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L'essentiel est que la société à tous les niveaux exclut la possibilité de l'action, laquelle était jadis exclue du foyer. De chacun de ses membres, elle exige au contraire un certain comportement, imposant d'innombrables règles qui, toutes, tendent à normaliser ses membres, à les faire marcher droit, à éliminer les gestes spontanés ou les exploits extraordinaires. Chez Rousseau, on rencontre ces exigences dans les salons de la haute société dont les conventions identifient toujours l'individu à sa position sociale. C'est cette identification qui compte, et il importe peu qu'elle concerne le rang dans la société à demi féodale du XVIIIe siècle, le titre dans la société de classe du XIXe, ou la simple fonction dans la société de masse d'aujourd'hui. Au contraire, l'avènement de la société de masse indique seulement que les divers groupes sociaux sont absorbés dans une société unique comme l'avaient été avant eux les cellules familiales ; ainsi le domaine du social, après des siècles d'évolution, est enfin arrivé au point de recouvrir et de régir uniformément tous les membres d'une société donnée. Mais en toutes circonstances la société égalise : la victoire de l'égalité dans le monde moderne n'est que la reconnaissance juridique et politique du fait que la société a conquis le domaine public, et que les distinctions, les différences sont devenues affaires privées propres à l'individu.
Cette égalité moderne, fondée sur le conformisme inhérent à la société et qui n'est possible que parce que le comportement a remplacé l'action comme mode primordial de relations humaines, diffère à tous les points de vue de l'égalité antique, notamment celle des cités grecques [...]. Le domaine public [y] était réservé à l'individualité ; c'était le seul qui permettait à l'homme de montrer ce qu'il était réellement, ce qu'il avait d'irremplaçable. [...]
C'est le même conformisme, supposant que les hommes n'agissent pas les uns avec les autres mais qu'ils ont entre eux un certain comportement, que l'on trouve à la base de la science moderne de l'économie, née en même temps que la société et devenue avec son outil principal, la statistique, la science sociale par excellence. [...] L'économie ne put prendre un caractère scientifique que lorsque les hommes furent devenus des êtres sociaux et suivirent unanimement certaines normes de comportement, ceux qui échappaient à la règle pouvant passer pour asociaux ou pour anormaux.
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C'est un véritable prodige : l'instant, aussi vite arrivé qu'évanoui, aussitôt échappé du néant que rattrapé par lui, revient cependant comme un fantôme troubler la paix de l'instant ultérieur. L'une après l'autre, les feuilles se détachent du registre du temps, tombent en virevoltant, puis reviennent soudain se poser sur les genoux de l'homme. Celui-ci dit alors : "je me souviens et il envie l'animal qui oublie immédiatement, et voit réellement mourir chaque instant, retombé dans la nuit et le brouillard, à jamais évanoui. L'animal en effet vit de manière non historique : il se résout entièrement dans le présent comme un chiffre qui se divise sans laisser de reste singulier, il ne sait simuler, ne cache rien et, apparaissant à chaque seconde tel qu'il est, ne peut donc être que sincère. L'homme en revanche s'arc-boute contre la charge toujours plus écrasante du passé, qui le jette à terre ou le couche sur le flanc, qui entrave sa marche comme un obscur et invisible fardeau. Ce fardeau, il peut à l'occasion affecter de le nier et, dans le commerce de ses semblables, ne le nie que trop volontiers afin d'éveiller leur envie. Mais il s'émeut, comme au souvenir d'un paradis perdu, en voyant le troupeau à la pâture ou bien, plus proche et plus familier, l'enfant qui n'a pas encore un passé à nier et qui joue, aveugle et comblé, entre les barrières du passé et de l'avenir. Il faudra pourtant que son jeu soit troublé, et on ne viendra que trop tôt l'arracher à son inconscience. Il apprendra alors à
comprendre le mot « c'était formule qui livre l'homme aux combats, à la souffrance et au dégoût, et lui rappelle que son existence n'est au fond rien d'autre qu'un éternel imparfait. Lorsque enfin, la mort apporte l'oubli désiré, elle supprime également le présent et l'existence, scellant ainsi cette vérité, qu' ”être" n'est qu'un continuel ,"avoir été" une chose qui vit de se nier et de se consumer, de se contredire elle-même.
[...] Il est toujours une chose par laquelle le bonheur devient le bonheur : la faculté d'oublier ou bien, en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. Celui qui ne sait pas s'installer au seuil de l'instant, en oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas, telle une déesse de la victoire, se tenir debout sur un seul point, sans crainte et sans vertige, celui-là ne saura jamais ce qu'est le bonheur, pis encore : il ne fera jamais rien qui rende les autres heureux.
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Rien ne nous plaît que les combats, mais non pas la victoire.
Blaise PASCAL
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Rapport du droit et de la force : le droit est l'exigence du plus fort d'être traité par celui qu'il asservit comme une personne. Le rapport du droit à la force est très clair : sans une situation de force, il n'y aurait pas de droit puisque dans l'hypothèse d'une société harmonieuse et égalitaire le droit disparaît. Il n'apparaît jamais que lorsqu'il est contesté donc en période d'injustice. Mais il est autre chose que la force car il est sa justification par après. Le vainqueur impose une forme particulière de fonctions ; il pourrait se borner là. Mais il veut être reconnu. Il ne peut supporter que sa victoire soit pur fait, il la veut justifiée. Il reconnaît donc pour pouvoir exiger. Il reconnaît pour être reconnu. Mais ce qu'il reconnaît n'est pas la liberté concrète, c'est la liberté abstraite. En même temps, il reconnaît la situation de vaincu comme situation de droit pour que le vaincu reconnaisse la situation du vainqueur.
