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LA MORT

Pour approfondir:

  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. La mort comme vie supérieure.
  6. La mort comme néant.

 

 

 

Distinguer La mort comme phénomène biologique.

La mort comme horizon de la vie humaine : la pensée de la mort

La mort fait partie de la vie La mort fait partie intégrante du programme génétique de tout être vivant et de son évolution.
La mort comme phénomène culturel L’homme est le seul animal qui enterre ses morts : la sépulture comme caractéristique de civilisation.
La déréalisation de la mort Platon : l’espérance de l’immortalité comme déréalisation de la mort.

Épicure : la mort n’est rien pour nous. Kant : radicale impensabilité de la mort, tout acte de pensée suppose l’existence

La peur de la mort Pascal : le divertissement comme fuite devant la mort. Heidegger: l’homme comme être-pour-la-mort, à chaque instant de la vie la mort est présente comme possibilité ultime de mes possibles.

• Saisissez bien, dans cette fiche, le caractère paradoxal de la réflexion sur la mort. D'une part, la saisie de la mort est primordiale L'homme est, en effet, le seul animal qui sache qu'il doit mourir, il possède de manière privilégiée, parmi les autres vivants, cette conscience d'un «devoir mourir». D'autre part, ce savoir sur la mort est opaque et ambigu : certes, je saisis empiriquement la mort d'autrui, mais ma propre mort semble m'échapper totalement. Elle paraît impénétrable à ma conscience.
• La mort est un phénomène à la fois biologique (§ 1) et culturel (§ 2).
• Mais, quand on passe de la description anthropologique ou historique à la réflexion philosophique, la pensée de la mort n'est nullement évidente. Nous pensons simplement «autour» de la mort (§ 3).
• Devant ces difficultés, et en simplifiant, deux voies s'offrent au penseur :
a - Pulvériser complètement l'idée de la mort et vaincre l'angoisse qu'elle nous inspire. Telle est la position d'Épicure (§ 4), réactualisée, à l'époque moderne, par Sartre (§ 6). Spinoza, lui aussi, faisait de la sagesse une méditation de la vie. Dédaignant cette mort qui échappe à tout savoir réel, le penseur se dirige vers l'Universel et la Vie (§ 5).
b - Tenter de retrouver, au contraire, la mort au plus profond de nous-mêmes et de notre expérience : telle est la solution de Heidegger (§ 7).
• La saisie de notre mort n'a de sens que si elle nous pousse à l'action (Conclusion).




I — Mort et biologie

Avant d'être une catégorie du vécu de la conscience, la mort se présente à nous comme un phénomène biologique : prescrite par le programme génétique lui-même, elle n'est ni un accident, ni une réalité contingente, mais une partie intégrante du système vivant. Comme le remarque François Jacob, le vieux rêve humain d'immortalité ne paraît guère compatible avec les données de la biologie, qui convergent pour nous faire voir dans la mort une nécessité inéluctable et une exigence de la vie ; la mort semble imposée du dedans.
«Les limites de la vie ne peuvent être laissées au hasard. Elles sont prescrites par le programme qui, dès la fécondation de l'ovule, fixe le destin génétique de l'individu... La mort fait partie intégrante du système sélectionné dans le monde animal et dans son évolution.» (F. Jacob, La logique du vivant, Gallimard, 1978)

II — Mort et culture : la sépulture

Mais la mort est aussi un phénomène culturel, et nous pouvons même saisir à travers elle le passage de la nature à la culture car l'homme est le seul animal qui enterre ses morts; partout et toujours, à toutes les époques et dans toutes les civilisations, le seul passeport d'humanité en règle, c'est la sépulture. Ici convergent toutes les descriptions ; aucun groupe humain, si primitif soit-il, n'abandonne ses morts sans rites et sans sépulture.

