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Pierre et Jean

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Document transmis par : djonino13


Publié le : 10/4/2011 -Format: Document en format HTML protégé

Pierre et Jean
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Guy de Maupassant(1850 - 1893)

Pierre et Jean(1888)


-- I --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Zut !" s'&eacute;cria tout &agrave; coup le p&egrave;re Roland qui depuis un quart d'heure demeurait immobile, les yeux fix&eacute;s sur l'eau, et soulevant par moments, d'un mouvement tr&egrave;s l&eacute;ger, sa ligne descendue au fond de la mer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, assoupie &agrave; l'arri&egrave;re du bateau, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Mme Ros&eacute;milly invit&eacute;e &agrave; cette partie de p&ecirc;che, se r&eacute;veilla, et tournant la t&ecirc;te vers son mari :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien,... eh bien,... J&eacute;r&ocirc;me !" Le bonhomme, furieux, r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"&Ccedil;a ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait jamais p&ecirc;cher qu'entre hommes ; les femmes vous font embarquer toujours trop tard." Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un &agrave; b&acirc;bord, l'autre &agrave; tribord, chacun une ligne enroul&eacute;e &agrave; l'index, se mirent &agrave; rire en m&ecirc;me temps et Jean r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu n'es pas galant pour notre invit&eacute;e, papa."&nbsp;&nbsp; &nbsp;M. Roland fut confus et s'excusa :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je vous demande pardon, madame Ros&eacute;milly, je suis comme &ccedil;a. J'invite les dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, d&egrave;s que je sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson." Mme Roland s'&eacute;tait tout &agrave; fait r&eacute;veill&eacute;e et regardait d'un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Vous avez cependant fait une belle p&ecirc;che." Mais son mari remuait la t&ecirc;te pour dire non, tout en jetant un coup d'oeil bienveillant sur le panier o&ugrave; le poisson captur&eacute; par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'&eacute;cailles gluantes et de nageoires soulev&eacute;es, d'efforts impuissants et mous, et de b&acirc;illements dans l'air mortel.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le p&egrave;re Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler jusqu'au bord le flot d'argent des b&ecirc;tes pour voir celles du fond, et leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps, une saine puanteur de mar&eacute;e, monta du ventre plein de la corbeille.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le vieux p&ecirc;cheur la huma vivement, comme on sent des roses, et d&eacute;clara :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cristi ! ils sont frais, ceux-l&agrave; !" Puis il continua :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Combien en as-tu pris, toi, docteur ?" Son fils a&icirc;n&eacute;, Pierre, un homme de trente ans &agrave; favoris noirs coup&eacute;s comme ceux des magistrats, moustaches et menton ras&eacute;s, r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oh ! pas grand-chose, trois ou quatre." Le p&egrave;re se tourna vers le cadet :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Et toi, Jean ?" Jean, un grand gar&ccedil;on blond, tr&egrave;s barbu, beaucoup plus jeune que son fr&egrave;re, sourit et murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"A peu pr&egrave;s comme Pierre, quatre ou cinq." Ils faisaient, chaque fois, le m&ecirc;me mensonge qui ravissait le p&egrave;re Roland.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait enroul&eacute; son fil au tolet d'un aviron, et, croisant ses bras, il annon&ccedil;a :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je n'essayerai plus jamais de p&ecirc;cher l'apr&egrave;s-midi. Une fois dix heures pass&eacute;es, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au soleil." Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de propri&eacute;taire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'&eacute;tait un ancien bijoutier parisien qu'un amour immod&eacute;r&eacute; de la navigation et de la p&ecirc;che avait arrach&eacute; au comptoir d&egrave;s qu'il eut assez d'aisance pour vivre modestement de ses rentes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur. Ses deux fils, Pierre et Jean, rest&egrave;rent &agrave; Paris pour continuer leurs &eacute;tudes et vinrent en cong&eacute; de temps en temps partager les plaisirs de leur p&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;A la sortie du coll&egrave;ge, l'a&icirc;n&eacute;, Pierre, de cinq ans plus &acirc;g&eacute; que Jean, s'&eacute;tant senti successivement de la vocation pour des professions vari&eacute;es, en avait essay&eacute;, l'une apr&egrave;s l'autre, une demi-douzaine, et, vite d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de chacune, se lan&ccedil;ait aussit&ocirc;t dans de nouvelles esp&eacute;rances.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En dernier lieu la m&eacute;decine l'avait tent&eacute;, et il s'&eacute;tait mis au travail avec tant d'ardeur qu'il venait d'&ecirc;tre re&ccedil;u docteur apr&egrave;s d'assez courtes &eacute;tudes et es dispenses de temps obtenues du ministre. Il &eacute;tait exalt&eacute;, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies, et d'id&eacute;es philosophiques.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, aussi blond que son fr&egrave;re &eacute;tait noir, aussi calme que son fr&egrave;re &eacute;tait emport&eacute;, aussi doux que son fr&egrave;re &eacute;tait rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d'obtenir son dipl&ocirc;me de licenci&eacute; en m&ecirc;me temps que Pierre obtenait celui de docteur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les deux formaient le projet de s'&eacute;tablir au Havre s'ils parvenaient &agrave; le faire dans des conditions satisfaisantes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre fr&egrave;res ou entre soeurs jusqu'&agrave; la maturit&eacute; et qui &eacute;clatent &agrave; l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un, les tenait en &eacute;veil dans une fraternelle et inoffensive inimiti&eacute;. Certes ils s'aimaient, mais ils s'&eacute;piaient. Pierre, &acirc;g&eacute; de cinq ans &agrave; la naissance de Jean, avait regard&eacute; avec une hostilit&eacute; de petite b&ecirc;te g&acirc;t&eacute;e cette autre petite b&ecirc;te apparue tout &agrave; coup dans les bras de son p&egrave;re et de sa m&egrave;re, et tant aim&eacute;e, tant caress&eacute;e par eux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, d&egrave;s son enfance, avait &eacute;t&eacute; un mod&egrave;le de douceur, de bont&eacute; et de caract&egrave;re &eacute;gal ; et Pierre s'&eacute;tait &eacute;nerv&eacute;, peu &agrave; peu, &agrave; entendre vanter sans cesse ce gros gar&ccedil;on dont la douceur lui semblait &ecirc;tre de la mollesse, la bont&eacute; de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement. Ses parents, gens placides, qui r&ecirc;vaient pour leurs fils des situations honorables et m&eacute;diocres, lui reprochaient ses ind&eacute;cisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avort&eacute;es, tous ses &eacute;lans impuissants vers des id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses et vers des professions d&eacute;coratives.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Depuis qu'il &eacute;tait homme, on ne lui disait plus : "Regarde Jean et imite-le !" mais chaque fois qu'il entendait r&eacute;p&eacute;ter :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Jean a fait ceci, Jean a fait cela", il comprenait bien le sens et l'allusion cach&eacute;s sous ces paroles.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Leur m&egrave;re, une femme d'ordre, une &eacute;conome bourgeoise un peu sentimentale, dou&eacute;e d'une &acirc;me tendre de caissi&egrave;re, apaisait sans cesse les petites rivalit&eacute;s n&eacute;es chaque jour entre ses deux grands fils, de tous les menus faits de la vie commune.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un l&eacute;ger &eacute;v&eacute;nement, d'ailleurs, troublait en ce moment sa qui&eacute;tude, et elle craignait une complication, car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses enfants achevaient l'un et l'autre leurs &eacute;tudes sp&eacute;ciales, d'une voisine, Mme Ros&eacute;milly, veuve d'un capitaine au long cours, mort &agrave; la mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois ans, une ma&icirc;tresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme un animal libre, comme si elle e&ucirc;t vu, subi, compris et pes&eacute; tous les &eacute;v&eacute;nements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, &eacute;troit et bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une tasse de th&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le p&egrave;re Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, interrogeait leur nouvelle amie sur le d&eacute;funt capitaine, et elle parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens r&eacute;cits, sans embarras, en femme raisonnable et r&eacute;sign&eacute;e qui aime la vie et respecte la mort.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Les deux fils, &agrave; leur retour, trouvant cette jolie veuve install&eacute;e dans la maison, avaient aussit&ocirc;t commenc&eacute; &agrave; la courtiser, moins par d&eacute;sir de lui plaire que par envie de se supplanter.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Leur m&egrave;re, prudente et pratique, esp&eacute;rait vivement qu'un des deux triompherait, car la jeune femme &eacute;tait riche, mais elle aurait aussi bien voulu que l'autre n'en e&ucirc;t point de chagrin.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Ros&eacute;milly &eacute;tait blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux follets envol&eacute;s &agrave; la moindre brise et un petit air cr&acirc;ne, hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sale m&eacute;thode de son esprit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&eacute;j&agrave; elle semblait pr&eacute;f&eacute;rer Jean, port&eacute;e vers lui par une similitude de nature. Cette pr&eacute;f&eacute;rence d'ailleurs ne se montrait que par une presque insensible diff&eacute;rence dans la voix et le regard, et en ceci encore qu'elle prenait quelquefois son avis.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement &ecirc;tre diff&eacute;rente. Quand elle parlait des id&eacute;es du docteur, de ses id&eacute;es politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par moments : "Vos billeves&eacute;es." Alors, il la regardait d'un regard froid de magistrat qui instruit le proc&egrave;s des femmes, de toutes les femmes, ces pauvres &ecirc;tres !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jamais, avant le retour de ses fils, le p&egrave;re Roland ne l'avait invit&eacute;e &agrave; ses parties de p&ecirc;che o&ugrave; il n'emmenait jamais non plus sa femme, car il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un long-courrier retrait&eacute;, rencontr&eacute; aux heures de mar&eacute;e sur le port et devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomm&eacute; Jean-Bart, charg&eacute; de l&agrave; garde du bateau.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Or, un soir de la semaine pr&eacute;c&eacute;dente, comme Mme Ros&eacute;milly qui avait d&icirc;n&eacute; chez lui disait : "&Ccedil;a doit &ecirc;tre tr&egrave;s amusant, la p&ecirc;che ?" l'ancien bijoutier, flatt&eacute; dans sa passion, et saisi de l'envie de la communiquer, de faire des croyants &agrave; la fa&ccedil;on des pr&ecirc;tres, s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voulez-vous y venir ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mardi prochain ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, mardi prochain.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Etes-vous femme &agrave; partir &agrave; cinq heures du matin ?"&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle poussa un cri de stupeur :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ah ! mais non, par exemple." Il fut d&eacute;sappoint&eacute;, refroidi, et il douta tout &agrave; coup de cette vocation.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il demanda cependant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"A quelle heure pourriez-vous partir ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais... &agrave; neuf heures !&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Pas avant ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, pas avant, c'est d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s t&ocirc;t !" Le bonhomme h&eacute;sitait. Assur&eacute;ment on ne prendrait rien, car si le soleil chauffe, le poisson ne mord plus ; mais les deux fr&egrave;res s'&eacute;taient empress&eacute;s d'arranger la partie, de tout organiser et de tout r&eacute;gler s&eacute;ance tenante.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Donc, le mardi suivant, la Perle avait &eacute;t&eacute; jeter l'ancre sous les rochers blancs du cap de la H&egrave;ve ; et on avait p&ecirc;ch&eacute; jusqu'&agrave; midi, puis sommeill&eacute;, puis rep&ecirc;ch&eacute;, sans rien prendre, et le p&egrave;re Roland, comprenant un peu tard que Mme Ros&eacute;milly n'aimait et n'appr&eacute;ciait en v&eacute;rit&eacute; que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne tressaillaient plus, avait jet&eacute;, dans un mouvement d'impatience irraisonn&eacute;e, un zut &eacute;nergique qui s'adressait autant &agrave; la veuve indiff&eacute;rente qu'aux b&ecirc;tes insaisissables.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Maintenant, il regardait le poisson captur&eacute;, son poisson, avec une joie vibrante d'avare ; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait : "Eh bien ! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu ?" Tous deux tir&egrave;rent leurs fils, les roul&egrave;rent, accroch&egrave;rent dans les bouchons de li&egrave;ge les hame&ccedil;ons nettoy&eacute;s et attendirent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland s'&eacute;tait lev&eacute; pour interroger l'horizon &agrave; la fa&ccedil;on d'un capitaine :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars !" Et soudain, le bras allong&eacute; vers le nord, il ajouta :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tiens, tiens, le bateau de Southampton." .&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sur la mer plate, tendue comme une &eacute;toffe bleue, immense, luisante, aux reflets d'or et de feu, s'&eacute;levait l&agrave;-bas, dans la direction indiqu&eacute;e, un nuage noir&acirc;tre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire qui semblait tout petit de si loin.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Vers le sud, on voyait encore d'autres fum&eacute;es, nombreuses, venant toutes vers la jet&eacute;e du Havre dont on distinguait &agrave; peine la ligne blanche et le phare, droit comme une corne sur le bout.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la Normandie ?"&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oui, papa.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Donne-moi ma longue-vue, je crois que c'est elle, l&agrave;-bas." Le p&egrave;re d&eacute;ploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le point, et soudain, ravi d'avoir vu :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux chemin&eacute;es.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Voulez-vous regarder, madame Ros&eacute;milly ?" Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans parvenir sans doute &agrave; le mettre en face de lui, car elle ne distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des esp&egrave;ces d'&eacute;clipses, qui lui faisaient tourner le coeur. Elle dit en rendant la longue-vue :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-l&agrave;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;&Ccedil;a mettait m&ecirc;me en col&egrave;re mon mari qui restait des heures la fen&ecirc;tre &agrave; regarder passer les navires." Le p&egrave;re Roland, vex&eacute;, reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cela doit tenir &agrave; un d&eacute;faut de votre oeil, car ma lunette est excellente." Puis il l'offrit &agrave; sa femme :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Veux-tu voir ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas." Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas, semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette fin de jour.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ses cheveux ch&acirc;tains commen&ccedil;aient seulement &agrave; blanchir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle avait un air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait &agrave; voir. Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce qui ne l'emp&ecirc;chait point de go&ucirc;ter le charme du r&ecirc;ve. Elle aimait les lectures, les romans et les po&eacute;sies, non pour leur valeur d'art, mais pour la songerie m&eacute;lancolique et tendre qu'ils &eacute;veillaient en elle. Un vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde, comme elle disait, lui donnait la sensation d'un d&eacute;sir myst&eacute;rieux presque r&eacute;alis&eacute;. Et elle se complaisait &agrave; ces &eacute;motions l&eacute;g&egrave;res qui troublaient un peu son &acirc;me bien tenue comme un livre de comptes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle prenait, depuis son arriv&eacute;e au Havre, un embonpoint assez visible qui alourdissait sa taille autrefois tr&egrave;s souple et tr&egrave;s mince.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans &ecirc;tre m&eacute;chant, la rudoyait comme rudoient sans col&egrave;re et sans haine les despotes en boutique pour qui commander &eacute;quivaut &agrave; jurer. Devant tout &eacute;tranger il se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs terribles, bien qu'il e&ucirc;t peur de tout le monde. Elle, par horreur du bruit, des sc&egrave;nes, des explications inutiles, c&eacute;dait toujours et ne demandait jamais rien ; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps, prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Depuis le d&eacute;part elle s'abandonnait tout enti&egrave;re, tout son esprit et toute sa chair, &agrave; ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point, elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans es esp&eacute;rances, il lui semblait que son coeur flottait comme son corps sur quelque chose de moelleux, de fluide, de d&eacute;licieux, qui la ber&ccedil;ait et l'engourdissait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand le p&egrave;re commanda le retour : "Allons, en place pour la nage !" elle sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, &ocirc;ter leurs jaquettes et relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, le plus rapproch&eacute; des deux femmes, prit l'aviron de tribord, Jean l'aviron de b&acirc;bord, et ils attendirent que le patron cri&acirc;t : "Avant partout !" car il tenait &agrave; ce que les manoeuvres fussent ex&eacute;cut&eacute;es r&eacute;guli&egrave;rement.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ensemble, d'un m&ecirc;me effort, ils laiss&egrave;rent tomber les rames, puis se couch&egrave;rent en arri&egrave;re en tirant de toutes leurs forces ; et une lutte commen&ccedil;a pour montrer leur vigueur. Ils &eacute;taient venus &agrave; la voile tout doucement, mais la brise &eacute;tait tomb&eacute;e et l'orgueil de m&acirc;les des deux fr&egrave;res s'&eacute;veilla tout &agrave; coup &agrave; la perspective de se mesurer l'un contre l'autre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand ils allaient p&ecirc;cher seuls avec le p&egrave;re, ils ramaient ainsi sans que personne gouvern&acirc;t, car Roland pr&eacute;parait les lignes tout en surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou d'un mot : "Jean, mollis !" - "A toi, Pierre, souque." Ou bien il disait : "Allons le un, allons le deux, un peu d'huile de bras." Celui qui r&ecirc;vassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait moins ardent, et le bateau se redressait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre &eacute;taient velus, un peu maigres, mais nerveux ; ceux de Jean gras et blancs, un peu roses, avec une bosse de muscles qui roulait sous la peau.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serr&eacute;es, le front pliss&eacute;, les jambes tendues, les mains crisp&eacute;es sur l'aviron, qu'il faisait plier dans toute sa longueur &agrave; chacun de ses efforts ; et la P&egrave;re s'en venait vers la c&ocirc;te. Le p&egrave;re Roland, assis &agrave; l'avant afin de laisser tout le banc d'arri&egrave;re aux deux femmes, s'&eacute;poumonait &agrave; commander : "Doucement, le un - souque, le deux." Le un redoublait de rage et le deux ne pouvait r&eacute;pondre &agrave; cette nage d&eacute;sordonn&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le patron, enfin, ordonna : "Stop !" Les deux rames se lev&egrave;rent ensemble, et Jean, sur l'ordre de son p&egrave;re, tira seul quelques instants. Mais &agrave; partir de ce moment l'avantage lui resta ; il s'animait, s'&eacute;chauffait, tandis que Pierre, essouffl&eacute;, &eacute;puis&eacute; par sa crise de vigueur, faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le p&egrave;re Roland fit stopper pour permettre &agrave; l'a&icirc;n&eacute; de reprendre haleine et de redresser a barque d&eacute;rivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues p&acirc;les, humili&eacute; et rageur, balbutiait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;J'&eacute;tais tr&egrave;s bien parti, et cela m'a coup&eacute; les bras." Jean demandait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, merci, cela passera." La m&egrave;re, ennuy&eacute;e, disait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voyons, Pierre, &agrave; quoi cela rime-t-il de se mettre dans un &eacute;tat pareil, tu n'es pourtant pas un enfant." Il haussait les &eacute;paules et recommen&ccedil;ait &agrave; ramer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Ros&eacute;milly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre. Sa petite t&ecirc;te blonde, &agrave; chaque mouvement du bateau, faisait en am&egrave;re un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins cheveux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais le p&egrave;re Roland cria : "Tenez, voici le Prince-Albert qui nous rattrape." Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux chemin&eacute;es inclin&eacute;es en arri&egrave;re et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues, le bateau de Southampton arrivait &agrave; toute vapeur, charg&eacute; de passagers et d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui retombait en &eacute;cume, lui donnaient un air de h&acirc;te, un air de courrier press&eacute; ; et l'avant tout droit coupait la mer en soulevant deux lames minces et transparentes qui plissaient le long des bords.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand il fut tout pr&egrave;s de la Perle, le p&egrave;re Roland leva son chapeau, les deux femmes agit&egrave;rent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine d'ombrelles r&eacute;pondirent &agrave; ces saluts en se balan&ccedil;ant vivement sur le paquebot qui s'&eacute;loigna, laissant derri&egrave;re lui, sur la surface paisible et luisante de la mer, quelques lentes ondulations.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et on voyait d'autres navires, coiff&eacute;s aussi de fum&eacute;e, accourant de tous les points de l'horizon vers la jet&eacute;e courte et blanche qui les avalait comme une bouche, l'un apr&egrave;s l'autre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et les barques de p&ecirc;che et les grands voiliers aux m&acirc;tures l&eacute;g&egrave;res glissant sur le ciel, tra&icirc;n&eacute;s par d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers cet ogre d&eacute;vorant, qui, de temps en temps, semblait repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de go&eacute;lettes, de trois-m&acirc;ts charg&eacute;s de ramures emm&ecirc;l&eacute;es. Les steamers h&acirc;tifs s'enfuyaient &agrave; droite, &agrave; gauche, sur le ventre plat de l'Oc&eacute;an, tandis que les b&acirc;timents &agrave; voile, abandonn&eacute;s par les mouches qui les avaient hal&eacute;s, demeuraient immobiles, tout en s'habillant de la grande hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait rouge au soleil couchant.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, les jeux mi-clos, murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Dieu ! que c'est eau, cette mer !" Mme Ros&eacute;milly r&eacute;pondit, avec un soupir prolong&eacute;, qui n'avait cependant rien de triste :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois." Roland s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tenez, voici la Normandie qui se pr&eacute;sente &agrave; l'entr&eacute;e. Est elle grande, hein ?" Puis il expliqua la c&ocirc;te en face, l&agrave;-bas, l&agrave;-bas, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'embouchure de la Seine - vingt kilom&egrave;tres, cette embouchure - disait-il. Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivi&egrave;re de Caen et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse jusqu'&agrave; Cherbourg.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis il traita la question des bancs de sable de la Seine, qui se d&eacute;placent &agrave; chaque mar&eacute;e et mettent en d&eacute;faut les pilotes de Quilleboeuf eux-m&ecirc;mes, s'ils ne font pas tous les jours le parcours du chenal. Il fit remarquer comment Le Havre s&eacute;parait la basse de la haute Normandie. En basse Normandie, la c&ocirc;te plate descendait en p&acirc;turages, en prairies et en champs jusqu'&agrave; la mer. Le rivage de la haute Normandie, au contraire, &eacute;tait droit, une grande falaise, d&eacute;coup&eacute;e, dentel&eacute;e, superbe, faisant jusqu'&agrave; Dunkerque une immense muraille blanche dont toutes les &eacute;chancrures cachaient un village ou un port :&nbsp;&nbsp; &nbsp;Etretat, F&eacute;camp, Saint-Val&eacute;ry, Le Tr&eacute;port, Dieppe, etc.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Les deux femmes ne l'&eacute;coutaient point, engourdies par le bien-&ecirc;tre, &eacute;mues par la vue de cet Oc&eacute;an couvert de navires qui couraient comme des b&ecirc;tes autour de leur tani&egrave;re ; et elles se taisaient, un peu &eacute;cras&eacute;es par ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans fin ; il &eacute;tait de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix inutile est irritant comme une grossi&egrave;ret&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre et Jean, calm&eacute;s, ramaient avec lenteur ; et la Perle s'en allait vers le port, toute petite &agrave; c&ocirc;t&eacute; des gros navires.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand elle toucha le quai, le matelot Papagris, qui l'attendait, prit la main des dames pour les faire descendre ; et on p&eacute;n&eacute;tra dans la ville. Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jet&eacute;es &agrave; l'heure de la pleine mer, rentrait aussi.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mmes Roland et Ros&eacute;milly marchaient devant, suivies des trois hommes. En montant la rue de Paris elles s'arr&ecirc;taient parfois devant un magasin de modes ou d'orf&egrave;vrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou ; puis elles repartaient apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; leurs id&eacute;es.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il le faisait chaque jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolong&eacute; par d'autres bassins, o&ugrave; les grosses coques, ventre &agrave; ventre, se touchaient sur quatre ou cinq rangs. Tous les m&acirc;ts innombrables, sur une &eacute;tendue de plusieurs kilom&egrave;tres de quais, tous les m&acirc;ts avec les vergues, les fl&egrave;ches, les cordages, donnaient &agrave; cette ouverture au milieu de la ville l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette for&ecirc;t sans feuilles, les go&eacute;lands tournoyaient, &eacute;piant pour s'abattre, comme une pierre qui tombe, tous les d&eacute;bris jet&eacute;s &agrave; l'eau ; et un mousse, qui rattachait une poulie &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un cacatois, semblait mont&eacute; l&agrave; pour chercher des nids.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voulez-vous d&icirc;ner avec nous sans c&eacute;r&eacute;monie aucune, afin de finir ensemble la journ&eacute;e ? demanda Mme Roland &agrave; Mme Ros&eacute;milly.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui, avec plaisir ; j'accepte aussi sans c&eacute;r&eacute;monie. Ce serait triste de rentrer toute seule ce soir." Pierre, qui avait entendu et que l'indiff&eacute;rence de la jeune femme commen&ccedil;ait &agrave; froisser, murmura : "Bon, voici la veuve qui s'incruste, maintenant." Depuis quelques jours il l'appelait "la veuve". Ce mot, sans rien exprimer, aga&ccedil;ait Jean rien que par l'intonation, qui lui paraissait m&eacute;chante et blessante.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et les trois hommes ne prononc&egrave;rent plus un mot jusqu'au seuil de leur logis. C'&eacute;tait une maison &eacute;troite, compos&eacute;e d'un rez-de-chauss&eacute;e et de deux petits &eacute;tages, rue Belle-Normande.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La bonne, Jos&eacute;phine, une fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde &agrave; bon march&eacute;, qui poss&eacute;dait &agrave; l'exc&egrave;s l'air &eacute;tonn&eacute; et bestial des paysans, vint ouvrir, referma la porte, monta derri&egrave;re ses ma&icirc;tres jusqu'au salon qui &eacute;tait au premier, puis elle dit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il est v'nu un m'sieu trois fois." Le p&egrave;re Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Qui &ccedil;a est venu, nom d'un chien ?" Elle ne se troublait jamais des &eacute;clats de voix de son ma&icirc;tre, et elle reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Un m'sieu d'chez l'notaire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Quel notaire ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- D'chez m'sieu Canu, donc.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soir&eacute;e." Me Lecanu &eacute;tait le notaire et un peu l'ami du p&egrave;re Roland, dont il faisait les affaires. Pour qu'il e&ucirc;t annonc&eacute; sa visite dans la soir&eacute;e, il fallait qu'il s'ag&icirc;t d'une chose urgente et importante ; et les quatre Roland se regard&egrave;rent, troubl&eacute;s par cette nouvelle comme le sont les gens de fortune modeste &agrave; toute intervention d'un notaire, qui &eacute;veille une foule d'id&eacute;es de contrats, d'h&eacute;ritages, de proc&egrave;s, de choses d&eacute;sirables ou redoutables. Le p&egrave;re, apr&egrave;s quelques secondes de silence, murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Qu'est-ce que cela peut vouloir dire ?" Mme Ros&eacute;milly se mit &agrave; rire :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allez, c'est un h&eacute;ritage. J'en suis s&ucirc;re. Je porte bonheur." Mais ils n'esp&eacute;raient la mort de personne qui p&ucirc;t leur laisser quelque chose.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, dou&eacute;e d'une excellente m&eacute;moire pour les parent&eacute;s, se mit aussit&ocirc;t &agrave; rechercher toutes les alliances du c&ocirc;t&eacute; de son mari et du sien, &agrave; remonter les filiations, &agrave; suivre les branches des cousinages.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle demandait, sans avoir m&ecirc;me &ocirc;t&eacute; son chapeau :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Dis donc, p&egrave;re (elle appelait son mari "p&egrave;re" dans la maison, et que quelquefois "Monsieur Roland" devant les &eacute;trangers), dis donc, p&egrave;re, te rappelles-tu qui a &eacute;pous&eacute; Joseph Lebru, en secondes noces ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, une petite Dum&eacute;nil, la fille d'un papetier.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- En a-t-il eu des enfants ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non. Alors il n y a rien par &agrave;." D&eacute;j&agrave; elle s'animait &agrave; cette recherche, elle s'attachait &agrave; cette esp&eacute;rance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui aimait beaucoup sa m&egrave;re, qui la savait un peu r&ecirc;veuse, et qui craignait une d&eacute;sillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la nouvelle, au lieu d'&ecirc;tre bonne, &eacute;tait mauvaise, l'arr&ecirc;ta.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Am&eacute;rique ! Moi, je croirais bien plut&ocirc;t qu'il s'agit d'un mariage pour Jean." Tout le monde fut surpris &agrave; cette id&eacute;e, et Jean demeura un peu froiss&eacute; que son fr&egrave;re e&ucirc;t parl&eacute; de cela devant Mme Ros&eacute;milly.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Pourquoi pour moi plut&ocirc;t que pour toi ? La supposition est tr&egrave;s contestable. Tu es l'a&icirc;n&eacute; ; c'est donc &agrave; toi qu'on aurait song&eacute; d'abord. Et puis, moi, je ne veux pas me marier."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre ricana :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu es donc amoureux ?" L'autre, m&eacute;content, r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Est-il n&eacute;cessaire d'&ecirc;tre amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore se marier ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Ah ! bon, le "encore" corrige tout ; tu attends.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Admets que j'attends, si tu veux." Mais le p&egrave;re Roland, qui avait &eacute;cout&eacute; et r&eacute;fl&eacute;chi, trouva tout &agrave; coup la solution la plus vraisemblable.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Parbleu ! nous sommes bien b&ecirc;tes de nous creuser la t&ecirc;te.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Me Lecanu est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de m&eacute;decin, et Jean un cabinet d'avocat, il a trouv&eacute; &agrave; caser l'un de vous deux." C'&eacute;tait tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est servi", dit la bonne.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre &agrave; table.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Dix minutes plus tard, ils d&icirc;naient dans la petite salle &agrave; manger, au rez-de-chauss&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On ne parla gu&egrave;re tout d'abord ; mais, au bout de quelques instants, Roland s'&eacute;tonna de nouveau de cette visite du notaire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"En somme, pourquoi n'a-t-il pas &eacute;crit, pourquoi a-t-il envoy&eacute; trois fois son clerc, pourquoi vient-il lui-m&ecirc;me ?" Pierre trouvait cela naturel.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il faut sans doute une r&eacute;ponse imm&eacute;diate ; et il a peut-&ecirc;tre &agrave; nous communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup &eacute;crire." Mais ils demeuraient pr&eacute;occup&eacute;s et un peu ennuy&eacute;s tous les quatre d'avoir invit&eacute; cette &eacute;trang&egrave;re qui g&ecirc;nerait leur discussion et les r&eacute;solutions &agrave; prendre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annonc&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland s'&eacute;lan&ccedil;a.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Bonjour, cher ma&icirc;tre." Il donnait comme titre &agrave; M. Lecanu le "ma&icirc;tre" qui pr&eacute;c&egrave;de le nom de tous les notaires.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Ros&eacute;milly se leva :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je m'en vais, je suis tr&egrave;s fatigu&eacute;e." On tenta faiblement de la retenir ; mais elle n'y consentit point et elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduis&icirc;t, comme on le faisait toujours.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland s'empressa pr&egrave;s du nouveau venu :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Une tasse de caf&eacute;, Monsieur ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, merci, je sors de table.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Une tasse de th&eacute;, alors ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler affaires." Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le mouvement rythm&eacute; de la pendule, et &agrave; l'&eacute;tage au-dessous, le bruit des casseroles lav&eacute;es par la bonne trop b&ecirc;te m&ecirc;me pour &eacute;couter aux portes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le notaire reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Avez-vous connu &agrave; Paris un certain M. Mar&eacute;chal, L&eacute;on Mar&eacute;chal ?"&nbsp;&nbsp; &nbsp;M. et Mme Roland pouss&egrave;rent la m&ecirc;me exclamation.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je crois bien !&nbsp;&nbsp; &nbsp;- C'&eacute;tait un de vos amis ?" Roland d&eacute;clara :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enrag&eacute; ; il ne quitte pas le boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu depuis mon d&eacute;part de la capitale. Et puis nous avons cess&eacute; de nous &eacute;crire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre..." Le notaire reprit gravement :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"M. Mar&eacute;chal est d&eacute;c&eacute;d&eacute;." L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces nouvelles.&nbsp;&nbsp; &nbsp;M. Lecanu continua :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mon confr&egrave;re de Paris vient de me communiquer la principale disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean, M. Jean Roland, son l&eacute;gataire universel." L'&eacute;tonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot &agrave; dire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, la premi&egrave;re, dominant son &eacute;motion, balbutia :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mon Dieu, ce pauvre L&eacute;on... notre pauvre ami... mon Dieu... mon Dieu... mort !..." Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes, gouttes de chagrin venues de l'&acirc;me qui coulent sur les joues et semblent si douloureuses, &eacute;tant si claires.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais Roland songeait moins &agrave; la tristesse de cette perte qu'&agrave; l'esp&eacute;rance annonc&eacute;e. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune ; et il demanda, pour arriver &agrave; la question int&eacute;ressante :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"De quoi est-il mort, ce pauvre Mar&eacute;chal ?"&nbsp;&nbsp; &nbsp;M. Lecanu l'ignorait parfaitement.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je sais seulement, disait-il, que, d&eacute;c&eacute;d&eacute; sans h&eacute;ritiers directs, il laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en obligations trois pour cent, &agrave; votre second fils, qu'il a vu na&icirc;tre, grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A d&eacute;faut d'acceptation de la part de M. Jean, l'h&eacute;ritage irait aux enfants abandonn&eacute;s." Le p&egrave;re Roland d&eacute;j&agrave; ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Sacristi ! voil&agrave; une bonne pens&eacute;e du coeur. Moi, si je n'avais pas eu de descendant, je ne l'aurais certainement point oubli&eacute; non plus, ce brave ami !" Le notaire souriait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"J'ai &eacute;t&eacute; bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-m&ecirc;me la chose. &Ccedil;a fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle." Il n'avait point du tout song&eacute; que cette bonne nouvelle &eacute;tait la mort d'un ami, du meilleur ami du p&egrave;re Roland, qui venait lui-m&ecirc;me d'oublier subitement cette intimit&eacute; annonc&eacute;e tout &agrave; l'heure avec conviction.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec un mouchoir qu'elle appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le docteur murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'&eacute;tait un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent &agrave; d&icirc;ner, mon fr&egrave;re et moi." Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser, jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il remua deux fois les l&egrave;vres pour prononcer aussi une phrase convenable, et, apr&egrave;s avoir longtemps cherch&eacute;, il ne trouva que ceci :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le voir." Mais la pens&eacute;e du p&egrave;re galopait ; elle galopait autour de cet h&eacute;ritage annonc&eacute;, acquis d&eacute;j&agrave;, de cet argent cach&eacute; derri&egrave;re la porte et qui allait entrer tout &agrave; l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il n'y a pas de difficult&eacute;s possibles ?... pas de proc&egrave;s ?...&nbsp;&nbsp; &nbsp;pas de contestations ?..." Me Lecanu semblait tranquille :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Non, mon confr&egrave;re de Paris me signale la situation comme tr&egrave;s nette. Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Parfait, alors... et la fortune est bien claire ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tr&egrave;s claire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Toutes les formalit&eacute;s ont &eacute;t&eacute; remplies ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Toutes." Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, instinctive et passag&egrave;re de sa h&acirc;te &agrave; se renseigner, et il reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Vous comprenez bien que si je vous demande imm&eacute;diatement toutes ces choses, c'est pour &eacute;viter &agrave; mon fils des d&eacute;sagr&eacute;ments qu'il pourrait ne pas pr&eacute;voir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrass&eacute;e, est-ce que je sais, moi ? et on se fourre dans un roncier inextricable. En somme, ce n'est pas moi qui h&eacute;rite, mais je pense au petit avant tout." Dans la famille on appelait toujours Jean "le petit", bien qu'il f&ucirc;t beaucoup plus grand que Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, tout &agrave; coup, parut sortir d'un r&ecirc;ve, se rappeler une chose lointaine, presque oubli&eacute;e, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle n'&eacute;tait pas s&ucirc;re d'ailleurs, et elle balbutia :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ne disiez-vous point que notre pauvre Mar&eacute;chal avait laiss&eacute; sa fortune &agrave; mon petit Jean ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, Madame." Elle reprit alors simplement :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait." Roland s'&eacute;tait lev&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voulez-vous, cher ma&icirc;tre, que mon fils signe tout de suite l'acceptation ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non... non... monsieur Roland. Demain, demain, &agrave; mon &eacute;tude, &agrave; deux heures, si cela vous convient.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui, mais oui, je crois bien !" Alors, Mme Roland qui s'&eacute;tait lev&eacute;e aussi, et qui souriait apr&egrave;s les larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de m&egrave;re reconnaissante, elle demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Et cette tasse de th&eacute;, monsieur Lecanu ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir." La bonne appel&eacute;e apporta d'abord des g&acirc;teaux secs en de profondes bo&icirc;tes de fer-blanc, ces fades et cassantes p&acirc;tisseries anglaises qui semblent cuites pour des becs de perroquet et soud&eacute;es en des caisses de m&eacute;tal pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des serviettes grises, pli&eacute;es en petits carr&eacute;s, ces serviettes &agrave; th&eacute; qu'on ne lave jamais dans les familles besogneuses. Elle revint une troisi&egrave;me fois avec le sucrier et les tasses ; puis elle ressortit pour faire chauffer l'eau. Alors on attendit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Personne ne pouvait parler ; on avait trop &agrave; penser, et rien &agrave; dire. Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie de p&ecirc;che, fit l'&eacute;loge de la Perle et de Mme Ros&eacute;milly.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Charmante, charmante", r&eacute;p&eacute;tait le notaire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland, les reins appuy&eacute;s au marbre de la chemin&eacute;e, comme en hiver, quand le feu brille, les mains dans ses poches et les l&egrave;vres remuantes comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, tortur&eacute; du d&eacute;sir imp&eacute;rieux de laisser sortir toute sa joie.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Les deux fr&egrave;res, en deux fauteuils pareils, les jambes crois&eacute;es de la m&ecirc;me fa&ccedil;on, &agrave; droite et &agrave; gauche du gu&eacute;ridon central, regardaient fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions diff&eacute;rentes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le th&eacute; parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, apr&egrave;s avoir &eacute;miett&eacute; dedans une petite galette trop dure pour &ecirc;tre croqu&eacute;e ; puis il se leva, serra les mains et sortit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est entendu, r&eacute;p&eacute;tait Roland, demain, chez vous, &agrave; deux heures.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- C'est entendu, demain, deux heures." Jean n'avait pas dit un mot.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s ce d&eacute;part, il y eut encore un silence, puis le p&egrave;re Roland vint taper de ses deux mains ouvertes sur les eux &eacute;paules de son jeune fils en criant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien, sacr&eacute; veinard, tu ne m'embrasses pas ?" Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son p&egrave;re en disant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable." Mais le bonhomme ne se poss&eacute;dait plus d'all&eacute;gresse. Il marchait, jouait du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses talons, et r&eacute;p&eacute;tait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Quelle chance ! quelle chance ! En voil&agrave; une, de chance !" Pierre demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Mar&eacute;chal ?" Le p&egrave;re r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Parbleu, il passait toutes ses soir&eacute;es &agrave; la maison ; mais tu te rappelles bien qu'il allait te prendre au coll&egrave;ge, les jours de sortie, et qu'il t'y reconduisait souvent apr&egrave;s d&icirc;ner. Tiens, justement, le matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est all&eacute; chercher le m&eacute;decin ! Il avait d&eacute;jeun&eacute; chez nous quand ta m&egrave;re s'est trouv&eacute;e souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et il est parti en courant. Dans sa h&acirc;te il a pris mon chapeau au lieu du sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus tard. Il est m&ecirc;me probable qu'il s'est souvenu de ce d&eacute;tail au moment de mourir ; et comme il n'avait aucun h&eacute;ritier il s'est dit : "Tiens, j'ai contribu&eacute; &agrave; la naissance de ce petit-l&agrave;, je vais lui laisser ma fortune. "" Mme Roland, enfonc&eacute;e dans une berg&egrave;re, semblait partie en ses souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ah ! c'&eacute;tait un brave ami, bien d&eacute;vou&eacute;, bien fid&egrave;le, un homme rare, par le temps qui court." Jean s'&eacute;tait lev&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je vais faire un bout de promenade", dit-il.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son p&egrave;re s'&eacute;tonna, voulut le retenir, car ils avaient &agrave; causer, &agrave; faire des projets, &agrave; arr&ecirc;ter des r&eacute;solutions. Mais le jeune homme s'obstina, pr&eacute;textant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de s'entendre bien avant d'&ecirc;tre en possession de l'h&eacute;ritage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et il s'en alla, car il d&eacute;sirait &ecirc;tre seul, pour r&eacute;fl&eacute;chir. Pierre, &agrave; son tour, d&eacute;clara qu'il sortait, et suivit son fr&egrave;re, apr&egrave;s quelques minutes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s qu'il fut en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec sa femme, le p&egrave;re Roland la saisit dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour r&eacute;pondre &agrave; un reproche qu'elle lui avait souvent adress&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu vois, ma ch&eacute;rie, que cela ne m'aurait servi &agrave; rien de rester &agrave; Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir ici refaire ma sant&eacute;, puisque la fortune nous tombe du ciel." Elle &eacute;tait devenue toute s&eacute;rieuse :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Pierre ! mais il est docteur, il en gagnera... de l'argent...&nbsp;&nbsp; &nbsp;et puis son fr&egrave;re fera bien quelque chose pour lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet h&eacute;ritage est &agrave; Jean, rien qu'&agrave; Jean. Pierre se trouve ainsi tr&egrave;s d&eacute;savantag&eacute;." Le bonhomme semblait perplexe :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non. Ce n'est pas tr&egrave;s juste non plus." Il s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ah ! bien alors, zut ! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi ? Tu vas toujours chercher un tas d'id&eacute;es d&eacute;sagr&eacute;ables. Il faut que tu g&acirc;tes tous mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Bonsoir. C'est &eacute;gal, en voil&agrave; une veine, une rude veine !" Et il s'en alla, enchant&eacute;, malgr&eacute; tout, et sans un mot de regret pour l'ami mort si g&eacute;n&eacute;reusement.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland se remit &agrave; songer devant la lampe qui charbonnait.

