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L'imagination

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Problématiques.
Distinguer Imagination reproductrice, faculté de former les images. Imagination créatrice, faculté de combiner les images.
Lien cotre imagination et son venir Aristote, l’imagination est le souvenir sans la considération du temps.
L'imagination comme modalité de la conscience Sartre, l'imagination est une conscience imageante qui pose comme non actuellement perçu (donc comme absent ou comme irréel ) l’objet qu’elle vise.
Les critiques de l'imagination Les critiques religieuses de l'imagination : « Tu ne te feras [de ton Dieu] aucune image » (Bible, Deut. 5,7-9), et leurs développements dans la querelle des iconodules et des iconoclastes.

Les critiques classiques : l’imagination est « maîtresse d’erreur » pour Pascal, « folle du logis » pour Malebranche.

Positivité de l'imagination Dans l’art, le rôle de l’imaginaire dans la création originale.

 


• Distinguez bien l'imagination reproductrice, comme faculté de former des images et de se représenter des objets en leur absence, de l'imagination créatrice, comme faculté de combiner des images ne correspondant à rien de donné (§ 1).
Cette notion d'imagination créatrice n'a rien d'évident, et le problème essentiel qui se posera dans cette fiche sera d'arriver à dégager l'imagination en tant que construction spécifique nous ouvrant au surréel, l'image cessant à ce niveau de copier ou de représenter la réalité pour inventer un monde nouveau (Bachelard, § 8).
• L'imagination est profondément dévaluée dans la théorie classique (Descartes-Pascal), qui saisit en elle une maîtresse d'erreur et de fausseté (§ 2). La théorie d'Alain, niant la réalité de l'image, est le point d'aboutissement de la conception classique (§ 3).
• Sartre a édifié une des premières théories positives de l'imagination : il a dégagé la nature de la conscience imageante (§ 4), le phénomène de quasi-observation (§ 5) et séparé sentiments imaginaires et réels (§ 5). Ce faisant, Sartre a remarquablement mis en évidence la liberté à l'oeuvre dans la conscience imageante (§ 6), mais n'a pas vraiment dépassé le stade de l'imaginaire banal (§ 7).
• C'est Bachelard (§ 8) qui a souligné ce qu'est le surréel, retrouvant ainsi l'essence de la reine des facultés dont parlait Baudelaire (§ 9).

 



I — L'imagination : définition

L'imagination peut être définie soit comme la faculté de former des images et de se représenter des objets en leur absence (c'est l'imagination reproductrice), soit comme la faculté de combiner des images ne correspondant à rien de réel ni de donné (c'est l'imagination créatrice).
L'image est, classiquement, distinguée du concept, qui n'est lié à aucune représentation sensible ; le concept est abstrait, à la différence de l'image, qui ne se ramène jamais à une simple connaissance abstraite : par exemple, si j'imagine le Louvre, il faut bien qu'une certaine matière physique et concrète se «présente» à mon esprit. L'image concrète du Louvre diffère, par conséquent, du concept (abstrait).

II — L'imagination, maîtresse d'illusion (Prolongement: L'imagination, ennemie de la raison)

La théorie classique n'a guère été tendre envers l'imagination, en laquelle elle voit essentiellement la folle du logis, maîtresse d'illusion, d'erreur et de fausseté. C'est bel et bien à une dévaluation tout à fait abusive de l'imagination que se livre généralement cette réflexion.
L'imagination, montre Descartes, est un pouvoir de l'esprit bien plus pauvre que l'entendement. Soit un polygone à mille côtés, un chiliogone : je puis le concevoir fort clairement et distinctement grâce à mon entendement, mais je ne saurais imaginer les mille côtés de ce chiliogone (Méditations métaphysiques, Sixième méditation).
L'imagination est maîtresse d'erreur et de fausseté aux yeux de Pascal. Cette puissance dont l'homme est le jouet a établi son règne dans la société. Dans les cérémonies sociales, l'imagination trompeuse et abusive ne dispose-t-elle pas de tout, apportant avec elle mensonge, non-être et illusion ?
« Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres.» (Pascal, Pensées)

