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Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Références utiles.
  6. Problématiques.

 

 

 

LES PASSIONS.

 

Opposer Passion et action.
Distinguer Les passions, au sens classique : toutes les affections de l’âme (perceptions, sentiments, émotions).
La passion, au sens moderne : un état affectif et intellectuel assez puissant dominer toute la vit: de l'esprit (ex. passion du jeu. amoureuse, etc.).
L'émotion, transitoire et passagère.
Le sentiment, moins violent et moins destructeur.
La passion qui met radicalement en danger le sujet passionné.
Mécanisme de la passion Rôle de l’imagination, qui renforce la passion en travestissant son objet.
Cristallisation.
La sublimation, au sens de Freud, comme détournement de l’énergie vitale vers des buts idéaux?
Le fanatisme : exacerbation des passions.
La critique des passions Platon: nécessité de réguler les passions.
Les stoïciens : les passions comme jugements erronés. Descartes : les passions revèlent de la structure du corps et des mécanismes involontaires.
Kant : la passion est une "maladie de l'âme, une ruine de la liberté.
 
Revalorisation des passions Rousseau : les deux passions fondamentales de
l’homme à l’état de nature sont l'amour de soi (perverti en amour-propre) et la pitié naturelle, la raison humaine (perfectibilité). Hegel : rôle moteur de la passion dans l'Histoire (la figure du «grand homme
Fausse opposition de la raison et des passions Hume : la raison ne saurait par elle-même s’opposer aux passions dans la mesure où «la raison ne peut être à elle seule un motif pour un acte volontaire»; en conséquence, la raison « ne peut jamais combattre la passion sans la direction de la volonté ».

 

• La passion est une affection durable de la conscience, si puissante qu'elle s'installe à demeure et se fait centre de tout, se subordonnant les autres inclinations. Elle doit être distinguée de l'émotion et du sentiment (§ 1).
• Si la tradition classique, avec Descartes tout particulièrement (§ 2), voit avant tout dans les passions des phénomènes subis et passifs dont il faut s'assurer la maîtrise, la passion est, au contraire, exaltée par Hegel (§ 9) en tant qu'énergie du vouloir.
Vous avez là deux visions profondément différentes de la passion : comme mouvement interne qui pousse à l'action (Hegel), ou comme phénomène marqué par une dysharmonie et un trouble profonds (tradition classique).
• Spinoza, à la suite de Descartes, a noté que les passions se rattachent aux vicissitudes de notre existence corporelle (§ 3) : la passion, c'est l'empire du corps.
• Notons aussi le rôle de l'imagination et de la cristallisation (§ 4) dans la passion.
• La passion, fille du corps et de l'imagination, est analysée, dans la tradition classique, comme une servitude et un destin (§ 5). On peut alors décrire, avec Spinoza, le cortège des passions humaines (§ 6).
• Le remède aux passions est conçu — toujours dans cette tradition — soit comme volonté (Descartes, § 7), soit comme connaissance (Spinoza, § 8).
• Enfin, Hegel, privilégiant l'énergie passionnelle (§ 9), souligne que rien de grand ne s'est accompli sans passion (§ 10) et que celle-ci est le matériau de la raison universelle (§ 11), c'est-à-dire de la raison divine à l'oeuvre dans le monde.
• On peut considérer, en conclusion, que Hegel a magnifiquement réhabilité la passion.



I — Émotion - Sentiment - Passion (PASSION ET EMOTION)


Définissons la passion comme une affection durable de la conscience, qui s'installe à demeure et se fait centre de tout, se subordonnant les autres inclinations. Elle ne doit pas être confondue avec l'émotion, tempête passagère dont le désordre s'épuise rapidement. Distinguons-la également du sentiment, disposition affective moins démesurée et excessive. L'élément essentiel de la passion, c'est une rupture d'équilibre durable.
« L'homme normal porte son attention sur les divers objets qui s'offrent à ses sens, son esprit agite diverses pensées. Mais l'avare ne songe qu'à son or, le joueur qu'à son gain, l'amoureux qu'à celle qu'il aime. Tout ce qui n'est pas l'objet de sa passion paraît indifférent au passionné, tout ce qui touche ou lui rappelle cet objet fait naître en lui les émotions les plus vives : de là dépendent sa joie et son désespoir.» (F. Alquié, Le désir d'éternité, PUF, 1960)

