Retour aux Cours de philosophie

La société

Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Rousseau & la société
  6. Kant et la sociabilité
  7. Problématiques.

 

 

 

 


• L'étude de la société et de l'État sont indissociables (quelle forme d'État est en effet souhaitable pour la société?). Nous étudions ici le problème (théorique) de la nature sociale de l'homme et réservons à l'analyse de l'État (p. 160) le thème des grandes doctrines politiques concernant le gouvernement de l'État.
• De même, lisez la fiche consacrée à «Nature et culture» qui traite en fait le même problème : la consubstantialité de l'homme et de la société.
• La société se définit comme le milieu humain dans lequel est intégré tout homme. Ce milieu est structuré par des institutions (§ 5) et il permet les échanges réguliers entre les hommes. On peut ainsi affirmer que l'homme est un être social ou politique (§ 1) et que l'individu isolé n'existe pas, selon la théorie justement développée par Marx et Engels (§ 2).
• Le lien indissoluble avec le milieu n'est d'ailleurs pas le privilège de l'espèce humaine : la société est immanente à la vie, et toutes les espèces sont sociales (§ 3).
• Néanmoins, ne confondez pas la société humaine et le groupe animal. Ils se distinguent à plusieurs titres
a - le groupe animal est statique alors que la société humaine est dynamique (§ 4) ;
b - le groupe animal est en effet gouverné par l'instinct alors que les sociétés humaines sont régies par des «institutions», c'est-à-dire des habitudes sociales ou des lois. Or les institutions sont mobiles.
• En définitive, la société est entièrement productrice de nos existences (§ 6).



1 - L'homme est un animal politique (Aristote)

Parler de société, c'est évoquer le milieu humain dans lequel est intégré tout homme. Qu'est-ce qu'une société (par opposition à la société en général) ? Un ensemble d'individus entre lesquels existent des rapports organisés et des échanges de services. Ce groupe forme une réalité spécifique, irréductible aux individus qui le composent. Les faits sociaux se présentent en effet comme des manières d'agir, de penser et sentir, existant en dehors des consciences individuelles et ne pouvant se ramener à elles. Aussi la réalité sociale est-elle sui generis : sa nature et ses lois ne sont pas réductibles à celles de la psychologie individuelle.
Elle forme l'objet de la sociologie, terme créé au XIXe siècle par Auguste Comte.
Mais déjà Aristote (385-322 av. JC) avait mis en évidence la nature sociale de l'homme, cet animal politique (polis, en grec, signifie cité). L'homme n'est vraiment lui-même qu'au sein de la cité et de la société où il peut développer ses facultés morales.
« Celui qui, par son naturel, et non par l'effet du hasard, existerait sans aucune patrie, serait un individu détestable, très au-dessus ou très au-dessous de l'homme... Celui qui serait tel par sa nature ne respirerait que la guerre, n'étant retenu par aucun frein, et, comme un oiseau de proie, serait toujours prêt à fondre sur les autres.
Aussi l'homme est-il un animal civique, plus social que les abeilles et autres animaux qui vivent ensemble. » (Aristote, Politique).

Prolongement: Aristote ou la Cité comme lieu du bien-vivre.

II - L'individu isolé n'est qu'une abstraction

Cette vision de l'homme comme animal social ou politique est fondamentale. L'être humain est, en effet, toujours inclus dans une organisation déterminée et l'individu en tant que tel est une abstraction. De ce point de vue, l'idée développée par Marx et Engels à partir de 1845 est pertinente : c'est la société qui produit l'homme en sa qualité d'homme.
En 1857, Marx reprendra textuellement l'expression d'Aristote l'homme est un animal politique. Il ne peut s'individualiser que dans la société, qui le crée et l'engendre.
«L'homme est, au sens le plus littéral du terme, un animal politique, il est non seulement un animal social, mais un animal qui ne peut s'individualiser que dans la société. L'idée d'une production réalisée par un individu isolé, vivant en dehors de la société... n'est pas moins absurde que l'idée d'un développement du langage sans qu'il y ait des individus vivant et parlant ensemble. » (Marx, Introduction générale à la critique de l'économie politique)

III - La société est une réalité primitive

Mais il ne faut pas se méprendre sur la nature profonde de la société. Si l'essence de l'homme est sociale, si l'individu isolé n'est qu'une abstraction, ce lien indissoluble avec le milieu n'est pas le privilège de l'espèce humaine : toutes les espèces sont sociales. La société est une réalité primaire, et l'ordre de la culture est immanent à toute la sphère animale. Aristote ne s'y trompait d'ailleurs pas, puisqu'il affirmait simplement que l'homme est plus social que les autres animaux.
Partout où existe la matière vivante organisée, il y a, en effet, société. Cette dernière n'a pas commencé avec notre espèce et rien ne laisse supposer qu'elle disparaîtra avec nous. Les animaux seuls et isolés ne peuvent se développer normalement. Leur formation réelle exige l'environnement social. Si l'individu isolé n'est qu'une abstraction, comme le voulait Marx, cet énoncé est tout aussi valable en ce qui concerne l'animal. Impossible de déceler, à quelque niveau que ce soit', un état de nature réellement distinct de l'état de société.
«La société apparaît comme une réalité positive et primaire analogue à la matière ou à la vie. Elle a sa propre économie née de l'économie de la nature et articulée avec celle-ci... La sociabilité est une option fondamentale diffusée partout parmi les êtres vivants. » (S. Moscovici, La société contre-nature, UGE, 1972)