III — L'image mentale n'existe pas : Alain

La réflexion classique a si fort insisté sur la négativité de l'imagination, sur son moindre être et sur ses illusions qu'on peut se demander s'il y a bien quelque chose de positif dans l'image et dans l'imagination. A la limite, existe-t-elle véritablement? Rien n'est moins certain. Ainsi, le philosophe Alain, dans la logique de la conception classique, a-t-il nié la réalité de l'image. Elle se ramène toujours a une fausse perception. Il existe, en effet, deux sortes d'imagination : l'une, tournée vers le dehors, consiste en jugements faux sur les objets extérieurs; l'autre, tournée vers le dedans de notre corps, vers notre sensibilité interne, est une perception faussée de ce que les psychologues appellent le donné coenesthésique, c'est-à-dire le vécu corporel. Dans les deux cas, l'image, cette perception faussée, n'existe pas réellement et positivement en tant qu'image. Elle s'appuie sur une réalité mal perçue et consiste en un jugement faux sur les données perceptives.

IV — La conscience imageante : Sartre

Sartre est un des premiers penseurs qui se soit efforcé de décrire l'imagination dans son originalité.
Ce qui est essentiel, dans l'imagination, c'est son mouvement de transcendance. Mais quelle est alors la différence entre la conscience percevante et la conscience imageante? Quand je perçois, je me transcende vers un objet présent alors que, dans l'imagination, je m'efforce de rendre présent un objet qui n'est pas là. Par conséquent, dans les deux cas, la conscience se transcende vers un objet extérieur à elle. Mais, lorsque j'imagine, mon objet se donne comme un néant.
« Toute conscience est conscience de quelque chose. La conscience irréfléchie vise des objets hétérogènes à la conscience : par exemple, la conscience imageante d'arbre vise un arbre, c'est-à-dire un corps qui est extérieur par nature à la conscience; elle sort d'elle-même, elle se transcende... L'image donne son objet comme un néant d'être.» (Sartre, L'imaginaire, NRF, 1952)

V — La pauvreté de l'imaginaire

Conscience perceptive et conscience imageante me livrent le monde de façon profondément différente.
Quand je perçois, je me transcende vers le monde extérieur dont j'expérimente les inépuisables aspects. Impossible de faire rapidement le tour d'un objet! Sans cesse, je saisis en lui des aspects nouveaux et singuliers. Au contraire, si j'imagine, l'objet se donne à moi une fois pour toutes à travers l'acte synthétique de transcendance vers cet objet. D'un seul coup, l'image me livre tout ce qu'elle est. Dès son apparition, elle est là, tout entière. En bref, je suis bien dans la situation d'un observateur, mais cette observation ne m'apprend rigoureusement rien.
Mais alors, il y a dans l'image et dans l'imagination une espèce de pauvreté essentielle. Dans la «quasi-observation», je sais déjà tout. Reconnaissons qu'il y a une sorte de stérilité dans l'image, comme si, à travers elle, je ne pouvais rien connaître de nouveau.
« Notre attitude par rapport à l'objet de l'image pourrait s'appeler «quasi-observation». Nous sommes, en effet, placés dans l'attitude de l'observation, mais c'est une observation qui n'apprend rien. Si je me donne en image la page d'un livre, je suis dans l'attitude du lecteur, je regarde les lignes imprimées. Mais je ne lis pas. Et, au fond, je ne regarde même pas, car je sais déjà ce qui est écrit.» (Sartre, op. cit.)
Aussi Sartre nous décrit-il la vie imaginaire dans sa pauvreté essentielle. Prenons, par exemple, le cas des sentiments imaginaires. Il est une différence profonde, de nature, entre les sentiments en face du réel et les sentiments en face de l'imaginaire. Quand Annie s'en va, dit Sartre, mes sentiments pour elle changent profondément de nature. En effet, Annie en image est incomparable à cette Annie que me livre la perception. Elle est alors affectée d'un coefficient d'irréalité puisque l'image pose son objet comme un néant. Ainsi, mon sentiment (en face de l'imaginaire) s'arrête, il ne devient plus, il ne se fait plus, il ne participe plus à l'inépuisable richesse de la vie et de l'existence.


