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Le langage

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.

  2. Synthèse de la notion.

  3. Plan de la notion.

  4. Textes de la notion.

  5. Problématiques.

  6. Cours rédigé.

 

 

 

Distinguer Langage au sens large qui englobe tout code, c est-à-dire tout système de signes utilisé pour établir une communication (cf. « langage gestuel », « langage formel ». « langage symbolique »).

Langage au sens strict, l’ensemble de la langue

(système de signes) et de la parole (l’acte par lequel un sujet effectue des énoncés déterminés à partir des possibilités que lui donne la langue).

Approche scientifique du langage Les données fondamentales de la linguistique, distinguer les deux parties du signe : le signifiant (partie sensible et matérielle) ; le signifié (partie abstraite et conceptuelle, le sens) et le réfèrent, qui est l’objet réel ou imaginaire auquel renvoie le signe,
Arbitraire du signe Le signe linguistique est arbitraire ou conventionnel : le lien entre signifiant et signifié est immotivé (Saussure, Cours de linguistique générale).
Spécificité du langage humain La double articulation du langage humain

(phonèmes, morphèmes) qui le distingue du langage animal. lequel est caractérisé par la fixité du contenu, l invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable de l’énoncé et sa transmission unilatérale.

Rapports du langage et de la pensée Bergson : la pensée demeure incommensurable avec le langage ; existence de réalités ineffables (cf. Dieu dans la théologie négative inspirée du pseudo-Denys l’Aréopagite)

Hegel ; « C’est dans le mot que nous pensons », tout ce qui une réalité peut être dit.

Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » (Tractatus logico-philosophicus).

Les actes du langage Distinguer entre:

énoncé constatif, qui décrit un phénomène ;
énoncé performatif,
qui accomplit un acte de langage par l'énonciation elle-même (ex. «je te jure», «je te promets»).

Introduction : Le langage : essence de l'homme


Le langage peut être défini métaphoriquement comme un outil spécifique à l'homme, dont la fonction essentielle est celle de communication. Mais une telle définition ne va pas sans poser de problèmes. En effet, parler d'instrument, c'est mettre en opposition l'homme et la nature. Or, comme le fait remarquer le linguiste contemporain Émile Benvéniste, « le langage est dans la nature de l'homme qui ne l'a pas fabriqué » (Problèmes de linguistique générale).

I — Langage - Langue - Parole (
LANGAGE ET ANATOMIE HUMAINE)

Il faut distinguer tout d'abord la langue du langage : la langue représente un système particulier de mots, un ensemble linguistique fixé dans une société donnée, un produit social (ainsi parle-t-on de la langue française ou anglaise), alors que le langage lui-même se définit comme la fonction générale de communication.
Le langage, distinct de la langue, ne se confond pas davantage avec la parole : celle-ci désigne, en effet, l'acte individuel par lequel s'exerce la fonction du langage.
Définissons le langage comme la faculté d'exprimer verbalement sa pensée, comme un pouvoir d'expression verbale de la pensée.
«Dans le parler ordinaire, «le langage» désigne proprement la faculté qu'ont les hommes de s'entendre au moyen de signes vocaux... les signes du langage humain sont en priorité vocaux... Aujourd'hui encore, les êtres humains en majorité savent parler sans savoir lire.» (A. Martinet, Éléments de linguistique générale, Armand Colin, 1974)
Notez bien l'extension du terme langage qui en est venu à désigner tout système de communication et de signes : les différentes formes de l'art, la logique, l'informatique sont appelées des langages.

II — Le signe et le symbole

Le signe linguistique diffère du symbole. Quand j'emploie le mot «chien», il n'est nullement certain que le signifiant «chien» (le son) comporte une relation intrinsèque avec le signifié (le concept de chien), qu'il existe un rapport naturel entre signifiant — image acoustique, ensemble sonore — et signifié — le concept —.
Tout au contraire, dans le symbole, cette liaison entre la représentation sensible et le concept est tout à fait évidente, comme le montre clairement Hegel :
«Le symbole est d'abord un signe. Mais, dans le signe proprement dit, le rapport qui unit le signe à la chose signifiée est arbitraire... Il en est tout autrement du signe particulier qui constitue le symbole. Le lion, par exemple, sera employé comme symbole de la magnanimité; le renard, de la ruse; le cercle, comme symbole de l'éternité. Mais le lion, le renard possèdent en eux-mêmes les qualités dont ils doivent exprimer le sens... Ainsi, dans ces sortes de symboles, l'objet extérieur renferme déjà en lui-même le sens à la représentation duquel il est employé.» (Hegel, Esthétique).

Prolongement: La langue comme système de signes.


