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La connaissance du vivant

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Un autre cours.
  5. Problématiques.
  6. Textes de la notion.

 


• La réflexion sur le vivant s'est faite selon deux axes principaux : le «vitalisme» et le «mécanisme», les deux conceptions fondamentales qui ont commandé la pensée du vivant. Selon le vitalisme (§ 2a), la vie n'est pas seulement le résultat de relations physiques et chimiques. A l'opposé, le mécanisme (§ 2b) fait de la biologie un chapitre des sciences physiques puisqu'il ramène le vivant à de simples rapports physico-chimiques. Vitalisme et mécanisme, pris à la lettre, représentent des conceptions périmées (§ 2).
• Le point de vue actuel est synthétique (§ 3). Il refuse de faire de l'être vivant une machine, se référant ainsi à la philosophie de Kant (§ 3a). Il souligne le projet à l'oeuvre dans le vivant (Monod, § 3b). La thèse moderne englobe et dépasse mécanisme et vitalisme (§ 3c).


I — Les êtres vivants

Les êtres vivants se définissent par la possession d'un certain degré minimal d'organisation et, dans le maintien de cette organisation, par un renouvellement permanent lié à des phénomènes de nutrition, d'assimilation et de reproduction. Le vivant est donc un système organisé qui se reproduit.
La biologie moderne parle beaucoup plus volontiers du vivant que de la vie. Le mot «vivant» semble mille fois supérieur à celui de «vie», dans la mesure où il invite tout particulièrement à examiner la multiplicité des êtres qui vivent, dans leur étonnante profusion.

II — Les grands axes de la réflexion sur le vivant : le vitalisme et le mécanisme

«Vitalisme» et «mécanisme» représentent les deux conceptions fondamentales autour desquelles s'est édifiée, au cours du temps, la réflexion sur le vivant.

a - Le vitalisme
Qu'est-ce que le vitalisme? La conception selon laquelle il est nécessaire, pour expliquer les phénomènes vivants, de faire appel à un «principe vital». La vie ne serait pas seulement le résultat de relations physiques et chimiques. Un X mystérieux rendrait compte des êtres vivants et de leurs propriétés.
J'appelle principe vital de l'homme la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain.» (Barthez, Médecin de l'École de Montpellier au XVIIIe siècle, cité in Canguilhem, La connaissance de la vie)
Invoquer essentiellement un mystérieux principe vital pour expliquer le vivant ne semble plus très évident de nos jours. Ce sont les lois de la physique qui doivent d'abord être prises en compte. Mais si le vitalisme ancien représente une conception périmée, nous verrons que le point de vue actuel est nuancé et synthétique : il découvre dans la vie un sens et un projet. C'est le vieux vitalisme qui est caduc.

«Avec la fin du XIXe siècle et la première partie du XXe, a disparu la vieille forme du vitalisme, celle qu'avait dû alléguer à ses débuts la biologie... Devant le développement de la science expérimentale, de la génétique, de la biochimie, on ne peut plus, sinon par mystique, invoquer sérieusement quelque principe d'origine inconnue, un X échappant par essence aux lois de la physique, pour rendre compte des êtres vivants et de leurs propriétés.» (F. Jacob, La logique du vivant, Tel, Gallimard)

b - Le mécanisme
Pour le mécanisme, au contraire, la vie est uniquement le résultat de relations physiques et chimiques. Ainsi, la philosophie de Descartes est mécaniste. Tous les corps, sans aucune distinction, se ramènent à des machines. Descartes voit d'une part dans l'animal une machine (c'est la célèbre thèse de l'animal-machine) et, d'autre part, il considère que les fonctions corporelles de l'homme ne s'expliquent pas par un principe mystérieux. Le corps vivant humain est une machine, un ensemble de rouages et de ressorts. En résumé, les animaux, mais aussi les corps humains, ne sont rien d'autre que des machines.
- L'animal-machine
Pour Descartes, les animaux sont des automates agencés par Dieu. Tout se ramène chez eux à des mécanismes corporels. Le cri de douleur de l'animal n'est rien d'autre qu'un réflexe corporel et physique.