VI — Imagination et liberté (Prolongement: L'imagination est la création d'un monde surréel)

Malgré cette dégradation de la conscience imageante, malgré les aspects négatifs de l'image, Sartre a très bien souligné la valeur positive de la fonction imageante. Sans l'imaginaire, l'homme serait prisonnier du monde; en effet, imaginer, c'est constituer un objet en marge de la totalité du réel, c'est donc tenir le réel à distance et le nier. Imaginer, c'est s'affranchir du monde et le dépasser. Si j'imagine un absent, alors que je me trouve immergé au milieu de présences concrètes et réelles, je néantise le monde : l'imagination n'est rien d'autre que le pouvoir néantisant de la conscience. Elle est le fait d'un existant qui n'est pas embourbé dans le monde, mais qui s'en dégage et qui est libre.
« L'imagination n'est pas un pouvoir empirique et surajouté de la conscience, c'est la conscience tout entière en tant qu'elle réalise sa liberté; toute situation concrète et réelle de la conscience dans le monde est grosse d'imaginaire en tant qu'elle se présente toujours comme un dépassement du réel.» (Sartre, op. cit.)

Se désengluer de l’existant

S’il était possible de concevoir un instant une conscience qui n’imaginerait pas, il faudrait la concevoir, selon l’expression de Sartre, «comme totalement engluée dans l’existant et sans possibilité de saisir autre chose que l’existant ». Sans l’imaginaire, en effet, l’homme resterait prisonnier du monde et enseveli par lui. Car c’est grâce à l’imaginaire que la conscience peut se saisir comme telle, à savoir comme une instance de «néantisation» et comme dépassement du monde, c’est-à-dire comme liberté. De fait, « le glissement du monde au sein du néant et l’émergence de la réalité humaine dans ce même néant ne peuvent se faire que par la position de quelque chose qui est néant par rapport au monde et par rapport à quoi le monde est néant ». Tel est précisément le mouvement de l’imaginaire.

Une double néantisation. Néantiser l'objet imaginé en posant le réel...

Imaginer un objet, cest, en effet, le « néantiser», au sens où l’on cesse de considérer qu'il appartient au monde réel. Lorsque je perçois un objet réel, je le perçois comme élément d’un ensemble qui est la réalité totale. Même si je concentre mon attention sur lui, je le saisis comme présent et en continuité avec les autres objets réels, avec le monde, eux-mêmes présents. En revanche, quand j'imagine ce même objet, je l’isole et le saisis comme absent. Certes, je sais que cet objet existe réellement, mais en tant que je l’imagine je le vise là où il ne m‘est pas donné. Dès lors je le saisis « comme un néant pour moi» (Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, 1943, p. 348). Ou encore, quand j’imagine un événement à venir, «je détache l’avenir du présent dont il constituait le sens. Je le pose pour lui-même et je me le donne. Mais précisément je me le donne en tant qu’il n’est pas encore, c'est-à-dire comme absent ou si l’on préfère comme un néant » (ibid., p. 350). Là encore, j’isole l’événement de toute réalité en « le présentifiant comme néant ».

... c’est néantiser le réel en posant l’objet

complète autonomie à l’égard de celui de la perception ? « On veut toujours, observe Bachelard, que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S’il n’y a pas imagination, il n’y a pas d’action imaginante » (L ’Air et les Songes, Corti, p. 7). Les instances qui fournissent les images, ce sont la perception et la mémoire. En fait, il convient de préciser ce que l’on entend par «image». Si «image» signifie une représentation mentale constituant une répétition plus ou moins affaiblie d’une sensation, ou plus exactement d’une perception, c’est-à-dire une reproduction de la réalité, alors l’imagination vraie ne forme pas d’images. Mais si « image » signifie une représentation construite, une combinaison nouvelle des données de la perception qui ne reproduit pas mais réinvente la réalité, alors l’imagination forme des images, des « images imaginées» (cf. La Terre et les Rêveries du repos, Corti, p. 3). L’imagination «est la faculté de former des images qui dépassent la réalité, qui chantent la réalité » (L’Eau et les Rêves, Corti, p. 23).

Une libre création

L’imagination va donc « déformer » les images copies du réel fournies par la perception. Elle altérera une image en la fragmentant et en réassemblant ces fragments de manière originale ; en modifiant le rapport de ses parties, grossissant l’une, diminuant l’autre ; en lui ajoutant des éléments étrangers, etc. Elle va également procéder à des substitutions d’images et à des associations d’images, chaque image en appelant d’autres, « déterminant une prodigalité d’images aberrantes » qui constituent son « auréole imaginaire ». Mais cela ne signifie pas que « cette libération des images premières », à laquelle nous invite cette faculté d’imagination qui « spécifie le psychisme humain», qui est même «une faculté de surhumanité» (ibid., p. 23), ne réponde à aucune loi: même le jaillissement le plus inattendu d’images, le plus débridé et le plus irrationnel, obéit à une certaine logique, fût-elle ténue, qui est spécifique à l’imaginaire.