III — La pensée de la mort : difficultés

La description anthropologique ou historique ne peut évidemment répondre à nos ultimes interrogations sur le sens de la mort. Aussi doit-elle laisser place à la réflexion philosophique. Dès lors se pose à nous une question théorique : peut-on penser sa mort?
Certes, l'homme est le seul animal qui sache qu'il doit mourir, mais il y a dans ce savoir même quelque chose d'opaque et de mystérieux. D'une façon générale, la pensée de la mort ne se donne nullement à moi dans l'évidence de la réflexion. La mort est, en effet, une irréalité et, comme telle, paraît difficilement pensable. Je puis, à la rigueur, parler de la mort de l'autre et en faire l'objet d'un concept. Mais je semble condamné à penser autour de ma mort ou à propos d'elle. La pensée de la mort me hante, mais il y a en elle quelque chose d'impénétrable.
«A quelque moment que nous entreprenions de le penser, l'a priori mortel est déjà là, opaque, impénétrable et enveloppant; la pensée a beau reprendre son élan pour tenter de faire de la mort un objet, elle ne parvient pas à l'insérer, et elle glisse, impuissante, sur ce monstrueux a priori. Dans la muraille lisse et massive qui la surplombe, elle cherche en vain des prises pour s'accrocher et faire levier.» (Jankélévitch, La mort, Flammarion, 1977)

IV — Sagesse d'Épicure : la mort n'est rien

Si la mort est cette réalité devant laquelle semble glisser toute pensée, le discours philosophique le plus cohérent ne consisterait-il pas à pulvériser et anéantir l'idée même de la mort? Puisque la mort semble l'impensé et l'impensable, peut-être faut-il y songer le moins possible. Telle est précisément la position d'Épicure et de son disciple Lucrèce.
Épicure est matérialiste : nos corps sont de simples agrégats d'atomes qui se dissolvent au moment de la mort. Nous n'avons donc à craindre nulle survie dans l'au-delà. Dans ces conditions, la mort n'est rien pour moi, ni vivant ni mort. Tant que j'existe, elle ne me concerne en rien. Au moment de la mort, c'est moi qui n'existerai plus. En somme, la mort est la mort de la mort. C'est un fantôme, une chimère qui n'existe que quand je n'existe plus. La mort n'a aucun rapport ni avec les vivants, ni avec les morts.
«Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation; or la mort est la privation complète de cette dernière... Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n'est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n'est pas, et que, quand la mort est là, nous ne sommes plus. La mort n'a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu'elle n'est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus.» (Épicure, Lettre à Ménécée sur la morale)

V — La philosophie n'est pas une méditation de la mort (Spinoza)

Si Épicure pulvérise l'idée même de mort et centre toute l'existence humaine autour du désir' et des forces de vie, s'appuyant sur cette énergie de la vie, Spinoza, lui aussi, voit dans la sagesse une méditation de la vie, et non point de la mort. La philosophie, montre Spinoza, n'est point une méditation sur la mort, mais sur la vie, sur Dieu conçue comme totalité du monde, sur l'Esprit dans sa plénitude. Si je me relie à l'ensemble des êtres, alors, appréhendant la totalité du réel, je me saisis comme éternel. La pensée de la mort est inséparable d'une vision en quelque sorte «égoïste» des choses, privilégiant le moi particulier au lieu de se diriger vers l'Universel, vers la vérité de l'Esprit qui ordonne le monde. La mort n'a donc pas de réalité positive. Nulle raison de la méditer. Le salut consiste à contempler l'Universel, à s'intégrer dans l'ensemble de la nature éternelle.
« L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse n'est point une méditation de la mort, mais de la vie.» (Spinoza, Éthique)

VI — La négation contemporaine de la mort

Enfin, Sartre a réactualisé, à l'époque moderne, la vieille conception d'Épicure : il éconduit l'idée même de mort. Totalement étrangère à mon existence, elle ne fait l'objet d'aucune expérience. Elle n'est pas inscrite dans le fil de notre vie, elle vient simplement à la fin. Tant que je vis, ma mort n'est pas. Mon projet la traverse sans rencontrer d'obstacle.