« C'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence». (Descartes, Discours de la Méthode)
- Le corps humain
Le corps humain est lui aussi une machine. (Précisons qu'il s'agit ici du corps humain considéré sans l'âme en tant que telle.) Toutes les fonctions biologiques s'expliquent mécaniquement.

«Je suppose que le corps n'est autre chose qu'une statue ou machine de terre... Dieu met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire...» (Descartes, Traité de l'homme)

Mais le mécanisme pur et simple, comme le vitalisme ancien, est une conception dépassée : l'être vivant n'est pas une machine et les lois de la matière inerte sont insuffisantes pour comprendre le fonctionnement des êtres vivants. C'est ce que met pleinement en lumière le point de vue actuel.

III — Le point de vue actuel : la synthèse moderne

a - L'être vivant n'est pas une machine
Il faut affirmer l'irréductibilité de l'organisme à la machine. Une montre, à la différence d'un être vivant, ne peut ni se construire ni se réparer. Dans le cas de l'organisme, des forces internes sont à l'oeuvre qui assurent la formation des structures complexes du vivant. Un philosophe a, contrairement à Descartes, souligné cette irréductibilité : c'est Kant.
«Dans une montre, un rouage n'en produit pas un autre et encore moins une montre d'autres montres... Elle ne remplace pas d'elle-même les parties dont elle est privée... Si elle est déréglée, elle ne se répare pas non plus d'elle-même, toutes choses qu'on peut attendre de la nature organisée. Un être organisé n'est pas seulement une machine.» (Kant, Critique du jugement)


b - Le projet à l'oeuvre dans le vivant - Téléonomie - Morphogénèse autonome - Invariance
Allons plus loin. On peut dire avec Jacques Monod que les êtres vivants se distinguent de toutes les autres structures par leur dessein et leur projet. Quel est ce projet? Conserver l'intégrité et la totalité de leur structure et la reproduire. Jacques Monod a baptisé téléonomie cette activité cohérente, orientée et constructive du vivant en vue de se conserver et de se reproduire. Morphogénèse autonome et invariance caractérisent, avec la téléonomie, les êtres vivants.

- La téléonomie
Envisageant la notion d'être vivant, objet doué d'un projet, Jacques Monod écrit dans Le Hasard et la Nécessité :

« Plutôt que de refuser cette notion (ainsi que certains biologistes ont tenté de le faire), il est au contraire indispensable de la reconnaître comme essentielle à la définition même des êtres vivants. Nous dirons que ceux-ci se distinguent de toutes les autres structures de tous les systèmes présents dans l'univers par cette propriété que nous appelons la téléonomie.» (J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, Le Seuil)

- Morphogénèse autonome
Les êtres vivants, parce qu'ils sont doués d'un projet, sont des structures autonomes. Ils s'édifient indépendamment de tout agent extérieur. Des forces internes assurent la formation des structures vivantes. Le ciseau du sculpteur dégage les formes d'Aphrodite, mais le corps de la déesse s'épanouit de lui-même.

«La structure d'un être vivant résulte d'un processus (qui) ne doit presque rien à l'action des forces extérieures, mais tout, de la forme générale jusqu'au moindre détail, à des interactions « morphogénétiques» internes à l'objet lui-même. Structure témoignant donc d'un déterminisme autonome, précis, rigoureux, impliquant une «liberté» quasi totale à l'égard d'agents ou conditions extérieurs, capables certes d'entraver ce développement, mais non de le diriger, non d'imposer à l'objet vivant son organisation. Par le caractère autonome et spontané des processus morphogénétiques qui construisent la structure macroscopique des êtres vivants, ceux-ci se distinguent absolument des artefacts, aussi bien d'ailleurs que la plupart des objets naturels, dont la morphologie macroscopique résulte en large part d'agents externes. » (J. Monod, op. cité)

La reproduction invariante
L'invariance reproductive désigne le fait que les êtres vivants ont le pouvoir de reproduire et transmettre l'information correspondant à leur propre structure. En d'autres termes, de génération en génération, ils reproduisent le matériel génétique de l'espèce.