L’expérience de l’ouverture

Ainsi l’imagination n’est pas une faculté passive, comme la perception. Elle est une puissance foncièrement dynamique et organisatrice qui travaille à déréaliser le réel atteint dans la perception en le déstructurant pour opérer une structuration nouvelle, en sorte que dans l’imagination l’univers tout entier n’est plus donné au sujet, mais librement produit par lui. « L’imagination invente plus que des choses et des drames, elle invente de la vie nouvelle, elle invente de l’esprit nouveau, elle ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision » (ibid., p. 24). En cela l’imagination, qui est la fonction de l’irréel ou du surréel, est « l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même de la nouveauté », tandis que « la fonction du réel est une fonction d’arrêt, une fonction d’inhibition qui réduit les images de manière à leur donner une simple valeur de signe » (La Terre et les Rêveries du repos, Corti, p. 22).

Il apparaît donc qu’imaginer est un acte négatif: c’est poser une thèse d’irréalité, à savoir simultanément isoler et anéantir un objet. Mais poser l’objet comme un néant par rapport au monde, c’est la même chose que poser le monde comme néant par rapport à l'image. Car « poser une image, c’est constituer un objet en marge de la totalité du réel, c’est donc tenir le réel à distance, s’en affranchir, en un mot le nier. Ou si l’on préfère, nier d'un objet qu’il appartienne au réel, c’est nier le réel en tant qu’on pose l'objet ; les deux négations sont complémentaires et celle-ci est condition de celle-là » (ibid., p. 352). Ainsi la conscience imageante pose son objet hors du réel et du même coup néantise le réel en le dépassant. Far là, elle révèle la liberté de la conscience tout entière : « lorsque l’imaginaire n’est pas posé en fait, le dépassement et la néantisation de l'existant sont enlisés dans l'existant ; le dépassement et la liberté sont là mais ils ne se découvrent pas, l’homme est écrasé dans le monde, transpercé par le réel, il est le plus près de la chose» (ibid., p. 359). Et toute conscience est liberté parce que la conscience réalisante enveloppe nécessairement un dépassement vers une conscience imageante, qui elle-même autorise et fonde la conscience réalisante. «Il ne saurait y avoir de conscience réalisante sans conscience imageante et réciproquement » (ibid., p.361). C'est la raison pour laquelle l’imagination est «une condition essentielle et transcendantale de la conscience. Il est aussi absurde de concevoir une conscience qui n’imaginerait pas que de concevoir une conscience qui ne pourrait effectuer le cogito» (ibid.). On peut cependant se demander s'il n’existe pas une autre forme d’imagination qui dépasserait cette simple faculté de former des images, et ouvrirait sur un « irréel » qui serait davantage qu’une simple négation de la réalité perçue, et le royaume d’une liberté plus créatrice.

VII — Mérites et lacunes de la théorie de Sartre

La description de Sartre est certes remarquable : il a mis en lumière le lien profond qui existe entre imagination et liberté. Imaginer, c'est se déprendre du monde, le mettre à distance, le néantiser. Un être qui resterait entièrement prisonnier du réel ne serait pas libre.
Mais, tout en édifiant une théorie profondément originale de l'imagination, Sartre ne la représente que sous son aspect le plus schématique et le plus pauvre. En ceci, c'est tout un palier de la vie imaginaire qu'il décrit : le palier de notre imagination quotidienne, celui de l'imaginaire dans sa banalité de tous les jours. Mais Sartre n'explicite pas vraiment le sens de l'imagination créatrice des artistes et des poètes.