Jean-Paul SARTRE
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Le choix n'est certainement pas la même chose que le souhait, bien qu'il en soit visiblement fort voisin. Il n'y a pas de choix, en effet, des choses impossibles, et si on prétendait faire porter son choix sur elles on passerait pour insensé; au contraire, il peut y avoir souhait des choses impossibles, par exemple de l'immortalité. D'autre part, le souhait peut porter sur des choses qu'on ne saurait d'aucune manière mener à bonne fin par soi-même, par exemple faire que tel acteur ou tel athlète remporte la victoire; au contraire, le choix ne s'exerce jamais sur de pareilles choses, mais seulement sur celles qu'on pense pouvoir produire par ses propres moyens. En outre, le souhait porte plutôt sur la fin, et le choix sur les moyens pour parvenir à la fin : par exemple, nous souhaitons être en bonne santé, mais nous choisissons les moyens qui nous feront être en bonne santé; nous pouvons dire encore que nous souhaitons d'être heureux, mais il est inexact de dire que nous choisissons de l'être : car, d'une façon générale, le choix porte, selon toute apparence, sur les choses qui dépendent de nous.
Aristote
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Le choix n'est certainement pas la même chose que le souhait, bien qu'il en soit visiblement fort voisin. Il n'y a pas de choix, en effet, des choses impossibles, et si on prétendait faire porter son choix sur elles on passerait pour insensé ; au contraire, il peut y avoir souhait des choses impossibles, par exemple de l'immortalité. D'autre part, le souhait peut porter sur des choses qu'on ne saurait d'aucune manière mener à bonne fin par soi-même, par exemple faire que tel acteur ou tel athlète remporte la victoire ; au contraire, le choix ne s'exerce jamais sur de pareilles choses, mais seulement sur celles qu'on pense pouvoir produire par ses propres moyens. En outre, le souhait porte plutôt sur la fin, et le choix sur les moyens pour parvenir à la fin : par exemple, nous souhaitons être en bonne santé, mais nous choisissons les moyens qui nous feront être en bonne santé ; nous pouvons dire encore que nous souhaitons d'être heureux, mais il est inexact de dire que nous choisissons de l'être : car, d'une façon générale, le choix porte, selon toute apparence, sur les choses qui dépendent de nous.
Aristote
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Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l'homme n'ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n'est qu'un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l'être vivant la conservation de la vie ; il n'indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu'elle a gagné du terrain, qu'elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu'elle a conscience de l'avoir créé, physiquement et moralement... celui qui est sûr, absolument sûr, d'avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n'a plus que faire de l'éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu'il est créateur, parce qu'il le sait, et parce que la joie qu'il éprouve est une joie divine.
Bergson
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Tu vois maintenant une erreur dans cette chose que tu aimas autrefois comme vraie ou comme probable : tu la rejettes loin de toi et tu te figures que ta raison vient de remporter une victoire. Mais peut-être cette erreur, jadis, alors que tu étais un autre -on ne cesse jamais d'être un autre- t'était-elle aussi nécessaire que tes « vérités » d'aujourd'hui ; c'était une sorte de peau qui te cachait, te voilait bien des choses que tu n'avais pas encore le droit de voir- c'est ta nouvelle vie, ce n'est pas ta raison qui t ‘a tué cette idée : tu n'as plus besoin d'elle, elle s'effondre sur toi, et sa déraison vient au jour, elle sort en rampant comme un ver. Quand nous exerçons notre critique, ce n'est pas arbitrairement, ce n'est pas impersonnellement, c'est, souvent au moins, parce qu'il y a en nous une poussée de forces vivantes en train de dépouiller leur écorce. Nous nions et nous sommes obligés de le faire parce qu'il y a quelque chose en nous qui VEUT vivre et qui VEUT s'affirmer, quelque chose que nous ne connaissons, que nous ne voyons peut-être pas encore !… Donnons ce bon point à la critique. Nietzsche
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Le christianisme, par le fait qu'il a placé au premier plan la doctrine du désintéressement et de l'amour, a été bien plus loin encore d'élever l'intérêt de l'espèce plus haut que l'intérêt de l'individu. […] Pour l'espèce il est nécessaire que le malvenu, le faible, le dégénéré périssent : mais c'est à ceux-là que le christianisme fait appel, en tant que force conservatrice, renforçant ainsi cet instinct déjà puissant chez les êtres faibles, de se ménager, de se conserver, de se soutenir mutuellement. Qu'est la « vertu » et la « charité » dans le christianisme, si ce n'est cette réciprocité dans la conservation, cette solidarité des faibles, cette entrave de la sélection ? Qu'est l'altruisme chrétien, sinon l'égoïsme collectif des faibles qui devine que si tous veillent les uns pour les autres, chacun sera conservé le plus longtemps ?… Si l'on ne considère pas un pareil état d'esprit comme le comble de l'immoralité, comme un attentat à la vie, on fait partie de ce ramassis de malades et on en a les instincts… Le véritable amour des hommes exige le sacrifice au bien de l'espèce, - il est dur, il est fait de victoires sur soi-même, parce qu'il a besoin du sacrifice humain.