IV - Spécificité de la société humaine : dynamisme et liberté

S'il n'y a pas, d'un côté, l'animal et la nature et, de l'autre, l'homme et la société, il semble cependant qu'il y ait une différence profonde entre la société animale et le groupe humain : la société animale est statique, elle ignore tout devenir et les lois qui l'organisent semblent immuables. Tout au contraire, le changement social, le mouvement et la liberté caractérisent le groupe humain. L'animal a vite et définitivement terminé sa formation. A l'inverse, la société humaine évolue, elle est toujours lancée dans un processus d'invention et de création. Elle est effervescente, c'est un dynamisme collectif et un mouvement, malgré des moments de retombée, d'apparente inertie du devenir social.

V - Différence des sociétés humaines et animales instincts et institutions

Si la société animale est statique, c'est qu'en elle, l'instinct (immuable) domine. Même si les sociétés animales connaissent une certaine organisation, elles restent gouvernées par les instincts, ensemble de réactions héréditaires, subordonnées à un but dont l'être qui agit n'a généralement pas conscience (ainsi la nidification). Au contraire, les sociétés humaines présentent le phénomène des institutions, habitudes sociales et lois formulées à travers un langage. Or les institutions sont mobiles, alors que l'instinct est statique.
«La grande différence entre les sociétés animales et les sociétés humaines est que, dans les premières, l'individu est gouverné exclusivement du dedans, par les instincts... tandis que les sociétés humaines présentent un phénomène nouveau, d'une nature spéciale, qui consiste en ce que certaines manières d'agir sont imposées ou du moins proposées du dehors à l'individu et se surajoutent à sa nature propre; tel est le caractère des « institutions », au sens large du mot. » (E. Durkheim, article Société, Dictionnaire philosophique Lalande, PUF, 1950)

VI - La société, instance suprême

La société, comprise comme ensemble d'institutions et d'habitudes, représente donc le milieu créateur de toute notre vie, qu'elle tire du néant. Les sociologues ont longuement développé ce thème. Ainsi Pierre Bourdieu note-t-il que la société a le pouvoir d'arracher les existences humaines, absurdes et inessentielles (parce que vouées à la mort), à la facticité et à l'insignifiance totale. Notre être-dans-le-monde possède en effet un caractère absolument contingent et l'homme est un existant absurde, sans raison d'être'. Mais la société peut le «sauver», lui conférer un être, une essentialité et une réalité. C'est elle seule qui dispense, à des degrés évidemment différents, les justifications et les raisons d'exister, en insérant les hommes dans une stratification et un ordre très puissants, qui, apparemment, donnent sens à leur existence initialement gratuite et absurde.
« C'est (la société) qui, en produisant les affaires ou les positions que l'on dit «importantes», produit les actes et les agents que l'on juge « importants », pour eux-mêmes et pour les autres, personnages objectivement et subjectivement assurés de leur valeur et ainsi arrachés à l'indifférence et à l'insignifiance... Misère de l'homme sans mission ni consécration sociale. » (P. Bourdieu, Leçon sur la leçon, Ed. de Minuit, 1982)

Conclusion

La société, définie comme le milieu humain dans lequel est intégré un individu, est entièrement productrice de nos existences. Sous un certain angle, l'exclusion sociale est la forme concrète de l'enfer et de la damnation, puisqu'elle consiste à être séparé de la seule instance créatrice de l'homme.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

- Peut-on s'exclure de la société?
- En quel sens peut-on dire que l'homme est un « animal politique » ?
- Faut-il dire que la société dénature l'homme ou qu'elle l'humanise?
- Une société sans conflits est-elle possible ? Est-elle souhaitable ?
- Une société sans droit est-elle concevable?
- La vie en société n'a-t-elle pour fondement que la complémentarité des besoins ?
- Faut-il être seul pour être soi-même ?
 

Le sociologue allemand Tönnies (1855-1936) distinguait les rapports communautaires, profonds et vivants, des rapports de société proprement dits, impersonnels et extérieurs (opposer, par exemple, une «communauté religieuse» et une «société de commerce») et il définissait la société humaine comme « une pure juxtaposition d'individus indépendants les uns des autres».