III — L'identification naïve du mot et de la chose

Si l'unité de la forme et du contenu est évidente dans le symbole, elle l'est bien moins en ce qui concerne le signe linguistique, où elle pose problème et a donné lieu, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, à des controverses qui ont mobilisé philosophes, puis linguistes.
Notons que, pour le sens commun et naïf, cette identité va de soi : un certain usage quotidien et immédiat des mots nous fait croire inconsciemment que signifiant et signifié sont en effet inséparables et vont de pair, comme le montre l'exemple suivant.
« On connaît l'histoire de ce Tyrolien qui, de retour d'Italie, vantait, auprès de ses compatriotes, les charmes de ce pays, mais ajoutait que ses habitants devaient être de bien grands fous, qui s'obstinaient à appeler cavalle ce que tout homme doué de raison savait être un Pferd. Cette identification du mot et de la chose est peut-être la condition d'un maniement inconscient et sans accroc du langage.» (A. Martinet, op. cit.)


IV — Platon : Hermogène contre Cratyle

Quittons maintenant le jugement naïf pour la réflexion philosophique.
Dans le Dialogue intitulé Cratyle, Platon met en présence deux thèses. L'une, celle de Cratyle, consiste à poser que les mots imitent les choses et sont justes par nature. L'autre, celle d'Hermogène, soutient que le langage est conventionnel. Pour ce dernier, les noms correspondent à une convention, alors que, pour le premier, le langage est fixé par la nature, avec un rapport de convenance certain entre signifiant et signifié. Voici le discours d'Hermogène :
«Hermogène — Je me suis souvent, pour ma part, entretenu (avec Cratyle)... sans pouvoir me persuader que la nature du nom soit autre chose qu'un accord et une convention. A mon avis, le nom qu'on assigne à un objet est le nom juste; le change-t-on ensuite en un autre, en abandonnant celui-là, le second n'est pas moins juste que le premier... Car la nature n'assigne aucun nom en propre à aucun objet.» (Platon, Cratyle)

V — Saussure, partisan d'Hermogène (Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure)

Ferdinand de Saussure (1857-1913), créateur de la linguistique moderne, rentre dans le camp d'Hermogène. Quelle est, pour lui, la nature du signe linguistique? Ce signe est arbitraire et conventionnel. Dans le Cours de linguistique générale, Saussure affirme qu'entre le signifiant et le signifié, la forme acoustique et l'idée, le lien est de convention.
«Ainsi l'idée de «soeur» n'est liée par aucun rapport intérieur avec la suite des sons s-à-r qui lui sert de signifiant; il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quelle autre : à preuve les différences entre les langues et l'existence même de langues différentes.» (F. de Saussure, Cours de linguistique générale)

VI — La critique de la théorie saussurienne

E. Benveniste, dans Problèmes de linguistique générale, a fait la critique de la théorie saussurienne du signe linguistique.
Pour lui, il existe une relation nécessaire entre signifié et signifiant : le concept (le signifié) «boeuf» est forcément identique dans ma conscience à l'ensemble phonique (le signifiant) «böf». Ils ont, en effet, été créés en même temps dans mon esprit et s'y évoquent ensemble en toutes circonstances. Ce qui est arbitraire, c'est que tel signe linguistique puisse être appliqué à tel objet réel que Benveniste appelle le «référent», l'animal lui-même dans l'exemple précédent.
Ainsi se perpétue de nos jours la vieille querelle entre Cratyle et Hermogène.

VII — Y a-t-il un langage animal?

Les signes linguistiques sont-ils le propre de l'homme ou bien peut-on parler aussi de langage animal? Karl Von Frisch, en particulier, a montré que les abeilles peuvent se communiquer de l'information. Leurs variétés de danses semblent des signes livrant des informations sur la nature et la distance du butin (pollen).
Si la communication animale existe, néanmoins, il n'y a pas, à proprement parler, langage. L'information n'aboutit pas à l'échange linguistique, c'est-à-dire au dialogue. Le message des abeilles, note Benveniste, n'appelle aucune réponse de l'entourage, sinon une certaine conduite, ce qui n'est pas une réponse.
Ce qui différencie communication animale et langage humain, c'est que ce dernier est capacité de tout dire, de combiner de manière infinie les éléments linguistiques, alors que le code de la ruche est restreint et fixé une fois pour toutes par l'espèce. Les animaux n'ont pas de langage, mais des codes de signaux, de systèmes conventionnels déclenchant un certain comportement à finalité exclusivement pratique.
«L'ensemble de ces observations fait apparaître la différence essentielle entre les procédés de communication découverts chez les abeilles et notre langage. Cette différence se résume dans le terme qui nous semble le mieux approprié à définir le mode de communication employé par les abeilles, ce n'est pas un langage, c'est un code de signaux.» (E. Benveniste, op. cit.)