VIII — Bachelard : l'imagination surréelle (Prolongement: L'imagination est un anti-destin)

L'imagination surréelle, comme pouvoir de création et d'invention, représente un autre étage de la vie psychique, fort bien analysé par Bachelard. Car la seule imagination qui mérite ce nom, aux yeux de Bachelard, est l'imagination créatrice. Ici, nous sommes bien loin de cette imagination stéréotypée, pauvre et schématique que décrit Sartre : l'imagination n'est pas la faculté de former des images de la réalité, mais la faculté de «former des images qui dépassent la réalité». Elle est le pouvoir du surréel, elle est fondamentalement invention et création : elle ouvre à de nouvelles visions et à de nouveaux horizons. Elle explose, tel l'imaginaire de Rimbaud et des surréalistes. Il y a bel et bien une imagination créatrice : l'imagination, c'est la faculté de nouveauté qui caractérise le psychisme humain, la faculté d'invention.
«Tout ce qu'on dit dans les manuels sur l'imagination reproductrice doit être mis au compte de la perception et de la mémoire. L'imagination créatrice a de tout autres fonctions que celle de l'imagination reproductrice. A elle appartient cette fonction de l'irréel qui est psychiquement aussi utile que la fonction du réel si souvent évoquée par les psychologues pour caractériser l'adaptation d'un esprit à une réalité estampillée par les valeurs sociales.» (Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, José Corti éditeur, 1948)

IX — La reine des facultés

Ainsi se confirme le privilège de l'imagination, cette reine des facultés dont nous parla si bien Baudelaire. Parente de l'infini, elle touche à toutes les fonctions qui, sans elle, ne seraient rien. Que serait un guerrier sans imagination ? Un excellent soldat qui ne ferait pas de conquêtes. Un savant sans imagination? Un esprit stérile ne trouvant jamais les lois non encore devinées. L'imagination est le principe créateur suprême.
« Mystérieuse faculté que cette reine des facultés ! Elle touche à toutes les autres; elle les excite, elle les envoie au combat. Elle leur ressemble quelquefois au point de se confondre avec elles, et cependant elle est toujours bien elle-même, et les hommes qu'elle n'agite pas sont facilement reconnaissables à je ne sais quelle malédiction qui dessèche leurs productions comme le figuier de l'Évangile.» (Baudelaire, Salon de 1859)

Conclusion

Imaginer, c'est néantiser et nier le réel, comme nous l'a montré Sartre. Mais c'est aussi inventer un monde radicalement neuf. L'imagination de Bachelard est la fonction du surréel des poètes et des écrivains.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Imaginer, est-ce seulement nier la réalité?
— Comment comprenez-vous cette phrase de Sartre : « Imaginer, c'est donner à l'imaginaire un bout de réel à ronger» ?
— Penser, est-ce seulement imaginer?
— L'imagination n'est-elle qu'une mémoire qui ne se contrôle plus ?
— L'imagination est-elle le refuge de la liberté?
— Une oeuvre d'art nous invite-t-elle à nous évader du monde ou à mieux le regarder?

L'imagination est-elle une faculté de l'esprit pourvue d'une activité autonome ou bien n'est-elle qu'une attitude de la pensée en général et peut-on dire avec Alain: «Il n'y a point d'images, il n'y a que des objets imaginaires»?

I. NATURE

- A - Définitions. Imaginer peut signifier soit penser par images, soit feindre, supposer. Au premier sens on emploie le mot image pour désigner : 1 - les données sensibles (sensations) ou 2 - la reproduction mentale des sensations en l'absence des excitants (image-souvenir de Bergson) ou 3 - des combinaisons nouvelles d'images-souvenirs (une sirène, un centaure, etc.). Au deuxième sens, imaginer consiste: 1 - à anticiper des objets réels dans la perception (j'imagine que ce que je vois au loin est un homme) ou 2 - à supposer ce qui n'est pas, dans la perception fausse (Don Quichotte s'imagine qu'il voit des chevaliers là où il n'y a que des moulins à vent) ou 3 - à se raconter de belles ou de tristes histoires auxquelles on croit plus ou moins.

- B - L'image comme copie de la chose. La philosophie classique, et notamment l'associationnisme, considère l'image comme un sous-produit de la sensation (cf. Hume : impressions et. idées); ainsi définie l'image serait l'atome psychologique, l'élément essentiel de toutes les opérations mentales qui ne consisteraient jamais qu'à associer les images entre elles. Lorsqu'il parle d'image-souvenir, Bergson se fait de l'image une conception analogue: c'est une représentation particulière et concrète qui se distingue seulement de la perception par sa moindre vivacité. - Cette conception est très douteuse car nous ne trouvons jamais en nous ces espèces de copies des choses extérieures (cf. l'exemple d'Alain: former l'image du Panthéon et compter les colonnes).