Nietzsche
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Tu vois maintenant une erreur dans cette chose que tu aimas autrefois comme vraie ou comme probable : tu la rejettes loin de toi et tu te figures que ta raison vient de remporter une victoire. Mais peut-être cette erreur, jadis, alors que tu étais un autre -on ne cesse jamais d'être un autre- t'était-elle aussi nécessaire que tes « vérités » d'aujourd'hui ; c'était une sorte de peau qui te cachait, te voilait bien des choses que tu n'avais pas encore le droit de voir- c'est ta nouvelle vie, ce n'est pas ta raison qui t ‘a tué cette idée : tu n'as plus besoin d'elle, elle s'effondre sur toi, et sa déraison vient au jour, elle sort en rampant comme un ver. Quand nous exerçons notre critique, ce n'est pas arbitrairement, ce n'est pas impersonnellement, c'est, souvent au moins, parce qu'il y a en nous une poussée de forces vivantes en train de dépouiller leur écorce. Nous nions et nous sommes obligés de le faire parce qu'il y a quelque chose en nous qui VEUT vivre et qui VEUT s'affirmer, quelque chose que nous ne connaissons, que nous ne voyons peut-être pas encore !… Donnons ce bon point à la critique.
Nietzsche
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La valeur d'une chose réside parfois non dans ce qu'on gagne en l'obtenant, mais dans ce qu'on paye pour l'acquérir, - dans ce qu'elle coûte. Je cite un exemple. Les institutions libérales cessent d'être libérales aussitôt qu'elles sont acquises : il n'y a, dans la suite, rien de plus foncièrement nuisible à la liberté que les institutions libérales. On sait bien à quoi elles aboutissent : elles minent sourdement la volonté de puissance, elles sont le nivellement de la montagne et de la vallée érigé en morale, elles rendent petit, lâche et avide de plaisirs, - le triomphe des bêtes de troupeau les accompagne chaque fois. Libéralisme autrement dit abêtissement par troupeaux. (...)
Qu'est-ce que la liberté? C'est avoir la volonté de répondre de soi. C'est maintenir les distances qui nous séparent. C'est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même. C'est être prêt à sacrifier les hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même. Liberté signifie que les instincts joyeux de guerre et de victoire prédominent sur tous les autres instincts, par exemple sur ceux du bonheur.
Nietzsche
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Je vais vous dire trois métamorphoses de l'esprit : comment l'esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant.
Il est maint fardeau pesant pour l'esprit, pour l'esprit patient et vigoureux en qui domine le respect sa vigueur réclame le fardeau pesant, le plus pesant.
Qu'y a-t-il de plus pesant? Ainsi interroge l'esprit robuste; et il s'agenouille comme le chameau et veut un bon chargement.
Qu'y a-t-il de plus pesant? (...) n'est-ce pas cela : s'humilier pour faire souffrir son orgueil? (...) déserter une cause au moment où elle célèbre sa victoire ? (...)
Ou bien est-ce cela : aimer qui nous méprise et tendre la main au fantôme lorsqu'il veut nous effrayer?
L'esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers le désert.
Mais au fond du désert le plus solitaire s'accomplit la seconde métamorphose : ici l'esprit devient lion, il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert.
Il cherche ici son dernier maître : il veut être l'ennemi de ce maître, comme il est l'ennemi de son dernier dieu ; il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon.
Quel est le grand dragon que l'esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître? « Tu dois », s'appelle le grand dragon. Mais l'esprit du lion dit : « Je veux ». (...)
Créer des valeurs nouvelles le lion même ne le peut pas encore : mais se rendre libre pour la création nouvelle - c'est ce que peut la puissance du lion. (...)
Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l'illusion et l'arbitraire, même dans son bien le plus sacré, pour qu'il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté : il faut un lion pour un pareil rapt.
Mais dites-moi, mes frères, que peut faire l'enfant que le lion ne pouvait faire? (...)
L'enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.
Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l'esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde.
Nietzsche
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Le christianisme, par le fait qu'il a placé au premier plan la doctrine du désintéressement et de l'amour, a été bien loin encore d'élever l'intérêt de l'espèce plus haut que l'intérêt de l'individu. (...) Pour l'espèce il est nécessaire que le malvenu, le faible, le dégénéré périssent: mais c'est à ceux-là que le christianisme fait appel, en tant que force conservatrice, renforçant ainsi cet instinct déjà puissant chez les êtres faibles,de se ménager, de se conserver, de se soutenir mutuellement. Qu'est la «vertu» et la «charité» dans le christianisme, si ce n'est cette réciprocité dans la conservation, cette solidarité des faibles, cette entrave de la sélection? Qu'est l'altruisme chrétien, sinon l'égoïsme collectif des faibles qui devine que si tous veillent les uns pour les autres, chacun sera conservé le plus longtemps?... Si l'on ne considère pas un pareil état d'esprit comme le comble de l'immoralité, comme un attentat à la vie, on fait partie de ce ramassis de malades et on en a les instincts... Le véritable amour des hommes exige le sacrifice au bien de l'espèce, - il est dur, il est fait de victoires sur soi-même, parce qu'il a besoin du sacrifice humain.