II— La passion, empire du corps

La passion est ambiguë et peut être étudiée sous deux chefs, comme passivité et comme énergie spirituelle. C'est son caractère de passivité qui nous retiendra de prime abord. Étymologiquement, passion vient d'ailleurs du latin pati, supporter, souffrir. La passion désigne, à l'origine, un phénomène passif de l'âme : elle ne nous paraît pas exprimer notre libre personnalité car nous la ressentons comme subie. Ce n'est point en tant que liberté et volonté qu'elle se présente à nous mais, dès l'abord, comme un phénomène étranger à notre libre vouloir.
Descartes, définissant les passions de l'âme, a bien souligné cet élément de passivité. Il appelle passions tous les phénomènes causés dans l'âme par l'action du corps, toutes les représentations liées aux mouvements des esprits animaux, éléments subtils circulant dans tout l'organisme et servant d'intermédiaire entre le corps et l'âme. La passion, c'est l'empire du corps.
« On peut généralement nommer passions toutes les pensées qui sont.... excitées en l'âme sans le concours de sa volonté, et, par conséquent, sans aucune action qui vienne d'elle, par les seules impressions qui sont dans le cerveau, car tout ce qui n'est point action est passion.» (Descartes, Lettre à Elisabeth)

III — Les vicissitudes de notre existence corporelle

Spinoza, dans la lignée de Descartes, a magistralement montré que les passions se rattachent aux vicissitudes de notre existence corporelle. L'homme subit à travers son corps l'action des choses extérieures. Dans cette mesure, la passion mérite une analyse scientifique et dénuée de tout énoncé moral. Elle représente l'élément nécessaire d'une existence dépendante de l'univers.

IV — Passion et imagination

Si la passion est liée aux vicissitudes de mon existence corporelle, comme l'a montré Spinoza, il n'est nullement étonnant qu'elle soit fille de l'imagination, cette faculté par laquelle nous combinons et formons les représentations sensibles.
L'exemple le plus célèbre de cette action de l'imagination nous est fourni par Stendhal, à propos de la cristallisation. Un banal rameau d'arbre, jeté dans les mines de sel de Salzbourg, en est retiré trois mois après, couvert de cristallisations brillantes. De même, l'objet aimé, grâce au travail de l'imagination, cristallise autour de lui un ensemble de souvenirs et de rêves. Que serait la passion sans cette cristallisation de l'imaginaire, qui véritablement l'engendre ou la recrée? A peu près rien, peut-être un pur néant affectif ...
«Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous y trouverez :
Aux mines de sel de Salzbourg, on jette, dans les profondeurs abandonnées de la mine, un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants, mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.» (Stendhal, De l'amour).

V — La passion comme servitude et comme destin

Ainsi, la passion représente le triomphe et l'empire du corps. Elle est fille de l'imagination et de la cristallisation. Elle semble, dès lors, s'opposer fondamentalement à la raison. La tradition classique, dans cette optique, a surtout mis en évidence la servitude et la souffrance inhérentes aux passions. Quel supplice que la vie de l'homme ballotté par les passions! Étroitement dépendant du corps et des vicissitudes des objets externes, agité par de multiples causes extérieures, plus souvent triste et rempli de haine que joyeux, comment pourrait-il trouver la paix et la sérénité? Car il est pareil aux flots de la mer qu'agitent des vents contraires. Ainsi flotte-t-il d'une passion à une autre, vivant en dehors de lui-même. Il connaît donc un état lamentable de servitude et d'impuissance. Il vit sous le règne de l'aliénation, étranger à lui-même : il est serf et dépendant.

