Un être vivant peut-il être assimilé à une machine ?
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Publié le : 9/4/2004 -Format:
- être : Du latin esse, « être ». 1) Verbe : exister, se trouver là. En logique, copule exprimant la relation qui unit le prédicat au sujet (exemple : l'homme est mortel). 2) Nom : ce qui est, l'étant. 3) Le fait d'être (par opposition à ce qui est, l'étant). 4) Ce qu'est une chose, son essence (exemple : l'être de l'homme). 5) Avec une majuscule (l'Être), l'être absolu, l'être parfait, Dieu.
- vivant : L'être vivant est un organisme. Il n'est pas constitué d'une juxtaposition de parties ajoutées les unes aux autres. Ces parties forment un tout car elles sont interdépendantes (le fonctionnement d'une partie est tributaire de celui des autres) et paraissent toutes participer à une fin commune : le maintien de l'être vivant en vie. Parce qu'il est un organisme, l'être vivant est un organisme. Tout être vivant est un individu au sens où il forme une unité distincte, ne ressemblant exactement à aucune autre, qui ne peut être divisée sans être détruite. Leibniz au XVII ième avait énoncé l'existence d'un principe, nommé principe des indiscernables, selon lequel il n'y a pas deux êtres identiques dans la nature. Qu'est-ce qui différencie les organismes vivants des choses naturelles ou objets fabriqués ? Jacques Monod, généticien, prix Nobel de médecine en 1965, retient dans Le hasard et la nécessité trois critères qui doivent être présents simultanément dans un être pour que celui-ci puisse être qualifié de vivant. Le premier est la téléonomie (du grec télos : fin et nomos : loi). L'être vivant est toujours un être qui, pris dans son ensemble ou chacune de ses parties, répond à une fonction, donc apparemment à une fin. Du point de vue de l'ensemble, l'être vivant semble "fait pour" se perpétuer. Se perpétuer lui-même, du moins le temps nécessaire à la reproduction, et perpétuer son espèce. Du point de vue de chacune des parties, ces dernières semblent "faites pour" accomplir telle ou telle fonction. L'oeil est "fait pour" voir, la langue du fourmilier "pour" attraper les fourmis ... comme si une fin à réaliser était à l'origine de chaque organe, comme si la fonction créait l'organe. Le second critère retenu par Monod est la morphogenèse autonome (du grec morphé : forme et genesis développement). L'être vivant est en relation constante avec un milieu extérieur ; néanmoins, le processus de formation et de développement d'un être vivant est indépendant du milieu extérieur. Même si, pour son entretien et sa croissance, un organisme vivant a besoin d'assimiler des substances étrangères (nourriture, oxygène, gaz carbonique, etc.), même si, sans ce type de relations la vie ne pourrait ni exister, ni se développer, toujours est-il que sa forme et sa croissance sont régies par une programmation interne qui n'est pas le résultat des forces extérieures qui s'exercent sur l'être vivant. Par exemple, un poisson rouge ne peut survivre sans eau et daphnies, mais aucune force physique ne peut transformer ce dernier en éléphant. Les manifestations principales de cette morphogenèse autonome sont l'auto-formation, l'autorégulation et l'auto-réparation. Cette dernière, bien qu'elle ne concerne pas tous les organes, s'étend cependant à un nombre infini d'agressions et de blessures. C'est ainsi que l'écorce du pin entaillé se refait, que la pince du crabe repousse et que les blessures se cicatrisent. Le troisième critère est l'invariance reproductive. Les êtres vivants se reproduisent. En outre, cette reproduction est marquée par l'invariance, soit complète en cas de reproduction par sissiparité (division des cellules), soit partielle en cas de reproduction sexuée. Il existe alors des différences individuelles (à l'exception des jumeaux univitellins) mais les caractéristiques de l'espèces sont conservées. Il ne faut pas confondre la variabilité des individus et l'invariance propre à l'espèce. Ces trois critères, présents en un même être, nous permettent-ils de distinguer assurément le vivant de l'inerte ? Après tout les machines sont également des objets téléonomiques, les machines peuvent s'autoréguler et les ordinateurs, en raison de la programmation, ont une certaine autonomie. Il est moins aisé qu'il ne le paraît au premier abord de dégager des critères permettant de différencier un être vivant d'une machine complexe toutefois, la machine ne se reproduit pas, ne croit pas et connaît une autonomie très limitée.
- peut : Est-il possible, est-il légitime.
- machine : Du grec, mèchané, « ruse ». Traditionnellement, la machine est considérée comme une ruse contre la nature. Elle sert de modèle à la science et notamment à la physique. La nature entière peut ainsi être considérée comme une machine dont il s'agit de percer les rouages.
Si on a pu comparer le vivant à une machine, c'est qu'ils sont différents, mais ont despoints communs. Un concept fait la frontière entre les deux: celui de spontanéité. La spontanéité étant le propre des êtres humains, certains philosophes y ont vu l'expression d'une force vitale, qui serait une propriété du vivant un peu comme la force de gravitation serait une propriété des masses. La problématique est donnée par cette conception : elle consiste à l'interroger. Y a-t-il une telle force vitale?
