Retour aux Cours de philosophie

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Fiche de révision.
  6. Résumé de cours.

 

 

 

LA NATURE

Distinguer Nature au sens de l'ensemble de ce qui constitue le cadre physique de notre existence (= le monde).

Nature au sens de ce qu’est essentiellement un être, une chose ; cf. « la nature humaine ». « la nature d’une pierre » (= l’essence).

Culture au sens de l’ensemble des productions humaines qui constitue son univers social, cette partie de son milieu que l’homme crée lui-même (s'oppose à nature au sens 1).

Culture au sens de l’ensemble des savoirs possédés par un individu ; cf. « un homme cultivé », « manqué de culture ».

Passage de la nature à la culture Rôle de la prohibition de l’inceste qui permet à l’homme de «s’élever au-dessus de l’organisation biologique pour atteindre une organisation sociale» (C. Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté).
Le mythe de l’état de nature Les robinsonnades du XVIIIe siècle, l’écologisme au XXe siècle, le fantasme d’un retour à l’âge d’or de l’humanité.

Rousseau : l’état de nature comme hypothèse servant de contrepoint permettant de penser la spécificité de l’état de société (cf. Précis).

Problème de l’existence d'une nature humaine Marx : Il n’y a pas de nature humaine en soi, universelle et immuable, l'homme est déterminé par ses conditions d’existence qu’il modifie en retour par son travail.
Le conflit des cultures, l’ethnocentrisme Chaque culture juge et évalue les cultures étrangères à partir de ses propres valeurs, tenues pour supérieures.

 

• La nature, au sens où nous la prendrons ici, désigne essentiellement tout ce qui est inné, par opposition à ce qui est acquis.
• Le terme de culture possède, dans l'acception que nous retiendrons, un sens très vaste : tout ce qui est produit par l'homme dans le cadre social.
• Avec les analyses de C. Lévi-Strauss (§ 3, 4, 5, 6), nous tenterons de comprendre le passage de la nature à la culture.
• Néanmoins, certaines recherches récentes vont jusqu'à remettre en question l'opposition des deux termes (§ 7).
• Enfin, réfléchissez bien sur culture et personnalité : c'est la culture, au sens large du terme, qui modèle la personnalité de l'homme (§ 9).
• Lisez, en même temps que cette fiche, celle consacrée à «la société :» les deux fiches sont complémentaires.


I — Nature et culture (Prolongement)

Le concept de nature est loin d'être simple et univoque. La nature, c'est en effet le cadre physique, minéral et végétal de notre existence. Nous ne retiendrons pas ici cette signification. Le mot de nature désignera pour nous tout ce qui est inné, spontané et biologique, par opposition à ce qui est acquis. La nature est, en effet, au sens étymologique du terme (natus : né, du verbe nascor), l'état dans lequel naissent
les hommes.
Mais le terme de culture n'est pas moins équivoque. Un homme cultivé est celui qui sait situer ses connaissances et réfléchir sur elles. Nous ne traiterons pas ici de la culture en ce sens, et pas davantage de la culture au sens restreint du terme, comme ensemble des productions intellectuelles d'une civilisation. Nous nous attacherons ici à la culture prise dans sa signification moderne la plus générale — celle des philosophes et des anthropologues ; elle désigne un ensemble très vaste comprenant tous les éléments de la vie humaine transmis par la société : la technique, l'art, les coutumes. la religion, la science, etc. Ajoutons que l'on parle de la culture en général et des cultures particulières (la culture esquimau, etc.).
« Une culture est la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d'une société donnée.» (R. Linton, Le fondement culturel de la personnalité, Dunod, 1959)

II — L'état de nature chez Jean-Jacques Rousseau

Déjà, le xviie siècle avait proposé l'hypothèse d'un état naturel de l'homme pour désigner les conditions premières de formation de la société. Mais c'est le xviiie siècle, essentiellement avec Rousseau, qui a élaboré de façon remarquable une distinction entre état de nature et état de société. Rousseau ne se réfère nullement à quelque historique état de nature, mais il met en oeuvre un concept opératoire et un instrument d'analyse. Si l'état de nature (définissons-le comme l'état de l'homme, quand on en retranche — de manière purement hypothétique — ce que la société lui a fourni et apporté) n'a jamais existé, il nous permet cependant de bien juger de notre état présent. Sa fonction est donc méthodologique : il s'agit de retrouver ce qui est commun à tous les hommes.