VIII — Le langage, propriété spécifiquement humaine

A ce niveau de notre analyse, nous pouvons, avec Noam Chomsky, linguiste contemporain, opposer, au pseudo-langage animal, les signes linguistiques humains, capables de créativité infinie. Chomsky se réfère ici explicitement à Descartes qui soulignait déjà l'aspect créateur du langage.
Le langage est une propriété spécifiquement humaine : il consiste à inventer des signes et à les utiliser de manière infinie, ce qui est totalement hors de portée d'un singe ou de tout autre animal. A partir d'un certain matériel limité de mots, l'homme réalise des combinaisons indéfinies. -
«Le nombre de modèles sous-tendant notre utilisation normale du langage et correspondant à des phrases douées de sens et facilement compréhensibles atteint... un ordre de grandeur supérieur au nombre de secondes dans une vie humaine. C'est en ce sens que l'utilisation du langage est novatrice.» (Noam Chomsky, Le langage et la pensée, Payot, 1980)

IX — Le langage et la pensée : Bergson (La critique de la pensée conceptuelle)

Le langage, invention du signe, capacité de création indéfinie, semble indissociable de la pensée, qui se forme dans les mots et par l'expression verbale.
Néanmoins, certains philosophes, tel Bergson, ont dissocié pensée et langage. Les mots et le langage, instruments de la pratique et de l'action dans le monde ne traduisent qu'imparfaitement la vraie vie de l'âme. Le langage, adapté à la pratique, ne peut exprimer la vie intérieure, pensée pure, réalité concrète et fluide. Il existe donc, aux yeux de Bergson, un au-delà du langage, un ineffable objet d'intuition. Quant aux mots, ils déforment notre vraie vie spirituelle.

Le langage inapte à exprimer sentiment et sensation

Le langage paraît en effet inapte à traduire dans toutes ses nuances ce que nous sentons. Il ne saurait évidemment faire partager la sensation elle-même : comme l'observait Leibniz, «nous ne saurions connaître le goût de l’ananas par la relation de nos voyageurs». Il en va de même de la vie affective, de nos émotions et de nos sentiments. C’est ce que souligne Bergson : « Chacun de nous, écrit-il, a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité toute entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. »

Le langage simplifie et rigidifie la pensée

Scion Bergson, en effet, le langage est une sorte de prisme, propre à la pensée conceptuelle, qui masque et déforme la réalité, car le mot, parce qu’il dépasse l’individuel et appartient au genre, est incapable d’exprimer cette réalité dans toutes ses nuances. Dès que le mot est général, on tombe dans le concept. Or le terme général, selon Bergson, déforme la réalité dans la mesure où il rend communes à un nombre indéfini de choses des propriétés singulières : lorsque je parle de la douceur d’une chose, par exemple, j’emploie un terme général que je puis appliquer à de nombreuses autres choses, à toutes les choses douces ; or chaque chose est unique, et unique est la douceur de chacune. En outre le langage morcelle l’unité concrète des choses: lorsque je dis qu’une chose est douce et légère et fraîche, je sépare ce qui en réalité ne peut l’être car la chose n’est pas un assemblage de qualités distinctes, mais une union intime de toutes ses qualités; de plus, en disant qu’une chose est douce et légère, je sépare la chose de ses qualités, c’est-à-dire d’elle-même. Enfin le langage fige la réalité en disant ce qu’elle est, alors qu’elle devient toujours, qu’elle change, s’écoule continuellement.

On comprend, dans ces conditions, que l’on puisse dire que nos paroles nous trahissent : que nous voulions décrire la réalité du monde extérieure ou notre réalité intérieure, les mots se révèlent des outils imparfaits, ils nous secondent mal, parfois même ils nous abandonnent complètement. Et ce qui vaut pour notre expérience ordinaire du monde vaut évidemment davantage encore pour cette expérience proprement extraordinaire qu’est l’expérience mystique du divin : tous les mystiques s’accordent à reconnaître que toute parole est fondamentalement inapte à exprimer le divin et l’expérience qu’en peut faire l’homme.

X — Le langage est la pensée (Hegel ou La nécessité du langage)

La thèse qui affirme la séparation (possible) du langage et de la pensée nous semble insoutenable.
En effet, ce que nous saisissons en dehors de tout langage est extrêmement indéterminé et peut nous sembler, à première vue, très riche. Mais cette indétermination même est une marque de faiblesse. L'ineffable est flou, imprécis et obscur. Seul, le mot détermine, structure et forme la pensée. C'est le langage qui est le plus vrai, affirme Hegel.
« Ce qu'on nomme l'ineffable n'est autre chose que le non-vrai, l'irrationnel, ce que simplement on s'imagine.» (Hegel, Phénoménologie de l'Esprit).

