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L'art

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Problématiques.
  6. Résumé de cours.

 

 

 

Distinguer
  1. L’art au sens large : ensemble de connaissances et de savoir-faire nécessaires à la maîtrise d’une pratique donnée (art du verrier, art médical, art poétique, etc.). Art est ici synonyme dé technique (comme dans l’expression « arts et métiers »)
  2. L’art au sens restreint : désigne l’ensemble des activités visant à la création d’œuvres esthétiques (cf. les beaux-arts, l’amour de l’art, etc.). !

Ces deux sens ne sont pas exclusifs l’un de l’autre : ainsi l’art du peintre renvoie aussi bien à la technique picturale qu’à l’intention esthétique de l’artiste.

L’idée du beau Elle se confond dans la tradition platonicienne avec l’idée du Bien (le beau est la « splendeur du bien », cf. Marsile Ficin).

L’Idée du beau est intelligible, unique et séparée de ses manifestations concrètes et sensibles. C’est de leur degré de participation à cette Idée du beau que les choses tirent leur beauté.

Le beau n’est ni le bon ni l’utile ni l’agréable Kant rompt avec la tradition platonicienne en posant que le beau est l’objet d’une satisfaction désintéressée,

Il se distingue du bon, de l’utile ou de l’agréable.

« Est beau ce qui plaît universellement et sans concept. »

Beauté libre, beauté adhérente Toutefois, il peut arriver qu'un mémo objet soit à la fois beau et utile (cf. une belle maison, une belle commode). C'est ce que Kant appelle la « beauté adhérente ». Celle-ci s'oppose à la beauté « libre », qui ne sert à rien et qui n'a pas d’autre fonction que le beau lui-même.
L’art comme herméneutique de l'existence

 

Dans l’activité artistique l'homme prend conscience de son rapport au monde, elle lui donne la possibilité de saisir de  manière sensible la complexité et la richesse du inonde de la humaine culture qu’il habite.

 


• Il s'agira, dans cette fiche, de comprendre la spécificité de l'Art et du Beau. L'Art est la création d'une réalité spirituelle authentique (§ 5), et non point une pâle imitation de la nature. Quant au Beau, il est irréductible à l'agréable ou à l'utile, comme l'a montré Kant (§ 10).
• Distinguez bien l'art, au sens moderne du terme, comme création de choses belles, de l'art dans sa signification originelle, comme ensemble de procédés permettant d'obtenir certaines fins (§ 1).
• L'Art n'est ni une imitation de la nature comme le voulait Platon (§ 2 et 3), ni un objet du désir (§ 4). Hegel a critiqué, à juste titre, ces fausses visions de l'art, et montré (§ 5) que l'art est création d'une réalité spirituelle. Dès lors, le Beau artistique peut se définir comme la manifestation sensible de l'Idée (§ 6). Distinguez bien la Beauté de la Vérité (§ 7).
• La création artistique est moins un délire, comme l'entendait Platon (§ 8) qu'un travail et une action de l'intelligence (§ 9).
• Quant au jugement de goût, il est à la fois désintéressé, universel et nécessaire, comme l'a montré Kant (§ 10).




I - Art : les deux sens du mot (Prolongement: Le sens ancien du mot art)

Le mot art signifie deux choses : d'abord - et telle est sa signification originelle - un ensemble de procédés permettant d'obtenir certains résultats et d'atteindre certaines fins. C'est en ce sens que l'on parle des «arts ménagers», des «arts et métiers», de l'art culinaire, etc. L'art s'oppose ici à la science envisagée comme pur savoir, indépendant des applications possibles.
Mais l'art désigne aussi la création de choses belles, d'objets esthétiques. Nous retiendrons ici cette seconde notion de l'art, que nous allons expliciter.
« L'art ou les arts désignent toute production de la beauté par les oeuvres d'un être conscient. » (Dictionnaire philosophique Lalande, article Art, PUF, 1950)

II - L'art est-il imitation de la nature? (Prolongement)