III — Lévi-Strauss : nature et culture

Cette distinction rousseauiste a été reprise de nos jours par les anthropologues et, en particulier, par Lévi-Strauss, qui en a fait une analyse célèbre dans Les structures élémentaires de la parenté. La nature désigne, chez Lévi-Strauss, le domaine du biologique, du spontané et de l'universel chez l'homme. Ce concept ne saurait avoir la moindre signification historique, mais s'avère être un bon instrument de méthode. Utiliser cette notion de nature, c'est simplement reconnaître que l'homme est à la fois un être biologique et social. Certaines de ses réponses et de ses réactions relèvent de sa nature biologique, d'autres de sa culture, mais la distinction n'est pas toujours facile, et il y a interpénétration des deux domaines.
« On commence à comprendre que la distinction entre état de nature et état de société, à défaut d'une signification historique acceptable, présente une valeur logique qui justifie pleinement son utilisation par la sociologie moderne, comme un instrument de méthode. » (Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949)

IV — La règle distingue nature et culture

Reste le problème des critères. Quels seront les critères de la nature et de la culture? La nature désigne, nous le savons, ce qui est inné et biologique. Elle est, par conséquent, universelle, et nous pourrons dire que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature. A l'opposé, les processus culturels se distinguent par des normes, par l'action de règles imprimant une structure précise aux relations sociales. Tournons-nous, en effet, vers les singes anthropoïdes. Leur comportement collectif ne semble dégager aucune régularité réelle. Ainsi, les relations sexuelles entre les membres d'un groupe simien sont-elles abandonnées au hasard.
«Partout où la règle se manifeste, nous savons avec certitude être à l'étage de la culture. Symétriquement, il est aisé de reconnaître dans l'universel le critérium de la nature... A défaut d'analyse réelle, le double critérium de la norme et de l'universalité apporte le principe d'une analyse idéale qui peut permettre... d'isoler les éléments naturels des éléments culturels. Posons donc que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier.» (C. Lévi-Strauss, op. cit.)
Ainsi, des règles particulières informent les phénomènes strictement humains, alors que la nature renvoie à la pure universalité.

V — Le passage de la nature à la culture : la prohibition de l'inceste

La prohibition de l'inceste est, à cet égard, tout à fait remarquable. Elle consiste en ceci que, dans toutes les sociétés sans exception, le lien sexuel avec certains parents est rigoureusement interdit. En ceci, elle est universelle et semble donc renvoyer à la sphère de la nature. Mais les règles de cette prohibition varient avec les sociétés (ce n'est pas toujours le même parent qui est interdit). Dans la mesure où nous avons affaire, dans ce domaine, à une classe de règles variables, la prohibition de l'inceste semble un phénomène culturel. Nous trouvons donc en elle une articulation tout à fait privilégiée entre la nature et la culture : elle assure le passage de l'une à l'autre.
« La prohibition de l'inceste présente, sans la moindre équivoque, et indissolublement réunis, les deux caractères où nous avons reconnu les attributs contradictoires de deux ordres exclusifs : elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité.» (C. Lévi-Strauss, op. cit.)

VI — La culture introduit un ordre dans le désordre naturel

Avec la prohibition de l'inceste, s'inscrivent un ordre et une organisation dans un espace naturel que caractérisait le désordre. Là où la nature ne laissait que hasard, promiscuité sexuelle, indifférenciation, absence de discrimination, élans individuels incontrôlés (puisque non modelés par la norme), la règle introduit l'ordre. Au désordre biologique, naturel et animal, s'oppose l'ordre humain de la culture. La prohibition de l'inceste va réguler la cohésion du groupe à travers un ensemble de règles, de droits et de devoirs collectifs. Elle inaugure le règne humain et fonde l'ordre de la culture.
«Si la Nature abandonne l'alliance au hasard et à l'arbitraire, il est impossible à la culture de ne pas introduire un ordre, de quelque nature qu'il soit, là où il n'en existe pas. Le rôle primordial de la Culture est d'assurer l'existence du groupe comme groupe, et donc de substituer, dans ce domaine comme dans tous les autres, l'organisation au hasard. » (C. Lévi-Strauss, op. cit.)