Nietzsche
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« Il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'oeil du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout ? Or que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m'en reste inconnue ? » ROUSSEAU
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« Il s'en faut bien que les faits décrits dans l'histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé ? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'oeil du spectateur. Suffit-il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il eût été partout ? Or que m'importent les faits en eux-mêmes, quand la rai-son m'en reste inconnue ? »
ROUSSEAU
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Je distingue trois manières d'écrire l'histoire :
a) l'histoire originale ;
b) l'histoire réfléchie ;
c) l'histoire philosophique.
En ce qui concerne l'histoire originale, on peut en donner une idée précise en citant quelques noms : Hérodote, Thucydide, etc. Il s'agit d'historiens qui ont surtout décrit les actions, les événements et les situations qu'ils ont vécus, qui ont été personnellement attentifs à leur esprit, qui ont fait passer dans le royaume de la représentation spirituelle ce qui était événement extérieur et fait brut et qui ont transformé ce qui a simplement été en quelque chose de spirituel, en une représentation du sens interne et externe...
De cette histoire originale, j'exclus les mythes, les traditions, les chants populaires et les poèmes en général, car ce sont des modes confus (de commémoration), propres aux peuples dont la conscience demeure confuse... Ces historiens originaux transforment donc les événements, les actes et les situations de l'actualité en une oeuvre de représentation destinée à la représentation. Il en résulte que : a) le contenu de ces histoires est nécessairement limité : leur matière essentielle est ce qui est vivant dans la propre expérience de l'historien et dans les intérêts actuels des hommes, ce qui est vivant et actuel dans leur milieu... b) un autre trait caractéristique de ces histoires, c'est l'unité d'esprit, la communauté de culture qui existe entre l'écrivain et les actions qu'il raconte, les événements dont il fait son oeuvre... Il est dispensé de la réflexion car il vit dans l'esprit même de l'événement et n'a pas besoin de le transcender comme il arrive dans toute compréhension réflexive...
Les historiens de ce genre ne sont pas propres à la seule Antiquité. Pour que de tels historiens puissent voir le jour il faut non seulement que la culture du peuple ait atteint un certain degré d'épanouissement, mais de plus qu'elle ne s'isole pas dans la spiritualité pure et l'érudition, qu'elle soit donc solidaire de la direction politique et militaire (...).
Nous pouvons appeler réfléchissante la deuxième manière d'écrire l'histoire. Il s'agit d'une sorte d'histoire qui transcende l'actualité dans laquelle vit l'historien et qui traite le passé le plus reculé comme actuel en esprit... Ce qui compte ici, c'est l'élaboration des matériaux historiques et ce travail d'élaboration se fait dans un esprit qui diffère de l'esprit du contenu... Toute histoire de ce genre, qui veut embrasser de longues périodes, voire l'histoire universelle tout entière, doit nécessairement renoncer à la représentation individuelle du réel. Elle doit se résumer en abstractions non seulement parce qu'il faut omettre quantité d'actions et d'événements, mais aussi parce que la pensée, l'entendement est le plus puissant abréviateur, on dit par exemple : une bataille a été livrée, une victoire a été remportée, un siège a été soutenu : ce sont là des vastes ensembles en une simple détermination destinée à la représentation...
Chaque histoire réfléchissante peut être remplacée par une autre. Les matériaux étant accessibles à tout écrivain, chacun peut aisément se considérer apte à les ordonner et à les élaborer en y faisant valoir son esprit comme l'esprit des diverses époques. Les histoires de ce genre ayant été multipliées à satiété, on en est revenu à l'historiographie descriptive (...).
Le troisième genre d'histoire l'histoire philosophique, se rattache directement à cette dernière espèce d'historiographie réfléchie. Son point de vue est également général - mais il n'est plus plié à un domaine particulier et ne se laisse pas détacher abstraitement des autres points de vue. Le point de vue général de l'histoire philosophique n'est pas abstraitement général, mais concret et éminemment actuel parce qu'il est l'Esprit qui demeure éternellement auprès de lui-même et ignore le passé. Semblable à Mercure, le conducteur des âmes l'Idée est en vérité ce qui mène les peuples et le monde et c'est l'Esprit, sa volonté raisonnable et nécessaire, qui a guidé et continue de guider les événements du monde.HEGEL
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La mort, c'est que soit possible la radicale impossibilité d'une réalité-humaine. Ainsi la mort se dévoile comme la possibilité absolument propre, inconditionnelle, indépassable. (...)
La réalité-humaine peut-elle aussi avoir une compréhension authentique de sa possibilité absolument propre, inconditionnelle et indépassable, certaine et, comme telle, indéterminée ? En d'autres termes peut-elle se maintenir en un être authentique pour sa fin ? (...)