-- II --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la principale rue du Havre, &eacute;clair&eacute;e, anim&eacute;e, bruyante. L'air un peu rais des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la canne sous le bras, les mains derri&egrave;re le dos.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se sentait mal &agrave; l'aise, alourdi, m&eacute;content comme lorsqu'on a re&ccedil;u quelque f&acirc;cheuse nouvelle. Aucune pens&eacute;e pr&eacute;cise ne l'affligeait et il n'aurait su dire tout d'abord d'o&ugrave; lui venaient cette pesanteur de l'&acirc;me et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir o&ugrave;. ; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui g&ecirc;nent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et l&eacute;g&egrave;re, quelque chose comme une graine de chagrin.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Lorsqu'il arriva place du Th&eacute;&acirc;tre, il se sentit attir&eacute; par les lumi&egrave;res du caf&eacute; Tortoni, et il s'en vint lentement vers la fa&ccedil;ade illumin&eacute;e ; mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver l&agrave; des amis, des connaissances, des gens avec qui il faudrait causer ; et une r&eacute;pugnance brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue principale qui le conduisait vers le port.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se demandait : "O&ugrave; irais-je bien ?" cherchant un endroit qui lui pl&ucirc;t, qui f&ucirc;t agr&eacute;able &agrave; son &eacute;tat d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il s'irritait d'&ecirc;tre seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En arrivant sur le grand quai, il h&eacute;sita encore une fois, puis tourna vers la jet&eacute;e ; il avait choisi la solitude.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Comme il fr&ocirc;lait un banc sur le brise-lames, il s'assit, d&eacute;j&agrave; las de marcher et d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de sa promenade avant m&ecirc;me de l'avoir faite.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se demanda : "Qu'ai-je donc ce soir ?" Et il se mit &agrave; chercher dans son souvenir quelle contrari&eacute;t&eacute; avait pu l'atteindre, comme on interroge un malade pour trouver la cause de sa fi&egrave;vre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait l'esprit excitable et r&eacute;fl&eacute;chi en m&ecirc;me temps, il s'emballait, puis raisonnait, approuvait ou bl&acirc;mait ses &eacute;lans ; mais chez lui la nature premi&egrave;re demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme sensitif dominait toujours l'homme intelligent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Donc il cherchait d'o&ugrave; lui venait cet &eacute;nervement, ce besoin de mouvement sans avoir envie de rien, ce d&eacute;sir de rencontrer quelqu'un pour n'&ecirc;tre pas du m&ecirc;me avis, et aussi ce d&eacute;go&ucirc;t pour les gens qu'il pourrait voir et pour les choses qu'ils pourraient lui dire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et il se posa cette question : "Serait-ce l'h&eacute;ritage de Jean ?" Oui, c'&eacute;tait possible apr&egrave;s tout. Quand le notaire avait annonc&eacute; cette nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on n'est pas toujours ma&icirc;tre de soi, et on subit des &eacute;motions spontan&eacute;es et persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir profond&eacute;ment &agrave; ce probl&egrave;me physiologique de l'impression produite par un fait sur l'&ecirc;tre instinctif et cr&eacute;ant en lui un courant d'id&eacute;es et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires &agrave; celles que d&eacute;sire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'&ecirc;tre pensant, devenu sup&eacute;rieur &agrave; lui-m&ecirc;me par la culture de son intelligence.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il cherchait &agrave; concevoir l'&eacute;tat d'&acirc;me du fils qui h&eacute;rite d'une grosse fortune, qui va go&ucirc;ter, gr&acirc;ce &agrave; elle, beaucoup de joies d&eacute;sir&eacute;es depuis longtemps et interdites par l'avarice d'un p&egrave;re, aim&eacute; pourtant et regrett&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se leva et se remit &agrave; marcher vers le bout de la jet&eacute;e. Il se sentait mieux, content d'avoir compris, de s'&ecirc;tre surpris lui-m&ecirc;me, d'avoir d&eacute;voil&eacute; l'autre qui est en nous.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Donc j'ai &eacute;t&eacute; jaloux de Jean, pensait-il. C'&eacute;tait vraiment assez bas, cela ! J'en suis s&ucirc;r maintenant, car la premi&egrave;re id&eacute;e qui m'est venue est celle de son mariage avec Mme Ros&eacute;milly.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien faite pour d&eacute;go&ucirc;ter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la jalousie gratuite, l'essence m&ecirc;me de la jalousie, celle qui est parce qu'elle est ! Faut soigner cela !" Il arrivait devant le m&acirc;t des signaux qui indique la hauteur de l'eau dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires signal&eacute;s au large et devant entrer &agrave; la prochaine mar&eacute;e. On attendait des steamers du Br&eacute;sil, de La Plata, du Chili et du Japon, deux bricks danois, une go&eacute;lette norv&eacute;gienne et un vapeur turc, ce qui surprit Pierre autant que s'il avait lu "un vapeur suisse" ; et il aper&ccedil;ut dans une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en turban, qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Que c'est b&ecirc;te, pensait-il ; le peuple turc est pourtant un peuple marin." Ayant fait encore quelques pas, il s'arr&ecirc;ta pour contempler la rade. Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares &eacute;lectriques du cap de la H&egrave;ve, semblables &agrave; deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer leurs longs et puissants retards. Partis des deux foyers voisins, les deux rayons parall&egrave;les, pareils aux queues g&eacute;antes de deux com&egrave;tes, descendaient, suivant une pente droite et d&eacute;mesur&eacute;e, du sommet de la c&ocirc;te au fond de l'horizon. Puis sur les deux jet&eacute;es, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entr&eacute;e du Havre ; et l&agrave;-bas, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Seine, on en voyait d'autres encore, beaucoup d'autres, fixes ou clignotants, &agrave; &eacute;clats et &agrave; &eacute;clipses, s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de la terre hospitali&egrave;re disant, rien que par le mouvement m&eacute;canique invariable et r&eacute;gulier de leurs paupi&egrave;res : "C'est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivi&egrave;re de Pont-Audemer." Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour une plan&egrave;te, le phare a&eacute;rien d'Etouville montrait la route de Rouen, &agrave; travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le ciel, on croyait voir, &ccedil;a et l&agrave;, des &eacute;toiles. Elles tremblotaient dans la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes ou rouges aussi. Presque toutes &eacute;taient immobiles, quelques-unes, cependant, semblaient courir ; c'&eacute;taient les feux des b&acirc;timents &agrave; l'ancre attendant la mar&eacute;e prochaine, ou des b&acirc;timents en marche venant chercher un mouillage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Juste &agrave; ce moment la lune se leva derri&egrave;re la ville ; et elle avait l'air du phare &eacute;norme et divin allum&eacute; dans le firmament pour guider la flotte infinie des vraies &eacute;toiles.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre murmura, presque &agrave; haute voix :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voil&agrave;, et nous nous faisons de la bile pour quatre sous !" Tout pr&egrave;s de lui soudain, dans la tranch&eacute;e large et noire ouverte entre les jet&eacute;es, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S'&eacute;tant pench&eacute; sur le parapet de granit, il vit une barque de p&ecirc;che qui rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit d'aviron, doucement pouss&eacute;e par sa haute voile brune tendue &agrave; la brise du large.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il pensa : "Si on pouvait vivre l&agrave;-dessus, comme on serait tranquille, peut-&ecirc;tre !" Puis ayant fait encore quelques pas, il aper&ccedil;ut un homme assis &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du m&ocirc;le.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un r&ecirc;veur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Qui &eacute;tait-ce ? Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire ; et il reconnut son fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tiens, c'est toi, Jean ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tiens... Pierre... Qu'est-ce que tu viens faire ici ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais je prends l'air. Et toi ?" Jean se mit &agrave; rire :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je prends l'air &eacute;galement." Et Pierre s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Hein, c'est rudement beau ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui." Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regard&eacute; ; il reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, quand je viens ici, j'ai des d&eacute;sirs fous de partir, de m'en aller avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Songe que ces petits feux, l&agrave;-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux grandes fleurs et aux belles filles p&acirc;les ou cuivr&eacute;es, des pays aux oiseaux-mouches, aux &eacute;l&eacute;phants, aux lions libres, aux rois n&egrave;gres, de tous les pays qui sont nos contes de f&eacute;es &agrave; nous qui ne croyons plus &agrave; la Chatte blanche ni &agrave; la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic de pouvoir s'offrir une promenade par l&agrave;-bas ; mais voil&agrave;, il faudrait de l'argent, beaucoup..." Il se tut brusquement, songeant que son fr&egrave;re l'avait maintenant, cet argent, et que d&eacute;livr&eacute; de tout souci, d&eacute;livr&eacute; du travail quotidien, libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller o&ugrave; bon lui semblerait, vers les blondes Su&eacute;doises ou les brunes Havanaises.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis une de ces pens&eacute;es involontaires, fr&eacute;quentes chez lui, si brusques, si rapides, qu'il ne pouvait ni les pr&eacute;voir, ni les arr&ecirc;ter, ni les modifier, venues, semblait-il, d'une seconde &acirc;me ind&eacute;pendante et violente, le traversa : "Bah ! il est trop niais, il &eacute;pousera la petite Ros&eacute;milly." Il s'&eacute;tait lev&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je te laisse r&ecirc;ver d'avenir ; moi, j'ai besoin de marcher." Il serra la main de son fr&egrave;re, et reprit avec un accent tr&egrave;s cordial :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien, mon petit Jean, te voil&agrave; riche ! Je suis bien content de t'avoir rencontr&eacute; tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait plaisir, combien je te f&eacute;licite et combien je t'aime." Jean, d'une nature douce et tendre, tr&egrave;s &eacute;mu, balbutiait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Merci... merci... mon bon Pierre, merci." Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les mains derri&egrave;re le dos.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Lorsqu'il fut rentr&eacute; dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il ferait, m&eacute;content de cette promenade &eacute;court&eacute;e, d'avoir &eacute;t&eacute; priv&eacute; de la mer par la pr&eacute;sence de son fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il eut une inspiration : "Je vais boire un verre de liqueur chez le p&egrave;re Marowsko" ; et il remonta vers le quartier d'lngouville.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait connu le p&egrave;re Marowsko dans les h&ocirc;pitaux &agrave; Paris.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'&eacute;tait un vieux Polonais, r&eacute;fugi&eacute; politique, disait-on, qui avait eu des histoires terribles l&agrave;-bas et qui &eacute;tait venu exercer en France, apr&egrave;s nouveaux examens, son m&eacute;tier de pharmacien.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On ne savait rien de sa vie pass&eacute;e ; aussi des l&eacute;gendes avaient elles couru parmi les internes, les externes, et plus tard parmi les voisins. Cette r&eacute;putation de conspirateur redoutable, de nihiliste, de r&eacute;gicide, de patriote pr&ecirc;t &agrave; tout, &eacute;chapp&eacute; &agrave; la mort par miracle, avait s&eacute;duit l'imagination aventureuse et vive de Pierre Roland ; et il &eacute;tait devenu l'ami du vieux Polonais, sans avoir jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne. C'&eacute;tait encore gr&acirc;ce au jeune m&eacute;decin quelle bonhomme &eacute;tait venu s'&eacute;tablir au Havre, comptant sur une belle client&egrave;le que le nouveau docteur lui fournirait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En attendant, il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant des rem&egrave;des aux petits-bourgeois et aux ouvriers de son quartier.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre allait souvent le voir apr&egrave;s d&icirc;ner et causer une heure avec lui, car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont il jugeait profonds les longs silences.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un seul bec de gaz brillait au-dessus du comptoir charg&eacute; de fioles. Ceux de la devanture n'avaient point &eacute;t&eacute; allum&eacute;s, par &eacute;conomie. Derri&egrave;re ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allong&eacute;es l'une sur l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui, continuant son front d&eacute;garni, lui donnait un air triste de perroquet, dormait profond&eacute;ment, le menton sur la poitrine.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Au bruit du timbre, il s'&eacute;veilla, se leva, et reconnaissant le docteur, vint au-devant de lui, les mains tendues.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa redingote noire, tigr&eacute;e de taches d'acides et de sirops, beaucoup trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique soutane ; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait &agrave; sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un z&eacute;zaiement et des intonations de jeune &ecirc;tre qui commence &agrave; prononcer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre s'assit et Marowsko demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Quoi de neuf, mon cher docteur ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Rien. Toujours la m&ecirc;me chose partout.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Vous n'avez pas l'air gai, ce soir. - Je ne le suis pas souvent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, je veux bien.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Alors je vais vous faire go&ucirc;ter une pr&eacute;paration nouvelle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Voil&agrave; deux mois que je cherche &agrave; tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a ait jusqu'ici que du sirop... eh bien, j'ai trouv&eacute;... j'ai trouv&eacute;... une bonne liqueur, tr&egrave;s bonne, tr&egrave;s bonne." Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets, jamais il n'allongeait le bras tout &agrave; fait, n'ouvrait toutes grandes les jambes, ne faisait un mouvement entier et d&eacute;finitif . Ses id&eacute;es semblaient pareilles &agrave; ses actes ; il les indiquait, les promettait, les esquissait, les sugg&eacute;rait, mais ne les &eacute;non&ccedil;ait pas.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa plus grande pr&eacute;occupation dans la vie semblait &ecirc;tre d'ailleurs la pr&eacute;paration des sirops et des liqueurs. "Avec un bon sirop ou une bonne liqueur, on fait fortune", disait-il souvent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait invent&eacute; des centaines de pr&eacute;parations sucr&eacute;es sans parvenir &agrave; en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser &agrave; Marat.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Deux petits verres furent pris dans l'arri&egrave;re-boutique et apport&eacute;s sur la planche aux pr&eacute;parations ; puis les deux hommes examin&egrave;rent en l'&eacute;levant vers le gaz la coloration du liquide.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Joli rubis ! d&eacute;clara Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- N'est-ce pas ?" La vieille t&ecirc;te de perroquet du Polonais semblait ravie.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le docteur go&ucirc;ta, savoura, r&eacute;fl&eacute;chit, go&ucirc;ta de nouveau, r&eacute;fl&eacute;chit encore et se pronon&ccedil;a :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tr&egrave;s bon, tr&egrave;s bon, et tr&egrave;s neuf comme saveur ; une trouvaille, mon cher !&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Ah ! vraiment, je suis bien content." Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle ; il voulait l'appeler "essence de groseille", ou bien "fine groseille", ou bien "groselia", ou bien "gros&eacute;line".&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre n'approuvait aucun de ces noms.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le vieux eut une id&eacute;e :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ce que vous avez dit tout &agrave; l'heure est tr&egrave;s bon, tr&egrave;s bon :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Joli rubis"." Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'e&ucirc;t trouv&eacute;, et il conseilla simplement "groseillette", que Marowsko d&eacute;clara admirable. Puis ils se turent et demeur&egrave;rent assis quelques minutes, sans prononcer un mot, sous l'unique bec de gaz.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, enfin, presque malgr&eacute; lui :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tiens, il nous est arriv&eacute; une chose assez bizarre, ce soir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un des amis de mon p&egrave;re, en mourant, a laiss&eacute; sa fortune &agrave; mon fr&egrave;re." Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, apr&egrave;s avoir song&eacute;, il esp&eacute;ra que le docteur h&eacute;ritait par moiti&eacute;. Quand la chose eut &eacute;t&eacute; bien expliqu&eacute;e, il parut surpris et f&acirc;ch&eacute; ; et pour exprimer son m&eacute;contentement de voir son jeune ami sacrifi&eacute;, il r&eacute;p&eacute;ta plusieurs fois :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"&Ccedil;a ne fera pas un bon effet." Pierre, que son &eacute;nervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko entendait par cette phrase.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon effet ? Quel mauvais effet pouvait r&eacute;sulter de ce que son fr&egrave;re h&eacute;ritait la fortune d'un ami de la famille ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais le bonhomme, circonspect, ne s'expliqua pas davantage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Dans ce cas-l&agrave; on laisse aux deux fr&egrave;res &eacute;galement, je vous dis que &ccedil;a ne fera pas un bon effet." Et le docteur, impatient&eacute;, s'en alla, rentra dans la maison paternelle et se coucha. Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la chambre voisine, puis il s'endormit apr&egrave;s avoir bu deux verres d'eau.

-- III --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le docteur se r&eacute;veilla le lendemain avec la r&eacute;solution bien arr&ecirc;t&eacute;e de faire fortune.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Plusieurs fois d&eacute;j&agrave; il avait pris cette d&eacute;termination sans en poursuivre la r&eacute;alit&eacute;. Au d&eacute;but de toutes ses tentatives de carri&egrave;re nouvelle, l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier &eacute;chec qui le jetait dans une voie nouvelle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Enfonc&eacute; dans son lit entre les draps chauds, il m&eacute;ditait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Combien de m&eacute;decins &eacute;taient devenus millionnaires en peu de temps ! Il suffisait d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses &eacute;tudes, il avait pu appr&eacute;cier les plus c&eacute;l&egrave;bres professeurs, et il les jugeait des &acirc;nes. Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen quelconque &agrave; capter la client&egrave;le &eacute;l&eacute;gante et riche du Havre, il pouvait gagner cent mille francs par an avec facilit&eacute;. Et il calculait, d'une fa&ccedil;on pr&eacute;cise, les gains assur&eacute;s. Le matin, il sortirait, il irait chez ses malades. En prenant la moyenne, bien faible, de dix par jour, &agrave; vingt francs l'un, cela lui ferait, au minimum, soixante-douze mile francs, par an, m&ecirc;me soixante-quinze mille, car le chiffre de dix malades &eacute;tait inf&eacute;rieur &agrave; la r&eacute;alisation certaine. Apr&egrave;s midi, il recevrait dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs &agrave; dix francs, soit trente-six mille francs. Voil&agrave; donc cent vingt mille francs, chiffre rond.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Les clients anciens et les amis qu'il irait voir &agrave; dix francs et qu'il recevrait &agrave; cinq francs feraient peut-&ecirc;tre sur ce total une l&eacute;g&egrave;re diminution compens&eacute;e par les consultations avec d'autres m&eacute;decins et par tous les petits b&eacute;n&eacute;fices courants de la profession.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Rien de plus facile que d'arriver l&agrave; avec de la r&eacute;clame habile, des &eacute;chos dans Le Figaro indiquant que le corps scientifique parisien avait les yeux sur lui, s'int&eacute;ressait &agrave; ces cures surprenantes entreprises par le jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus riche que son fr&egrave;re, plus riche et c&eacute;l&egrave;bre, et content de lui-m&ecirc;me, car il ne devrait sa fortune qu'&agrave; lui ; et il se montrerait g&eacute;n&eacute;reux pour ses vieux parents, justement fiers de sa renomm&eacute;e. Il ne se marierait pas, ne voulant point encombrer son existence d'une femme unique et g&ecirc;nante, mais il aurait des ma&icirc;tresses parmi ses clientes les plus jolies.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se sentait si s&ucirc;r du succ&egrave;s, qu'il sauta hors du lit comme pour le saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville l'appartement qui lui convenait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors, en r&ocirc;dant &agrave; travers les rues, il songea combien sont l&eacute;g&egrave;res les causes d&eacute;terminantes de nos actions. Depuis trois semaines, il aurait pu, il aurait d&ucirc; prendre cette r&eacute;solution n&eacute;e brusquement en lui, sans aucun doute, &agrave; la suite de l'h&eacute;ritage de son fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il s'arr&ecirc;tait devant les portes o&ugrave; pendait un &eacute;criteau annon&ccedil;ant soit un bel appartement, soit un riche appartement &agrave; louer, les indications sans adjectif le laissant toujours plein de d&eacute;dain. Alors il visitait avec des fa&ccedil;ons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur son calepin le plan pour les communications, la disposition des issues, annon&ccedil;ait &eacute;tait m&eacute;decin et qu'il recevait beaucoup. Il fallait que escalier f&ucirc;t large et bien tenu ; il ne pouvait monter d'ailleurs au-dessus du premier &eacute;tage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s avoir not&eacute; sept ou huit adresses et griffonn&eacute; deux cents renseignements, il rentra pour d&eacute;jeuner avec un quart d'heure de retard.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc sans lui. Pourquoi ? Jamais on n'&eacute;tait aussi exact dans la maison. Il fut froiss&eacute;, m&eacute;content, car il &eacute;tait un peu susceptible. D&egrave;s qu'il entra, Roland lui dit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, Pierre, d&eacute;p&ecirc;che-toi, sacrebleu ! Tu sais que nous allons &agrave; deux heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le docteur s'assit, sans r&eacute;pondre, apr&egrave;s avoir embrass&eacute; sa m&egrave;re et serr&eacute; la main de son p&egrave;re et de son fr&egrave;re ; et il prit dans le plat creux, au milieu de la table, la c&ocirc;telette r&eacute;serv&eacute;e pour lui. Elle &eacute;tait froide et s&egrave;che. Ce devait &ecirc;tre la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la laisser dans le fourneau jusqu'&agrave; son arriv&eacute;e, et ne pas perdre la t&ecirc;te au point d'oublier compl&egrave;tement l'autre fils, le fils a&icirc;n&eacute;. La conversation, interrompue par son entr&eacute;e, reprit au point o&ugrave; il l'avait coup&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, disait &agrave; Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de suite. Je m'installerais richement, de fa&ccedil;on &agrave; frapper l'oeil, je me montrerais dans le monde, je monterais &agrave; cheval, et je choisirais une ou deux causes int&eacute;ressantes pour les plaider et me bien poser au Palais. Je voudrais &ecirc;tre une sorte d'avocat amateur tr&egrave;s recherch&eacute;. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, te voici &agrave; l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes &eacute;tudes et parce qu'un homme ne doit jamais rester &agrave; rien faire." Le p&egrave;re Roland, qui pelait une poire, d&eacute;clara :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cristi ! &agrave; ta place, c'est moi qui ach&egrave;terais un joli bateau, un cotre sur le mod&egrave;le de nos pilotes. J'irais jusqu'au S&eacute;n&eacute;gal, avec &ccedil;a." Pierre, &agrave; son tour, donna son avis. En somme, ce n'&eacute;tait pas la fortune qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour les m&eacute;diocres elle n'&eacute;tait qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils &eacute;taient rares d'ailleurs, ceux l&agrave;. Si Jean &eacute;tait vraiment un homme sup&eacute;rieur, il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait &agrave; l'abri du besoin. Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne l'aurait fait en d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de plaider pour ou contre la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'&eacute;cus pour tout proc&egrave;s gagn&eacute; ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte &eacute;minent, une lumi&egrave;re du droit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et il ajouta comme conclusion :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Si j'avais de l'argent, moi, j'en d&eacute;couperais, des cadavres !" Le p&egrave;re Roland haussa les &eacute;paules :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tra la la ! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous ne sommes pas des b&ecirc;tes de peine, mais des hommes. Quand on na&icirc;t pauvre, il faut travailler ; eh bien, tant pis, on travaille ; mais quand on a des rentes, sacristi ! il faudrait &ecirc;tre jobard pour s'esquinter le temp&eacute;rament." Pierre r&eacute;pondit avec hauteur :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Nos tendances ne sont pas les m&ecirc;mes ! Moi, je ne respecte au monde que le savoir et l'intelligence, tout le reste est m&eacute;prisable." Mme Roland s'effor&ccedil;ait toujours d'amortir les heurts incessants entre le p&egrave;re et le fils ; elle d&eacute;tourna donc la conversation, et parla d'un meurtre qui avait &eacute;t&eacute; commis, la semaine pr&eacute;c&eacute;dente, &agrave; Bolbec-Nointot. Les esprits aussit&ocirc;t furent occup&eacute;s par les circonstances environnant le forfait, et attir&eacute;s par l'horreur int&eacute;ressante, par le myst&egrave;re attrayant des crimes, qui, m&ecirc;me vulgaires, honteux et r&eacute;pugnants, exercent sur la curiosit&eacute; humaine une &eacute;trange et g&eacute;n&eacute;rale fascination.&nbsp;&nbsp; &nbsp;De temps en temps, cependant, le p&egrave;re Roland tirait sa montre :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route." Pierre ricana :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il n'est pas encore une heure. Vrai, &ccedil;a n'&eacute;tait point la peine de me faire manger une c&ocirc;telette froide.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Viens-tu chez le notaire ?" demanda sa m&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il r&eacute;pondit s&egrave;chement :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, non, pour quoi faire ? Ma pr&eacute;sence est fort inutile." Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand on avait parl&eacute; du meurtre de Bolbec, il avait &eacute;mis, en juriste, quelques id&eacute;es et d&eacute;velopp&eacute; quelques consid&eacute;rations sur les crimes et sur les criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clart&eacute; de son oeil, la rougeur anim&eacute;e de ses joues, jusqu'au luisant de sa barbe, semblaient proclamer son bonheur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s le d&eacute;part de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau, recommen&ccedil;a ses investigations du matin &agrave; travers les appartements &agrave; louer. Apr&egrave;s deux ou trois heures d'escaliers mont&eacute;s et descendus, il d&eacute;couvrit enfin, sur le boulevard Fran&ccedil;ois Ier, quelque chose de joli : un grand entresol avec deux portes sur des rues diff&eacute;rentes, deux salons, une galerie vitr&eacute;e o&ugrave; les malades, en attendant leur tour, se prom&egrave;neraient au milieu des fleurs, et une d&eacute;licieuse salle &agrave; manger en rotonde ayant vue sur la mer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arr&ecirc;ta, car il fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou devant lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La petite fortune amass&eacute;e par son p&egrave;re s'&eacute;levait &agrave; peine &agrave; huit mille francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent ses parents dans l'embarras par ses longues h&eacute;sitations dans le choix d'une carri&egrave;re, ses tentatives toujours abandonn&eacute;es et ses continuels recommencements d'&eacute;tudes. Il partit donc en promettant une r&eacute;ponse avant deux jours ; et l'id&eacute;e lui vint de demander &agrave; son fr&egrave;re ce premier trimestre, ou m&ecirc;me le semestre, soit quinze cents francs, d&eacute;s que Jean serait en possession de son h&eacute;ritage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ce sera un pr&ecirc;t de quelques mois &agrave; peine, pensait-il. Je le rembourserai peut-&ecirc;tre m&ecirc;me avant la fin de l'ann&eacute;e. C'est tout simple, d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi." Comme il n'&eacute;tait pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien &agrave; faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public ; et il demeura longtemps sur son banc, sans id&eacute;es, les yeux &agrave; terre, accabl&eacute; par une lassitude qui devenait de la d&eacute;tresse.