VII — La société, réalité primaire

Cette vision de la nature et de la culture, pour classique et fondamentale qu'elle soit, doit cependant être nuancée. Les structures élémentaires de la parenté ont été publiées en 1949 et certaines affirmations d'hier semblent avoir perdu leur évidence.
La Nature est-elle véritablement absence de règles, inorganisation et indifférenciation? Ce n'est nullement sûr. Il est tout à fait possible de constater une organisation et un ordre dans les espèces animales. Le monde naturel et animal ne se ramène nullement à un élan individuel incontrôlé, et pas davantage à la sourde violence des besoins. Il est déjà organisé.
La société semble donc quelque chose de beaucoup plus immédiat qu'on ne le pensait. Il n'y a pas d'un côté, l'animal et la nature et, de l'autre, l'homme et la société. L'usage des concepts de nature et de culture reste légitime, mais le philosophe doit être extrêmement prudent dans l'utilisation de ces termes, puisque la nature animale elle-même n'est pas livrée au chaos.

« Si, par hasard, il nous arrivait d'oublier ou de perdre nos règles sociales, nous ne tomberions pas dans une situation d'anomie' ou de non-société : nous retrouverions autour de nous, chez les autres animaux, un capital de normes, le modèle de différents ordres sociaux.» (S. Moscovici, La société contre nature, 10/18 UGE, 1976)

VIII — Privilège de la culture humaine

Est-ce à dire qu'il faille mettre sur le même plan la culture humaine et les productions sociales que l'on trouve dans les espèces anima-les? Ce serait une conclusion inacceptable. Réellement complexe par opposition aux règles animales, qui demeurent rudimentaires, la culture humaine est en devenir permanent. Elle est une indéfinie conquête historique. Seul, l'homme a une histoire et une culture.

IX — Culture et personnalité

Notons, pour terminer, que la culture au sens large du terme oriente et modèle toute la personnalité de l'homme. Sociologues et anthropologues ont souligné à juste titre l'existence d'une personnalité de base dans chaque société, minimum psychosocial commun à tous les individus d'une même culture. Chaque culture, de par ses impératifs et son système d'éducation, est en mesure de créer une certaine contexture psychologique et sociale.

«Ainsi, chaque culture... refoule, inhibe, favorise, surdétermine l'actualisation de telle ou telle aptitude, de tel trait psychoaffectif, fait subir ses pressions multiformes sur l'ensemble du fonctionnement cérébral, exerce même des effets endocriniens propres et, ainsi, intervient pour coorganiser et contrôler l'ensemble de la personnalité.» (E. Morin, Le paradigme perdu : la nature humaine, Le Seuil, 1973)

Conclusion. Illusions et dangers de l'ethnocentrisme

Si les cultures sont diverses, les hommes sont cependant prisonniers de l'illusion ethnocentrique : ils voient dans leur propre culture l'unique point de repère et rejettent hors de l'humanité les autres formes culturel-les. Cette illusion si puissante recèle de grands dangers : n'est-ce point le refus de l'Autre' qu'elle véhicule? Au contraire, l'ethnologue sait que les cultures, plurielles, ne sont susceptibles d'aucune hiérarchisation.
«Il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu'elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés; ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale.» (C. Lévi-Strauss, Race et histoire, Unesco-Gallimard, 1960)

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Pourquoi faut-il se méfier de la notion de nature en général et de celle de nature humaine en particulier?
— Le goût est-il naturel ou dépend-il de la culture?
— L'acte de se nourrir relève-t-il de la nature ou de la culture?
— Tout ce qui est naturel est-il normal?
— La nature a-t-elle une histoire?
— La nature a-t-elle des droits?
— Peut-on dire que la nature est bonne?

 

D'une manière générale, les termes nature et culture évoquent l'opposition entre ce qui est donné et ce qui est élaboré. La question est de savoir si l'homme peut se contenter du donné (c'est le problème de la civilisation) et si lui-même, en tant qu'homme, est donné (c'est le problème de l'éducation).

- A - La notion de nature. Étymologiquement, l'idée de nature est liée à l'idée de naissance (natus = né): en ce sens le naturel s'oppose à l'acquis. D'un autre côté, le naturel, par opposition à l'artificiel, est ce qui existe indépendamment de toute activité humaine. Enfin le naturel suppose un ordre, une régularité que trouble précisément le surnaturel. On peut donc définir la nature comme l'ensemble des réalités données à l'homme et obéissant à des lois qui s'imposent à l'homme (l'ordre extérieur par opposition à l'ordre humain). En un sens plus restreint, la nature d'une chose ou d'un être, c'est l'ensemble des qualités ou propriétés qui font qu'une chose ou un être sont ce qu'ils sont (l'essence) en eux-mêmes et par eux-mêmes. De toutes façons, donc, la nature, c'est le donné.

