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Le jugement

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Problématiques.

 

 

 

 

• Le jugement peut se définir comme l'acte de l'esprit par lequel j'affirme ou nie un rapport entre deux concepts (§ 1).
• Juger représente, aux yeux de Descartes, une expérience privilégiée de liberté : juger, c'est décider librement en face du vrai (§ 2).
• Spinoza s'oppose à ce point de vue : pour lui le jugement n'a rien d'un acte libre (§ 3).
• II en résulte une conception tout à fait différente de l'erreur chez ces deux philosophes (§ 4). Pour Descartes, l'erreur naît d'une défaillance de la volonté, alors qu'elle ne représente chez Spinoza qu'une idée confuse.
• C'est ici Descartes qui a raison : Spinoza ignore le sujet en tant que ter., sujet qui adhère au vrai (§ 5).
• Le jugement implique une croyance, adhésion personnelle au vrai. La véritable croyance se distingue de l'adhésion irréfléchie (§ 6) et représente le propre de l'homme (§ 7).
• Kant est le philosophe par excellence de la croyance (§ 8).
• En conclusion, penser, c'est juger.


I — Qu'est-ce que le jugement?

Qu'est le jugement? Une opération de l'esprit par laquelle j'établis un rapport entre deux notions. J'arrête alors le contenu de mon assertion et je le pose comme vrai. Notons d'emblée qu'avec le jugement, nous sommes au coeur même de la vie intellectuelle. Le concept lui-même n'est qu'un condensé de jugement, un jugement virtuel. Le jugement est un acte de synthèse, il rassemble et il unit. Il représente le mouvement de la pensée dans son effort unificateur.
« Tous les jugements sont des fonctions qui consistent à ramener nos représentations à l'unité.» (Kant, Critique de la raison pure)

II — Descartes : le jugement est libre (ou le volontarisme)

Le jugement semble. de prime abord, manifester mon entière liberté spirituelle. Juger, c'est, en effet, décider seul en face du vrai et, devant les notions déjà existantes, s'engager dans sa pleine responsabilité intellectuelle. Ainsi Descartes réunissait-il l'acte de juger et l'expérience de la liberté. L'entendement — passif — propose les idées, mais c'est la volonté — active et infinie — qui dispose. On ne saurait dire un peu «oui» ou un peu «non» à une notion. Juger, c'est s'engager totalement, dans un acte d'infinie liberté. Avant mon jugement, qui est adhésion de ma volonté et engagement libre de mon être, il n'existe rien que des idées neutres et flottantes qui ne sont, en elles-mêmes, ni vraies ni fausses.

III — Spinoza (ou l'intellectualisme)

Spinoza, tout au contraire, n'aperçoit nullement dans le jugement un acte libre. C'est en effet la clarté de l'idée qui détermine l'adhésion de l'esprit. Si je possède en moi quelque idée (celle de Dieu, celle de triangle, etc.), comment pourrais-je ne pas croire? Elle contient, en elle-même, un pouvoir qui entraîne l'assentiment. L'idée n'est pas une peinture muette, mais, bien au contraire, une force active, un dynamisme. Mais il est deux sortes d'idées : si j'ai une idée confuse, alors mon jugement demeure branlant, je doute, je vais d'une idée à une autre. Mais si l'idée est adéquate, parfaitement claire et distincte, alors mon adhésion spirituelle est totale, je suis certain et je ne doute plus.
« Nul, ayant une idée vraie, n'ignore que l'idée vraie enveloppe la plus haute certitude; avoir une idée vraie, en effet, ne signifie rien, sinon connaître une chose parfaitement ou le mieux possible; et certes, personne ne peut en douter, à moins de croire que l'idée est quelque chose de muet comme une peinture sur un panneau et non un mode de penser, savoir l'acte même de connaître.» (Spinoza, Ethique)

IV — L'erreur selon Spinoza

L'erreur, dans ces conditions, ne comporte pour Spinoza rien de positif. C'est une privation, une connaissance mutilée et imparfaite. Il n'y a rien dans les idées de positif qui constitue la forme de la fausseté. La fausseté consiste dans la privation de la connaissance, enveloppée par les idées inadéquates, c'est-à-dire mutilées et confuses, qui l'obscurcissent. La conception de Spinoza est ainsi profondément différente de celle de Descartes. Pour ce dernier, l'erreur naît en effet d'un acte de volonté : la volonté, trop rapide, accorde son assentiment à une idée confuse. Au contraire, pour Spinoza, l'erreur n'est qu'un simple défaut dans le savoir. Il y a de la positivité dans l'erreur cartésienne alors que l'erreur spinoziste n'est qu'une négation.