VII — Heidegger : l'être-pour-la-mort (Prolongement)

Au contraire, Heidegger à tenté de retrouver la mort au plus profond de nous-mêmes.
Pour saisir l'essence de la mort, il faut s'arracher d'abord à l'inauthenticité. Mon existence quotidienne se donne, en effet, dans le milieu de la banalité, dans un monde où règne l'inauthentique : «on vit», «on meurt». C'est le règne du «on», de l'anonymat.
Si je veux connaître une existence authentiquement humaine et personnelle, alors je dois accepter mon angoisse : dans l'angoisse devant la mort. je suis mis en présence d'une donnée fondamentale de ma vie. Je saisis alors la mort comme forme même de toute l'existence, et non point comme décès. A chaque instant de la vie, la mort est présente : dès qu'un humain naît, déjà il est assez vieux pour mourir!
« Dans l'angoisse devant la mort, la réalité-humaine est mise en présence d'elle-même, comme livrée à sa possibilité indépassable. Le « On» prend soin de convertir cette angoisse, d'en faire une simple crainte devant un quelconque événement qui approche.» (Heidegger, l'Être et le Temps, Qu'est-ce que la métaphysique?, Gallimard, 1951)

Conclusion

Si la conception de Heidegger a le mérite de nous rappeler qu'aucune réflexion authentique ne peut oublier la mort ou l'occulter, néanmoins, combien il serait stérile et vain de s'absorber uniquement dans la contemplation de notre finitude! Parce que je suis fini et mortel, je dois précisément agir. La saisie de ma finitude et de ma mort n'a de sens que si elle me pousse à l'action, se faisant ainsi invitation urgente à réaliser mes fins dans le monde.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face.
— Créer, c'est conjurer la mort.
— Peut-on penser la vie sans référence à la mort?
— Que faut-il penser de cette affirmation : « Nous savons que nous sommes mortels, mais nous ne le croyons pas»?
— Penser à ma mort, est-ce pour vivre ou pour mourir?
— La certitude de sa mort condamne-t-elle l'homme au désespoir?
— La mort ajoute-t-elle à la valeur de la vie?

L'homme sait qu'il est mortel, mais ne parvient que difficilement à le croire, s'efforçant d'ailleurs de n'y pas trop penser. Pour la philosophie, la mort pose un problème essentiel, car le sens de la vie est lié au sens de la mort.

I. LA MORT EST REDOUTÉE

- A - La peur de mourir. La mort effraie ordinairement les hommes sans qu'ils puissent dire précisément pourquoi. Ce qui est redouté, ce n'est pas la souffrance qui précède en général la mort puisque cette souffrance est bien supportée par le malade quand il y a un espoir de guérison ; c'est plutôt le passage dans un monde inconnu. L'émotion de la peur semble liée, en effet, à une situation de désadaptation et il est bien difficile de s'adapter à ce que l'on ne connaît pas. Personne n'a l'expérience de la mort et cette ignorance fondamentale laisse le champ libre à toutes les suppositions et à toutes les croyances dont se nourrit la peur de mourir.

- B - La mort comme faillite. Le premier effort de réflexion, d'ailleurs, vient confirmer cette sorte de terreur instinctive qu'inspire la mort. Car toute vie paraît soudainement absurde quand on prend conscience qu'elle est vouée à la mort. L'existentialisme a justement insisté sur cette idée que tout homme est un condamné à mort (cf. J.-P. Sartre, Le mur) et qu'en ce sens toutes les entreprises humaines sont inutiles et sans espoir. Albert Camus comparait ainsi la vie humaine au travail de Sisyphe, condamné par les dieux à hisser au flanc d'une montagne un énorme rocher qui retombait toujours avant d'avoir atteint le sommet.

- C - Le divertissement. «Il faut imaginer Sisyphe heureux» disait Camus, voulant dire par là que l'homme doit chercher son bonheur dans l'action même plutôt que dans la perspective du résultat. C'est bien de cette manière, en effet, que les hommes s'efforcent d'oublier la mort. «On aime mieux la chasse que la prise», remarquait Pascal et il nommait divertissement l'ensemble de ces occupations fiévreuses dans lesquelles l'homme se jette pour se détourner de penser à sa condition « faible et mortelle ». Et toutes les passions humaines relèvent de ce que Ferdinand Alquié appelle «le désir d'éternité», qui est refus du temps et de la mort. C'est ainsi, par exemple, que l'amour se jure éternel et que l'ambitieux veut laisser sa marque sur les siècles.