N'est-il pas évident, pour le bon sens populaire, que l'art consiste à imiter la nature et à la reproduire, à re-créer et à refaire habilement ce qui existe déjà dans le monde extérieur?
Telle était déjà l'opinion de Platon, en particulier dans la République. Pour Platon, l'art n'est qu'une copie de copie, car le premier modèle c'est l'Idée, modèle de toutes choses, par exemple l'Idée de lit. Quand l'artisan travaille il prend l'Idée comme loi de fabrication et crée alors le lit sensible et matériel. Mais que va faire l'artiste? Il se borne à reproduire et à copier le lit sensible, réalisé par le menuisier, lit qui, lui-même, est une copie. Ainsi la matière artistique vient au troisième rang dans l'ordre des réalités : d'abord l'Idée, ensuite les choses empiriques, enfin les créations de l'art. Dès lors, l'art n'est qu'un mensonge et une illusion, mensonge au deuxième degré, puisque déjà le sensible nous égare. Le beau artistique est un fantôme et une tromperie !
« Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité? De l'apparence... L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai. »(Platon, La République)

III - Hegel : le principe de l'imitation est irrecevable

C'est à partir du XVIIe siècle que l'art se distingue aussi bien de l'artisanat que de la technique et acquiert ainsi un statut spécifique. D'où l'apparition de l'esthétique comme théorie des beaux-arts. Et, dans la Critique de la faculté de juger esthétique (1791), Kant, même s'il ne prétend pas

faire une théorie des objets beaux (car selon lui le beau n'est pas une qualité des objets : il n'y a pas de règles du beau et donc de science du beau), affirme qu'il n'existe pas de belles sciences, mais seulement des beaux-arts. Il accorde même, d'une certaine manière, une supériorité à l'art sur les sciences et la technique, puisqu'il considère qu'il n'y a de génie que dans les beaux-arts. Application rigoureuse de la science, la technique repose sur une méthode scientifique précise dont toutes les démarches sont enseignables, répétables. Il suffit généralement de savoir ce qu'il faut faire pour réussir. Quant à l'artisanat, s'il exige une certaine habileté voire un tour de main qui ne se réduit pas à des recettes d'une application mécanique, il ne requiert, cependant, aucune faculté d'invention ou génie particulier. Seul l'art, qui repose sur la fantaisie créatrice de l'artiste, requiert autre chose que « l'aptitude à savoir faire ce qui peut être appris d'après une règle quelconque ». Les beaux-arts doivent donc nécessairement « être considérés comme des arts du génie ».

Le principe de l'imitation ne nous permet guère de saisir la nature profonde de l'art. Hegel, dans son Esthétique (1818-1829) a bien mis en évidence le caractère absurde de ce principe.
Pourquoi, tout d'abord, reproduire la nature une seconde fois? N'est ce pas une tâche superflue? Ce que nous contemplons déjà dans nos jardins ou nos maisons, il n'est nulle raison de le refaire inutilement. De plus, la reproduction du sensible est non seulement superflue, mais présomptueuse. L'art d'imitation ne peut que fort difficilement rivaliser avec la nature et reste ainsi en deçà d'elle. Enfin, l'examen des différents arts montre bien l'absurdité de la thèse imitative:
« Si la peinture, la sculpture représentent des objets qui paraissent ressembler aux objets naturels ou dont le type est essentiellement emprunté à la nature, on accordera par contre qu'on ne peut pas dire que l'architecture, qui pourtant fait partie aussi des Beaux-Arts, ni que les créations de la poésie, dans la mesure où elles ne sont pas strictement descriptions, imitent quoi que ce soit de la nature...
L'art doit donc se proposer une autre fin que l'imitation purement formelle de la nature; dans tous les cas, l'imitation ne peut produire que des chefs-d'oeuvre de la technique, jamais des oeuvres d'art. » (Hegel, Esthétique)
L'art ne représente donc pas, dans son principe, une imitation de la nature ; il n'est jamais un reflet du réel.