- C - L'image comme anticipation d'affection. En fait l'image est liée à la représentation même (cf. la distinction de Pradines entre la sensibilité réflexogène et la sensibilité représentative). Se représenter un objet c'est d'abord former son image, c'est-à-dire anticiper les affections dont il pourrait être la source pour nous : « Imaginer c'est toujours penser un objet et se représenter son action possible sur tous nos sens» (Alain). On voit par là que, conformément à l'idée cartésienne, l'imagination est la pensée tournée vers le corps: elle a pour point de départ et pour objet des affections sensibles. Elle consiste à penser la réalité en fonction de l'action qu'elle produit ou peut produire sur notre corps, c'est-à-dire en fonction de nos affections. Elle se distingue ainsi de l'entendement grâce auquel nous penserions les objets dans leur vraie nature et indépendamment des affections qu'ils produisent en nous (Distinguer image et concept).

II. ROLE

- A - La «folle du logis». Le sens commun donne ordinairement au mot imagination un sens péjoratif. S'imaginer, c'est bien se représenter, mais à tort (cf. : avoir beaucoup d'imagination). Montaigne, Descartes, Pascal, Malebranche font de l'imagination une puissance trompeuse parce que précisément nous sommes plus sensibles aux impressions affectives que les choses font sur nous qu'à leur nature propre et qu'ainsi nous jugeons selon notre humeur, nos émotions et nos passions: «C'est le corps qui fait croire et non point les raisons» (Alain). D'où la puissance de la publicité et de la propagande. Il faut savoir «contempler astronomiquement tout» (Alain).

- B - L'auxiliaire de l'entendement. Cependant l'imagination n'est pas trompeuse de sa nature, et sa fonction propre est seulement de nous donner des choses une représentation sensible. A ce titre elle est indispensable à l'entendement puisque toute pensée en définitive doit avoir pour objet le sensible (cf. Aristote: «L'âme ne pense jamais sans images» ou Kant: «des concepts sans matière sont vides»). On ne peut pas plus séparer l'entendement de l'imagination que l'imagination de l'entendement. La différence entre ces deux formes de pensée tient essentiellement à une différence d'attitude : la connaissance est plus ou moins teintée d'affectivité, plus ou moins liée à des attitudes corporelles.

- C - Du bon usage de l'imagination. L'imagination, pour n'être pas trompeuse, doit se donner un objet réel et c'est ce qui se produit dans les arts: l'artiste, quand il imagine, ne rêve pas, il crée (Distinguer l'imaginaire et l'imaginé). Sans doute l'objet créé répond-il à une certaine attitude subjective du créateur et en cela il relève de l'imagination ; mais c'est un objet bien réel dont la présence empêche l'imagination de s'égarer. A côté de cet usage esthétique, il y a aussi un usage moral de l'imagination : puisque l'imagination exprime la dépendance réciproque du corps et de l'esprit, il est possible grâce à elle de soigner le corps par l'esprit (importance physique du bon moral) et l'esprit par le corps (se délivrer des mauvaises pensées par gymnastique, art, culte et politesse).

CONCLUSION Rester maître de son imagination est une condition fondamentale de la liberté d'esprit et de la sagesse.

ÇA PEUT TOUJOURS SERVIR...

En littérature : Dante, La Divine Comédie ; J. Swift, Les Voyages de Gulliver ;

H. de Balzac, La Peau de chagrin; G. de Nerval, Aurélia-, A. Breton, j j Manifestes du surréalisme, 1924-1930 (Idées).

Peinture : les gravures de M.C. Escher ; la peinture de S. Dali.

Cinéma : T. Gilliam, Brazil (l’imagination refuge de la liberté) ; P. Greenaway Prospero ’s Book ; J. Cocteau, Le testament d’Orphée.


Indications de lecture

B. Pascal, Pensées.

B. Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, Éthique (1,8, sc. 2).

N. Malebranche, La Recherche de la vérité, 3e partie.

E. Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, trad. Gallimard, 1985.

J. -P. Sartre, L’Imaginaire, Gallimard, 1940.

G. Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942, L’Air et les Songes, Corti, 1943.

Ph. Malrieu, La Construction et la Fonction de l’imaginaire, PUF, 1967.

G. Holton, L’Imagination scientifique, Gallimard, 1981.

G. Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Bordas, 1969.