La possibilité absolument propre et inconditionnelle est une possibilité indépassable. Du fait d'être pour cette possibilité, la réalité-humaine comprend que l'imminence qui s'offre à elle comme extrême possibilité de l'existence, est de se renoncer elle-même. Seulement, l'élan-qui-anticipe, loin de prendre la fuite devant la possibilité-indépassable, comme le fait l'être inauthentique pour la mort, se rend libre pour elle. Devenir, par cette anticipation, libre pour sa propre mort, c'est être libéré de la déperdition parmi toutes les possibilités qui s'entre-choquent au hasard ; si bien qu'alors les possibilités effectives, toutes celles qui se situent en deçà de cette possibilité indépassable, peuvent être soumises à un choix et à une compréhension authentiques. L'élan anticipateur révèle à l'existence son renoncement à elle-même comme sa possibilité la plus extrême ; ainsi brise-t-il tout raidissement qui s'appesantirait sur l'existence chaque fois atteinte. La réalité-humaine, par l'élan de son anticipation, se préserve de retomber en arrière de soi-même, en arrière du pouvoir-être déjà compris, et « de devenir trop vieille pour ses victoires » (Nietzsche). Libre pour les possibilités qui lui sont absolument propres, qui sont déterminées par la fin, c'est-à-dire comprises comme des possibilités finies, la réalité-humaine bannit le danger de méconnaître chez les Autres, à cause de son intelligence de l'existence qui est une intelligence finie, les possibilités d'existence qui la dépassent ; ou encore, elle exclut le danger de les interpréter faussement, et de les ramener par force aux siennes propres pour échapper ainsi à l'existence effective, uniquement et absolument sienne. La mort, en tant que possibilité inconditionnelle, signifie bien un esseulement radical ; mais alors même qu'elle isole, la mort, en tant que possibilité indépassable, ne fait que rendre la réalité-humaine, en tant que réalité-inter-humaine, compréhensive du pouvoir-être des Autres. Parce que l'élan qui anticipe la possibilité indépassable révèle à la fois toutes les possibilités situées en deçà de cette dernière, ce même élan offre la possibilité d'une anticipation existentielle de la réalité-humaine totale, c'est-à-dire la possibilité d'ex-sister en tant que pouvoir-former-un-Tout (ganzes Seinkönnen). (...)
La certitude que présente la mort ne peut pas être calculée comme un résultat de statistiques énumérant les cas de décès survenus. Elle ne se tient absolument pas en une vérité qui serait celle d'une réalité-donnée. (...) Martin HEIDEGGER
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Où suis-je ? et que suis-je ? De quelles causes tiré-je mon existence et à quelles conditions retournerai-je ? Quel est l'être dont je dois briguer la faveur, et celui dont je dois craindre la colère ? Quels êtres m'entourent ? Sur qui ai-je une influence, et qui en exerce une sur moi ? Toutes ces questions me confondent et je commence à me trouver dans la condition la plus déplorable qu'on puisse imaginer, enveloppé de l'obscurité la plus profonde et absolument privé de l'usage de tout membre et de toute faculté.
Très heureusement il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces nuages, la Nature elle-même suffit à y parvenir ; elle me guérit de cette mélancolie philosophique et de ce délire soit par relâchement de la tendance de l'esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression sensible qui effacent toutes ces chimères. Je dîne, je joue au tric-trac, je parle et je me réjouis avec mes amis ; et si, après trois ou quatre heures d'amusement, je voulais revenir à mes spéculations, celles-ci me paraîtraient si froides, si forcées et si ridicules que je ne pourrais trouver le coeur d'y pénétrer tant soit peu.
Alors donc je me trouve absolument et nécessairement déterminé à vivre, à parler et à agir comme les autres hommes dans les affaires courantes de la vie. (...) Si je lutte contre mon inclination, j'aurai une bonne raison pour lui résister : et je ne serai plus entraîné à errer à travers des solitudes désolées et de rudes passages, comme j'en ai rencontré jusqu'ici.
Tels sont mes sentiments de mélancolie et d'indolence : et certes je dois avouer que la philosophie n'a rien à lui opposer : elle attend la victoire plus du retour d'une disposition sérieuse et bien inspirée que de la force de la raison et de la conviction.
Au moment donc où je suis las du divertissement et de la compagnie et que je me laisse aller à rêver dans ma chambre ou au cours d'une promenade solitaire au bord de l'eau, je sens mon esprit tout ramassé sur lui-même et je suis naturellement incliné à porter mes vues sur tous ces sujets sur lesquels j'ai rencontré tant de discussions au cours de mes lectures et de mes conversations. Je ne peux m'empêcher d'être curieux de connaître les principes du bien moral et du mal, la nature et le principe du gouvernement et la cause de ces diverses passions et inclinations qui m'animent et me gouvernent. J'éprouve une gêne à penser que j'approuve un objet et que j'en désapprouve un autre ; que j'appelle une chose belle et une autre laide : que je décide au sujet de la vérité et de l'erreur, de la raison et de la sottise, sans savoir sur quels principes je procède. Je m'intéresse à la condition du monde savant enseveli sous une telle ignorance déplorable sur tous ces points. Je sens naître en moi l'ambition de contribuer à l'instruction de l'humanité et d'acquérir un nom par mes inventions et découvertes. Ces sentiments surgissent naturellement dans ma disposition présente ; et, si je tentais de les bannir en m'attachant à quelque autre occupation ou à quelque divertissement, je sens que j'y perdrais en plaisir ; telle est l'origine de ma philosophie.HUME
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« Si l'âme est la maîtresse chez soi, dit M. Bayle, elle n'a qu'à vouloir et aussitôt ce chagrin et cette peine qui accompagnent la victoire sur les passions s'évanouiront. » Pour cet effet, il suffirait à son avis de se donner de l'indifférence pour les objets des passions. Pourquoi donc les hommes ne se donnent-ils pas cette indifférence, dit-il, s'ils sont les maîtres chez eux ? Mais cette objection est justement comme si je demandais : pourquoi un père de famille ne se donne pas de l'or quand il en a besoin ? Il en peut acquérir, mais par adresse et non pas comme du temps des fées ou du roi Midas, par un simple commandement de la volonté par un attouchement. Il ne suffirait pas d'être le maître chez soi, il faudrait être le maître de toutes choses pour se donner tout ce que l'on veut car on ne trouve pas tout chez soi. En travaillant aussi sur soi, il faut faire comme en travaillant sur autre chose : il faut connaître la constitution et les qualités de son objet et y accommoder ses opérations. Ce n'est donc pas en un moment et par un simple acte de la volonté qu'on se corrige et qu'on acquiert une meilleure volonté.LEIBNIZ
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C'est votre ennemi que vous devez chercher, c'est votre guerre que vous devez faire, et pour vos pensées !