V — Descartes a ici raison

Ce qui est finalement incompréhensible dans la doctrine spinoziste du jugement, c'est l'absence d'engagement du sujet dans la croyance. Le jugement suppose, en effet, une adhésion personnelle du sujet à la relation établie entre deux notions. Or, Spinoza occulte précisément ce phénomène, cette opération par laquelle l'esprit s'approprie lé vrai. Pour qu'il y ait croyance, il ne suffit pas de relier deux notions, il faut que le sujet émerge dans son autonomie et adhère au vrai. C'est Descartes qui a raison : il n'occulte pas l'engagement du sujet, contrairement à Spinoza, pour qui l'idée est elle-même déterminante.

VI — Du vertige mental à la croyance personnelle

Il faut distinguer deux sortes de croyances. Notre univers premier est celui de la crédulité, de l'adhésion naïve et irréfléchie du sujet à l'objet. Aussi y a-t-il chez l'homme une croyance naturelle et spontanée, antérieure au doute. C'est le «vertige mental» de la vie quotidienne et irréfléchie. Dans cet univers de la crédulité, de l'adhésion pré-critique, l'objet s'impose à nous sans nous.
Le doute et l'exercice critique de la pensée et de la réflexion mettent fin à ce vertige mental. Alors naît la vraie croyance, adhésion personnelle au vrai, à notre vrai.
«La véritable croyance, celle qui est à la fois personnelle et communautaire, ne commence qu'avec la réflexion, c'est-à-dire après cet arrêt qui est le doute. Si bien que tout le progrès de la pensée humaine consiste à s'élever de la croyance automatique à la croyance personnelle grâce au doute... C'est grâce au doute, qui libère le sujet de la fascination de l'objet, que la croyance devient nôtre. » (J. Lacroix, Marxisme, Existentialisme, Personnalisme, PUF, 1960)

VII — Croire est le propre de l'homme

Aussi toute la théorie de la connaissance est-elle avant tout une théorie de la croyance. La croyance joue un rôle fondamental non seulement dans le jugement, mais dans tout le savoir humain. Qu'est-ce que connaître? Ce n'est point s'incliner passivement devant une évidence, mais c'est parier et risquer. Toute croyance est un beau risque à courir. Ainsi tout le savoir humain est-il un risque hardiment couru, une construction suspendue à un acte de foi.
«Savoir, c'est toujours engager le sujet dans l'objet, risquer une hypothèse, une idée dans les faits et y croire d'autant plus qu'elle explique davantage. Toute connaissance est un mixte de science et de foi, une croyance : croire est le propre de l'homme. » (J. Lacroix, op. cit.)

VIII — Kant, philosophe de la croyance

Kant est le philosophe de la croyance, qu'il a pleinement réhabilitée et située au centre de sa réflexion. Dieu, l'âme et la liberté sont, en effet, des hypothèses du point de vue de la raison théorique'. Ils appartiennent à la sphère nouménale (noumène = objet de pensée), dont je ne puis avoir aucune connaissance. Il faut donc repousser les prétentions de la raison spéculative dans ce domaine car le noumène est rigoureusement inconnaissable. En revanche, Dieu, l'âme et la liberté peuvent être objets de foi ou de croyance. En postulant, à titre d'espérances, des propositions métaphysiques, Kant a mis la croyance au centre et au coeur de sa doctrine.
«Je ne saurais donc admettre Dieu, la liberté et l'immortalité, selon le besoin qu'en a ma raison dans son usage pratique nécessaire, sans repousser en même temps les prétentions de la raison spéculative à des vues transcendantes... J'ai donc dû supprimer le savoir pour y substituer la croyance.» (Kant, Critique de la raison pure)

Conclusion. Penser, c'est juger

Penser, c'est juger, c'est établir des relations entre les représentations, c'est ramener ces dernières à l'unité. Le jugement manifeste notre activité de synthèse.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Croire et savoir.
— Qu'est-ce que juger?
— A quelles conditions l'évidence n'est-elle pas un préjugé?
— Comment distinguez-vous un jugement d'un préjugé?
— L'amour de la vérité peut-il faire obstacle au jugement?

Kant a dit: «penser c'est juger» et, en effet, le concept et le raisonnement sont des jugements en un certain sens ; mais le mot jugement a aussi un sens plus restreint : c'est l'affirmation d'un rapport objectif entre un sujet et un prédicat. On peut donc considérer le jugement soit comme un produit de la pensée soit comme l'acte même de la pensée.