II. LA MORT N'EST PAS REDOUTABLE

- A - La mort comme naissance. Refusant le divertissement, le philosophe s'efforce de penser la mort sous une forme rassurante. C'est ainsi que Socrate, au moment de mourir, explique à ses amis qu'il est sans crainte, parce qu'au fond il a consacré toute sa vie à s'exercer à cette séparation de l'âme et du corps, que réalise la mort : « Les véritables philosophes n'ont d'autre souci que d'apprendre à mourir et de vivre comme s'ils étaient déjà morts» (Platon, Phédon). C'est un peu dans le même sens que Hegel disait: «La mort est le commencement de la vie de l'esprit». Cette attitude philosophique rejoint celle des religions qui, comme le christianisme, croient en l'immortalité de l'âme. Mais il n'y a évidemment ici point de preuve possible et cette croyance est seulement, selon le mot de Socrate, « un beau risque ».

- B - La mort comme délivrance. Ceux qui ne veulent pas prendre ce risque ne sont pas, pour autant, condamnés à redouter la mort. Dans une conception pessimiste de l'existence, par exemple, la mort apparaît comme une délivrance. C'est ainsi que Schopenhauer, qui voit dans le «vouloir-vivre» la source de tous nos maux, considère que la sagesse est dans le renoncement à tous les biens de ce monde et l'aspiration au néant. Puisque «l'histoire d'une vie est toujours l'histoire d'une souffrance» (oscillant de la douleur du désir insatisfait à l'ennui qui suit sa satisfaction), il ne faut évidemment pas craindre la mort. Cf. Leconte de Lisle: O morts ! morts bienheureux en proie aux vers avides ! Souvenez-vous plutôt de la vie et dormez !

- C - La mort comme sommeil éternel. Mais on peut aussi «aimer la vie sans craindre la mort» (Descartes). Les Épicuriens, par exemple, constatant que la peur de mourir nous empêche de jouir de la vie, s'efforçaient de dissiper cette peur. L'âme, selon eux, est formée d'atomes comme le corps et meurt avec lui, si bien que la mort n'est rien pour nous puisque nous disparaissons quand elle apparaît (cf. Montaigne: «La mort ne vous concerne ni mort ni vif : vif parce que vous êtes, mort parce que vous n'êtes plus ». Essais I, XX). C'est ainsi que, de même que nous n'avons eu ni joie ni peine avant de naître, de même quand nous ne serons plus (Sic ubi non erimus . . .), il n'y aura plus pour nous ni joie ni peine. L'erreur ordinaire des hommes est de s'imaginer pleurant sur leur propre cercueil.

CONCLUSION Quelle que soit l'idée philosophique que l'on se fait de la mort, le divertissement (au sens pascalien) demeure pour l'homme le moyen le plus sûr de ne pas redouter la mort. Comme le remarque Alain : «Mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre».

CA PEUT TOUJOURS SERVIR

En littérature: A. Koestler, Un Testament espagnol, 1939.

Textes littéraires fondateurs: Sophocle, Œdipe-roi; Shakespeare, Hamlet.

En peinture: pensez à la peinture onirique des peintres symbolistes (par ex. Odilon Redon), au Cauchemar de Füssli (1782), voire aux surréalistes (Yves Tanguy. Salvador Dali).

Au cinéma : I. Bergman Le Septième Sceau, Les Fraises sauvages ; A. Resnais, L'Amour à mort: W. Wenders, Nick’s movie, 1979.

Indications de lecture

Platon. Phédon.

Epicure, Lettre à Ménécée.

S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, 1915, trad. 1987 et Au delà du principe de plaisir, 1920, trad. 1987, in Essais de psychanalyse, rééd. Pavot. 1988.

M. Heidegger, Être et Temps, 1927, trad. Authentica, 1985.

P. -L. Landsberg, Essai sur l'expérience de la mort, Seuil, 1951.

Miguel de Unamuno. Le Sentiment tragique de la vie, Gallimard, 1937.

V. Jankélévitch, La Mort, Flammarion, 1966.

M. Conche, La Mort et la pensée, Mégare, 1975.

E. Durkheim, Le Suicide, rééd. PUF, 1986.