La seule expression possible de la pensée et du réel ?

Une pensée pure inexprimable ?

Mais si selon Bergson la pensée demeure incommensurable au langage, cela signifie qu’il existe au-delà de la pensée formulée dans le langage (c’est-à-dire de la pensée conceptuelle) une autre forme de pensée, une pensée pure et vraie, qui est la pensée intuitive « vision directe de la réalité ».

C’est dans les mots que nous pensons

Mais on peut remettre en cause une telle vue, et aussi bien affirmer qu’une telle pensée au-delà du langage n’est pas autre chose qu’une pensée qui n’existe pas encore, qu’il n’est pas de pensée sans langage, qu’une pensée non formulée dans le langage n’est qu’un fantôme qui s’évanouit aussitôt qu’il surgit.

Ainsi Hegel observe-t-il que «c’est dans les mots que nous pensons. [...] Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. [...] Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement ; car, en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie » (Philosophie de l’esprit). Les paroles ne trahissent pas en fait notre pensée. Nos sentiments et nos impressions, qui nous paraissent inexprimables ou mal rendus par les possibilités expressives de la langue, ne sont en fait que confus et manquent de réalité pour pouvoir être exprimés dans l’élément du langage.


Conclusion. La démiurgie du langage

Quel pouvoir possède le langage ! Il peut tout faire et tout créer. Cet outil privilégié de la communication est un maître incomparable d'illusion et de vérité.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Peut-on parler d'un langage des animaux?
— En quoi le langage est-il spécifiquement humain?
— Les mots disent-ils les choses?
— La pensée, pour accéder à la vérité, doit-elle se méfier du langage?
— Faut-il reprocher au langage d'être équivoque?
— Le langage n'est-il que transmission d'information?
— Faut-il faire confiance au langage?
— Apprenons-nous notre pensée en parlant?
— Y a-t-il quelque chose que le langage ne puisse dire?
— Peut-on légitimement instituer une langue universelle?
— Le langage est-il un tableau fidèle de la réalité?.
— Pourquoi parle-t-on?
— Est-il dans la nature de la parole d'être à la fois véridique et mensongère?
— Faut-il regretter que la langue soit équivoque?
— En quoi le dialogue favorise-t-il la recherche de la vérité?
— Que perdrait la pensée en perdant l'écriture?
— Le langage n'est-il qu'un moyen de communication?

En un sens étroit, le langage est lié à la parole humaine, mais en un sens plus large on peut entendre par langage tout système de signes permettant une communication.

I. LES SIGNES ET LE LANGAGE

- A - Des signes aux mots. Le signe est une action esquissée et on devine, en percevant un signe, l'action qui se prépare. Tel fut sans doute le premier langage humain : gestes, mimiques, cris sont des signes naturels qui expriment directement des pensées, des sentiments, des intentions (cf. le cinéma muet). Mais à côté de ce langage naturel apparaît bientôt un langage conventionnel constitué par les signes que Condillac appelle «signes d'institution»; ces signes conventionnels sont surtout des signes vocaux, i. e. des mots, qui présentent notamment l'avantage d'être perceptibles de nuit ou à distance. Le langage est ainsi un fait social (puisqu'il est institution, convention) et l'enfant reçoit en effet du monde humain les signes qui vont porter sa pensée (la langue maternelle).

- B - Perspectives linguistiques. Depuis Ferdinand de Saussure, on distingue volontiers la langue de la parole (langage de l'individu qui parie). La langue est un système qui s'impose aux individus, qui a une logique interne (qu'étudie la linguistique synchronique) et qui évolue selon certaines lois (objets de la linguistique diachronique). Tout signe linguistique unit un «signifié» (l'idée, le sens) et un «signifiant» (image acoustique, son) d'une manière conventionnelle, mais les éléments de la langue (phonèmes) n'ont de sens que les uns par rapport aux autres, leurs relations obéissant à des lois rigoureuses (systèmes phonologiques étudiés par la phonologie structurale : Jakobson, A. Martinet). La linguistique apparaît ainsi comme un chapitre d'une science plus vaste, la sémiologie ou science des signes.

