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Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Problématiques.

 

 

 

• Distinguez bien l'existence, simple fait d'être-là dans le monde, et l'essence, ensemble de propriétés qui caractérisent un être (§ 1).
• Qu'est-ce qui est premier, est-ce l'essence ou l'existence? C'est un des problèmes majeurs de la philosophie (§ 1). Si Platon ou Descartes (§ 2 et 3) accordent la primauté à l'essence, Kierkegaard (§ 5) ou Sartre (§ 6 et 7) mettent avec force l'accent sur l'existence.
• L'existentialisme (§ 6 et 7) se définit comme une doctrine plus soucieuse de l'existence concrète que des notions ou des idées abstraites.



I — Existence et essence

Il faut distinguer l'essence — ce qui constitue la nature d'une réalité, l'ensemble des propriétés qui caractérisent un être — et l'existence — le simple fait d'être-là et de surgir dans le monde. L'antériorité de l'essence ou de l'existence constitue un des problèmes majeurs de la philosophie. En effet, quand on se tourne d'abord vers l'essence, on réfléchit à ce qui est de l'ordre de la pensée et de l'intelligence pures. Au contraire, quand on se soucie en priorité de l'existence, on accorde la primauté à ce qui se fait dans le temps et dans la vie concrète des hommes. Par conséquent, l'antériorité de l'essence ou de l'existence renvoie à des champs de réflexion divergents et opposés. Y a-t-il priorité de l'essence ou de l'existence? Qu'est-ce qui est premier, est-ce la notion, la réalité intelligible? Ou bien peut-on dire, au contraire, que je surgis d'abord dans le monde et que j'engendre ainsi une nature postérieure à mon existence?

II — Platon et la primauté de l'essence

Platon a fait de l'essence l'objet par excellence de la réflexion philosophique. L'essence est le noyau de la philosophie véritable.
En effet, tout s'écoule' et tout passe dans l'univers. Mais au-delà des formes sensibles précaires et changeantes est l'ordre des essences ou des Idées' : l'essence, c'est la notion intelligible qui donne un sens ultime à chaque réalité. Ainsi, l'essence de la table, c'est la table idéale, la nature de la table, son principe directeur en quelque sorte. L'essence, aux yeux de Platon, est éternelle et immuable. A chaque forme (sensible) correspond une essence inengendrée et incorruptible. L'essence n'existe pas à proprement parler. Elle éclaire les phénomènes, mais n'est pas du même ordre qu'eux. Elle appartient à une autre sphère.

III — Descartes

Le projet platonicien — tout ordonner à la lumière de l'essence ou de l'Idée — va se perpétuer dans la culture occidentale, qui ne cessera de se référer à un monde d'essences, de réalités idéales, et de se désintéresser de l'existence concrète.
Ceci est très net, par exemple, chez Descartes, lorsqu'il démontre l'existence de Dieu. Il examine l'essence et la nature de Dieu et en déduit l'existence. L'existence est, aux yeux de Descartes, contenue dans l'essence dont elle est une des propriétés.

« Je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.» (Descartes, Méditations métaphysiques)

IV — L'existence est un irréductible : Kant

Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), réalise une révolution philosophique considérable : il établit que l'existence est une donnée irréductible, qu'elle n'est pas un attribut, qu'elle n'appartient pas à la sphère de l'essence. L'existence est une position absolue. Par exemple, si j'ai cent thalers' réels, je ne possède pas des thalers détenant un concept plus parfait et plus achevé que cent thalers possibles. Il n'y a aucune différence conceptuelle entre la fortune en acte et la fortune en pensée. La seule différence, c'est l'existence, qui n'est pas du domaine de la pensée pure.
Du même coup, Kant est en mesure de critiquer l'argument ontologique de Descartes. L'existence de Dieu n'est pas davantage contenue dans son essence que celle des thalers dans la pure notion de thaler. Dieu en acte est tout autre que l'idée de Dieu, de même qu'il y a une distance infinie entre la fortune en idée et la fortune en acte : cette distance infinie, c'est celle qu'introduit l'existence! Kant a infiniment raison, contre Descartes et contre les philosophes essentialistes : il y a une spécificité de l'existence.
« Le réel ne contient rien de plus que le simplement possible. Cent thalers réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Car comme les thalers possibles expriment le concept, et les thalers réels l'objet et sa position en lui-même, si celui-ci contenait plus que celui-là, mon concept n'exprimerait plus l'objet tout entier, et par conséquent il n'y serait plus conforme... l'objet en réalité n'est pas simplement contenu d'une manière analytique dans son concept.» (Kant, Critique de la raison pure)