IV - L'art et le désir

Mais peut-être le désire, cette tendance qui. pousse l'homme à nier l'objet et à le sacrifier à sa satisfaction personnelle, est-il en mesure de nous faire comprendre le Beau artistique et l'oeuvre d'art. Le Beau n'est-il pas ce que je désire et veux posséder?
Cette vision de l'art est radicalement fausse, nous montre Hegel. Si la représentation d'un nu éveille en moi quelque désir sexuel, c'est que je ne perçois pas le tableau dans sa dimension esthétique. Le Beau artistique ne s'offre jamais à mon désir, il ne concerne que le côté théorique de l'esprit, lequel laisse l'objet subsister dans sa liberté. La relation de l'homme à l'oeuvre d'art et au beau n'est pas de l'ordre du désir. Ce point est fondamental.
L'oeuvre d'art, loin de se rattacher à mes désirs sensibles, me délivre d'eux et m'entraîne bien loin, dans une satisfaction désintéressée et purement contemplative, comme l'a montré Kant (Cf. § 10).

V - L'art est création d'une réalité spirituelle

Toute définition de l'art à partir du sensible ou du désir se révèle insuffisante. L'art est réellement l'esprit se prenant pour objet, il représente la création d'une réalité nouvelle et spirituelle. Il dégage la vérité profonde des apparences sensibles et l'exprime. Hegel nous donne l'exemple de la statuaire grecque : l'art hellénique rend la forme humaine plus parfaite, l'anime et la spiritualise. Ce que nous percevons dans l'art hellénique classique, c'est l'esprit tout entier comme constituant le fond de l'ouvrage d'art. André Malraux verra, lui aussi, dans l'art une démiurgie, la création d'une nouvelle réalité spirituelle, une invention de formes:
« L'art naît... de la fascination de l'insaisissable, du refus de copier des spectacles, de la volonté d'arracher les formes au monde que l'homme subit pour les faire entrer dans celui qu'il gouverne... Les glands artistes ne 'sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux. » (A. Malraux, Les voix du silence, NRF, 1959)

VI - Hegel : le beau est la manifestation sensible de l'Idée

Ainsi, l'Art est l'esprit se prenant pour objet. Nous pouvons, dès lors, voir dans le Beau artistique une expression sensible de l'Idée. Le Beau se définit comme la manifestation sensible et empirique de l'Idée', élément le plus élevé de la pensée et de l'Être, principe même de toute transcendance. Le Beau, c'est l'unité de la forme sensible et de l'Idée universelle.

VII - Le Beau et le Vrai

C'est donc la représentation sensible de l'Idée qui appartient au Beau artistique. Il y a, par conséquent, une différence essentielle entre le beau et le vrai. Le vrai, c'est l'Idée considérée en elle-même, indépendamment de toute forme sensible. La connaissance tend, en effet, vers l'Idée comme vers son terme ultime. C'est l'Idée en tant que telle qui donne sens au savoir et permet de le totaliser. Au contraire, dans la beauté artistique,
l'Idée est engagée dans une représentation sensible. Dans un tableau, ce qui compte, ce n'est pas seulement l'Idée qui s'y manifeste, mais la couleur, le pastel, la matière, les données d'ordre sensible et concret. On voit ainsi toute la différence entre le vrai et le beau. Le premier est purement intellectuel, le second est tout pénétré par le concret et le sensible.
«Lorsque le vrai apparaît seulement à la conscience dans la réalité extérieure et que l'idée reste unie et identifiée à son apparence extérieure, alors l'idée n'est pas seulement vraie, mais belle. Le beau
se définit donc comme la manifestation sensible de l'idée. » (Hegel, op. cité)