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Tous les jours pr&eacute;c&eacute;dents, depuis son retour dans la maison paternelle, il avait v&eacute;cu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc pass&eacute; son temps du lever jusqu'au coucher ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait fl&acirc;n&eacute; sur la jet&eacute;e aux heures de mar&eacute;e, fl&acirc;n&eacute; par les rues, fl&acirc;n&eacute; dans les caf&eacute;s, fl&acirc;n&eacute; chez Marowsko, fl&acirc;n&eacute; partout.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et voil&agrave; que, tout &agrave; coup, cette vie, support&eacute;e jusqu'ici, lui devenait odieuse, intol&eacute;rable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des foss&eacute;s de ferme ombrag&eacute;s de h&ecirc;tres et d'ormes ; mais il devait compter le prix d'un bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-l&agrave; ne lui &eacute;taient point permises.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il songea soudain combien il est dur, &agrave; trente ans pass&eacute;s, d'&ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; demander, en rougissant, un louis &agrave; sa m&egrave;re, de temps en temps ; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cristi ! si j'avais de l'argent !" Et la pens&eacute;e de l'h&eacute;ritage de son fr&egrave;re entra en lui de nouveau, &agrave; la fa&ccedil;on d'une piq&ucirc;re de gu&ecirc;pe ; mais il la chassa avec impatience, ne voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie. Autour de lui des enfants jouaient dans la poussi&egrave;re des chemins. Ils &eacute;taient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air tr&egrave;s s&eacute;rieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour les &eacute;craser ensuite d'un coup de pied.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre &eacute;tait dans un de ces jours mornes o&ugrave; on regarde dans tous les coins de son &acirc;me, o&ugrave; on en secoue tous les plis.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches", pensait-il. Puis il se demanda si le plus sage dans la vie n'&eacute;tait pas encore d'engendrer deux ou trois de ces petits &ecirc;tres inutiles et de les regarder grandir avec complaisance et curiosit&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et le d&eacute;sir du mariage l'effleura. On n'est pas si perdu, n'&eacute;tant plus seul. on entend au moins remuer quelqu'un pr&egrave;s de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est d&eacute;j&agrave; quelque chose de dire "tu" &agrave; une femme, quand on souffre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se mit &agrave; songer aux femmes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il les connaissait tr&egrave;s peu, n'ayant eu au Quartier latin que des liaisons de quinzaine, rompues quand &eacute;tait mang&eacute; l'argent du mois, et renou&eacute;es ou remplac&eacute;es le mois suivant. Il devait exister, cependant, des cr&eacute;atures tr&egrave;s bonnes, tr&egrave;s douces et tr&egrave;s consolantes. Sa m&egrave;re n'avait-elle pas &eacute;t&eacute; la raison et le charme du foyer paternel ? Comme il aurait voulu conna&icirc;tre une femme, une vraie femme !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se releva tout &agrave; coup avec la r&eacute;solution d'aller faire une petite visite &agrave; Mme Ros&eacute;milly.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis il se rassit brusquement. Elle lui d&eacute;plaisait, celle-l&agrave; !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pourquoi ? Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas ; et puis, ne semblait-elle pas lui pr&eacute;f&eacute;rer Jean ? Sans se l'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me d'une fa&ccedil;on nette, cette pr&eacute;f&eacute;rence entrait pour beaucoup dans sa m&eacute;sestime pour l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son fr&egrave;re, il ne pouvait s'abstenir de le juger un peu m&eacute;diocre et de se croire sup&eacute;rieur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il n'allait pourtant point rester l&agrave; jusqu'&agrave; la nuit, et, comme la veille au soir, il se demanda anxieusement : "Que vais-je faire ?" Il se sentait maintenant &agrave; l'&acirc;me un besoin de s'attendrir, d'&ecirc;tre embrass&eacute; et consol&eacute;. Consol&eacute; de quoi ? Il ne l'aurait su dire, mais il &eacute;tait dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude o&ugrave; la pr&eacute;sence d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le fr&ocirc;lement d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables et tout de suite, &agrave; notre coeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramen&eacute;e un soir chez elle et revue de temps en temps.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. Que lui dirait-il ? Que lui dirait-elle ? Rien, sans doute. Qu'importe ? il lui tiendrait la main quelques secondes !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle semblait avoir du go&ucirc;t pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoud&eacute;s aux tables de ch&ecirc;ne, la caissi&egrave;re lisait un roman, tandis que le patron, en manches de chemise, dormait tout &agrave; fait sur la banquette.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s qu'elle l'aper&ccedil;ut, la fille se leva vivement et, venant &agrave; lui :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Bonjour, comment allez-vous ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Pas mal, et toi ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Moi, tr&egrave;s bien. Comme vous &ecirc;tes rare .&nbsp;&nbsp; &nbsp;- oui, j'ai tr&egrave;s peu de temps &agrave; moi. Tu sais que je suis m&eacute;decin.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai &eacute;t&eacute; souffrante la semaine derni&egrave;re, je vous aurais consult&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Qu'est-ce que vous prenez ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Un bock, et toi ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Moi, un bock aussi, puisque tu me le paies." Et elle continua &agrave; le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en avait &eacute;t&eacute; la permission tacite. Alors, assis face &agrave; face, ils caus&egrave;rent. De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarit&eacute; facile des filles dont la caresse est &agrave; vendre, et le regardant avec des yeux engageants elle lui disait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent ? Tu me plais beaucoup, mon ch&eacute;ri." Mais d&eacute;j&agrave; il se d&eacute;go&ucirc;tait d'elle, la voyait b&ecirc;te, commune, sentant le peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous appara&icirc;tre dans un r&ecirc;ve ou dans une aur&eacute;ole de luxe qui po&eacute;tise leur vulgarit&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle lui demandait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu es pass&eacute; l'autre matin avec un beau blond &agrave; grande barbe, est-ce ton fr&egrave;re ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- oui, c'est mon fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Il est rudement joli gar&ccedil;on.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tu trouves ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant." Quel &eacute;trange besoin le poussa tout &agrave; coup &agrave; raconter &agrave; cette servante de brasserie l'h&eacute;ritage de Jean ? Pourquoi cette id&eacute;e, qu'il rejetait de lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble apport&eacute; dans son &acirc;me, lui vint-elle aux l&egrave;vres en cet instant, et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il e&ucirc;t eu besoin de vider de nouveau devant quelqu'un son coeur gonfl&eacute; d'amertume ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il dit en croisant ses jambes :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il a joliment de la chance, mon fr&egrave;re, il vient d'h&eacute;riter de vingt mille francs de rente." Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"oh ! et qui est-ce qui lui a laiss&eacute; cela, sa grand-m&egrave;re ou bien sa tante ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, un vieil ami de mes parents.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Rien qu'un ami ? Pas possible ! Et il ne t'a rien laiss&eacute;, &agrave; toi ? .&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non. Moi je le connaissais tr&egrave;s peu."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle r&eacute;fl&eacute;chit quelques instants, puis, avec un sourire dr&ocirc;le sur les l&egrave;vres :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien, il a de la chance, ton fr&egrave;re, d'avoir des amis de cette esp&egrave;ce-l&agrave; ! Vrai, &ccedil;a n'est pas &eacute;tonnant qu'il te ressemble si peu !" Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, la bouche crisp&eacute;e :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Qu'est-ce que tu entends par l&agrave; ?" Elle avait pris un air b&ecirc;te et na&iuml;f :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi." Il jeta vingt sous sur la table et sortit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Maintenant il se r&eacute;p&eacute;tait cette phrase : "&Ccedil;a n'est pas &eacute;tonnant qu'il te ressemble si peu." Qu'avait-elle pens&eacute; ? Qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots ? Certes il y avait l&agrave; une malice, une m&eacute;chancet&eacute;, une infamie. oui, cette fille avait d&ucirc; croire que Jean &eacute;tait le fils de Mar&eacute;chal.&nbsp;&nbsp; &nbsp;L'&eacute;motion qu'il ressentit &agrave; l'id&eacute;e de ce soup&ccedil;on jet&eacute; sur sa m&egrave;re fut si violente qu'il s'arr&ecirc;ta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour s'asseoir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un autre caf&eacute; se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, et comme le gar&ccedil;on se pr&eacute;sentait : "Un bock", dit-il.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il sentait battre son coeur ; des frissons lui couraient sur la peau. Et tout &agrave; coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille : "&Ccedil;a ne fera pas bon effet." Avait-il eu la m&ecirc;me pens&eacute;e, le m&ecirc;me soup&ccedil;on que cette dr&ocirc;lesse ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;La t&ecirc;te pench&eacute;e sur son bock il regardait la mousse blanche p&eacute;tiller et fondre, et il se demandait : "Est-ce possible qu'on croie une chose pareille ?" Les raisons qui feraient na&icirc;tre ce doute odieux dans les esprits lui apparaissaient maintenant l'une apr&egrave;s l'autre, claires, &eacute;videntes, exasp&eacute;rantes. Qu'un vieux gar&ccedil;on sans h&eacute;ritiers laisse sa fortune aux deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais qu'il la donne tout enti&egrave;re &agrave; un seul de ces enfants, certes le monde s'&eacute;tonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas pr&eacute;vu cela, comment son p&egrave;re ne l'avait-il pas senti, comment sa m&egrave;re ne l'avait-elle pas devin&eacute; ? Non, ils s'&eacute;taient trouv&eacute;s trop heureux de cet argent inesp&eacute;r&eacute; pour que cette id&eacute;e les effleur&acirc;t. Et puis comment ces honn&ecirc;tes gens auraient-ils soup&ccedil;onn&eacute; une pareille ignominie ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux qui les connaissaient, n'allaient-ils pas r&eacute;p&eacute;ter cette chose abominable, s'en amuser, s'en r&eacute;jouir, rire de son p&egrave;re et m&eacute;priser sa m&egrave;re ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean &eacute;tait blond et lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de d&eacute;marche, ni de tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait : "Lequel, le vrai ou le faux ?" Il se leva avec la r&eacute;solution de pr&eacute;venir son fr&egrave;re, de le mettre en garde contre cet affreux danger mena&ccedil;ant l'honneur de leur m&egrave;re. Mais que ferait Jean ? Le plus simple, assur&eacute;ment, serait de refuser l'h&eacute;ritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et connaissances inform&eacute;s de ce legs que le testament contenait des clauses et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un h&eacute;ritier, mais un d&eacute;positaire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Tout en rentrant &agrave; la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir son fr&egrave;re seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil sujet.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Ros&eacute;milly et le capitaine Beausire, ramen&eacute;s par son p&egrave;re et gard&eacute;s &agrave; d&icirc;ner afin de f&ecirc;ter la bonne nouvelle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;on avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre en app&eacute;tit, et on s'&eacute;tait mis d'abord en belle humeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le capitaine Beausire, un petit homme tout rond &agrave; force d'avoir roul&eacute; sur la mer, et dont toutes les id&eacute;es semblaient rondes aussi, comme les galets des rivages, et qui riait avec des r plein la gorge, jugeait la vie une chose excellente dont tout &eacute;tait bon &agrave; prendre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il trinquait avec le p&egrave;re Roland, tandis que Jean pr&eacute;sentait aux dames deux nouveaux verres pleins.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Ros&eacute;milly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu son &eacute;poux, s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, allons, Madame, bis repetita placent, comme nous disons en patois, ce qui signifie : "Deux vermouths ne font jamais mal. " Moi, voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme &ccedil;a, chaque jour, avant d&icirc;ner, deux ou trois coups de roulis artificiel ! J'y ajoute un coup de tangage apr&egrave;s le caf&eacute;, ce qui me fait grosse mer pour la soir&eacute;e. Je ne vais jamais jusqu'&agrave; la temp&ecirc;te par exemple, jamais, jamais, car je crains les avaries." Roland, dont le vieux long-courrier flattait la manie nautique, riait de tout son coeur, la face d&eacute;j&agrave; rouge et l'oeil troubl&eacute; par l'absinthe. Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre o&ugrave; semblait r&eacute;fugi&eacute; le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours assis qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond de leur chaise ayant tass&eacute; toute leur mati&egrave;re au m&ecirc;me endroit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Beausire, au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un oeuf et dur comme une balle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland n'avait point vid&eacute; son premier verre, et, rose de bonheur, le regard brillant, elle contemplait son fils Jean.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Chez lui maintenant la crise de joie &eacute;clatait. C'&eacute;tait une affaire finie, une affaire sign&eacute;e, il avait vingt mille francs de rentes. Dans la fa&ccedil;on dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont il regardait les gens, &agrave; ses mani&egrave;res plus nettes, &agrave; son assurance plus grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le d&icirc;ner fut annonc&eacute;, et comme le vieux Roland allait offrir son bras &agrave; Mme Ros&eacute;milly : "Non, non, p&egrave;re, cria sa femme, aujourd'hui tout est pour Jean." Sur la table &eacute;clatait un luxe inaccoutum&eacute; : devant l'assiette de Jean, assis &agrave; la place de son p&egrave;re, un &eacute;norme bouquet rempli de faveurs de soie, un vrai bouquet de grande c&eacute;r&eacute;monie, s'&eacute;levait comme un d&ocirc;me pavois&eacute;, flanqu&eacute; de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide de p&ecirc;ches magnifiques, le second un g&acirc;teau monumental gorg&eacute; de cr&egrave;me fouett&eacute;e et couvert de clochettes de sucre fondu, une cath&eacute;drale en biscuit, le troisi&egrave;me des tranches d'ananas noy&eacute;es dans un sirop clair, et le quatri&egrave;me, luxe inou&iuml;, du raisin noir, venu des pays chauds.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Bigre ! dit Pierre en s'asseyant, nous c&eacute;l&eacute;brons l'av&egrave;nement de Jean le Riche." Apr&egrave;s le potage on offrit du mad&egrave;re ; et tout le monde d&eacute;j&agrave; parlait en m&ecirc;me temps. Beausire racontait un d&icirc;ner qu'il avait ait &agrave; Saint-Domingue &agrave; la table d'un g&eacute;n&eacute;ral n&egrave;gre. Le p&egrave;re Roland l'&eacute;coutait, tout en cherchant &agrave; glisser entre les phrases le r&eacute;cit d'un autre repas donn&eacute; par un de ses amis, &agrave; Meudon, et dont chaque convive avait &eacute;t&eacute; quinze jours malade.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Ros&eacute;milly, Jean et sa m&egrave;re faisaient un projet d'excursion et de d&eacute;jeuner &agrave; Saint-Jouin, dont ils se promettaient d&eacute;j&agrave; un plaisir infini ; et Pierre regrettait de ne pas avoir d&icirc;n&eacute; seul, dans une gargote au bord de la mer, pour &eacute;viter tout ce bruit, ces rires et cette joie qui l'&eacute;nervaient.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire &agrave; son fr&egrave;re ses craintes et pour le faire renoncer &agrave; cette fortune accept&eacute;e d&eacute;j&agrave;, dont l'un jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour lui, certes, mais il le fallait : il ne pouvait h&eacute;siter, la r&eacute;futation de leur m&egrave;re &eacute;tant menac&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;L'apparition d'un bar &eacute;norme rejeta Roland dans les r&eacute;cits de p&ecirc;che. Beausire en narra de surprenantes au Gabon, &agrave; Sainte-Marie de Madagascar et surtout sur les c&ocirc;tes de la Chine et du Japon, o&ugrave; les poissons ont des figures dr&ocirc;les comme les habitants. Et il racontait les mines de ces poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs nageoires bizarres, pareilles &agrave; des &eacute;ventails, leur queue coup&eacute;e en croissant de lune, en mimant d'une fa&ccedil;on si plaisante que tout le monde riait aux larmes en l'&eacute;coutant.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Seul, Pierre paraissait incr&eacute;dule et murmurait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"on a bien raison de dire que les Normands sont les Gascons du Nord." Apr&egrave;s le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet r&ocirc;ti, une salade, des haricots verts et un p&acirc;t&eacute; d'alouettes de Pithiviers. La bonne de Mme Ros&eacute;milly aidait au service ; et la gaiet&eacute; allait croissant avec le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la premi&egrave;re bouteille de champagne, le p&egrave;re Roland, tr&egrave;s excit&eacute;, imita avec sa bouche le bruit de cette d&eacute;tonation, puis d&eacute;clara :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"J'aime mieux &ccedil;a qu'un coup de pistolet." Pierre, de plus en plus agac&eacute;, r&eacute;pondit en ricanant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cela est peut-&ecirc;tre, cependant, plus dangereux pour toi." Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Pourquoi donc ?" Depuis longtemps il se plaignait de sa sant&eacute;, de lourdeurs, de vertiges, de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toi, tandis que le verre de vin te passe forc&eacute;ment dans le ventre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Et puis ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Et puis il te br&ucirc;le l'estomac, d&eacute;sorganise le syst&egrave;me nerveux, alourdit la circulation et pr&eacute;pare l'apoplexie dont sont menac&eacute;s tous les hommes de ton temp&eacute;rament." L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissip&eacute;e comme une fum&eacute;e par le vent ; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et fixes, cherchant &agrave; comprendre s'il ne se moquait pas.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais Beausire s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ah ! ces sacr&eacute;s m&eacute;decins, toujours les m&ecirc;mes : ne mangez pas, ne buvez pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout &ccedil;a fait du bobo &agrave; petite sant&eacute;. Eh bien ! j'ai pratiqu&eacute; tout &ccedil;a, moi, Monsieur, dans toutes les parties du monde, partout o&ugrave; j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je ne m'en porte pas plus mal." Pierre r&eacute;pondit avec aigreur :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"D'abord, vous, capitaine, vous &ecirc;tes plus fort que mon p&egrave;re ; et puis tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour o&ugrave;... et ils ne reviennent pas le lendemain dire au m&eacute;decin prudent : "Vous aviez raison, docteur." Quand je vois mon p&egrave;re faire ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le pr&eacute;vienne. Je serais un mauvais fils si j'agissais autrement." Mme Roland , d&eacute;sol&eacute;e, intervint &agrave; son tour :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as ? Pour une fois, &ccedil;a ne lui fera pas de mal. Songe que le f&ecirc;te pour lui, pour nous. Tu vas g&acirc;ter tout son plaisir et nous chagriner tous. C'est vilain, ce que tu fais l&agrave; !" Il murmura en haussant les &eacute;paules :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai pr&eacute;venu." Mais le p&egrave;re Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre plein de vin lumineux et clair, ont l'&acirc;me l&eacute;g&egrave;re, l'&acirc;me enivrante s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, press&eacute;es et rapides, s'&eacute;vaporer &agrave; la surface ; il le regardait avec une m&eacute;fiance de renard qui trouve une poule morte et flaire un pi&egrave;ge.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il demanda, en h&eacute;sitant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu crois que &ccedil;a me ferait beaucoup de mal ?" Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa mauvaise humeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Non, va, pour une fois, tu peux le boire ; mais n'en abuse point et n'en prends pas l'habitude." Alors le p&egrave;re Roland leva son verre sans se d&eacute;cider encore &agrave; le porter &agrave; sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec crainte ; puis il le flaira, le go&ucirc;ta, le but par petits coups, en les savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise, puis de regrets, d&egrave;s qu'il eut absorb&eacute; la derni&egrave;re goutte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Ros&eacute;milly ; il &eacute;tait fix&eacute; sur lui, limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il p&eacute;n&eacute;tra, il devina la pens&eacute;e nette qui animait ce regard, la pens&eacute;e irrit&eacute;e de cette petite femme &agrave; l'esprit simple et droit, car ce regard disait : "Tu es jaloux, toi. C'est honteux, cela." Il baissa la t&ecirc;te en se remettant &agrave; manger.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le harcelait, une envie de n'&ecirc;tre plus au milieu de ces gens, de ne plus les entendre causer, plaisanter et rire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Cependant le p&egrave;re Roland, que les fum&eacute;es du vin recommen&ccedil;aient &agrave; troubler, oubliait d&eacute;j&agrave; les conseils de son fils et regardait d'un oeil oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine encore &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte d'admonestation nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par quelle adresse, il pourrait s'en emparer sans &eacute;veiller les remarques de Pierre. Une ruse lui vint, la plus simple de toutes : il prit la bouteille avec nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras &agrave; travers la table pour emplir d'abord le verre du docteur qui &eacute;tait vide ; puis il fit le tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit &agrave; parler tr&egrave;s haut, et s'il versa quelque chose dedans on e&ucirc;t jur&eacute; certainement que c'&eacute;tait par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agac&eacute;, il prenait &agrave; tout instant, et portait &agrave; ses l&egrave;vres d'un geste inconscient la longue fl&ucirc;te de cristal o&ugrave; l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant et transparent. Il le faisait alors couler tr&egrave;s lentement dans sa bouche pour sentir la petite piq&ucirc;re sucr&eacute;e du gaz &eacute;vapor&eacute; sur sa langue.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Peu &agrave; peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui semblait en &ecirc;tre le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les membres, se r&eacute;pandait dans toute sa chair, comme une onde ti&egrave;de et bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins impatient, moins m&eacute;content ; et sa r&eacute;solution de parler &agrave; son fr&egrave;re ce soir-l&agrave; m&ecirc;me s'affaiblissait, non pas que la pens&eacute;e d'y renoncer l'e&ucirc;t effleur&eacute;, mais pour ne point troubler si vite le bien-&ecirc;tre qu'il sentait en lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Beausire se leva afin de porter un toast.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ayant salu&eacute; &agrave; la ronde, il pronon&ccedil;a :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tr&egrave;s gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes r&eacute;unis pour c&eacute;l&eacute;brer un &eacute;v&eacute;nement heureux qui vient de frapper un de nos amis. on disait autrefois que la fortune &eacute;tait aveugle, je crois qu'elle &eacute;tait simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la Perle." Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains ; et Roland p&egrave;re se leva pour r&eacute;pondre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s avoir touss&eacute;, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu lourde, il b&eacute;gaya :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais votre conduite en cette circonstance. Je bois &agrave; vos d&eacute;sirs." Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne trouvant plus rien.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, qui riait, prit la parole &agrave; son tour :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis d&eacute;vou&eacute;s, les amis excellents (il regardait Mme Ros&eacute;milly), qui me donnent aujourd'hui cette preuve touchante de leur affection.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais ce n'est point par des paroles que je peux leur t&eacute;moigner ma reconnaissance. Je la leur prouverai demain, &agrave; tous les instants de ma vie, toujours, car notre amiti&eacute; n'est point de celles qui passent." Sa m&egrave;re, fort &eacute;mue, murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tr&egrave;s bien, mon enfant." Mais Beausire s'&eacute;criait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, madame Ros&eacute;milly, parlez au nom du beau sexe." Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuanc&eacute;e de tristesse :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, dit-elle, je bois &agrave; la m&eacute;moire b&eacute;nie de M. Mar&eacute;chal." Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement d&eacute;cent, comme apr&egrave;s une pri&egrave;re, et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit cette remarque :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il n'y a que les femmes pour trouver de ces d&eacute;licatesses." Puis se tournant vers Roland p&egrave;re :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Au fond, qu'est-ce que c'&eacute;tait que ce Mar&eacute;chal ? Vous &eacute;tiez donc bien intimes avec lui ?" Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit &agrave; pleurer, et d'une voix bredouillante :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Un fr&egrave;re... vous savez... un de ceux qu'on ne retrouve plus... nous ne nous quittions pas... il d&icirc;nait &agrave; la maison tous les soirs... et il nous payait de petites f&ecirc;tes au th&eacute;&acirc;tre... je ne vous dis que &ccedil;a... que &ccedil;a... que &ccedil;a... Un ami, un vrai... un vrai... n'est-ce pas, Louise ?" Sa femme r&eacute;pondit simplement :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"oui, c'&eacute;tait un fid&egrave;le ami." Pierre regardait son p&egrave;re et sa m&egrave;re, mais comme on parla d'autre chose, il se remit &agrave; boire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;De la fin de cette soir&eacute;e il n'eut gu&egrave;re de souvenir. on avait pris le caf&eacute;, absorb&eacute; des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se coucha, vers minuit, l'esprit confus et la t&ecirc;te lourde. Et il dormit comme une brute jusqu'&agrave; neuf heures le lendemain.