c - Bilan de la théorie moderne - La synthèse du mécanisme et du vitalisme
La théorie moderne englobe au fond mécanisme et vitalisme en les dépassant l'un et l'autre. Elle réalise la synthèse des deux conceptions. Certes, elle fait appel aux lois physico-chimiques pour expliquer le vivant, mais elle se réfère également au projet des organismes et à la téléonomie.
- Le mécanisme est intégré : ce sont bien les petites machineries de la physico-chimie qui expliquent la complexité croissante des espèces. Mais le mécanisme est insuffisant; il est à la fois intégré et dépassé.
- Il faut reconnaître la finalité des systèmes vivants, c'est-à-dire l'existence d'un but vers lequel ils tendent :
«L'être vivant représente bien l'exécution d'un dessein, mais qu'aucune intelligence n'a conçu. Il tend vers un but, mais qu'aucune volonté n'a choisi. Ce but, c'est de préparer un programme identique pour la génération suivante. C'est de se reproduire.» (F. Jacob, La logique du vivant, Gallimard, 1978)

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Peut-on concilier le déterminisme et la finalité dans la connaissance du vivant?
— La connaissance scientifique du vivant exige-t-elle que l'on considère l'organisme comme une machine?
— Quelle place la réflexion sur le vivant peut-elle accorder au hasard?
— Comment peut-on définir un être vivant?
— L'organisme vivant peut-il être comparé à une oeuvre d'art?
— Tombe-t-on malade comme une machine tombe en panne?
— Peut-on donner un modèle mécanique du vivant?

Les sciences de la vie s'attachent essentiellement à expliquer, d'une part, la nature et le fonctionnement des organismes (cytologie, histologie, physiologie), d'autre part, le développement et l'évolution des êtres vivants (embryologie, génétique). Mais toutes les explications, aujourd'hui, relèvent plus ou moins de la biologie moléculaire.

I. LE MÉCANISME DES PHÉNOMÈNES VITAUX

- A - La notion d'être vivant et le finalisme. L'être vivant présente des caractères qui le distinguent de la matière inerte : 1) C'est un individu, c'est-à-dire un tout dont les parties sont solidaires (cf. la notion d'organisme) ; 2) L'être vivant évolue et ses transformations modifient sa nature car elles sont qualitatives et non simplement quantitatives ; 3) Tout vivant tend à se conserver et à se reproduire, c'est-à-dire à conserver son espèce (cf. les phénomènes d'assimilation et de régénération). - Ces faits expliquent que pendant longtemps la physiologie soit restée théologico-métaphysique. En effet, pour rendre compte de l'organisation, de l'évolution et de la tendance à la conservation des vivants on a invoqué d'abord Dieu, puis une force mystérieuse que les anciens appelaient «âme» (anima: le souffle qui anime), que l'école vitaliste de Montpellier, avec Barthez, appelait «principe vital» et qui se retrouve dans ce que Bergson appelle «l'élan vital». On aboutit ainsi à des explications finalistes puisque l'on explique les parties par le tout et les organes par leurs fonctions (l'homme a des yeux pour voir).

- B - La méthode positive et le mécanisme. C'est en renonçant aux causes finales qu'en physiologie comme ailleurs la science s'est constituée (Harvey, 1628; Descartes; Claude Bernard: Introduction à la médecine expérimentale, 1865). Sans doute l'observation et l'expérimentation se heurtent-elles ici à des difficultés particulières, mais la méthode comparative permet de vérifier les conséquences des hypothèses suggérées par les faits, ce qui est l'essentiel de la méthode expérimentale. Les hypothèses, pour avoir une valeur scientifique, doivent être purement mécaniques, c'est- à-dire finalement physicochimiques. Il n'est pas interdit de se demander pourquoi tel organe est ainsi fait, mais l'essentiel est de montrer comment il remplit sa fonction. La finalité peut être un principe de recherche (heuristique) ; seul le déterminisme est un principe d'explication.