VIII - La création artistique et le problème de l'inspiration

Mais en quoi consiste la création de cette oeuvre d'art que nous définissons comme essence spirituelle des choses, comme manifestation sensible de l'Idée? Ici surgit le fameux problème de l'inspiration artistique. Créer, n'est-ce pas d'abord être inspiré par les dieux ou les Muses?
C'est ce que pensait, non sans une apparente contradiction, Platon, pour qui le poète crée grâce à un don divin, un délire, un enthousiasme. L'artiste détient un mystérieux privilège : la suggestion divine le pousse à composer ou peindre, lui qui ne connaît rien à tout ce qu'il fait. Ce n'est point de sang-froid que l'artiste travaille, il est au contraire relié à la chaîne des Muses.
« C'est chose légère que le poète, ailée, sacrée; il n'est pas en état de créer avant d'être inspiré par un dieu, hors de lui, et de n'avoir plus sa raison; tant qu'il garde cette faculté, tout être humain est
incapable de faire ouvre poétique. » (Platon, Ion)

IX - Edgar Poe et Nietzsche : la critique de l'inspiration

Cette théorie de l'inspiration n'est guère satisfaisante et éclaire mal la création artistique. Comme l'a remarqué Edgar Poe, elle représente plutôt une coquetterie de l'artiste - ou du philosophe - qu'une expérience réelle. Le poète ou l'écrivain préfèrent dissimuler leurs laborieux efforts. Les enfantements pénibles de la pensée, le travail incertain et mille fois répété, les manuscrits raturés seraient peu agréables au public.
Nietzsche ne parle pas. autrement : la croyance au « miracle » poétique prend naissance dans le goût de l'homme pour ce qui est fini et parfait.
« Tout ce qui est fini, parfait, excite l'étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécié. Or personne ne peut voir dans l'œuvre de l'artiste comment elle s'est faite; c'est son avantage, car partout où l'on peut assister à la formation, on est un peu refroidi. » (Nietzsche, Humain, trop humain)
Comment donc opposer la création artistique en général à l'action de l'intelligence et du travail ? La création artistique représente un labeur, non point le fruit de l'inspiration divine et du pur enthousiasme.

X - Contemplation esthétique et jugement de goût la théorie kantienne (Prolongement: Les beaux-arts sont les arts du génie)

Il reste à examiner le problème de la contemplation esthétique et, plus exactement, celui du jugement de goût. C'est dans la Critique du jugement (1790) que Kant a décrit ce jugement de goût, en des analyses classiques et fondamentales.

1 - Kant compare d'abord l'agréable, qui nous procure un plaisir sensible, et le beau, où ne se produit aucune satisfaction correspondant au désir sensible. Le beau proprement dit nous entraîne bien loin du désir. Il est lié à une satisfaction désintéressée (cf. également plus haut : art et désir). Je ne désire pas ce qui est beau. Si un nu du Titien provoque du désir, c'est qu'il n'y a pas expérience esthétique véritable. D'où la première formulation du jugement de goût
« Le goût est la faculté de juger un objet ou un mode de représentation par la satisfaction ou le déplaisir d'une façon toute désintéressée. On appelle beau l'objet de cette satisfaction. » (Kant, Critique du jugement)

2 - Kant analyse ensuite l'universalité esthétique, qui est une universalité sans concept. Quand je juge un objet beau, j'attribue à chacun le sentiment que j'éprouve devant l'objet. Cette universalité est de droit et non de fait.
D'autre part, cette universalité n'est pas logique : je rapporte l'objet à mon sentiment de plaisir sans user de concept. D'où le deuxième caractère du jugement de beauté:
« Est beau ce qui plaît universellement sans concept. » (Kant, op. cité)
On voit que Kant sépare radicalement le Beau du Concept, alors qu'au contraire, pour Hegel, le Beau est une expression sensible de l'Idée. L'analyse de Hegel, qui rattache le Beau à l'Idée, nous paraît, sous certains aspects, mieux rendre compte de la richesse de cette notion.