Et si votre pensée succombe, alors votre probité doit néanmoins chanter son triomphe !
Vous, je ne vous conseille pas le travail mais la lutte. Vous, je ne vous conseille pas la paix mais la victoire. Que votre travail soit un combat, que votre paix soit une victoire !
L'homme doit être éduqué pour la guerre, la femme pour le repos du guerrier ; Tout le reste est sottises !
Je préfère encore le vacarme et le tonnerre et les intempéries que ce calme de chat prudent et circonspect ; et parmi les humains aussi, ceux que je hais le plus ce sont tous ceux qui vont à pas de loup, ces demi-douteurs et demi-hésitants, ces nuages qui passent. Et celui qui ne peut plus bénir, celui-là doit apprendre à maudire !NIETZSCHE
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DE LA GUERRE ET DES GUERRIERS
Je n'ignore pas la haine et l'envie de votre coeur. Vous n'êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l'envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte !
Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Les guerriers de la connaissance sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté.
Je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle « uniforme » ce qu'ils portent : que ce qu'ils cachent dessous ne soit pas uniforme !
Vous devez être de ceux dont l'oeil cherche toujours un ennemi- votre ennemi. Et chez quelques-uns d'entre vous il y a de la haine à première vue.
Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour vos pensées ! Et si votre pensée succombe, votre probité doit néanmoins crier victoire !
Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles. Et la courte paix plus que la longue.
Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit une lutte, que votre paix soit une victoire !
On ne peut se taire et rester tranquille, que lorsque l'on a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se dispute. Que votre paix soit une victoire !
Vous dites que c'est la bonne cause qui sanctifie même la guerre ? Je vous dis : c'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause.
La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du prochain. Ce n'est pas votre pitié, mais votre bravoure qui sauva jusqu'à présent les victimes. NIETZSCHE
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Idée de la moralité des moeurs. - Si l'on compare notre façon de vivre à celle de l'humanité pendant des milliers d'années, on constatera que, nous autres, hommes d'aujourd'hui, vivons dans une époque très immorale : le pouvoir des moeurs est affaibli d'une façon surprenante et le sens moral s'est tellement subtilisé et élevé que l'on peut tout aussi bien le considérer comme volatilisé. C'est pourquoi, nous autres, hommes tardifs, pénétrons si difficilement les idées fondamentales qui ont présidé à la formation de la morale et, si nous arrivons à les découvrir, elles nous restent dans la gorge, tant elles nous paraissent grossières ! tant elles ont l'air de calomnier la moralité ! Voici déjà, par exemple, la proposition principale : la moralité n'est pas autre chose (donc, avant tout, pas plus) que l'obéissance aux moeurs, quel que soit le genre de celles-ci ; or les moeurs, c'est la façon traditionnelle d'agir et d'évaluer. Là où la tradition ne commande pas, il n'y a pas de moralité ; et moins l'existence est déterminée par la tradition, moins est grand le cercle de la moralité. L'homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il veut dépendre de lui-même et non d'un usage établi, d'une tradition : dans tous les états primitifs de l'humanité « mal » est synonyme d' « individuel », « libre », « arbitraire », « inaccoutumé », « imprévu », « imprévisible ». Dans ces mêmes états primitifs, toujours selon la même évaluation : si une action est exécutée, non parce que la tradition la commande, mais pour d'autres raisons (par exemple à cause de son utilité individuelle), et même pour les raisons qui autrefois ont établi la tradition, elle est qualifiée d'immorale et considérée comme telle, même par celui qui l'exécute : car celui-ci ne s'est pas inspiré de l'obéissance envers la tradition. Qu'est-ce que la tradition ? Une autorité supérieure à laquelle on obéit, non parce qu'elle commande l'utile, mais parce qu'elle commande.- En quoi ce sentiment de la tradition se distingue-t-il d'un sentiment général de crainte ? C'est la crainte d'une intelligence supérieure qui ordonne, d'une puissance incompréhensible et indéfinie, de quelque chose qui est plus que personnel,-il y a de la superstition dans cette crainte. - A l'origine, I'éducation tout entière et les soins de la santé, le mariage, I'art médical, I'agriculture, la guerre, la parole et le silence, les rapports entre les hommes et les rapports avec les dieux appartenaient au domaine de la moralité : la moralité exigeait que l'on observât des prescriptions, sans penser à soi-même en tant qu'individu. Dans les temps primitifs, tout, par conséquent, relevait des moeurs, et celui qui voulait s'élever au-dessus des moeurs devait se faire législateur, sorcier et quelque chose comme un demi-dieu : c'est-à-dire qu'il lui fallait créer des moeurs, - chose épouvantable et fort dangereuse ! - Quel est l'homme le plus moral ? Tout d'abord, celui qui accomplit la loi le plus souvent : qui, donc comme le brahmane, porte la conscience de la loi partout et dans la plus petite division du temps, de sorte que son esprit s'ingénie sans cesse à trouver des occasions pour accomplir la loi. Ensuite, celui qui accomplit aussi la loi dans les cas les plus difficiles. Le plus moral est celui qui sacrifie le plus souvent aux moeurs : mais quels sont les plus grands sacrifices ? En répondant à cette question l'on arrive à développer plusieurs morales distinctes : cependant la différence essentielle reste celle qui sépare la moralité de l'accomplissement le plus fréquent de la moralité de l'accomplissement le plus difficile. Que l'on ne se trompe pas sur les motifs de cette morale qui exige, comme signe de la moralité, I'accomplissement d'un usage traditionnel dans les cas les plus difficiles ! La victoire sur soi-même n'est pas demandée à cause des conséquences utiles qu'elle a pour l'individu, mais pour que les moeurs, la tradition apparaissent comme dominantes, malgré toutes les velléités contraires et tous les avantages individuels : I'individu doit se sacrifier-ainsi l'exige la moralité des moeurs.