- C - Le problème de la physiologie humaine. La notion d'un déterminisme physico-chimique en physiologie semble incompatible avec la liberté humaine. Un acte libre serait en effet un mouvement, c'est-à-dire un phénomène physiologique, déterminé par une idée et les physiologues ne peuvent concevoir un pareil mode de détermination. Aussi sont-ils conduits le plus souvent à considérer la conscience comme un épiphénomène et à nier la liberté de l'homme (cf. Walson et le behaviourisme); l'homme ne serait «qu'un automate conscient» (Th. Huxley). - Cependant l'influence du «moral» sur le «physique» paraît difficilement contestable et cela met en question le déterminisme mécanique des phénomènes physiologiques. En fait c'est de psycho-physiologie, plutôt que de physiologie proprement dite, qu'il faut parler quand il s'agit de l'homme.

II. L'ÉVOLUTION DES ÊTRES VIVANTS

- A - La classification en biologie et le fixisme. A l'origine la biologie se contentait de classer les êtres vivants en espèces, genres, familles, ordres, classes, embranchements, règnes (Systématique : Linné, Jussieu). On admettait que les espèces correspondaient à des types bien définis, isolés les uns des autres et immuables depuis leur création (fixisme: Cuvier). Cette conception est liée au finalisme : chaque espèce aurait été créée selon un plan rationnel devant assurer sa conservation ; cela expliquerait qu'à partir d'un élément important on pût reconstruire le tout, c'est-à-dire l'individu auquel il appartient, comme fait la paléontologie. Et si la paléontologie montre que des espèces ont disparu, on peut admettre qu'il y a eu des cataclysmes et des créations successives. - Mais Buffon déjà doutait de la fixité des espèces et Lamarck, en classant des collections d'invertébrés, s'aperçut qu'on pouvait-passer insensiblement d'une espèce à une autre par une série de types intermédiaires : « Il n'y a réellement dans la nature, disait-il, que des individus».

- B - L'explication en biologie et le transformisme. Pour expliquer cette transformation des êtres vivants, Lamarck invoquait l'influence du milieu et s'appuyait sur le principe que la fonction crée l'organe (Philosophie zoologique, 1809). Cette explication, qui reste d'inspiration finaliste, se heurte à une grave difficulté : les caractères acquis ne semblent pas héréditaires. - C'est par la loi de la sélection naturelle que Darwin (De l'origine des espèces, 1859) explique l'évolution: dans la lutte pour la vie (influence de Malthus) les individus les plus aptes survivent de préférence aux autres, et c'est ainsi que les petites variations avantageuses qu'un individu peut présenter par hasard transforment peu à peu l'espèce. Toutes les espèces actuellement existantes résulteraient ainsi de quelques types primitifs très peu nombreux. - A cet évolutionnisme on préfère aujourd'hui le mutationisme, d'inspiration également mécaniste, qui explique l'évolution par des changements atteignant, non les cellules du soma mais celles du germen (distinction de Weismann), et qui par suite seraient héréditaires d'emblée (Hugo de Vries). Ces mutations restent d'ailleurs assez mystérieuses, et les biologistes russes (Mitchourine, Lyssenko) essaient de les expliquer par l'influence du milieu, tandis que l'école américaine de Morgan pense qu'elles sont tout à fait indépendantes des modifications somatiques.

- C - La théorie chromosomique de l'hérédité : Mendel coordonne ces faits et permet de les prévoir en énonçant : a - la loi de disjonction des caractères; en Fi tous les hybrides sont différents des parents et semblables entre eux. b - la loi de ségrégation indépendante des caractères dans le dihybridisme. Morgan en proposant une représentation concrète des cellules germinatives (chromosomes porteurs de gènes ou facteurs) permet de comprendre les lois de Mendel et les faits qu'elles régissent. Plus récemment, la chimie des protéines a permis de préciser les mécanismes de l'hérédité (notion de «code génétique»).

CONCLUSION Comme Auguste Comte l'avait bien vu, la biologie suppose la physique et la chimie, sans se réduire à elles. Mais on ne sait pas encore rendre compte très exactement, aujourd'hui, des différences de structure moléculaire qui distinguent le vivant du non-vivant.