3 - Dans le jugement de goût, enfin, se produit une convenance de l'objet à notre imagination et notre entendement : l'objet est harmonieux. Mais cette harmonie ne renvoie pas à une fin extérieure à l'art, à une fin déterminée. Il y a bien une finalité (car toutes les parties d'un objet d'art concourent à réaliser un ensemble harmonieux) mais cette finalité est sans fin, car le beau est à lui-même sa fin. Kant peut dire, ajoutant une troisième dimension à son analyse:
«La beauté est la forme de la finalité d'un objet en tant qu'elle y est perçue sans la représentation d'une fin. » (Kant, op. cit.)

4 - Enfin, la nécessité du jugement de goût découle de son universalité. Cette nécessité est subjective.
«Est beau ce qui est reconnu sans concept comme l'objet d'une satisfaction nécessaire. » (Kant, op. cité).  En effet, le jugement qui déclare une chose agréable est subjectif; relatif à la personnalité de chacun. J'admets fort bien que le goût des sens puisse varier d'une personne à l'autre. Pour l'un la couleur violette est douce et aimable, pour l'autre elle est morte et éteinte. L'un aime le son du violon, l'autre préfère celui de la cornemuse. En ce qui concerne l'agréable, je tolère que le goût d'autrui puisse différer du mien. Il en va tout autrement du beau. Il ne viendrait à l'idée de personne de dire : « cet objet est beau pour moi ». Si je qualifie une chose de belle, c'est précisément pour signifier que quiconque la juge esthétiquement devrait la trouver belle. En pareil cas, le principe : « à chacun selon son goût » ne vaut pas. Je vais même jusqu'à dénier le goût à celui qui juge autrement que moi. Mon jugement : « c'est beau » prétend donc à l'universalité. D'où la question : sur quoi se fonde une telle prétention ?

Autrement dit, puis-je convaincre autrui de la beauté d'une oeuvre par concepts ? La beauté s'explique-t-elle ? (Voir sujet suivant.)
 

Prolongement: L'esthétique de Kant

Conclusion

Kant et Hegel ont eu le mérite de souligner l'aspect désintéressé de l'expérience esthétique : elle nous délivre du monde et nous libère.
L'oeuvre d'art ne vise à satisfaire que des intérêts spirituels. Elle doit exclure tout désir, toute norme d'utilité et tout intérêt pratique et moral.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

- La laideur peut-elle faire l'objet d'une représentation esthétique?
- L'oeuvre d'art nous met-elle en présence d'une vérité impossible à atteindre par d'autres voies ?
- L'art est-il le règne de l'apparence?
- L'art peut-il ne pas être sacré?
- Est-il possible, dans le domaine des arts, d'avoir tort ou raison lorsqu'on dit : « C'est beau » ?
- Qu'est-ce qui distingue la création artistique et l'invention technique?
Une oeuvre d'art est-elle un objet sacré? (Amiens, A, juin 1985).
- En quoi l'art peut-il être considéré comme une chose sérieuse?
- Peut-on expliquer une oeuvre d'art?
- Pourquoi applique-t-on le terme de «création» à l'activité artistique?
- En quel sens peut-on parler de beauté morale?
- En quel sens l'artiste a-t-il besoin de modèles?
- Une oeuvre d'art nous invite-t-elle à nous évader du monde ou à mieux le regarder?
- Est-il vrai qu'on ne peut pas discuter des goûts ?

« Le beau nous somme de penser » dit Alain et ce n'est point par hasard, sans doute, que l'esthétique tient une si grande place dans la philosophie (chez Platon, chez Kant, chez Hegel, etc ...).

I. L'ŒUVRE D'ART

- A - Le beau. Il est agréable de contempler le beau (qu'il faut distinguer du sublime), mais le beau est quelque chose de plus que l'agréable. De même, «il faut qu'une belle porte soit d'abord une porte», comme dit Alain, et «le beau ne fleurit que sur l'utile», mais il y a quelque chose de plus dans le beau que dans l'utile. De même encore, ce qui est bien est beau et le beau peut être signe du vrai, mais le beau ne relève pas de l'ordre moral ni de l'ordre scientifique. - En fait, le beau ne se définit pas et ne se prouve pas, il s'éprouve dans l'émotion esthétique. Selon la formule de Kant, «est beau ce qui plaît universellement sans concept».