- En revanche, ces moralistes qui, pareils aux successeurs de Socrate, recommandent à l'individu la domination de soi et la sobriété, comme ses avantages les plus particuliers, comme la clef de son bonheur le plus personnel, ces moralistes sont l'exception - et s'il nous paraît en être autrement, c'est simplement parce que nous avons été élevés sous leur influence : tous suivent une voie nouvelle qui leur vaut la désapprobation absolue de tous les représentants de la moralité des moeurs,-ils s'excluent de la communauté, étant immoraux, et sont, au sens le plus profond, mauvais. De même, un Romain vertueux de la vieille école considérait comme mauvais tout chrétien qui « aspirait, avant tout, à son propre salut ». - Partout où il y a communauté et, par conséquent, moralité des moeurs, domine l'idée que le châtiment pour la violation des moeurs touche avant tout la communauté ellemême : ce châtiment est un châtiment surnaturel, dont la manifestation et les limites sont si difficiles à saisir pour l'esprit qui les approfondit avec une peur superstitieuse. La communauté peut forcer l'individu à racheter, auprès d'un autre individu ou de la communauté même, le dommage immédiat qui est la conséquence de son acte, elle peut aussi exercer une sorte de vengeance sur l'individu parce que, à cause de lui - comme une prétendue conséquence de son acte - les orages divins et les explosions de la colère divine se sont accumulés sur la communauté, - mais elle considère pourtant, avant tout, la culpabilité de l'individu comme sa culpabilité à elle, et elle en supporte le châtiment comme son châtiment : « Les moeurs se sont relâchées », ainsi gémit l'âme de chacun, « pour que de pareils actes soient devenus possibles ». Toute action individuelle, toute façon de penser individuelle font frémir ; il est tout à fait impossible de déterminer ce que les esprits rares, les plus rares, les plus raffinés, les plus spontanés, ont dû souffrir au cours des temps à être ainsi toujours considérés comme mauvais et dangereux, bien plus, à s'être toujours eux-mêmes considérés ainsi. Sous la domination de la moralité des moeurs, toute espèce d'originalité avait mauvaise conscience ; I'horizon des meilleurs en est devenu jusqu'à cette heure encore plus sombre qu'il n'aurait dû.NIETZSCHE
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(...) Et ces fameuses victoires des hommes de science : sans aucun doute ce sont des victoires - mais sur quoi ? L'idéal ascétique ne fut nullement vaincu dans ces victoires, bien au contraire, il fut fortifié, je veux dire rendu plus insaisissable, plus spirituel, plus séduisant, toutes les fois qu'une muraille, un ouvrage avancé dont il s'était entouré et qui lui donnait un aspect grossier était impitoyablement battu en brèche et démoli par la science. S'imagine-t-on vraiment que la ruine de l'astronomie théologique, par exemple, ait été une défaite de l'idéal ascétique ?... L'homme est il peut-être devenu par là moins désireux de résoudre l'énigme de l'existence par la foi en un au-delà, depuis que, à la suite de cette défaite, cette existence est apparue comme plus fortuite encore, plus vide de sens et plus superflue dans l'ordre visible des choses ? Est-ce que la tendance de l'homme à se rapetisser, sa volonté de faire petit, n'est pas, depuis Copernic, en continuel progrès ? Hélas ! c'en est fait de sa foi en sa dignité, en sa valeur unique, incomparable dans l'échelle des êtres, - il est devenu un animal, sans métaphore, sans restriction ni réserve, lui qui, dans sa foi de jadis, était presque un dieu (« enfant de Dieu », « Dieu fait homme »)... Depuis Copernic, il semble que l'homme soit arrivé à une pente qui descend, - il roule toujours plus loin du point de départ. - Où cela ? - Vers le néant ? Vers « le sentiment poignant de son néant ?... » Eh bien ! ce serait là le droit chemin - vers l'ancien idéal !... Toutes les sciences (et non point seulement l'astronomie, dont l'influence humiliante et rapetissante a arraché à Kant ce remarquable aveu : « Elle anéantit mon importance »(1)...), toutes les sciences, naturelles ou contre-nature - c'est ainsi que j'appelle l'autocritique de la connaissance - travaillent aujourd'hui à détruire en l'homme l'ancien respect de soi, comme si ce respect n'avait jamais été autre chose qu'un bizarre produit de la vanité humaine ; on pourrait même dire qu'elles mettent leur point d'honneur, leur idéal austère et rude d'ataraxie 5 stoïque, à entretenir chez l'homme ce mépris de soi obtenu au prix de tant d'efforts, en le présentant comme son dernier, son plus sérieux titre à l'estime de soi (en quoi elles ont raison ; car celui qui méprise est toujours quelqu'un « qui n'a pas désappris d'estimer »...). Mais est ce là en réalité travailler contre l'idéal ascétique ? (...)NIETZSCHE