-- IV --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ce sommeil baign&eacute; de champagne et de chartreuse l'avait sans doute adouci et calm&eacute;, car il s'&eacute;veilla en des dispositions d'&acirc;me tr&egrave;s bienveillantes. Il appr&eacute;ciait, pesait et r&eacute;sumait, en s'habillant, ses &eacute;motions de la veille, cherchant &agrave; en d&eacute;gager bien nettement et bien compl&egrave;tement les causes r&eacute;elles, secr&egrave;tes, les causes personnelles en m&ecirc;me temps que les causes ext&eacute;rieures.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se pouvait en effet que la fille de brasserie e&ucirc;t eu une mauvaise pens&eacute;e, une vraie pens&eacute;e de prostitu&eacute;e, en apprenant qu'un seul des fils Roland h&eacute;ritait d'un inconnu ; mais ces cr&eacute;atures-l&agrave; n'ont-elles pas toujours des soup&ccedil;ons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les honn&ecirc;tes femmes ? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent, injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu elles devinent irr&eacute;prochables ? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne inattaquable, elles se f&acirc;chent, comme si on les outrageait, et s'&eacute;crient : "Ah ! tu sais, je les connais tes femmes mari&eacute;es, c'est du propre ! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent parce qu'elles sont hypocrites. Ah ! oui, c'est du propre !" En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas m&ecirc;me suppos&eacute; possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre m&egrave;re, si bonne, si simple, si digne. Mais il avait l'&acirc;me troubl&eacute;e par ce levain de jalousie qui fermentait en lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son esprit surexcit&eacute;, &agrave; l'aff&ucirc;t pour ainsi dire, et malgr&eacute; lui, de tout ce qui pouvait nuire &agrave; son fr&egrave;re, avait m&ecirc;me peut-&ecirc;tre pr&ecirc;t&eacute; &agrave; cette vendeuse de bocks des intentions odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui &eacute;chappait sans cesse &agrave; sa volont&eacute;, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise dans l'univers infini des id&eacute;es, et en rapportait parfois d'inavouables, de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son &acirc;me, dans les replis insondables, comme des choses vol&eacute;es ; il se trouvait que cette imagination seule e&ucirc;t cr&eacute;&eacute;, invent&eacute; cet affreux doute. Son coeur, assur&eacute;ment, son propre coeur avait des secrets pour lui ; et ce coeur bless&eacute; n'avait-il tas trouv&eacute; dans ce doute abominable un moyen de priver son fr&egrave;re de cet h&eacute;ritage qu'il jalousait ? Il se suspectait lui-m&ecirc;me, &agrave; pr&eacute;sent, interrogeant, comme les d&eacute;vots leur conscience, tous les myst&egrave;res de sa pens&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Certes, Mme Ros&eacute;milly, bien que son intelligence f&ucirc;t limit&eacute;e, avait le tact, le flair et le sens subtil des femmes. or cette id&eacute;e ne lui &eacute;tait pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicit&eacute; parfaite, &agrave; la m&eacute;moire b&eacute;nie de feu Mar&eacute;chal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si le moindre soup&ccedil;on l'e&ucirc;t effleur&eacute;e. Maintenant il ne doutait plus, son m&eacute;contentement involontaire de la fortune tomb&eacute;e sur son fr&egrave;re et aussi, assur&eacute;ment, son amour religieux pour sa m&egrave;re avaient exalt&eacute; ses scrupules, scrupules pieux et respectables, mais exag&eacute;r&eacute;s.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En formulant cette conclusion, il fut content, comme on l'est d'une bonne action accomplie, et il se r&eacute;solut &agrave; se montrer gentil pour tout le monde, en commen&ccedil;ant par son p&egrave;re dont ces manies, les affirmations niaises, les opinions vulgaires et la m&eacute;diocrit&eacute; trop visible l'irritaient sans cesse.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il ne rentra pas en retard &agrave; l'heure du d&eacute;jeuner et il amusa toute sa famille par son esprit et sa bonne humeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa m&egrave;re lui disait, ravie :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mon Pierrot, tu ne te doutes pas comme tu es dr&ocirc;le et spirituel, quand tu veux bien." Et il parlait, trouvait des mots, faisait rire par des portraits ing&eacute;nieux de leurs amis. Beausire lui servit de cible, et un peu Mme Ros&eacute;milly, mais d'une fa&ccedil;on discr&egrave;te, pas trop m&eacute;chante. Et il pensait, en regardant son fr&egrave;re : "Mais d&eacute;fends-la donc, jobard ; tu as beau &ecirc;tre riche, je t'&eacute;clipserai toujours quand il me plaira." Au caf&eacute;, il dit &agrave; son p&egrave;re :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Est-ce que tu te sers de la Perle aujourd'hui ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, mon gar&ccedil;on.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Je peux la prendre avec Jean-Bart ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Mais oui, tant que tu voudras." Il acheta un bon cigare, au premier d&eacute;bit de tabac rencontr&eacute;, et il descendit, d'un pied joyeux, vers le port.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu l&eacute;ger, rafra&icirc;chi, lav&eacute; par la brise de la mer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque qu'il devait tenir pr&ecirc;te &agrave; sortir tous les jours &agrave; midi, quand on n'allait pas &agrave; la p&ecirc;che le matin.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"A nous deux, patron !" cria Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il descendit l'&eacute;chelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Quel vent ? dit-il.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Eh bien ! mon p&egrave;re, en route." Ils hiss&egrave;rent la misaine, lev&egrave;rent l'ancre, et le bateau, libre, se mit &agrave; glisser lentement vers la jet&eacute;e sur l'eau calme du port.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le faible souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si doucement qu'on ne sentait rien, et la Perle semblait anim&eacute;e d'une vie propre, de la vie des barques, pouss&eacute;e par une force myst&eacute;rieuse cach&eacute;e en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare aux dents, les jambes allong&eacute;es sur le banc, les yeux mi-ferm&eacute;s sous les rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses pi&egrave;ces de bois goudronn&eacute; du brise-lames.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand ils d&eacute;bouch&egrave;rent en pleine mer, en atteignant la pointe de la jet&eacute;e nord qui les abritait, la brise, plus fra&icirc;che, glissa sur le visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide, entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la boire, et, entant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la Perle et la rendit plus alerte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean-Bart tout &agrave; coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent, semblait une aile, puis gagnant l'arri&egrave;re en eux enjamb&eacute;es il d&eacute;noua le tapecul amarr&eacute; contre son m&acirc;t.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors, sur le flanc de la barque couch&eacute;e brusquement, et courant maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui bouillonne et qui fuit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde soulev&eacute;e, souple et blanche d'&eacute;cume, s'arrondissait et retombait, comme retombe, brune et lourde, la terre labour&eacute;e des champs.&nbsp;&nbsp; &nbsp;A chaque vague rencontr&eacute;e - elles &eacute;taient courtes et rapproch&eacute;es -, une secousse secouait la Perle du bout du foc au gouvernail qui fr&eacute;missait dans la main de Pierre ; et quand le vent, pendant quelques secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme s'ils allaient envahir la barque.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un vapeur charbonnier de Liverpool &eacute;tait &agrave; l'ancre attendant la mar&eacute;e ; ils all&egrave;rent tourner par-derri&egrave;re, puis ils visit&egrave;rent, l'un apr&egrave;s l'autre, les navires en rade, puis ils s'&eacute;loign&egrave;rent un peu plus pour voir se d&eacute;rouler la c&ocirc;te.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pendant trois heures, Pierre, tranquille, calme et content, vagabonda sur l'eau fr&eacute;missante, gouvernant, comme une b&ecirc;te ail&eacute;e, rapide et docile, cette chose de bois et de toile qui allait et venait &agrave; son caprice, sous une pression de ses doigts.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il r&ecirc;vassait, comme on r&ecirc;vasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont d'un bateau, pensant &agrave; son avenir, qui serait beau, et &agrave; la douceur de vivre avec intelligence. D&egrave;s le lendemain il demanderait &agrave; son fr&egrave;re de lui pr&ecirc;ter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer tout de suite dans le joli appartement du boulevard Fran&ccedil;ois-Ier.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le matelot dit tout &agrave; coup :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"V'l&agrave; d'la brume, m'sieur Pierre, faut rentrer." Il leva les yeux et aper&ccedil;ut vers le nord une ombre grise, profonde et l&eacute;g&egrave;re, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un nuage tomb&eacute; d'en haut.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il vira de bord, et vent arri&egrave;re fit route vers la jet&eacute;e, suivi par la brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la Perle, l'enveloppant dans son imperceptible &eacute;paisseur, un frisson de froid courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fum&eacute;e et de moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la bouche pour ne point go&ucirc;ter cette nu&eacute;e humide et glac&eacute;e. Quand la barque reprit dans le port sa place accoutum&eacute;e, la ville enti&egrave;re &eacute;tait ensevelie d&eacute;j&agrave; sous cette vapeur menue qui, sans tomber, mouillait comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues &agrave; la fa&ccedil;on d'un fleuve qui coule.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, les pieds et les mains gel&eacute;s, rentra vite et se jeta sur son lit pour sommeiller jusqu'au d&icirc;ner. Lorsqu'il parut dans la salle &agrave; manger, sa m&egrave;re disait &agrave; Jean :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras. Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu donneras des f&ecirc;tes, &ccedil;a aura un coup d'oeil f&eacute;erique.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- De quoi parlez-vous donc ? demanda le docteur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- D'un appartement d&eacute;licieux que je viens de louer pour ton fr&egrave;re. Une trouvaille, un entresol donnant sur deux rues.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il y a deux salons, une galerie vitr&eacute;e et une petite salle &agrave; manger en rotonde, tout &agrave; fait coquette pour un gar&ccedil;on." Pierre p&acirc;lit. Une col&egrave;re lui serrait le coeur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"o&ugrave; est-ce situ&eacute;, cela ? dit-il.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Boulevard Fran&ccedil;ois-Ier." Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exasp&eacute;r&eacute; qu'il avait envie de crier : "C'est trop fort &agrave; la fin ! Il n'y en a donc plus que pour lui !" Sa m&egrave;re, radieuse, parlait toujours :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. on en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton fr&egrave;re sera parfaitement l&agrave;-dedans. Il suffit d'un int&eacute;rieur &eacute;l&eacute;gant pour faire la fortune d'un avocat. Cela attire le client, le s&eacute;duit, le retient, lui donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi log&eacute; fait payer cher ses paroles." Elle se tut quelques secondes, et reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de m&ecirc;me. Je t'assure que cela te servirait beaucoup." Pierre r&eacute;pondit d'un ton d&eacute;daigneux :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"oh ! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai." Sa m&egrave;re insista :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout de m&ecirc;me." Vers le milieu du repas il demanda tout &agrave; coup :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Comment l'aviez-vous connu, ce Mar&eacute;chal ?" Le p&egrave;re Roland leva la t&ecirc;te et chercha dans ses souvenirs :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah ! oui, j'y suis. C'est ta m&egrave;re qui a fait sa connaissance dans la boutique, n'est-ce pas, Louise ? Il &eacute;tait venu commander quelque chose, et puis il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le conna&icirc;tre comme ami." Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un &agrave; un avec une pointe de sa fourchette, comme s'il les e&ucirc;t embroch&eacute;s, reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"A quelle &eacute;poque &ccedil;a s'est-il fait, cette connaissance-l&agrave; ?" Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit appel &agrave; la m&eacute;moire de sa femme :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"En quelle ann&eacute;e, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oubli&eacute;, toi qui as un si bon souvenir ? Voyons, c'&eacute;tait en... en... en cinquante-cinq ou cinquante-six ?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi !" Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix s&ucirc;re et tranquille :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'&eacute;tait en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'ann&eacute;e o&ugrave; l'enfant eut la fi&egrave;vre scarlatine, et Mar&eacute;chal, que nous connaissions encore tr&egrave;s peu, nous a &eacute;t&eacute; d'un grand secours." Roland s'&eacute;cria : "C'est vrai, c'est vrai, il a &eacute;t&eacute; admirable, m&ecirc;me ! Comme ta m&egrave;re n'en pouvait plus de fatigue et que moi j'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; la boutique, il allait chez le pharmacien chercher tes m&eacute;dicaments. Vraiment, c'&eacute;tait un brave coeur. Et quand tu as &eacute;t&eacute; gu&eacute;ri, tu ne te figures pas comme il fut content et comme il t'embrassait. C'est &agrave; partir de ce moment-l&agrave; que nous sommes devenus de grands amis." Et cette pens&eacute;e brusque, violente, entra dans l'&acirc;me de Pierre comme une balle qui troue et d&eacute;chire : "Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut si d&eacute;vou&eacute; pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il laiss&eacute; toute sa fortune &agrave; mon fr&egrave;re et rien &agrave; moi ?" Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorb&eacute; plut&ocirc;t que songeur, gardant en lui une inqui&eacute;tude nouvelle, encore ind&eacute;cise, le germe secret d'un nouveau mal.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il sortit de bonne heure et se remit &agrave; r&ocirc;der par les rues.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elles &eacute;taient ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et naus&eacute;abonde la nuit. on e&ucirc;t dit une fum&eacute;e pestilentielle abattue sur la terre. on la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait &eacute;teindre par moments. Les pav&eacute;s des rues devenaient glissants comme par les soirs de verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des &eacute;gouts, des cuisines pauvres, pour se m&ecirc;ler &agrave; l'affreuse senteur de cette brume errante.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien fid&egrave;le, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la groseillette.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien ! demanda le docteur, o&ugrave; en &ecirc;tes-vous avec votre liqueur ?" Le Polonais expliqua comment quatre des principaux caf&eacute;s de la ville consentaient &agrave; la lancer dans la circulation, et comment Le Phare de la c&ocirc;te et Le S&eacute;maphore havrais lui feraient de la r&eacute;clame en &eacute;change de quelques produits pharmaceutiques mis &agrave; la disposition des r&eacute;dacteurs.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s un long silence, Marowsko demanda si Jean, d&eacute;cid&eacute;ment, &eacute;tait en possession de sa fortune ; puis il fit encore deux ou trois questions vagues sur le m&ecirc;me sujet. Son d&eacute;vouement ombrageux pour Pierre se r&eacute;voltait de cette pr&eacute;f&eacute;rence. Et Pierre croyait l'entendre penser, devinait, comprenait, lisait dans ses yeux d&eacute;tourn&eacute;s, dans le ton h&eacute;sitant de sa voix, les phrases qui lui venaient aux l&egrave;vres et qu'il ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si cauteleux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait : "Vous n'auriez pas d&ucirc; lui laisser accepter cet h&eacute;ritage qui fera mal parler de votre m&egrave;re." Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me croyait-il que Jean &eacute;tait le fils de Mar&eacute;chal. Certes il le croyait ! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait para&icirc;tre vraisemblable, probable, &eacute;vidente ? Mais lui-m&ecirc;me, lui Pierre, le fils, depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes les subtilit&eacute;s de son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas contre ce soup&ccedil;on terrible ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et de nouveau, tout &agrave; coup, le besoin d'&ecirc;tre seul pour songer, pour discuter cela avec lui-m&ecirc;me, pour envisager hardiment, sans scrupules, sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si dominateur qu'il se leva sans m&ecirc;me boire son verre de groseillette, serra la main du pharmacien stup&eacute;fait et se replongea dans le brouillard de la rue.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se disait : "Pourquoi ce Mar&eacute;chal a-t-il laiss&eacute; toute sa fortune &agrave; Jean ?" Ce n'&eacute;tait plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce n'&eacute;tait plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cach&eacute;e en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une chose &eacute;pouvantable, la terreur de croire lui-m&ecirc;me que Jean, que son fr&egrave;re &eacute;tait le fils de cet homme !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait m&ecirc;me se poser cette question criminelle ! Cependant il fallait que ce soup&ccedil;on si l&eacute;ger, si invraisemblable, f&ucirc;t rejet&eacute; de lui, compl&egrave;tement, pour toujours. Il lui fallait la lumi&egrave;re, la certitude, il fallait dans son coeur la s&eacute;curit&eacute; compl&egrave;te, car il n'aimait que sa m&egrave;re au monde.