I. L'HOMME, ANIMAL SOCIAL

- A - La critique utopiste de la société. Le Rousseau des premiers Discours soutenait que l'homme, bon par nature, est corrompu par la société. Cet individualisme romantique correspond assez bien à la psychologie de l'adolescent qui croit ne trouver hors de lui que des conventions et des contraintes faisant obstacle au développement de sa propre personnalité. Et c'est un thème très moderne que cette critique de «la société» considérée comme la source de tous nos maux, sans qu'il soit toujours bien précisé s'il s'agit de la société en général ou de telle de ses formes particulières (faut-il vivre «loin de toute société» ou suffit-il de «changer la société»?). Mais Rousseau lui-même notait bien dans le Contrat Social (I, 8) que c'est l'institution de la société «qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme».

- B - La nature sociale de l'homme. L'idée même d'une institution de la société demeure abstraite : Aristote disait déjà que l'homme est un «animal social» et Auguste Comte a bien montré qu'humanité et société sont indissociables. D'une part, en effet, il n'y a d'homme qu'en société («l'individu proprement dit n'existe que dans le cerveau trop abstrait de nos métaphysiciens»); d'autre part, seuls les hommes font une société véritable, caractérisée non seulement par la solidarité dans l'espace (qui se rencontre aussi dans certaines espèces animales), mais aussi et surtout par la «continuité», c'est-à-dire la solidarité dans le temps qui rend possible le progrès. C'est ainsi que la Sociologie est la science de l'Humanité même et que la politique de Comte aboutit à la religion de l'humanité (sociolâtrie).

- C - Le sociologisme de Durkheim. Reprenant l'idée de Comte, les sociologues de l'école durkheimienne se sont efforcés d'expliquer par la société toutes les grandes fonctions humaines : la mémoire est sociale (cf. Halbwachs : Les cadres sociaux de la mémoire), la morale est un produit social (cf. Lévy-Bruhl : La morale et la science des mœurs), «la raison n'est qu'un autre nom donné à la pensée collective» (Durkheim), la religion a pour origine et pour objet la société (cf. Durkheim: «la divinité, c'est la société transfigurée»), etc. Dans un article sur «la genèse des jugements de valeur», Durkheim a notamment soutenu que l'idéal se forme toujours dans des moments privilégiés de la vie collective et exprime donc des valeurs sociales.

II. INDIVIDU, SOCIÉTÉ ET HUMANITÉ

- Â - La société est moyen et non fin. L'erreur du sociologisme est de ne pas distinguer les «grandeurs naturelles» et les «grandeurs d'établissement» dont parlait Pascal. Les premières seules sont de vraies valeurs humaines, les secondes n'exprimant que les exigences actuelles de telle société donnée et variant, par suite, dans le temps et dans l'espace. Le conformisme caractérise bien ce que Bergson appelle les «sociétés closes», mais l'homme aspire à un ordre et à une justice dont aucune société réelle n'offre le modèle. La valeur suprême, ce n'est pas tel ou tel groupe social, telle ou telle forme sociale, mais l'homme. Et la société engendre le mal plutôt que le bien (cf. Alain: «C'est toujours dans la société que la barbarie se retrouve, toujours dans l'individu que l'humanité se retrouve»).

- B - La société est condition et non source. De même, il y a des passions collectives plutôt que des pensées collectives. Les pressions sociales engendrent des préjugés et la première condition de toute pensée véritable est de se libérer des préjugés, comme en témoigne l'ironie socratique (cf. aussi Alain : « L'individu qui pense contre la société qui dort, voilà l'histoire éternelle et le printemps a toujours le même hiver à vaincre»). Sans doute l'homme ne penserait-il pas s'il n'était un être social, mais une condition nécessaire n'est pas une condition suffisante; le langage est bien fruit de société; mais il faut donner un sens au langage («savoir ce que l'on dit»). La société est la condition de nos pensées, elle n'en est pas la source.

- C - Société et Humanité. Il faut remarquer, toutefois, que la critique du sociologisme ne porte pas contre Auguste Comte. Si, en effet, on entend par société, non point une société particulière, un milieu socio-culturel situé dans l'espace et dans le temps, mais la société humaine en général, il est vrai qu'elle est à la fois la source et la fin de toutes nos pensées et de toutes nos valeurs. L'individu se définit alors, non par sa situation dans un groupe social déterminé, mais par son appartenance à l'espèce humaine. Opposer l'individu à la société, en ce sens, ce n'est pas revenir à l'utopie individualiste, mais affirmer que l'idéal humain ne peut être réalisé par aucune société particulière et qu'ainsi les valeurs strictement sociales sont toujours subordonnées aux valeurs morales proprement dites.

CONCLUSION Il n'existe sans doute que des sociétés, situées et datées, limitées et éphémères, qui sont la condition de l'épanouissement de l'homme et en même temps lui font obstacle, mais la communauté humaine n'en est pas moins une réalité autant qu'un idéal.