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Quiconque observe quelque peu les choses humaines et notre commune nature, le reconnaîtra avec moi : de même que tous désirent la joie, il n'est personne qui n'aime la paix. Puisque même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d'autre assurément que la victoire, c'est donc à une paix glorieuse qu'ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. Qu'est-ce que vaincre, en effet, sinon abattre toute résistance ? Cette oeuvre accomplie, ce sera la paix. C'est donc en vue de la paix que se font les guerres, et cela même par ceux qui s'appliquent à l'exercice des vertus guerrières dans le commandement et le combat. D'où il est clair que la paix est le but recherché par la guerre, car tout homme cherche la paix en faisant la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix. Quant à ceux qui veulent que la paix dont ils jouissent soit troublée, ils ne haïssent pas la paix, ils désirent seulement quelle soit changée à leur gré. Ce qu'ils veulent donc, ce n'est pas qu'il n'y ait plus de paix, mais qu'il y ait la paix qu'ils veulent. Et finalement, même s'ils se séparent des autres par la rébellion, ils ne peuvent réaliser leur dessein qu'à condition de sauvegarder quelque apparence de paix avec leurs partisans ou conjurés. Aussi les brigands eux-mêmes, pour s'attaquer à la paix d'autrui avec plus de violence et de sûreté, tiennent-ils à garder la paix avec leurs compagnons. SAINT AUGUSTIN
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« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d'oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l'histoire. L'homme qui est incapable de s'asseoir au seuil de l'instant en oubliant tous les événements passés, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu'est un bonheur, et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui serait incapable de rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu'un devenir; celui-là ne croirait pas à son propre être, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d'Héraclite, il n'oserait même plus bouger un doigt. Tout acte exige l'oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l'obscurité. » NIETZSCHE
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« ... Au cours des dix derniers millénaires on s'est acheminé pas à pas, dans bien des régions du globe, à attribuer une valeur non plus aux conséquences de l'action, mais à ses causes... on attribua l'origine d'un acte, au sens le plus strict du terme, à une intention, on s'accorda à penser que la valeur d'un acte résidait dans la valeur de son intention.
...Ne sommes-nous pas arrivés au seuil d'une nouvelle période que l'on pourrait, négativement d'abord, qualifier d'extra-morale ? puisque chez nous au moins, immoralistes, on commence à soupçonner que la valeur décisive d'un acte réside justement dans ce qu'il a de non-intentionnel, et que tout ce qu'il a d'intentionnel, tout ce qui peut en être vu ou su, tout ce qu'il a de conscient, fait encore partie de sa surface et de son épiderme, trahit quelque chose, mais dissimule encore plus. Bref, nous voyons que l'intention n'est qu'un signe et un symptôme qui a besoin d'abord d'être interprété, un signe qui est chargé de trop de significations pour en avoir une à lui seul. Nous croyons que la morale, telle qu'on l'a jusqu'à présent conçue, la morale des intentions a été un préjugé... Le dépassement de la morale, et en un sens la victoire de la morale sur elle-même, tel pourrait être le nom de ce long travail secret qui est réservé aux consciences les plus subtiles, les plus probes, et aussi les plus malignes d'aujourd'hui. » NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal.
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« Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur. » Alain, Propos du 18 mars 1911.
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« Les épuisés veulent le repos; c'est le bonheur des religions et des philosophies nihilistes; les riches et les vivants veulent la victoire, l'extension de la puissance... La grande méprise des psychologues, c'est de ne pas séparer ces deux espèces de plaisir. »
(NIETZSCHE, La volonté de puissance.)
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... ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. Essais, I, 47 Montaigne, Michel Eyquem de
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(Il y a) des pertes triomphantes à l'envi des victoires. Essais, I, 31 Montaigne, Michel Eyquem de
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Chaque mot écrit est une victoire contre la mort. Michel Butor, Entretiens avec Georges Charbonnier.
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Si l'on vit assez longtemps, on voit que toute victoire se change un jour en défaite.
Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels.
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La victoire sur soi est la plus grande des victoires.
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Platon
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La plus grande victoire, c'est la victoire sur soi. Platon
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La victoire sur soi est la plus grande des victoires. Platon
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Puissance sans victoires: La connaissance la plus forte (celle de l'absolue non-liberté de la volonté humaine) est pourtant celle qui aboutit aux résultats les plus pauvres: car elle a toujours eu l'adversaire le plus fort, la vanité humaine. Humain, trop humain (1878-1879), 50 Nietzsche, Friedrich Wilhelm
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Une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite. Le Diable et le Bon Dieu (1951) Sartre, Jean-Paul
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