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs, dans sa raison, l'enqu&ecirc;te minutieuse d'o&ugrave; r&eacute;sulterait l'&eacute;clatante v&eacute;rit&eacute;. Apr&egrave;s cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais. Il irait dormir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il songeait : "Voyons, examinons d'abord les faits ; puis je me rappellerai tout ce que je sais de lui, de son allure avec mon fr&egrave;re et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette pr&eacute;f&eacute;rence... Il a vu na&icirc;tre Jean ? - oui, mais il me connaissait auparavant. - S'il avait aim&eacute; ma m&egrave;re d'un amour muet et r&eacute;serv&eacute;, c'est moi qu'il aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; puisque c'est gr&acirc;ce &agrave; moi, gr&acirc;ce &agrave; ma fi&egrave;vre scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc, logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus vive, &agrave; moins qu'il n'e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; pour mon fr&egrave;re, en le voyant grandir, une attraction, une pr&eacute;dilection instinctives." Alors il chercha dans sa m&eacute;moire, avec une tension d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de toute sa pens&eacute;e, de toute sa puissance intellectuelle, &agrave; reconstituer, &agrave; revoir, &agrave; reconna&icirc;tre, &agrave; p&eacute;n&eacute;trer l'homme, cet homme qui avait pass&eacute; devant lui, indiff&eacute;rent &agrave; son coeur, pendant toutes ses ann&eacute;es de Paris.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais il sentit que la marche, le l&eacute;ger mouvement de ses pas, troublait un peu ses id&eacute;es, d&eacute;rangeait leur fixit&eacute;, affaiblissait leur port&eacute;e, voilait sa m&eacute;moire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pour jeter sur le pass&eacute; et les &eacute;v&eacute;nements inconnus ce regard aigu, &agrave; qui rien ne devait &eacute;chapper, il fallait qu'il f&ucirc;t immobile, dans un lieu vaste et vide. Et il se d&eacute;cida &agrave; aller s'asseoir sur la jet&eacute;e, comme l'autre nuit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus longue et plus puissante. C'&eacute;tait le cri d'une sir&egrave;ne, le cri des navires perdus dans la brume.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans son &acirc;me et dans ses nerfs, ce cri de d&eacute;tresse, qu'il croyait avoir jet&eacute; lui-m&ecirc;me. Une autre voix semblable g&eacute;mit &agrave; son tour, un peu plus loin ; puis tout pr&egrave;s, la sir&egrave;ne du port, leur r&eacute;pondant, poussa une clameur d&eacute;chirante.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre gagna la jet&eacute;e &agrave; grands pas, ne pensant plus &agrave; rien, satisfait d'entrer dans ces t&eacute;n&egrave;bres lugubres et mugissantes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Lorsqu'il se fut assis &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du m&ocirc;le, il ferma les yeux pour ne point voir les foyers &eacute;lectriques, voil&eacute;s de brouillard, qui rendent le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jet&eacute;e sud , qu'on distinguait &agrave; peine cependant. Puis se tournant &agrave; moiti&eacute;, il posa ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa pens&eacute;e, sans qu'il pronon&ccedil;&acirc;t ce mot avec ses l&egrave;vres, r&eacute;p&eacute;tait comme pour l'appeler, four &eacute;voquer et provoquer son ombre : "Mar&eacute;chal... Mar&eacute;chal ." Et dans le noir de ses paupi&egrave;res baiss&eacute;es, il le vit tout &agrave; coup tel qu'il l'avait connu.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'&eacute;tait un homme de soixante ans, portant en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils &eacute;pais, tout blancs aussi. Il n'&eacute;tait ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave &ecirc;tre, simple et tendre. Il appelait Pierre et Jean "mes chers enfants", n'avait jamais paru pr&eacute;f&eacute;rer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble &agrave; d&icirc;ner.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et Pierre, avec une t&eacute;nacit&eacute; de chien qui suit une piste &eacute;vapor&eacute;e, se mit &agrave; rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu &agrave; peu, tout entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait &agrave; sa table, son fr&egrave;re et lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis bien longtemps sans doute, l'habitude de dire "Monsieur Pierre" et "Monsieur Jean".&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mar&eacute;chal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite &agrave; l'un, la gauche &agrave; l'autre, au hasard de leur entr&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos parents ? Quant &agrave; moi, ils ne m'&eacute;crivent jamais." on causait, doucement et famili&egrave;rement, de choses ordinaires. Rien de hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'am&eacute;nit&eacute;, de charme et de gr&acirc;ce. C'&eacute;tait certainement pour eux un bon ami, un de ces bons amis auxquels on ne songe gu&egrave;re parce qu'on les sent tr&egrave;s s&ucirc;rs.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le voyant soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvret&eacute; d'&eacute;tudiant, Mar&eacute;chal lui avait offert et pr&ecirc;t&eacute; spontan&eacute;ment de l'argent, quelques centaines de francs peut-&ecirc;tre, oubli&eacute;es par l'un et par l'autre et jamais rendues. Donc cet homme l'aimait toujours, s'int&eacute;ressait toujours &agrave; lui, puisqu'il s'inqui&eacute;tait de ses besoins. Alors... alors pourquoi laisser toute sa fortune &agrave; Jean ? Non, il n'avait jamais &eacute;t&eacute; visiblement plus affectueux pour le cadet que pour l'a&icirc;n&eacute;, plus pr&eacute;occup&eacute; de l'un que de l'autre, moins tendre en apparence avec celui-ci qu'avec celui-l&agrave;. Alors... alors... il avait donc eu une raison puissante et secr&egrave;te de tout donner &agrave; Jean - tout - et rien &agrave; Pierre ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Plus il y songeait, plus il revivait le pass&eacute; des derni&egrave;res ann&eacute;es, plus le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette diff&eacute;rence &eacute;tablie entre eux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et une souffrance aigu&euml;, une inexprimable angoisse entr&eacute;e dans sa poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agit&eacute;e. Les ressorts en paraissaient bris&eacute;s, et le sang y passait &agrave; flots, librement, en le secouant d'un ballottement tumultueux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors, &agrave; mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura : "Il faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir." Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens o&ugrave; ses parents habitaient Paris. Mais les visages lui &eacute;chappaient, ce qui brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout &agrave; retrouver Mar&eacute;chal avec des cheveux blonds, ch&acirc;tains ou noirs. Il ne le pouvait pas, la derni&egrave;re figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effac&eacute; les autres. Il se rappelait pourtant qu'il &eacute;tait plus mince, qu'il avait la main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, tr&egrave;s souvent, car son p&egrave;re r&eacute;p&eacute;tait sans cesse :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Encore des bouquets ! mais c'est de la folie, mon cher, vous vous ruinerez en roses." Mar&eacute;chal r&eacute;pondait : "Laissez donc, cela me fait plaisir." Et soudain l'intonation de sa m&egrave;re, de sa m&egrave;re qui souriait et disait : "Merci, mon. ami", lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre. Elle les avait donc prononc&eacute;s bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils se fussent grav&eacute;s ainsi dans la m&eacute;moire de son fils !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Donc Mar&eacute;chal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le client, &agrave; cette petite boutiqui&egrave;re, &agrave; la femme de ce bijoutier modeste. L'avait-il aim&eacute;e ? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il n'avait pas aim&eacute; la femme ? C'&eacute;tait un homme instruit, d'esprit assez fin. Que de fois il avait parl&eacute; po&egrave;tes et po&eacute;sie avec Pierre ! Il n'appr&eacute;ciait point les &eacute;crivains en artiste, mais en bourgeois qui vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements, qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme sentimental n'avait jamais pu, jamais, &ecirc;tre l'ami de son p&egrave;re, de son p&egrave;re si positif, si terre &agrave; terre, si lourd, pour qui le mot "po&eacute;sie" signifiait sottise.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Donc, ce Mar&eacute;chal, jeune, libre, riche, pr&ecirc;t &agrave; toutes les tendresses, &eacute;tait entr&eacute;, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqu&eacute; peut-&ecirc;tre la joie marchande. Il avait achet&eacute;, &eacute;tait revenu, avait caus&eacute;, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions fr&eacute;quentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire &agrave; la jeune femme et de serrer la main du mari.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et puis apr&egrave;s... apr&egrave;s... oh ! mon Dieu... apr&egrave;s ?...&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait aim&eacute; et caress&eacute; le premier enfant, l'enfant du bijoutier, jusqu'&agrave; la naissance de l'autre, puis il &eacute;tait demeur&eacute; imp&eacute;n&eacute;trable jusqu'&agrave; la mort, puis, son tombeau ferm&eacute;, sa chair d&eacute;compos&eacute;e, son nom effac&eacute; des noms vivants, tout son &ecirc;tre disparu pour toujours, n'ayant plus rien &agrave; m&eacute;nager, &agrave; redouter et &agrave; cacher, il avait donn&eacute; toute sa fortune au deuxi&egrave;me enfant !... Pourquoi ?... Cet homme &eacute;tait intelligent... il avait d&ucirc; comprendre et pr&eacute;voir qu'il pouvait, qu'il allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant &eacute;tait &agrave; lui. Donc il d&eacute;shonorait une femme ? Comment aurait-il fait cela si Jean n'&eacute;tait point son fils ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et soudain un souvenir pr&eacute;cis, terrible, traversa l'&acirc;me de Pierre. Mar&eacute;chal avait &eacute;t&eacute; blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant un petit portrait miniature vu autrefois, &agrave; Paris, sur la chemin&eacute;e de leur salon, et disparu &agrave; pr&eacute;sent.&nbsp;&nbsp; &nbsp;o&ugrave; &eacute;tait-il ? Perdu, ou cach&eacute; ? oh ! s'il pouvait le tenir rien qu'une seconde ! Sa m&egrave;re l'avait gard&eacute; peut-&ecirc;tre dans le tiroir inconnu o&ugrave; l'on serre les reliques d'amour.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa d&eacute;tresse, &agrave; cette pens&eacute;e, devint si d&eacute;chirante qu'il poussa un g&eacute;missement, une de ces courtes plaintes arrach&eacute;es &agrave; la gorge par les douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle n'e&ucirc;t entendu, comme si elle l'e&ucirc;t compris et lui e&ucirc;t r&eacute;pondu, la sir&egrave;ne de la jet&eacute;e hurla tout pr&egrave;s de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que le tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les voix du vent et des vagues, se r&eacute;pandit dans les t&eacute;n&egrave;bres sur la mer invisible ensevelie sous les brouillards.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors, &agrave; travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils s'&eacute;lev&egrave;rent de nouveau dans la nuit. Ils &eacute;taient effrayants, ces appels pouss&eacute;s par les grands paquebots aveugles.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis tout se tut encore.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'&ecirc;tre l&agrave;, r&eacute;veill&eacute; de son cauchemar.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Je suis fou, pensa-t-il, je soup&ccedil;onne ma m&egrave;re." Et un flot d'amour et d'attendrissement, de repentir, de pri&egrave;re et de d&eacute;solation noya son coeur. Sa m&egrave;re ! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il pu la suspecter ? Est-ce que l'&acirc;me, est-ce que la vie de cette femme simple, chaste et loyale, n'&eacute;taient pas plus claires que l'eau ? Quand on l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insoup&ccedil;onnable ? Et c'&eacute;tait lui, le fils, qui avait dout&eacute; d'elle ! oh ! s'il avait pu la prendre en ses bras en ce moment, comme il l'e&ucirc;t embrass&eacute;e, caress&eacute;e, comme il se f&ucirc;t agenouill&eacute; pour demander gr&acirc;ce !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle aurait tromp&eacute; son p&egrave;re, elle ?... Son p&egrave;re ! Certes, c'&eacute;tait un brave homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais franchi l'horizon de sa boutique.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Comment cette femme, fort jolie autrefois, il le savait et on le voyait encore, dou&eacute;e d'une &acirc;me d&eacute;licate, affectueuse, attendrie, avait-elle accept&eacute; comme fianc&eacute; et comme mari un homme si diff&eacute;rent d'elle ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pourquoi chercher ? Elle avait &eacute;pous&eacute; comme les fillettes &eacute;pousent le gar&ccedil;on dot&eacute; que pr&eacute;sentent les parents. Ils s'&eacute;taient install&eacute;s aussit&ocirc;t dans leur magasin de la rue Montmartre ; et la jeune femme, r&eacute;gnant au comptoir, anim&eacute;e par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et sacr&eacute; de l'int&eacute;r&ecirc;t commun qui remplace l'amour et m&ecirc;me l'affection dans la plupart des m&eacute;nages commer&ccedil;ants de Paris, s'&eacute;tait mise &agrave; travailler avec toute son intelligence active et fine &agrave; la fortune esp&eacute;r&eacute;e de leur maison. Et sa vie s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e ainsi, uniforme, tranquille, honn&ecirc;te, sans tendresse !...&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sans tendresse ?... Etait-il possible qu'une femme n'aim&acirc;t point ? Une femme jeune, jolie, vivant &agrave; Paris, lisant des livres, applaudissant des actrices mourant de passion sur la sc&egrave;ne, pouvait-elle aller de l'adolescence &agrave; la vieillesse sans qu'une fois, seulement, son coeur f&ucirc;t touch&eacute; ? D'une autre il ne le croirait pas, - pourquoi le croirait-il de sa m&egrave;re ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Certes, elle avait pu aimer, comme une autre ! car pourquoi serait-elle diff&eacute;rente d'une autre, bien qu'elle f&ucirc;t sa m&egrave;re ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle avait &eacute;t&eacute; jeune, avec toutes les d&eacute;faillances po&eacute;tiques qui troublent le coeur des jeunes &ecirc;tres ! Enferm&eacute;e, emprisonn&eacute;e dans la boutique &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle avait r&ecirc;v&eacute; de clairs de lune, de voyages, de baisers donn&eacute;s dans l'ombre des soirs. Et puis un homme, un jour, &eacute;tait entr&eacute; comme entrent les amoureux dans les livres, et il avait parl&eacute; comme eux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle l'avait aim&eacute;. Pourquoi pas ? C'&eacute;tait sa m&egrave;re ! Eh bien ! fallait-il &ecirc;tre aveugle et stupide au point de rejeter l'&eacute;vidence parce qu'il s'agissait de sa m&egrave;re ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;S'&eacute;tait-elle donn&eacute;e ?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu d'autre amie ; - mais oui, puisqu'il &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le &agrave; la femme &eacute;loign&eacute;e et vieillie, - mais oui, puisqu'il avait laiss&eacute; toute sa fortune &agrave; son fils, &agrave; leur fils !...&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et Pierre se leva, fr&eacute;missant d'une telle fureur qu'il e&ucirc;t voulu tuer quelqu'un ! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de frapper, de meurtrir, de broyer, d'&eacute;trangler !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Qui ? tout le monde, son p&egrave;re, son fr&egrave;re, le mort, sa m&egrave;re !&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il s'&eacute;lan&ccedil;a pour rentrer. Qu'allait-il faire ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Comme il passait devant une tourelle aupr&egrave;s du m&acirc;t des signaux, le cri strident de la sir&egrave;ne lui partit dans la figure.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa surprise fut si violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il s'y assit, n'ayant plus de force, bris&eacute; par cette commotion.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le vapeur qui r&eacute;pondit le premier semblait tout proche et se pr&eacute;sentait &agrave; l'entr&eacute;e, la mar&eacute;e &eacute;tant haute.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre se retourna et aper&ccedil;ut son oeil rouge, terni de brume.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis, sous la clart&eacute; diffuse des feux &eacute;lectriques du port, une grande ombre noire se dessina entre les deux jet&eacute;es. Derri&egrave;re lui, la voix du veilleur, voix enrou&eacute;e de vieux capitaine en retraite, criait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Le nom du navire ?" Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enrou&eacute;e aussi, r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Santa-Lucia.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Le pays ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Italie.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Le port ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Naples." Et Pierre devant ses yeux troubl&eacute;s crut apercevoir le panache de feu du V&eacute;suve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare ! Que de fois il avait r&ecirc;v&eacute; de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages ! oh ! s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe o&ugrave;, et ne jamais revenir, ne jamais &eacute;crire, ne jamais laisser savoir ce qu'il &eacute;tait devenu ! Mais non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison paternelle et se coucher dans son lit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des sir&egrave;nes lui plaisait. Il se releva et se mit &agrave; marcher comme un officier qui fait le quart sur un pont.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un autre navire s'approchait derri&egrave;re le premier, &eacute;norme et myst&eacute;rieux. C'&eacute;tait un anglais qui revenait des Indes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un apr&egrave;s l'autre de l'ombre imp&eacute;n&eacute;trable. Puis, comme l'humidit&eacute; du brouillard devenait intol&eacute;rable, Pierre se remit en route vers la ville.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait si froid qu'il entra dans un caf&eacute; de matelots pour boire un grog ; et quand l'eau-de-vie poivr&eacute;e et chaude lui eut br&ucirc;l&eacute; le palais et la gorge, il sentit en lui rena&icirc;tre un espoir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il s'&eacute;tait tromp&eacute;, peut-&ecirc;tre ? Il la connaissait si bien, sa d&eacute;raison vagabonde ! Il s'&eacute;tait tromp&eacute; sans doute ? Il avait accumul&eacute; les preuves ainsi qu'on dresse un r&eacute;quisitoire contre un innocent toujours facile &agrave; condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il penserait tout autrement.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors il rentra pour se coucher, et, &agrave; force de volont&eacute;, il finit par s'assoupir.