V — Kierkegaard

Sören Kierkegaard (1813-1855) a vraiment réhabilité totalement l'existence, qui est à ses yeux un surgissement absolu, un jaillissement pur rigoureusement irréductible aux concepts et surtout au Système, ensemble total et enchaîné de notions si cher à Hegel. L'existence, tout particulièrement religieuse (car Kierkegaard est un penseur religieux) n'a rien à voir, ni avec les concepts, ni avec les notions d'ordre général, ni avec un Système logique : la foi vécue, qui représente la véritable existence aux yeux de Kierkegaard, déborde infiniment l'univers de la raison ou de la logique. Ni la foi ni l'existence ne peuvent être expliquées. Elles sont de l'ordre du vécu et de l'expérience.
L'existence, c'est l'instant de la vie dans son éclatement vertigineux, c'est l'explosion de notre vécu. Elle ne saurait s'intégrer dans un grand système bien fait comme le pensait Hegel. Il y a même une lutte à mort entre l'existence et la pensée. Quand la pensée s'empare de l'existence, elle la tue ! Kierkegaard est le père de «l'existentialisme». Son influence sera considérable.
«Penser l'existence abstraitement et sub specie aeternitatis signifie la supprimer essentiellement... Il en est de l'existence comme du mouvement : il est très difficile d'avoir affaire à elle. Si je les pense, je les abolis, et je ne les pense donc pas. Ainsi, il pourrait sembler correct de dire qu'il y a quelque chose qui ne se laisse pas penser : l'existence. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques)

VI — L'existentialisme athée de Sartre : l'existence précède l'essence

A l'époque moderne, c'est certainement Sartre qui a contribué à donner à l'existentialisme — que nous définirons comme une doctrine plus soucieuse de l'existence concrète que des notions ou des idées — sa figure originale. Il s'agit d'un existentialisme athée dont la proposition de base est : l'existence précède l'essence.
Soit, en effet, tel objet de l'industrie humaine, par exemple un coupe-papier. Son essence — sa nature — est évidemment antérieure à son existence car le constructeur du coupe-papier a dû avoir en son esprit la notion de cet objet avant de le fabriquer. Or, si je conçois un Dieu créateur, je l'assimile généralement à un artisan supérieur et dès lors, l'essence humaine précède l'existence. Mais, dans le contexte d'une philosophie athée, il n'y a nul «constructeur» de l'homme. L'homme est cet être dont l'existence précède l'essence.
«L'existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine... Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après.» (Sartre, L'existentialisme est un humanisme, Nagel, 1966)

VII — Sartre : l'homme est pleinement responsable

Il en résulte que l'homme est ce qu'il se fait. Il existe et se jette vers un avenir qu'il modèle entièrement. Il est donc totalement responsable car c'est lui qui réalise son essence. Rien, dans un ciel intelligible, ne dessine les projets de l'homme, responsable de tout devant tous. L'homme se choisit puisque aucune essence ne le prédétermine et ne le conduit. L'existentialisme athée est donc une philosophie de la pleine responsabilité humaine et de la totale liberté. L'homme engage toute l'humanité en construisant sa vie.

«Si vraiment l'existence précède l'essence, l'homme est responsable de ce qu'il est. Ainsi, la première démarche de l'existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu'il est, et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence... Il est responsable de tous les hommes. » (Sartre, op. cit.)

Conclusion

L'existence, au sens moderne du terme, c'est le mouvement par lequel l'homme est au monde et s'engage dans les choses.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Exister, est-ce simplement vivre? (Limoges, C.D, 82)
— La mort abolit-elle le sens de notre existence? (Nantes, A, 78)
— Dégagez l'intérêt philosophique de ce texte à partir de son étude ordonnée.

 

On voit généralement dans Kierkegaard (1813-1855) le fondateur des philosophies de l'existence, parce qu'il a voulu penser l'existence dans sa' subjectivité et non en la situant à l'intérieur d'un système rationnel. Mais le problème de l'existence est un problème fondamental de toute philosophie.

I. DE L'ESSENCE A L'EXISTENCE

- A - La notion d'essence.

Pour rendre compte des choses existantes, la tendance naturelle de la raison est de découvrir leur essence. L'essentiel, c'est ce qui définit, ce qui fait qu'un être existant est ce qu'il est et non point autre chose. L'idée d'essence est ainsi liée à l'idée de nature. De même que l'artisan donne à la matière qu'il façonne une certaine forme qu'il conçoit et en fait tel objet déterminé (v. g. une table), de même les choses naturelles (un arbre v. g.) se développent selon une certaine forme qui est leur essence ou nature. C'est en ce sens qu'ARiSTOTE disait: «L'art est principe hors de la chose, mais la nature est principe dans la chose même». L'essence apparaît ainsi comme le principe même de l'existence.

