ce qu'on pense, et qu'aucune pensée ne saurait être une
dernière pensée.
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