On possédera tous les éléments du débat quand on saura qu'à cette conception vitaliste (spiritualiste) s'oppose une conception mécaniste (matérialiste) du vivant, qui n'y voit que machine, ou qui, du moins, se sert de la machine comme d'un modèle pour penser le corps. Cette tradition remonte à Descartes (1596-1650), et sera illustrée plus tard par La Mettrie (1709-1751). Ce modèle est-il valable ? Un être vivant peut-il être assimilé à une machine ?![]()
- I L' Ame Principe de Vie ( Aristote et le Vitalisme )
a) vivant et non-vivant
b) trois types de vivants, trois types d' âmes
- II Les Vivants sont des Machines ( Descartes et le mécanisme )
a) le contexte de la science moderne
b) la thèse des animaux-machines
( Discours de la méthode, 5è partie, Descartes )
c) mécanisme et finalisme
- III Les Difficultés du Mécanisme ( Kant et la biologie )
a) spécificité du vivant
(Critique de la faculté de juger, Kant)
b) les acquis de la biologie contemporaine
(Le hasard et la nécessité, Jacques Monod )
- téléonomie
- morphogénèse
- invariance reproductive
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1er temps : légitimer le sujet
Des prothèses viennent se substituer aux bras et aux jambes naturels, des pace-makers viennent aider nos coeurs à battre, on peut maintenir un corps en vie grâce à la respiration artificielle : dans tous ces cas, la machine vient aider le vivant qui défaille, comme si elle pouvait, dans certains cas, se substituer à lui, ou à certaines de ses parties pour préserver l' intégrité de l' organisme. Allons plus loin : si cette hybridation entre le vivant et la machine est possible, n'est-elle pas due à l' assimilation possible des organes vitaux, à des machines ou des pièces mécaniques ? Si l' analogie entre un oeil et une caméra semble assez problématique, il est indubitable que le coeur ressemble à une pompe, que les veines peuvent être comparées à des tuyaux et la rotule à un rouage complexe finement articulé. De même, on rapproche souvent le fonctionnement du cerveau de celui d' un ordinateur. L' ensemble de ces analogies semble inciter à identifier le fonctionnement d' un être vivant à celui d' une machine. Un être vivant, c' est-à-dire un être animé, des plantes aux hommes, en passant par les animaux. Soulignons donc que le vivant est irréductible à la conscience : le domaine du vivant excède le domaine de la conscience.
2è temps : souligner les difficultés du rapprochement
Toutefois, cette analogie dans le fonctionnement d'un être vivant et dans celui d' une machine peut-il suffire à identifier un vivant et une machine ? Car si le fonctionnement présente des analogies, l'origine d'une machine semble distincte de celle d'un vivant : les machines sont faites de main d'homme, elles sont artificielles. Si le bois naît du bois, un lit ne naît pas d'un autre lit, il naît de la confection d' un artisan qui seul opère la transformation du bois en lit. Cette différence dans l' origine se redouble d' une différence dans la destination : une machine, en tant qu' elle est un assemblage d'éléments matériels interdépendants - assemblage mu par une force externe -, semble finalisée, au sens où elle répond à une fonction pour laquelle elle est programmée, ce qui ne semble pas être le cas d' un être vivant. Ce n' est pas exactement qu'il y ait une finalité dans la machine tandis qu' il n' y en aurait pas dans le vivant, c'est qu'il s' agit de finalités différentes : tout dans un être vivant semble destiné à préserver son intégrité. Les blessures cicatrisent, l' organisme lutte contre les maladies, alors qu' une machine ne se sépare pas d' elle même : elle tient son principe de mouvement hors d' elle même, au sens où spontanément elle ne se met pas en route d' elle même pas plus qu' elle ne s' entretient spontanément. L' automacité dans le fonctionnement d' une machine semble donc devoir être distingué de la spontanéité des actions du vivant.
3è temps : problématique
Ainsi, à assimiler vivant et machine, un triple difficulté surgit : - une difficulté quant au statut du naturel : opérer l' identification entre être vivant et machine semble brouiller les distinctions entre le naturel et l' artificiel. Peut-on se fier à cette distinction ? - une difficulté quant à la frontière séparant la vie de ce qui est non-vivant, comme si cette frontière intuitivement évidente venait à être contestée lorsqu' on assimile machine et vivant. Où tracer la démarcation ? - une difficulté quant à la question de la finalité : n' est-on pas en train de confondre des types de finalités irréductibles qu' il faut distinguer avec soin ?
4è temps : l' enjeu, la réduction du biologique au mécanique
Ces trois difficultés se conjuguent pour faire de l' entreprise d' assimilation du vivant à une machine, une démarche réductionniste, dans la mesure où on réduirait ce faisant le biologique au mécanique ou au physico-chimique, niant la spécificité du vivant par rapport à la matière inerte. L'assimilation entre vivant et machine est donc aussi tentante qu' elle est problématique. Peut-on tenir cette assimilation pour une entreprise justifiée, où ne rencontre-t-elle pas des limites au-delà desquelles elle ne saurait aller ? Et à supposer qu' on conteste la pertinence de l' identité entre vivant et machine, l' assimilation pourrait rester féconde à titre d' hypothèse scientifique pour expliquer, aussi loin que possible, le vivant en des termes mécaniques. L' assimilation entre vivant et machine ne pourrait-elle pas être à la fois ontologique et épistémologique ?
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