-- V --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais le corps du docteur s'engourdit &agrave; peine une heure ou deux dans l'agitation d'un sommeil troubl&eacute;. Quand il se r&eacute;veilla, dans l'obscurit&eacute; de sa chambre chaude et ferm&eacute;e, il ressentit, avant m&ecirc;me que la pens&eacute;e se f&ucirc;t rallum&eacute;e en lui, cette oppression douloureuse, ce malaise de l'&acirc;me que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. Il semble que le malheur, dont le choc nous a seulement heurt&eacute; la veille, se soit gliss&eacute;, durant notre repos, dans notre chair elle-m&ecirc;me, qu'il meurtrit et fatigue comme une fi&egrave;vre. Brusquement le souvenir lui revint, et il s'assit dans son lit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors il recommen&ccedil;a lentement, un &agrave; un, tous les raisonnements qui avaient tortur&eacute; son coeur sur la jet&eacute;e pendant que criaient les sir&egrave;nes. Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait tra&icirc;n&eacute; par sa logique, comme par une main qui attire et &eacute;trangle, vers l'intol&eacute;rable certitude.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait soif, il avait chaud, son coeur battait. Il se leva pour ouvrir sa fen&ecirc;tre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit l&eacute;ger lui parvint &agrave; travers le mur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui ! Il n'avait rien pressenti, rien devin&eacute; ! Un homme qui avait connu leur m&egrave;re lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste et naturel.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son fr&egrave;re haletait de souffrance et de d&eacute;tresse. Et une col&egrave;re se levait en lui contre ce ronfleur insouciant et content.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La veille, il e&ucirc;t frapp&eacute; contre sa porte, serait entr&eacute;, et, assis pr&egrave;s du lit, lui aurait dit dans l'effarement de son r&eacute;veil subit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Jean, tu ne dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre m&egrave;re et la d&eacute;shonorer." Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne pouvait pas dire &agrave; Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur p&egrave;re. Il fallait &agrave; pr&eacute;sent garder, enterrer en lui cette honte d&eacute;couverte par lui, cacher &agrave; tous la tache aper&ccedil;ue, et que personne ne devait d&eacute;couvrir, pas m&ecirc;me son fr&egrave;re, surtout son fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il ne songeait plus gu&egrave;re maintenant au vain respect de l'opinion publique. Il aurait voulu que tout le monde accus&acirc;t sa m&egrave;re pourvu qu'il la s&ucirc;t innocente, lui, lui seul ! Comment pourrait-il supporter de vivre pr&egrave;s d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, qu'elle avait enfant&eacute; son fr&egrave;re de la caresse d'un &eacute;tranger ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Comme elle &eacute;tait calme et sereine pourtant, comme elle paraissait s&ucirc;re d'elle ! Etait-il possible qu'une femme comme elle, d'une &acirc;me pure et d'un coeur droit, p&ucirc;t tomber, entra&icirc;n&eacute;e par la passion, sans que, plus tard, rien n'appar&ucirc;t de ses remords, des souvenirs de sa conscience troubl&eacute;e ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ah ! les remords ! les remords ! ils avaient d&ucirc;, jadis, dans les premiers temps, la torturer, puis ils s'&eacute;taient effac&eacute;s, comme tout s'efface. Certes, elle avait pleur&eacute; sa faute, et, peu &agrave; peu, l'avait presque oubli&eacute;e. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette facult&eacute; d'oubli prodigieuse qui leur fait reconna&icirc;tre &agrave; peine, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es, l'homme &agrave; qui elles ont donn&eacute; leur bouche et tout leur corps &agrave; baiser ? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre ! Cette maison, la maison de son p&egrave;re l'&eacute;crasait. Il sentait peser le toit sur sa t&ecirc;te et les murs l'&eacute;touffer. Et comme il avait tr&egrave;s soif, il alluma sa bougie afin d'aller boire un verre d'eau fra&icirc;che au filtre de la cuisine.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il descendit les deux &eacute;tages, puis, comme il remontait avec la carafe pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier o&ugrave; circulait un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorg&eacute;es, comme un coureur essouffl&eacute;. Quand il eut cess&eacute; de remuer, le silence de cette demeure l'&eacute;mut ; puis, un &agrave; un, il en distingua les moindres bruits. Ce fut d'abord l'horloge de la salle &agrave; manger dont le battement lui paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un ronflement, un ronflement de vieux, court, p&eacute;nible et dur, celui de son p&egrave;re sans aucun doute ; et il fut crisp&eacute; par cette id&eacute;e, comme si elle venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient dans ce m&ecirc;me logis, le p&egrave;re et le fils, n'&eacute;taient rien l'un &agrave; l'autre ! Aucun lien, m&ecirc;me le plus l&eacute;ger, ne les unissait, et ils ne le savaient pas ! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, se r&eacute;jouissaient et s'attendrissaient ensemble des m&ecirc;mes choses, comme si le m&ecirc;me sang e&ucirc;t coul&eacute; dans leurs veines. Et deux personnes n&eacute;es aux deux extr&eacute;mit&eacute;s du monde ne pouvaient pas &ecirc;tre plus &eacute;trang&egrave;res l'une &agrave; l'autre que ce p&egrave;re et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un mensonge avait grandi entre eux. C'&eacute;tait un mensonge qui faisait cet amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible &agrave; d&eacute;voiler et que personne ne conna&icirc;trait jamais que lui, le vrai fils.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pourtant, pourtant, s'il se trompait ? Comment le savoir ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Ah ! si une ressemblance, m&ecirc;me l&eacute;g&egrave;re, pouvait exister entre son p&egrave;re et Jean, une de ces ressemblances myst&eacute;rieuses qui vont de l'a&iuml;eul aux arri&egrave;re-petits-fils, montrant que toute une race descend directement du m&ecirc;me baiser. Il aurait fallu si peu de chose, &agrave; lui m&eacute;decin, pour reconna&icirc;tre cela, la forme de la m&acirc;choire, la courbure du nez, l'&eacute;cartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore, un geste, une habitude, une mani&egrave;re d'&ecirc;tre, un go&ucirc;t transmis, un signe quelconque bien caract&eacute;ristique pour un oeil exerc&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal regard&eacute;, mal observ&eacute;, n'ayant aucune raison pour d&eacute;couvrir ces imperceptibles indications.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit &agrave; monter l'escalier, &agrave; pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son fr&egrave;re, il s'arr&ecirc;ta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un d&eacute;sir imp&eacute;rieux venait de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement, de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apais&eacute;e, que les traits d&eacute;tendus se reposent, que toute la grimace de la vie a disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie ; et si quelque ressemblance existait, appr&eacute;ciable, elle ne lui &eacute;chapperait pas.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais si Jean s'&eacute;veillait, que dirait-il ? Comment expliquer cette visite ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il demeurait debout, les doigts crisp&eacute;s sur la serrure et cherchant une raison, un pr&eacute;texte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se rappela tout &agrave; coup que, huit jours plus t&ocirc;t, il avait pr&ecirc;t&eacute; &agrave; son fr&egrave;re une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait lui-m&ecirc;me souffrir, cette nuit-l&agrave;, et venir r&eacute;clamer sa drogue. Donc il entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, la bouche entrouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. Sa barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge blanc. Il ne s'&eacute;veilla point, mais il cessa de ronfler.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, pench&eacute; vers lui, le contemplait d'un oeil avide. Non, ce jeune homme-l&agrave; ne ressemblait pas &agrave; Roland ; et, pour la seconde fois, s'&eacute;veilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de Mar&eacute;chal. Il fallait qu'il le trouv&acirc;t ! En le voyant, peut-&ecirc;tre, il ne douterait plus.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son fr&egrave;re remua, g&ecirc;n&eacute; sans doute par sa pr&eacute;sence, ou par la lueur de sa bougie p&eacute;n&eacute;trant ses paupi&egrave;res. Alors le docteur recula, sur la pointe des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit ; puis il retourna dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le jour fut lent &agrave; venir. Les heures sonnaient, l'une apr&egrave;s l'autre, &agrave; la pendule de la salle &agrave; manger, dont le timbre avait un son profond et grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie e&ucirc;t aval&eacute; une cloche de cath&eacute;drale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille inerte des dormeurs. Pierre s'&eacute;tait mis &agrave; marcher de long en large, de son lit &agrave; sa fen&ecirc;tre. Qu'allait-il faire ? Il se sentait trop boulevers&eacute; pour passer ce jour-l&agrave; dans sa famille. Il voulait encore rester seul, au moins jusqu'au lendemain, pour r&eacute;fl&eacute;chir, se calmer, se fortifier pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Eh bien ! il irait &agrave; Trouville, voir grouiller la foule sur la plage. Cela le distrairait, changerait l'air de sa pens&eacute;e, lui donnerait le temps de se pr&eacute;parer &agrave; l'horrible chose qu'il avait d&eacute;couverte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;D&egrave;s que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard s'&eacute;tait dissip&eacute;, il faisait beau, tr&egrave;s beau. Comme le bateau de Trouville ne quittait le port qu'&agrave; neuf heures, le docteur songea qu'il lui faudrait embrasser sa m&egrave;re avant de partir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il attendit le moment o&ugrave; elle se levait tous les jours, puis il descendit. Son coeur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arr&ecirc;ta pour respirer. Sa main, pos&eacute;e sur la serrure, &eacute;tait molle et vibrante, presque incapable du l&eacute;ger effort de tourner le bouton pour entrer. Il frappa. La voix de sa m&egrave;re demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Qui est-ce ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Moi, Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Qu'est-ce que tu veux ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Te dire bonjour parce que je vais passer la journ&eacute;e &agrave; Trouville avec des amis.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- C'est que je suis encore au lit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Bon, alors ne te d&eacute;range pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir." Il esp&eacute;ra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues le baiser faux qui lui soulevait le coeur d'avance.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais elle r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouch&eacute;e." Il entendit ses pieds nus. sur le parquet, puis le bruit du verrou glissant. Elle cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Entre."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il entra. Elle &eacute;tait assise dans son lit tandis qu'&agrave; son c&ocirc;t&eacute;, Roland, un foulard sur la t&ecirc;te et tourn&eacute; vers le mur, s'obstinait &agrave; dormir. Rien ne l'&eacute;veillait tant qu'on ne l'avait pas secou&eacute; &agrave; lui arracher le bras. Les jours de p&ecirc;che, c'&eacute;tait la bonne, sonn&eacute;e &agrave; l'heure convenue par le matelot Papagris, qui venait tirer son ma&icirc;tre de cet invincible repos.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre, en allant vers elle, regardait sa m&egrave;re ; et il lui semblait tout &agrave; coup qu'il ne l'avait jamais vue.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une chaise basse.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est hier soir que tu as d&eacute;cid&eacute; cette partie ? dit-elle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- oui, hier soir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tu reviens pour d&icirc;ner ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Je ne sais pas encore. En tout cas ne m'attendez point." Il l'examinait avec une curiosit&eacute; stup&eacute;faite. C'&eacute;tait sa m&egrave;re, cette femme ! Toute cette figure, vue d&egrave;s l'enfance, d&egrave;s que son oeil avait pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si famili&egrave;re, lui paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave; pour lui. Il comprenait &agrave; pr&eacute;sent que, l'aimant, il ne l'avait jamais regard&eacute;e. C'&eacute;tait bien elle pourtant, et il n'ignorait rien des plus petits d&eacute;tails de son visage ; mais ces petits d&eacute;tails, il les apercevait nettement pour la premi&egrave;re fois. Son attention anxieuse, fouillant cette t&ecirc;te ch&eacute;rie, la lui r&eacute;v&eacute;lait diff&eacute;rente, avec une physionomie qu'il n'avait jamais d&eacute;couverte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se leva pour partir, puis, c&eacute;dant soudain &agrave; l'invincible envie de savoir qui lui mordait le coeur depuis la veille :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois, &agrave; Paris, un petit portrait de Mar&eacute;chal dans notre salon." Elle h&eacute;sita une seconde ou deux, ou du moins il se figura qu'elle h&eacute;sitait ; puis elle dit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais oui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait ?" Elle aurait pu encore r&eacute;pondre plus vite : .&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ce portrait... attends... je ne sais trop... Peut-&ecirc;tre que je l'ai dans mon secr&eacute;taire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Tu serais bien aimable de le retrouver.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oh ! ce n'est pas pour moi. J'ai song&eacute; qu'il serait tout naturel de le donner &agrave; Jean, et que cela ferait plaisir &agrave; mon fr&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, tu as raison, c'est une bonne pens&eacute;e. Je vais le chercher d&egrave;s que je serai lev&eacute;e." Et il sortit.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'&eacute;tait un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue semblaient gais, les commer&ccedil;ants allant &agrave; leurs affaires, les employ&eacute;s allant &agrave; leur bureau, les jeunes filles allant &agrave; leur magasin. Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clart&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sur le bateau de Trouville, les passagers montaient d&eacute;j&agrave;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre s'assit, tout &agrave; l'arri&egrave;re, sur un banc de bois.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il se demandait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"A-t-elle &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;e par ma question sur le portrait, ou seulement surprise ? L'a-t-elle &eacute;gar&eacute; ou cach&eacute; ? Sait-elle o&ugrave; il est, ou bien ne sait-elle pas ? Si elle l'a cach&eacute;, pourquoi ?" Et son esprit, suivant toujours la m&ecirc;me marche, de d&eacute;duction en d&eacute;duction, conclut ceci :&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, &eacute;tait rest&eacute; dans le salon bien en vue, jusqu'au jour o&ugrave; la femme, o&ugrave; la m&egrave;re s'&eacute;tait aper&ccedil;ue, la premi&egrave;re, avant tout le monde, que ce portrait ressemblait &agrave; son fils. Sans doute, depuis longtemps, elle &eacute;piait cette ressemblance ; puis, l'ayant d&eacute;couverte, l'ayant vu na&icirc;tre et comprenant que chacun pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, elle avait enlev&eacute;, un soir, la petite peinture redoutable et l'avait cach&eacute;e, n'osant pas la d&eacute;truire.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait disparu longtemps, longtemps avant leur d&eacute;part de Paris ! Elle avait disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant &agrave; pousser, l'avait rendu tout &agrave; coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans le cadre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pens&eacute;e et la dispersa. Alors, s'&eacute;tant lev&eacute;, il regarda la mer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le petit paquebot sortit des jet&eacute;es, tourna &agrave; fauche et soufflant, haletant, fr&eacute;missant, s'en alla vers la c&ocirc;te lointaine qu'on apercevait dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd bateau de p&ecirc;che immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large bras de mer s&eacute;parant deux terres voisines.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'&eacute;tait le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs &eacute;clatantes. Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jet&eacute;e jusqu'aux Roches Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispers&eacute;es &ccedil;a et l&agrave;, ressemblaient vraiment &agrave; des bouquets &eacute;normes dans une prairie d&eacute;mesur&eacute;e. Et le bruit confus, proche et lointain des voix &eacute;gren&eacute;es dans l'air l&eacute;ger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les rires clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la brise insensible et qu'on aspirait avec elle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus s&eacute;par&eacute; d'eux, plus isol&eacute;, plus noy&eacute; dans sa pens&eacute;e torturante, que si on l'avait jet&eacute; &agrave; la mer du pont d'un navire, &agrave; cent lieues au large. Il les fr&ocirc;lait, entendait, sans &eacute;couter, quelques phrases ; et il voyait, sans regarder, les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais tout &agrave; coup, comme s'il s'&eacute;veillait, il les aper&ccedil;ut distinctement ; et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et contents.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il allait maintenant, fr&ocirc;lant les groupes, tournant autour, saisi par des pens&eacute;es nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient le sable comme un bouquet, ces &eacute;toffes jolies, ces ombrelles voyantes, la gr&acirc;ce factice des tailles emprisonn&eacute;es, toutes ces inventions ing&eacute;nieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau extravagant, la s&eacute;duction du geste, de la voix et du sourire, la coquetterie enfin &eacute;tal&eacute;e sur cette plage lui apparaissaient soudain comme une immense floraison de la perversit&eacute; f&eacute;minine. Toutes ces femmes par&eacute;es voulaient plaire, s&eacute;duire, et tenter quelqu'un.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elles s'&eacute;taient faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, except&eacute; pour l'&eacute;poux qu'elles n'avaient plus besoin de conqu&eacute;rir. Elles s'&eacute;taient faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de demain, pour l'inconnu rencontr&eacute;, remarqu&eacute;, attendu peut-&ecirc;tre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et ces hommes, assis pr&egrave;s d'elles, les yeux dans les yeux, parlant la bouche pr&egrave;s de la bouche, les appelaient et les d&eacute;siraient, les chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il sembl&acirc;t si proche et si facile. Cette vaste plage n'&eacute;tait donc qu'une halle d'amour o&ugrave; les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci marchandaient leurs caresses et celles-l&agrave; se promettaient seulement. Toutes ces femmes ne pensaient qu'&agrave; la m&ecirc;me chose, offrir et faire d&eacute;sirer leur chair d&eacute;j&agrave; donn&eacute;e, d&eacute;j&agrave; vendue, d&eacute;j&agrave; promise &agrave; d'autres hommes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et il songea que sur la terre enti&egrave;re c'&eacute;tait toujours la m&ecirc;me chose.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa m&egrave;re avait fait comme les autres, voil&agrave; tout ! Comme les autres ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- non ! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup ! Celles qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses d'amour, appartenaient en somme &agrave; la galanterie &eacute;l&eacute;gante et mondaine ou m&ecirc;me &agrave; la galanterie tarif&eacute;e, car on ne rencontrait pas, sur les plages pi&eacute;tin&eacute;es par la l&eacute;gion des d&eacute;soeuvr&eacute;es, le peuple des honn&ecirc;tes femmes enferm&eacute;es dans la maison close. La mer montait, chassant peu &agrave; peu vers la ville les premi&egrave;res lignes des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en emportant leurs si&egrave;ges, devant le flot jaune qui s'en venait frang&eacute; d'une petite dentelle d'&eacute;cume. Les cabines roulantes, attel&eacute;es d'un cheval, remontaient aussi ; et sur les planches de la promenade, qui borde la plage d'un bout &agrave; l'autre, c'&eacute;tait maintenant une coul&eacute;e continue, &eacute;paisse et lente, de foule &eacute;l&eacute;gante, formant deux courants contraires qui se coudoyaient et se m&ecirc;laient. Pierre, nerveux, exasp&eacute;r&eacute; par ce fr&ocirc;lement, s'enfuit, s'enfon&ccedil;a dans la ville et s'arr&ecirc;ta pour d&eacute;jeuner chez un simple marchand de vins, &agrave; l'entr&eacute;e des champs.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand il eut pris son caf&eacute;, il s'&eacute;tendit sur deux chaises devant la porte, et comme il n'avait gu&egrave;re dormi cette nuit-l&agrave;, il s'assoupit &agrave; l'ombre d'un tilleul.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s quelques heures de repos, s'&eacute;tant secou&eacute;, il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en route, accabl&eacute; par une courbature subite tomb&eacute;e sur lui pendant son assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si sa m&egrave;re avait retrouv&eacute; le portrait de Mar&eacute;chal. En parlerait-elle la premi&egrave;re, ou faudrait-il qu'il le demand&acirc;t de nouveau ? Certes si elle attendait qu'on l'interroge&acirc;t encore, elle avait une raison secr&egrave;te de ne point montrer ce portrait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais lorsqu'il fut rentr&eacute; dans sa chambre, il h&eacute;sita &agrave; descendre pour le d&icirc;ner. Il souffrait trop. Son coeur soulev&eacute; n'avait pas encore eu le temps de s'apaiser. Il se d&eacute;cida pourtant, et il parut dans la salle &agrave; manger comme on se mettait &agrave; table.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Un air de joie animait les visages.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Eh bien ! dit Roland, &ccedil;a avance-t-il, vos achats ? Moi, je ne veux rien voir avant que tout soit install&eacute;." Sa femme r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais oui, &ccedil;a va. Seulement il faut longtemps r&eacute;fl&eacute;chir pour ne pas commettre d'impair. La question du mobilier nous pr&eacute;occupe beaucoup." Elle avait pass&eacute; la journ&eacute;e &agrave; visiter avec Jean des boutiques de tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des &eacute;toffes riches, un peu pompeuses, pour frapper l'oeil. Son fils, au contraire, d&eacute;sirait quelque chose de simple et de distingu&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alors, devant tous les &eacute;chantillons propos&eacute;s ils avaient r&eacute;p&eacute;t&eacute;, l'un et l'autre, leurs arguments. Elle pr&eacute;tendait que le client, le plaideur a besoin d'&ecirc;tre impressionn&eacute;, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente, l'&eacute;motion de la richesse.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean au contraire, d&eacute;sirant n'attirer que la client&egrave;le &eacute;l&eacute;gante et opulente, voulait conqu&eacute;rir l'esprit des gens fins par son go&ucirc;t modeste et s&ucirc;r.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et la discussion, qui avait dur&eacute; toute la journ&eacute;e, reprit d&eacute;s le potage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland n'avait pas d'opinion. Il refl&eacute;tait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera fini." Mme Roland fit appel au jugement de son fils a&icirc;n&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voyons, toi, Pierre, qu'en penses-tu ?" Il avait les nerfs tellement surexcit&eacute;s qu'il eut envie de r&eacute;pondre par un juron. Il dit cependant sur un ton sec, o&ugrave; vibrait son irritation :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oh ! moi, je suis tout &agrave; fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la simplicit&eacute;, qui est, quand il s'agit de go&ucirc;t, comparable &agrave; la droiture quand il s'agit de caract&egrave;re." Sa m&egrave;re reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Songe que nous habitons une ville de commer&ccedil;ants, o&ugrave; le bon go&ucirc;t ne court pas les rues." Pierre r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Et qu'importe ? Est-ce une raison pour imiter les sots ? Si mes compatriotes sont b&ecirc;tes ou malhonn&ecirc;tes, ai-je besoin de suivre leur exemple ? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses voisines ont des amants." Jean se mit &agrave; rire :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les maximes d'un moraliste." Pierre ne r&eacute;pliqua point. Sa m&egrave;re et son fr&egrave;re recommenc&egrave;rent &agrave; parler d'&eacute;toffes et de fauteuils.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il les regardait comme il avait regard&eacute; sa m&egrave;re, le matin, avant de partir pour Trouville ; il les regardait en &eacute;tranger qui observe, et il se croyait en effet entr&eacute; tout &agrave; coup dans une famille inconnue.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son p&egrave;re, surtout, &eacute;tonnait son oeil et sa pens&eacute;e. Ce gros homme flasque, content et niais, c'&eacute;tait son p&egrave;re, &agrave; lui ! Non, non, Jean ne lui ressemblait en rien.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa famille ! Depuis deux jours une main inconnue et malfaisante, la main d'un mort, avait arrach&eacute; et cass&eacute;, un &agrave; un, tous les liens qui tenaient l'un &agrave; l'autre ces quatre &ecirc;tres. C'&eacute;tait fini, c'&eacute;tait bris&eacute;. Plus de m&egrave;re, car il ne pourrait plus la ch&eacute;rir, ne la pouvant v&eacute;n&eacute;rer avec ce respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le coeur des fils ; plus de fr&egrave;re, puisque ce fr&egrave;re &eacute;tait l'enfant d'un &eacute;tranger ; il ne lui restait qu'un p&egrave;re, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgr&eacute; lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et tout &agrave; coup :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Dis donc, maman, as-tu retrouv&eacute; ce portrait ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle ouvrit des yeux surpris :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Quel portrait ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Le portrait de Mar&eacute;chal.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non... c'est-&agrave;-dire oui... je ne l'ai pas retrouv&eacute;, mais je crois savoir o&ugrave; il est.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Quoi donc ?" demanda Roland.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre lui dit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Un petit portrait de Mar&eacute;chal qui &eacute;tait autrefois dans notre salon &agrave; Paris. J'ai pens&eacute; que Jean serait content de le poss&eacute;der." Roland s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement ; je l'ai m&ecirc;me vu encore &agrave; la fin de l'autre semaine. Ta m&egrave;re l'avait tir&eacute; de son secr&eacute;taire en rangeant ses papiers. C'&eacute;tait jeudi ou vendredi. Tu te rappelles bien, Louise ? J'&eacute;tais en train de me raser quand tu l'as pris dans un tiroir et pos&eacute; sur une chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toi, avec un tas de lettres dont tu as br&ucirc;l&eacute; la moiti&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Hein ? est-ce dr&ocirc;le que tu aies touch&eacute; &agrave; ce portrait deux ou trois jours &agrave; peine avant l'h&eacute;ritage de Jean ? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un !" Mme Roland r&eacute;pondit avec tranquillit&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Oui, oui, je sais o&ugrave; il est ; j'irai le chercher tout &agrave; l'heure." Donc elle avait menti ! Elle avait menti en r&eacute;pondant, ce matin-l&agrave; m&ecirc;me, &agrave; son fils qui lui demandait ce qu'&eacute;tait devenue cette miniature : "Je ne sais pas trop... peut-&ecirc;tre que je l'ai dans mon secr&eacute;taire." Elle l'avait vue, touch&eacute;e, mani&eacute;e, contempl&eacute;e quelques jours auparavant, puis elle l'avait recach&eacute;e dans ce tiroir secret, avec des lettres, ses lettres &agrave; lui.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre retardait sa m&egrave;re, qui avait menti. Il la regardait avec une col&egrave;re exasp&eacute;r&eacute;e de fils tromp&eacute;, vol&eacute; dans son affection sacr&eacute;e, et avec une jalousie d'homme longtemps aveugle qui d&eacute;couvre enfin une trahison honteuse. S'il avait &eacute;t&eacute; le mari de cette femme, lui, son enfant, il l'aurait saisie par les poignets, par les &eacute;paules ou par les cheveux et jet&eacute;e &agrave; terre, frapp&eacute;e, meurtrie, &eacute;cras&eacute;e ! Et il ne pouvait rien dire, rien faire, rien montrer, rien r&eacute;v&eacute;ler. Il &eacute;tait son fils, il n'avait rien &agrave; venger, lui, on ne l'avait pas tromp&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais oui, elle l'avait tromp&eacute; dans sa tendresse, tromp&eacute; dans son pieux respect. Elle se devait &agrave; lui irr&eacute;prochable, comme se doivent toutes les m&egrave;res &agrave; leurs enfants. Si la fureur dont il &eacute;tait soulev&eacute; arrivait presque &agrave; de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers qui qu'envers son p&egrave;re lui-m&ecirc;me.