I. LE JUGEMENT DANS LA PENSÉE

- A - Distinctions. On distingue des jugements d'inhérence (un attribut est contenu dans un sujet) et des jugements de relation (l'attribut est extérieur au sujet). On distingue aussi des jugements de réalité (ce sont ceux des sciences positives : ils affirment des faits) et des jugements de valeur (ce sont ceux des sciences normatives : ils posent un idéal). Enfin on peut distinguer avec Kant des jugements analytiques (les corps sont étendus), des jugements synthétiques a priori (7 + 5 = 12, la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, tout phénomène a une cause), et des jugements synthétiques a posteriori ou jugements d'expérience (les corps sont pesants).

- B - Définition. Le jugement se distingue de la simple conception parce qu'il affirme qu'une conception répond à une réalité objective. Il est constitutif de l'être ; la copule «est» ne sert pas seulement à relier le sujet et l'attribut, elle affirme la réalité de ce lien, elle est une détermination de l'être. Comme d'autre part c'est grâce à l'unification que réalise le jugement dans nos représentations diverses que nous pouvons avoir conscience de notre propre unité, le jugement est en même temps constitutif du sujet et de l'objet.

- C - Formation du jugement. L'associationnisme ne voit dans le jugement que l'association automatique de deux groupes de sensations ; mais cette explication ne rend pas compte de l'objectivité du jugement. Je ne me contente pas de dire: «quand je soulève un corps, j'ai une impression de poids», je dis que «les corps sont pesants», c'est-à-dire que je fais correspondre à la liaison subjective de mes pensées une liaison objective. Le jugement n'est donc pas le simple produit d'un mécanisme mental, il est invention de l'esprit et c'est pourquoi tout jugement comporte un risque. Mais les jugements qui se forment tout seuls en nous ne sont que des préjugés. C'est ce que montre l'analyse des conditions du jugement c'est-à-dire des conditions dans lesquelles nous affirmons un rapport comme vrai (problème de la croyance).

II. LA PENSÉE DANS LE JUGEMENT

- A - L'intellectualisme. Selon Spinoza, l'esprit qui conçoit ne se distingue pas de l'esprit qui juge; c'est-à-dire que l'entendement ne se distingue pas de la volonté. On ne peut former une idée sans poser sa vérité; les idées s'affirment d'elles-mêmes, avec plus ou moins de force il est vrai, selon leur plus ou moins grande clarté. Le doute n'est jamais volontaire, il est incertitude et l'incertitude tient seulement à la présence en nous d'idées contradictoires qui ne peuvent être que des connaissances du premier genre, par ouï-dire ou par expérience vague. L'erreur n'est pas un jugement positivement faux mais seulement une idée inadéquate, c'est-à-dire insuffisante.

- B - Le volontarisme. Pour Descartes au contraire, l'erreur est positive; elle consiste à affirmer la réalité objective d'idées que nous ne connaissons pas avec assez de clarté et de distinction. Ce qui la rend possible c'est la disproportion qui existe entre l'entendement, faculté de concevoir, limitée et passive, et la volonté, faculté active et infinie d'affirmer. Le jugement est l'œuvre en effet de la volonté. Nous sommes donc responsables de nos erreurs mais il dépend de nous de les éviter en suspendant notre jugement tant qu'un doute est possible, c'est-à-dire tant qu'on ne parvient pas à des idées parfaitement claires et distinctes.

- C - Le jugement vrai. Certes, il est impossible de ne pas affirmer ce qui paraît évident et en ce sens Spinoza a raison. Mais la difficulté est de distinguer les jugements où la volonté est déterminée par l'imagination, de ceux où elle l'est par l'entendement : « Ce que le désir engendre est toujours ce qu'il y a de plus clair» remarque Valéry, et l'erreur consiste toujours à juger selon des affections corporelles (appétits, coutumes). La maîtrise de soi est donc la condition du jugement vrai, et le rôle de la volonté dans le jugement consiste avant tout à repousser les idées que propose l'imagination pour penser selon l'entendement. D'où la nécessité d'une éducation du jugement par laquelle on s'exerce à juger d'abord les choses qui nous touchent le moins.

CONCLUSION Il faut gouverner ses pensées ; « Penser (peser) est fonction de peseur, non fonction de balance. Et il serait ridicule si, au moment de juger, je regardais seulement de quel côté j'incline» (Alain).