- B - L'essentialisme. On peut appeler «essentialistes» les philosophies qui expliquent ainsi l'existence par des essences. C'est en un sens le cas de la philosophie platonicienne, dans la mesure où elle rend compte des réalités sensibles par leur participation aux Idées. Mais c'est sans doute chez Leibniz que cette conception apparaît le plus clairement : selon lui l'entendement divin contient toutes les essences possibles, c'est-à-dire une infinité d'idées d'êtres possibles, et la volonté divine appelle à l'existence les meilleures des essences compossibles (possibles en même temps), parce qu'elle est bonne (optimisme leibnizien).

C - L'existence humaine, réalisation d'une essence. Dans cette perspective, tout, être a sa raison d'être, comme toute manière d'être. C'est le principe leibnizien de raison suffisante: «Jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon » (Théodicée, I, 44). Il en résulte notamment que l'homme appelé à l'existence va vivre une vie dont l'idée tout entière était dans l'entendement divin, c'est-à-dire que son existence ne sera que le développement de son essence. C'est ainsi, par exemple, qu'il était de l'essence de César qu'il franchît le Rubicon («Cette action est comprise dans sa notion» dit Leibniz). On retrouve ici l'idée familière de vocation (du latin vocare = appeler) ou de destinée.

II. DE L'EXISTENCE A L'ESSENCE

- A - Le mécanisme cartésien. En réduisant la matière à l'étendue, Descartes déjà ouvrait la voie à une autre conception des rapports de l'existence et de l'essence. Car le propre de la chose étendue (res extensa), c'est qu'elle n'a rien en propre, pas de propriétés, pas d'essence. La chose étendue, c'est la chose à l'intérieur de laquelle il ne se passe rien, précisément parce qu'elle n'a pas d'intérieur, parce qu'elle ne consiste qu'en relations extérieures. Rien n'est, dans l'univers, que par autre chose et ainsi rien n'a de raison d'être, puisque ce par quoi ceci est, est aussi par autre chose. C'est ce qu'ALAlN exprime en disant que «la relation est la loi de l'existence» ou encore: «Exister, c'est dépendre, c'est être battu du flot extérieur» (Entretiens au bord de la mer).

- B - La critique kantienne. De son côté, en réfutant l'argument ontologique (Il est de l'essence de Dieu d'être parfait; or il serait imparfait s'il n'existait pas; donc il existe), Kant montre qu'on ne peut passer de l'essence à l'existence par un raisonnement: l'existence ne relève pas des concepts, mais de l'intuition (au sens kantien, c'est-à-dire de la perception); elle ne se prouve pas, elle s'éprouve. C'est dans l'expérience seulement que l'existence est donnée. En d'autres termes, l'existence n'est pas une perfection et «il n'y a rien de plus, disait Kant, dans 100 thalers réels que dans 100 thalers imaginaires»; la différence réside toute en ceci que les thalers réels sont objets de sensations. Le passage du possible (l'essence) au réel (l'existence) ne se fait que par l'expérience.

- C - L'existentialisme. Ces deux thèmes conduisaient Alain à énoncer dès 1908 (Propos du 1er avril) le principe de l'existentialisme: «Aucune raison ne peut donner l'existence ; aucune existence ne peut donner ses raisons. Une femme qui accouche, c'est tout autre chose qu'un Archimède qui invente». C'est la même idée qu'exprime J.-P. Sartre en disant que «l'existence précède l'essence» (lorsqu'il s'agit des choses naturelles et non des créations artificielles de l'homme). Il s'ensuit que, pour l'existentialisme athée, «il n'y a pas de nature humaine puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir» (Sartre, L'existentialisme est un humanisme), que l'homme est condamné à être libre et qu'il n'est rien d'autre que ce qu'il se fait : « L'essence de l'être humain, dit encore Sartre, est en suspens dans sa liberté».

CONCLUSION Si l'on distingue, avec Kant et Alain, l'entendement, faculté des concepts appliqués à l'expérience, de la raison, faculté des idées pures, on peut dire que l'essentialisme est une philosophie de la raison et l'existentialisme une philosophie de l'entendement. Le raisonnement nous conduit toujours à la recherche des essences, mais seule nous est donnée «l'immense existence» sur laquelle nous devons appliquer notre jugement.