- C - Perspectives philosophiques. La découverte des structures linguistiques a exercé une grande influence sur les sciences humaines (LÉvi-STRAUSS et le structuralisme) mais la philosophie, depuis Platon (le Cratyle) se pose plus particulièrement le problème des rapports du langage et de la pensée. «Tout l'art de raisonner, selon Condillac, se réduit à l'art de bien parler» et de Bonald affirme que «l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée». Le langage paraît, en effet, essentiel à la pensée conceptuelle (cf. Descartes : ««Les bêtes ne pensent pas parce qu'elles ne parlent pas»), les mots étant les véhicules des concepts. Mais la question est de savoir si toute pensée est conceptuelle ou s'il existe une pensée informulée, indépendante du langage.

II. LE LANGAGE ET LA PENSÉE - A - La critique de la pensée conceptuelle. Le langage, selon Bergson, est nécessairement lié à la connaissance intellectuelle. Mais l'intelligence, qui est au service de l'action, ne saisit des choses que l'aspect qu'il est utile d'en retenir pour vivre, c'est-à-dire pour agir: ce qu'il y a d'original et d'unique dans le réel lui échappe. C'est pourquoi son instrument est le concept, exprimé par le mot qui «ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal». Ainsi «nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles». Une connaissance qui voudrait atteindre la réalité ou, comme on dit, le fond des choses, devrait donc renoncer à ces intermédiaires déformants que sont les mots. Tel est précisément le rôle de l'intuition, connaissance sans concepts qui nous fait pénétrer au cœur des choses.

- B - La nécessité du langage. Mais précisément parce qu'elle est sans concepts, cette connaissance est inexprimable, et il s'agit de savoir si l'on peut considérer la sympathie comme un mode de penser. La pensée intuitive semble condamnée à rester fermée sur elle-même. Or on reconnaît une vraie pensée à ceci qu'elle supporte l'épreuve d'être repensée par les autres et il faut donc d'abord qu'elle puisse affronter cette épreuve. « Vouloir penser sans les mots, disait Hegel, c'est une tentative insensée [...]. Le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie». C'est grâce au langage en effet que la pensée peut ne pas s'éparpiller dans la diversité infinie des sensations et se communiquer entre les nommes pour être mise à l'épreuve.

- C - Du bon usage des mots. Bergson a eu raison cependant d'insister sur les pièges du langage. Le mot est le véhicule du concept, mais c'est le sens qui constitue l'élément essentiel du concept. Or il arrive souvent que l'on raisonne sur des mots sans se soucier des choses qu'il représentent ; tel est le verbalisme (cf. la critique kantienne de la métaphysique). Penser vraiment, c'est donner un sens à ses paroles, c'est-à-dire un contenu concret aux mots que l'on emploie. Le concept n'est qu'un instrument à saisir les choses ; il faut donc que le langage s'accorde toujours avec quelque expérience réelle. Mais il faut aussi qu'il y ait accord avec les hommes : « La vérité, disait Saint-Exupéry, c'est le langage qui dégage l'universel » ; la pensée véritable est universelle en ce sens qu'elle suppose un accord de tous les esprits sur le contenu qu'il faut donner aux mots.

CONCLUSION Comme le dit Hegel, « c'est dans les mots que nous pensons ».-Si le langage ne doit pas se substituer à la pensée, il n'en demeure pas moins son support, sinon son fondement. Comte avait bien vu qu'une langue est toujours le fruit d'une longue élaboration collective et que, par suite, la réflexion sur le langage ne saurait manquer de nous instruire. «Toute la force d'un penseur est terminée peut-être à savoir ce qu'il dit» (Alain).

ÇA PEUT TOUJOURS SERVIR

En littérature: R. Daumal, Les Pouvoirs de la parole; Mallarmé, Crise de vers ; L.-R. Des Forêts, Le Bavard ; Sartre, Les Mots.

Peinture: Penser à la calligraphie chinoise, aux calligrammes d’Apollinaire.

Cinéma: F. Truffaut, L'Enfant sauvage, R. Haines, Les Enfants du silence.

Indications de lecture

Platon, Cratyle.

Aristote, De l’interprétation.

J.-J. Rousseau, Essai sur l’origine des langues.

F. de Saussure, Cours de linguistique générale, 1917, rééd. Payot, 1983.

J. Piaget, Le Langage et la Pensée chez l’enfant, 1923, rééd. Delachaux et Niestlé, 1968.

É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 2 vol.

E. Cassirer, Essais sur le langage, Minuit, 1988; La Philosophie des formes symboliques, t. 2, Minuit, 1972.

L. T. Hjelmslev, Le Langage, Minuit, 1969.

A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, Albin-Michel, 1964.

M. Heidegger, Acheminement vers la parole, 1959, trad. Gallimard, 1976, coll. Tel. 0. Ducrot et T. Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Seuil, 1979.