- B - La notion de culture. L'agriculture, c'est l'art de travailler la nature pour lui faire produire les fruits dont l'homme a besoin. Il y a donc ici une modification des données par l'intervention humaine, c'est-à-dire un apport de l'homme. De même, les sociologues emploient le mot de culture pour désigner un ensemble de manières de penser, de sentir et d'agir propres à un groupe d'hommes ; en ce sens, culture et civilisation sont des termes à peu près synonymes, bien que le second mette davantage l'accent sur des aspects matériels. Enfin, on entend par culture ce qui permet à l'homme de porter ses meilleurs fruits (culture physique, culture générale, etc.); la culture est alors un idéal humain (un homme cultivé; cf. un pays civilisé). Dans tous les cas, le mot culture évoque un apport humain.

- C - Culture et humanité. Le thème du «retour à la nature» (qui n'exprime qu'un aspect de la pensée de Rousseau) est donc assez confus car il est la négation même de l'humanité. D'une part, l'homme laissé à l'état de nature serait un animal et non un homme (les enfants-loups). D'autre part, l'homme apparaît dès qu'apparaissent des outils, qui sont des instruments d'action sur la nature, et des sociétés, qui sont des institutions contraires à la nature (comme les Sophistes l'avaient bien vu). On peut donc dire que l'humanité n'existe qu'à l'état de culture et quand on parle de la nature humaine, il s'agit d'une nature dont la culture fait partie (la notion de culture appartient à l'essence même de l'homme). L'éducation est précisément ce par quoi l'homme devient homme.

II. NATURE, CULTURE ET ÉDUCATION

- A - L'homme et les natures individuelles. Les conditions biologiques, c'est-à-dire ce par quoi l'homme est un objet de la nature parmi les autres, définissent en chacun une nature individuelle et l'on peut dire avec Alain que «les natures sont immuables pour le principal ». Cela signifie que l'éducation ne fera pas d'un sanguin un sentimental ni d'un amorphe un passionné. Les prises de la culture ici sont limitées. Toutefois elles ne sont pas négligeables et les règles de la politesse, par exemple, quelle que soit leur diversité, ont toujours pour fin d'empêcher l'homme de manifester trop vivement son humeur ou son animalité. La culture, d'ailleurs, n'a pas pour fin d'étouffer les natures individuelles, mais plutôt de libérer les personnalités.

- B - L'homme et les milieux socio-culturels. Chaque individu appartient à une culture (au sens sociologique du terme), et l'école culturaliste américaine (A. Kardiner, R. Linton) pense qu'il y a une structure commune de personnalité chez tous les membres d'un même groupe social ; c'est la « personnalité de base » que M. Dufrenne définit ainsi: «configuration psychologique propre aux membres d'une société donnée se manifestant par un certain style de vie». C'est une idée assez semblable que l'on trouve dans la notion de milieu socio-culturel et l'on dit souvent aujourd'hui que les prises de l'éducation sont très différentes selon le milieu socioculturel des individus (cf. Bourdieu et Passeron, Les héritiers). L'expérience montre, toutefois, qu'il existe une certaine mobilité sociale, du moins dans les sociétés les plus évoluées. D'autre part, la découverte des valeurs humaines est indépendante de toute forme déterminée de société.

- C - La culture humaine. En effet, la vraie culture (au sens philosophique) est au-delà de toutes les cultures (au sens sociologique). Elle est participation non point à un groupe mais à l'humanité tout entière; elle n'est pas «acculturation» mais humanisation. La culture, en ce sens, est liée au culte des grands hommes qui sont ceux en qui les qualités proprement humaines ont été les plus éminentes. Plus particulièrement les grands auteurs et les artistes permettent à l'homme de découvrir sa véritable image, parce que, grâce à leurs œuvres, «on arrive au contact de l'Humanité réelle où tout s'accorde, où tout se résout» (Alain).

CONCLUSION « Le biologique ignore le culturel » dit Jean Rostand, ce qui signifie que l'homme d'aujourd'hui est semblable, à sa naissance, à l'homme d'autrefois. Mais l'humanité n'existe que par la transmission d'un héritage culturel (langage, techniques, sciences, arts, religions, philo-sophies) et c'est en ce sens que, selon le mot de Comte, elle « se compose de plus de morts que de vivants » et que « les morts gouvernent les vivants ».