- B - La contemplation esthétique. Le beau, c'est donc d'abord ce qui nous plaît, ce qui nous touche (le mot esthétique, qui désigne la science du beau, signifie étymologiquement « qui relève des sens »). Aussi y a-t-il une subjectivité du jugement de goût. Toutefois, on distingue communément un bon et mauvais goût. Et, certes, la tentation est grande de ramener le beau à des critères intellectuels (ordre, proportions, harmonie, etc.), mais aucun raisonnement ne fait paraître une chose belle. C'est sans doute par un accord entre les mouvements du corps et les idées de l'âme, entre l'imagination et l'entendement, entre «ce qui danse et ce qui pense» (Alain) que s'explique l'émotion esthétique, juge du beau.

- C - La création artistique. «Tout ce qui est dans la nature est dans l'art», disait Hugo, mais l'art ne consiste pas à reproduire simplement la nature, et un tableau est toujours autre chose qu'une photographie. Le photographe peut avoir du métier et même du talent, mais le génie de l'artiste apporte une dimension nouvelle : l'artiste est d'abord artisan, sans doute, c'est- à-dire qu'il doit maîtriser une certaine technique, mais il est aussi quelque chose de plus. L'œuvre d'art n'est pas le résultat d'une activité inconsciente, elle n'est pas non plus l'expression d'une idée, la réalisation d'un modèle ; elle est plutôt l'affirmation d'une personnalité. «L'art, disait Bacon, c'est l'homme ajouté à la nature».

II. L'ART ET L'HOMME

- A - Art et science. La présence de l'artiste dans son œuvre est précisément l'une des caractéristiques qui opposent l'art à la science. En s'efforçant d'introduire l'ordre et la mesure qu'exige la raison dans le monde, le savant nous en donne une représentation impersonnelle et abstraite, et finalement inhumaine. L'artiste, au contraire, est plus sensible à ce qu'il y a d'original et d'unique dans le réel et la représentation concrète qu'il nous en donne porte toujours sa marque. (Comparer le soleil de l'astronome et le soleil de Van Gogh). C'est en ce sens que Bergson avait raison de dire que l'art écarte «tout ce qui masque la réalité, pour nous mettre face à face avec la réalité même».

- B - Art et religion. Il est clair, pourtant, que la réalité dont il est question ici est plutôt celle de nos rêves que celle de notre expérience. On dit communément que le monde de l'artiste est le monde de l'imaginaire, et c'est ce que confirment les liens de l'art et de la religion. Selon l'idée de Hegel, en effet, la religion est réflexion sur l'œuvre d'art, c'est-à- dire que toute mythologie consiste à donner un sens aux images de l'art. Le signe porte l'idée et les dieux sont venus habiter les temples que l'homme avait construits pour lui. Comme le dit Alain, «les arts ne sont qu'une écriture qui, d'une manière ou d'une autre, fixe les mots ou les gestes et donne corps à l'invisible».

- C - Art et philosophie. Dire que l'art est la réalité de l'imaginaire, ce n'est pas peu dire. S'il est vrai que l'imagination, mieux que l'entendement, exprime l'union de l'âme et du corps, c'est dans les œuvres de l'art plus que dans celles de la science que le philosophe trouvera le vrai portrait de l'homme. Une philosophie de l'art, c'est une philosophie de l'homme indivisible et c'est pourquoi la réflexion sur les beaux-arts et sur la littérature est essentielle à la réflexion philosophique. C'est pourquoi aussi on peut fonder une anthropologie sur l'analyse structurale des œuvres d'art et des mythes (cf. Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire).

CONCLUSION L'œuvre d'art est la plus haute expression, peut-être, de l'homme. « Œuvres humaines, miroirs de l'âme », dit Alain, et c'est là sans doute que se montre et se satisfait le mieux ce «désir d'éternité» (F. Alquié) qui est le paradoxe de la condition humaine. Selon le mot d'André Malraux, «l'art est un anti-destin».