L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire o&ugrave; celui qui faiblit n'est coupable que de perfidie ; mais quand la femme est devenue m&egrave;re, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si elle succombe alors, elle est l&acirc;che, indigne et inf&acirc;me.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est &eacute;gal, dit tout &agrave; coup Roland en allongeant ses jambes sous la table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, &ccedil;a n'est pas mauvais de vivre &agrave; rien faire quand on a une petite aisance. J'esp&egrave;re que Jean nous offrira des d&icirc;ners extra, maintenant. Ma foi, tant pis si j'attrape quelquefois mal &agrave; l'estomac." Puis se tournant vers sa femme :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de manger. &Ccedil;a me fera plaisir aussi de le revoir." Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, apr&egrave;s une absence qui parut longue &agrave; Pierre, bien qu'elle n'e&ucirc;t pas dur&eacute; trois minutes, Mme Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre dor&eacute; de forme ancienne.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voil&agrave;, dit-elle, je l'ai retrouv&eacute; presque tout de suite." Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il re&ccedil;ut le portrait, et, d'un peu loin, &agrave; bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que sa m&egrave;re le regardait, il leva lentement les yeux sur son fr&egrave;re, pour comparer. Il faillit dire, emport&eacute; par sa violence : "Tiens, cela ressemble &agrave; Jean." S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta sa pens&eacute;e par la fa&ccedil;on dont il comparait la figure vivante et la figure peinte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elles avaient, certes, des signes communs : la m&ecirc;me barbe et le m&ecirc;me front, mais rien d'assez pr&eacute;cis pour permettre de d&eacute;clarer : "Voil&agrave; le p&egrave;re, et voil&agrave; le fils." C'&eacute;tait plut&ocirc;t un air de famille, une parent&eacute; de physionomies qu'anime le m&ecirc;me sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus d&eacute;cisif encore que cette allure des visages, c'est que sa m&egrave;re s'&eacute;tait lev&eacute;e, avait tourn&eacute; le dos et feignait d'enfermer, avec trop de lenteur, le sucre et le cassis dans un placard.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il soup&ccedil;onnait !&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Passe-moi donc &ccedil;a", disait Roland.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre tendit la miniature et son p&egrave;re attira la bougie pour bien voir ; puis il murmura d'une voix attendrie :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Pauvre gar&ccedil;on ! dire qu'il &eacute;tait comme &ccedil;a quand nous l'avons connu. Cristi ! comme &ccedil;a va vite ! Il &eacute;tait joli homme, tout de m&ecirc;me, &agrave; cette &eacute;poque, et si plaisant de mani&egrave;res, n'est-ce pas, Louise ?" Comme sa femme ne r&eacute;pondait pas, il reprit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Et quel caract&egrave;re &eacute;gal ! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur. Voil&agrave;, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laiss&eacute; &agrave; Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-l&agrave; s est montr&eacute; bon ami et fid&egrave;le jusqu'au bout. M&ecirc;me en mourant il ne nous a pas oubli&eacute;s." Jean, &agrave; son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le contempla quelques instants, puis avec regret :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses cheveux blancs." Et il rendit la miniature &agrave; sa m&egrave;re. Elle y jeta un regard rapide, vite d&eacute;tourn&eacute;, qui semblait craintif ; puis de sa voix naturelle :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son h&eacute;ritier. Nous le porterons dans ton nouvel appartement." Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la chemin&eacute;e, pr&egrave;s de la pendule, o&ugrave; elle &eacute;tait autrefois.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allum&egrave;rent des cigarettes. Ils les fumaient ordinairement l'un en marchant &agrave; travers la pi&egrave;ce, l'autre assis, enfonc&eacute; dans un fauteuil, et les jambes crois&eacute;es. Le p&egrave;re se mettait toujours &agrave; cheval sur une chaise et crachait de loin dans la chemin&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland, sur un si&egrave;ge bas, pr&egrave;s d'une petite table qui portait la lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle commen&ccedil;ait, ce soir-l&agrave;, une tapisserie destin&eacute;e &agrave; la chambre de Jean. C'&eacute;tait un travail difficile et compliqu&eacute; dont le d&eacute;but exigeait toute son attention. De temps en temps cependant son oeil qui comptait les points se levait et allait, prompt et furtif, vers le petit portrait du mort appuy&eacute; contre la pendule. Et le docteur qui traversait l'&eacute;troit salon en quatre ou cinq enjamb&eacute;es, les mains derri&egrave;re le dos et la cigarette aux l&egrave;vres, rencontrait chaque fois le regard de sa m&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On e&ucirc;t dit qu'ils s'&eacute;piaient, qu'une lutte venait de se d&eacute;clarer entre eux ; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le coeur de Pierre. Il se disait, tortur&eacute; et satisfait pourtant : "Doit-elle souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devin&eacute;e !" Et &agrave; chaque retour vers le foyer, il s'arr&ecirc;tait quelques secondes &agrave; contempler le visage blond de Mar&eacute;chal, pour bien montrer qu'une id&eacute;e fixe le hantait. Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, semblait une personne vivante, m&eacute;chante, redoutable, entr&eacute;e soudain dans cette maison et dans cette famille.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Tout &agrave; coup la sonnette de la rue tinta. Mme Roland, toujours si calme, eut un sursaut qui r&eacute;v&eacute;la le trouble de ses nerfs au docteur.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis elle dit : "&Ccedil;a doit &ecirc;tre Mme Ros&eacute;milly." Et son oeil anxieux encore une fois se leva vers la chemin&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard des femmes est per&ccedil;ant, leur esprit agile, et leur pens&eacute;e soup&ccedil;onneuse. Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du premier coup, peut-&ecirc;tre, elle d&eacute;couvrirait la ressemblance entre cette figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout ! Il eut peur, une peur brusque et horrible que cette honte f&ucirc;t d&eacute;voil&eacute;e, et se retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite peinture et la glissa sous la pendule sans que son p&egrave;re et son fr&egrave;re l'eussent vu.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Rencontrant de nouveau les yeux de sa m&egrave;re ils lui parurent chang&eacute;s, troubles et hagards.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Bonjour, disait Mme Ros&eacute;milly, je viens boire avec vous une tasse de th&eacute;." Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa sant&eacute;, Pierre disparut par la porte rest&eacute;e ouverte.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand on s'aper&ccedil;ut de son d&eacute;part, on s'&eacute;tonna. Jean m&eacute;content, &agrave; cause de la jeune veuve qu'il craignait bless&eacute;e, murmurait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Quel ours !" Mme Roland r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et fatigu&eacute; d'ailleurs de sa promenade &agrave; Trouville.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller comme un sauvage." Mme Ros&eacute;milly voulut arranger les choses en affirmant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais non, mais non, il est parti &agrave; l'anglaise ; on se sauve toujours ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oh ! r&eacute;pondit Jean, dans le monde, c'est possible, mais on ne traite pas sa famille &agrave; l'anglaise, et mon fr&egrave;re ne fait que cela, depuis quelque temps."

-- VI --

&nbsp;&nbsp; &nbsp;Rien ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le p&egrave;re p&ecirc;chait, Jean s'installait aid&eacute; de sa m&egrave;re, Pierre, tr&egrave;s sombre, ne paraissait plus qu'aux heures des repas.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son p&egrave;re lui ayant demand&eacute; un soir :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;&Ccedil;a n'est pas d'aujourd'hui que je le remarque !" Le docteur r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"C'est que je sens terriblement le poids de la vie." Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air d&eacute;sol&eacute; :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet h&eacute;ritage, tout le monde semble malheureux.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'est comme s'il nous &eacute;tait arriv&eacute; un accident, comme si nous pleurions quelqu'un !&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Je pleure quelqu'un, en effet, dit Pierre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Toi ? Qui donc ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oh ! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop." .&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne l&eacute;g&egrave;re courtis&eacute;e par son fils, et il demanda :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Une femme, sans doute ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, une femme.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Morte ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non, c'est pis, perdue. - Ah !" Bien qu'il s'&eacute;tonn&acirc;t de cette confidence impr&eacute;vue, faite devant sa femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il estimait que ces choses-l&agrave; ne regardent pas les tiers.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mme Roland semblait n'avoir point entendu ; elle paraissait malade, &eacute;tant tr&egrave;s p&acirc;le. Plusieurs fois d&eacute;j&agrave; son mari, surpris de la voir s'asseoir comme si elle tombait sur son si&egrave;ge, de l'entendre souffler comme si elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute &agrave; installer Jean ! Repose-toi un peu, sacristi ! Il n'est pas press&eacute;, le gaillard, puisqu'il est riche." Elle remuait la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sa p&acirc;leur, ce jour-l&agrave;, devint si grande que Roland, de nouveau, la remarqua.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, dit-il, &ccedil;a ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te soigner." Puis se tournant vers son fils :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta m&egrave;re. L'as-tu examin&eacute;e, au moins ?" Pierre r&eacute;pondit :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Non, je ne m'&eacute;tais pas aper&ccedil;u qu'elle e&ucirc;t quelque chose." Alors Roland se f&acirc;cha :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais &ccedil;a cr&egrave;ve les yeux, nom d'un chien ! A quoi &ccedil;a te sert-il d'&ecirc;tre docteur alors, si tu ne t'aper&ccedil;ois m&ecirc;me pas que ta m&egrave;re est indispos&eacute;e ? Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce m&eacute;decin-l&agrave; ne s'en douterait pas !" Mme Roland s'&eacute;tait mise &agrave; haleter, si bl&ecirc;me que son mari s'&eacute;cria :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais elle va se trouver mal !&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Non... non... ce n'est rien... &ccedil;a va passer... ce n'est rien."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Pierre s'&eacute;tait approch&eacute;, et la regardant fixement :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Voyons, qu'est-ce que tu as ?" dit-il.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle r&eacute;p&eacute;tait, d'une voix basse, pr&eacute;cipit&eacute;e :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais rien... rien... je t'assure... rien." Roland &eacute;tait parti chercher du vinaigre ; il rentra, et tendant la bouteille &agrave; son fils :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Tiens... mais soulage-la donc, toi. As-tu t&acirc;t&eacute; son coeur, au moins ?" Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es malade." Alors elle souleva et lui tendit son bras. Elle avait la peau br&ucirc;lante, les battements du sang tumultueux et saccad&eacute;s. Il murmura :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"En effet, c'est assez s&eacute;rieux. Il faudra prendre des calmants. Je vais te faire une ordonnance." Et comme il &eacute;crivait, courb&eacute; sur son papier, un bruit l&eacute;ger de soupirs press&eacute;s, de suffocation, de souffles courts et retenus le fit se retourner soudain.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle pleurait, les deux mains sur la face.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland, &eacute;perdu, demandait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Louise, Louise, qu'est-ce que tu as ? mais qu'est-ce que tu as donc ?" Elle ne r&eacute;pondait pas et semblait d&eacute;chir&eacute;e par un chagrin horrible et profond.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Son mari voulut prendre ses mains et les &ocirc;ter de son visage.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle r&eacute;sista, r&eacute;p&eacute;tant :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Non, non, non." Il se tourna vers son fils :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Mais qu'est-ce qu'elle a ? Je ne l'ai jamais vue ainsi.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs." Et il lui semblait que son coeur &agrave; lui se soulageait &agrave; la voir ainsi tortur&eacute;e, que cette douleur all&eacute;geait son ressentiment, diminuait la dette d'opprobre de sa m&egrave;re. Il la contemplait comme un juge satisfait de sa besogne.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un &eacute;lan si brusque qu'on ne put ni le pr&eacute;voir ni l'arr&ecirc;ter ; et elle courut s'enfermer dans sa chambre.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland et le docteur demeur&egrave;rent face &agrave; face.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Est-ce que tu y comprends quelque chose ? dit l'un.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, r&eacute;pondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux qui se d&eacute;clare souvent &agrave; l'&acirc;ge de maman. Il est probable qu'elle aura encore beaucoup de crises comme celle-l&agrave;."&nbsp;&nbsp; &nbsp;Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son mal &eacute;trange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de repos, et, avec des ruses de tortionnaire, r&eacute;veillait par un seul mot la douleur un instant calm&eacute;e.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Et il souffrait autant qu'elle, lui ! Il souffrait affreusement de ne plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand il avait bien aviv&eacute; la plaie saignante, ouverte par lui dans ce coeur de femme et de m&egrave;re, quand il sentait combien elle &eacute;tait mis&eacute;rable et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, il s'en allait seul, par la ville, si tenaill&eacute; par les remords, si meurtri par la piti&eacute;, si d&eacute;sol&eacute; de l'avoir ainsi broy&eacute;e sous son m&eacute;pris de fils, qu'il avait envie de se jeter &agrave; la mer, de se noyer pour en finir.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Oh ! comme il aurait voulu pardonner, maintenant ! mais il ne le pouvait point, &eacute;tant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la faire souffrir ; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours lui-m&ecirc;me. Il rentrait aux heures des repas, plein de r&eacute;solutions attendries, puis d&egrave;s qu'il l'apercevait, d&egrave;s qu'il voyait son oeil, autrefois si droit et si franc, et fuyant &agrave; pr&eacute;sent, craintif, &eacute;perdu, il frappait malgr&eacute; lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui montait aux l&egrave;vres.&nbsp;&nbsp; &nbsp;L'inf&acirc;me secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. C'&eacute;tait un venin qu'il portait &agrave; pr&eacute;sent dans les veines et qui lui donnait des envies de mordre &agrave; la fa&ccedil;on d'un chien enrag&eacute;.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Rien ne le g&ecirc;nait plus pour la d&eacute;chirer sans cesse, car Jean habitait maintenant presque tout &agrave; fait son nouvel appartement, et il revenait seulement pour d&icirc;ner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son fr&egrave;re, qu'il attribuait &agrave; la jalousie. Il se promettait bien de le remettre &agrave; sa place, et de lui donner une le&ccedil;on un jour ou l'autre, car la vie de famille devenait fort p&eacute;nible &agrave; la suite de ces sc&egrave;nes continuelles. Mais comme il vivait &agrave; part maintenant, il souffrait moins de ces brutalit&eacute;s ; et son amour de la tranquillit&eacute; le poussait &agrave; la patience. La fortune, d'ailleurs, l'avait gris&eacute;, et sa pens&eacute;e ne s'arr&ecirc;tait plus gu&egrave;re qu'aux choses ayant pour lui un int&eacute;r&ecirc;t direct. Il arrivait, l'esprit plein de petits soucis nouveaux, pr&eacute;occup&eacute; de la coupe d'une jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable pour les cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les d&eacute;tails de sa maison, de planches pos&eacute;es dans le placard de sa chambre pour serrer le linge, de porte-manteaux install&eacute;s dans le vestibule, de sonneries &eacute;lectriques dispos&eacute;es pour pr&eacute;venir toute p&eacute;n&eacute;tration clandestine dans le logis.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; qu'&agrave; l'occasion de son installation, on ferait une partie de campagne &agrave; Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le th&eacute;, chez lui, apr&egrave;s d&icirc;ner. Roland voulait aller par mer, mais la distance et l'incertitude o&ugrave; l'on &eacute;tait d'arriver par cette voie, si le vent contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut lou&eacute; pour cette excursion.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On partit vers dix heures afin d'arriver pour le d&eacute;jeuner.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La grand-route poudreuse se d&eacute;ployait &agrave; travers la campagne normande que les ondulations des plaines et les fermes entour&eacute;es d'arbres font ressembler &agrave; un parc sans fin. Dans la voiture emport&eacute;e au trot lent de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Ros&eacute;milly et le capitaine Beausire se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient les yeux dans un nuage de poussi&egrave;re.&nbsp;&nbsp; &nbsp;C'&eacute;tait l'&eacute;poque des r&eacute;coltes m&ucirc;res. A c&ocirc;t&eacute; des tr&egrave;fles d'un vert sombre, et des betteraves d'un vert cru, les bl&eacute;s jaunes &eacute;clairaient la campagne d'une lueur dor&eacute;e et blonde. Ils semblaient avoir bu la lumi&egrave;re du soleil tomb&eacute;e sur eux. On commen&ccedil;ait &agrave; moissonner par places, et dans les champs attaqu&eacute;s par les faux, on voyait les hommes se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Apr&egrave;s deux heures de marche, le break prit un chemin &agrave; fauche, passa pr&egrave;s d'un moulin &agrave; vent qui tournait, m&eacute;lancolique &eacute;pave grise, &agrave; moiti&eacute; pourrie et condamn&eacute;e, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra dans une jolie cour et s'arr&ecirc;ta devant une maison coquette, auberge c&eacute;l&egrave;bre dans le pays.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante, sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui h&eacute;sitaient devant le marchepied trop haut.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Sous une tente, au bord de l'herbage ombrag&eacute; de pommiers, des &eacute;trangers d&eacute;jeunaient d&eacute;j&agrave;, des Parisiens venus d'Etretat ; et on entendait dans l'int&eacute;rieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On dut manger dans une chambre, toutes les salles &eacute;tant pleines. Soudain Roland aper&ccedil;ut contre la muraille des filets &agrave; salicoques.&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Ah ! ah ! cria-t-il, on p&ecirc;che du bouquet ici ?&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Oui, r&eacute;pondit Beausire, c'est m&ecirc;me l'endroit o&ugrave; on en prend le plus de toute la c&ocirc;te.&nbsp;&nbsp; &nbsp;- Bigre ! si nous y allions apr&egrave;s d&eacute;jeuner ?" Il se trouvait justement que la mar&eacute;e &eacute;tait basse &agrave; trois heures ; et on d&eacute;cida que tout le monde passerait l'apr&egrave;s-midi dans les rochers, &agrave; chercher des salicoques.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On mangea peu, pour &eacute;viter l'afflux de sang &agrave; la t&ecirc;te quand on aurait les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se r&eacute;server pour le d&icirc;ner, qui fut command&eacute; magnifique et qui devait &ecirc;tre pr&ecirc;t d&egrave;s six heures, quand on rentrerait.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins sp&eacute;ciaux employ&eacute;s pour cette p&ecirc;che, et qui ressemblent beaucoup &agrave; ceux dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies.&nbsp;&nbsp; &nbsp;On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attach&eacute;es sur un cercle de bois, au bout d'un long b&acirc;ton.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Alphonsine, souriant toujours, les lui pr&ecirc;ta. Puis elle aida les deux femmes &agrave; faire une toilette improvis&eacute;e pour ne point mouiller leur robe. Elle offrit des jupes, de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes &ocirc;t&egrave;rent leurs chaussettes et achet&egrave;rent chez le cordonnier du lieu des savates et des sabots.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Puis on se mit en route, le lanet sur l'&eacute;paule et la hotte sur le dos. Mme Ros&eacute;milly, dans ce costume, &eacute;tait tout &agrave; fait gentille, d'une gentillesse impr&eacute;vue, paysanne et hardie.&nbsp;&nbsp; &nbsp;La jupe pr&ecirc;t&eacute;e par Alphonsine, coquettement relev&eacute;e et ferm&eacute;e par un point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de petite femme souple et forte. La taille &eacute;tait libre pour laisser aux mouvements leur aisance ; et elle avait trouv&eacute;, pour se couvrir la t&ecirc;te, un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords d&eacute;mesur&eacute;s, &agrave; qui une branche de tamaris, tenant un c&ocirc;t&eacute; retrouss&eacute;, donnait un air mousquetaire et cr&acirc;ne.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, depuis son h&eacute;ritage, se demandait tous les jours s'il l'&eacute;pouserait ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait d&eacute;cid&eacute; &agrave; en faire sa femme, puis, d&egrave;s qu'il se trouvait seul, il songeait qu'en attendant on a le temps de r&eacute;fl&eacute;chir. Elle &eacute;tait moins riche que lui maintenant, car elle ne poss&eacute;dait qu'une douzaine de mille francs de revenu, mais en biens-fonds, en fermes et en terrains dans Le Havre, sur les bassins ; et cela, plus tard, pouvait valoir une grosse somme. La fortune &eacute;tait donc &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;quivalente, et la jeune veuve assur&eacute;ment lui plaisait beaucoup.&nbsp;&nbsp; &nbsp;En la regardant marcher devant lui ce jour-l&agrave;, il pensait :&nbsp;&nbsp; &nbsp;"Allons, il faut que je me d&eacute;cide. Certes, je ne trouverai pas mieux." Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers la falaise ; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de quatre-vingts m&egrave;tres. Dans l'encadrement des c&ocirc;tes vertes, s'abaissant &agrave; droite et &agrave; gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent sous le soleil, apparaissait au loin, et une voile, &agrave; peine visible, avait l'air d'un insecte l&agrave;-bas. Le ciel plein de lumi&egrave;re se m&ecirc;lait tellement &agrave; l'eau qu'on ne distinguait point du tout o&ugrave; finissait l'un et o&ugrave; commen&ccedil;ait l'autre ; et les deux femmes, qui pr&eacute;c&eacute;daient les trois hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serr&eacute;es dans leurs corsages.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Jean, l'oeil allum&eacute;, regardait fuir devant lui la cheville mince, la jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de Mme Ros&eacute;milly. Et cette fuite activait son d&eacute;sir, le poussait aux r&eacute;solutions d&eacute;cisives que prennent brusquement les h&eacute;sitants et les timides. L'air ti&egrave;de, o&ugrave; se m&ecirc;lait &agrave; l'odeur des c&ocirc;tes, des ajoncs, des tr&egrave;fles et des herbes, la senteur marine des roches d&eacute;couvertes, l'animait encore en le grisant doucement, et il se d&eacute;cidait un peu plus &agrave; chaque pas, &agrave; chaque seconde, &agrave; chaque regard jet&eacute; sur la silhouette alerte de la jeune femme ; il se d&eacute;cidait &agrave; ne plus h&eacute;siter, &agrave; lui dire qu'il l'aimait et qu'il d&eacute;sirait l'&eacute;pouser. La p&ecirc;che lui servirait, facilitant leur t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ; et ce serait en outre un joli cadre, un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des crevettes.&nbsp;&nbsp; &nbsp;Quand ils arriv&egrave;rent au bout du vallon, au bord de l'ab&icirc;me, ils aper&ccedil;urent un petit sentier qui descendait le long de la falaise,...



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