Prolongement: La passion comme aliénation

VI — Le cortège des passions humaines

Dans notre vie quotidienne, ce qui prédomine généralement, c'est la tristesse et non la joie, comme l'a bien montré Spinoza dans l'Éthique. L'homme subit, en effet, l'univers et ses forces, qui peuvent restreindre la puissance d'agir de notre corps. Aussi la tristesse, passage d'une plus grande à une moindre perfection, empoisonne-t-elle toute notre vie. A partir d'elle se forme le cortège des passions tristes, haine, crainte, envie, raillerie, mépris, colère, vengeance, pitié, humilité et repentir.
Tel est l'enchaînement de sombres affections qu'expérimente trop souvent l'homme qui vit sous le régime de la passion.

VII — Le remède aux passions

a- La volonté

Comment l'âme, serve et dépendante, pourra-t-elle alors conquérir son autonomie?
La première solution serait d'inspiration cartésienne. N'est-il pas possible de faire appel à la toute-puissance de la volonté? Descartes exalte le pouvoir absolu de celle-ci. Face aux mécanismes passionnels, la volonté peut toujours réagir et l'emporter. Ainsi se révèlent les âmes d'élite. La générosité, sommet de la morale de Descartes, repose sur le sentiment qu'il n'y a rien qui véritablement nous appartienne que la libre disposition de nos volontés.
«Ainsi, je crois que la vraie générosité, qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu'il en use bien ou mal, et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user.» (Descartes, Les passions de l'âme)
Ainsi, la volonté est conçue comme détenant un pouvoir absolu face aux passions. Cette solution cartésienne a sa grandeur, mais pour celui à qui la liberté ne paraît qu'un leurre et qu'une illusion (et tel est le cas de Spinoza), il ne reste guère que la thérapeutique de la connaissance.

VIII — Le remède aux passions

b - La connaissance

Spinoza, en effet, ne fait nullement appel au pouvoir libre et tout-puissant de notre âme. Comment le pourrait-il alors que l'homme n'est qu'une partie de la nature, soumise comme le reste des choses à des chaînes de causalité nécessaires? Demeure donc, pour se libérer, la « science des affections ». La passion succombe à sa connaissance vraie. Il n'est pas question de gouverner les passions par la volonté, comme le voulaient les Stoïciens ou Descartes, mais bien d'en avoir une connaissance claire et distincte, de les comprendre dans leur rationalité. Ainsi puis-je transmuter la servitude en liberté : la passion comprise, perd son privilège et son prestige puisqu'elle est insérée dans une chaîne de causes et d'effets.
« Une affection qui est une passion cesse d'être une passion, sitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte... Une affection est d'autant plus en notre pouvoir, et l'âme en pâtit d'autant moins, que cette affection nous est plus connue.» (Spinoza, Ethique)
Et pourtant, la claire conscience de la passion ne suffit pas à la dominer : video meliora, proboque, deteriora sequor; je fais le pire alors même que j'ai notion du bien.

IX — La passion comme énergie du vouloir

Mais la passion n'est pas seulement passivité. Certes, avec Descartes ou Spinoza, elle se transmute en liberté par la médiation de la volonté ou de la connaissance. Cependant, originellement, elle n'en est pas moins subie. Or, la passion ne peut-elle être comprise autrement, comme énergie spirituelle? C'est précisément le mérite de Hegel d'avoir décrit la passion sous ce jour nouveau.
Car la passion, ce n'est pas seulement Phèdre, c'est aussi Napoléon! Alors l'énergie du vouloir rassemble toute l'activité de l'homme vers un but. Le vouloir se tend vers une fin unique à laquelle il subordonne tout. Ainsi accédons-nous à un nouveau concept de la passion, comme énergie pratique et historique portée à son degré suprême d'incandescence. L'individu concentre ainsi toute son énergie sur un seul objet. Tel est le «grand homme» dans l'histoire.
« L'homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. Il n'est pas assez sobre pour vouloir ceci ou cela; il ne se disperse pas dans une multitude d'objectifs, mais il est totalement voué à la fin qui est sa véritable grande fin. La passion est l'énergie de cette fin et la détermination de cette volonté. C'est un penchant presque animal qui pousse l'homme à concentrer son énergie sur un seul objet. Cette passion est aussi ce que nous appelons enthousiasme.» (Hegel, La raison dans l'histoire.)

X — Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion! (Prolongement)

Prise en ce nouveau sens, la passion retrouve son aspect dynamique : elle crée l'histoire' et le devenir. Parce que le vouloir humain se concentre alors magnifiquement sur un but unique, la passion constitue l'instrument historique le plus riche et le plus fécond. Comment l'histoire pourrait-elle avancer sans le travail totalisant et de longue haleine du passionné? La passion permet d'accomplir de grandes oeuvres. Elle est édificatrice et architecte de l'histoire. Elle engendre le devenir historique. Elle est l'aspect le plus dynamique de l'esprit.
« Rien ne s'est fait sans être soutenu par l'intérêt de ceux qui y ont participé et, appelant l'intérêt une passion, en tant que l'individualité tout entière, en mettant à l'arrière-plan tous les autres intérêts et fins que l'on a et peut avoir, se projette en un objet avec toutes les fibres intérieures de son vouloir, concentre en cette fin tous ses besoins et toutes ses forces, nous devons dire que d'une façon générale rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion.» (Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire)

XI — La ruse de la raison : raison et passion

Si, dans le champ historique, la passion crée magnifiquement une oeuvre en mobilisant toute l'énergie du vouloir, il ne faut cependant pas oublier qu'elle est en même temps l'instrument de la raison universelle. En poursuivant leurs passions et leurs intérêts, les hommes font l'histoire, mais ils sont en même temps les outils de quelque chose de plus grand qui les dépasse. La raison' universelle, à l'oeuvre dans l'histoire, utilise les passions pour se produire dans le monde. La libre énergie humaine, celle de César, celle de Napoléon, est finalement le matériau de l'Esprit du monde, de l'Idée universelle.
«L'intérêt particulier de la passion est donc inséparable de l'activité de l'universel... C'est le particulier qui s'entre-déchire et qui, en partie, se ruine. Ce n'est pas l'idée universelle qui s'expose à l'opposition et à la lutte, ce n'est pas elle qui s'expose au danger; elle se tient en arrière, hors de toute attaque et de tout dommage. C'est ce qu'il faut appeler la ruse de la raison : la raison laisse agir à sa place les passions, si bien que, seul, le moyen par lequel elle parvient à l'existence passe par des épreuves et des souffrances.» (Hegel, La raison dans l'histoire)

Conclusion

Hegel a magnifiquement réhabilité la passion. Il en a fait l'instrument par lequel l'Esprit étend sa rationalité dans le champ historique.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Si la passion est involontaire, y a-t-il un sens à vouloir la maîtriser?
— Peut-on dire que les passions sont toutes bonnes?
— Peut-on dire avec Alain que : «la passion est toujours malheureuse»?
— Sommes-nous responsables de nos passions?
— La passion est-elle toujours un esclavage?
— En quoi la passion est-elle refus du temps?
— Est-ce parce qu'ils sont ignorants que les hommes sont sujets à des passions ?
— La passion est-elle une erreur?

Rapport de la passion au sujet conscient

Presque tous les sujets posent peu ou prou question de savoir s’il faut ou non appréhender la passion comme une action incontrôlée (et par là illégitime et néfaste) du corps sur l'esprit en acceptant le dualisme classique qui identifie l’esprit, doué de raison, au sujet humain.

- La passion est-elle une aliénation ? (Rouen, A, 1981).

- L’existence passionnée est-elle toujours une existence aliénée ? (Limoges, B, 1982).

- L’idée de la «fatalité de la passion » ne peut-elle être remise en cause? (Nouvelle-Calédonie, C, D, E, 1981).

- La passion est-elle, comme dit Kant, une «maladie de l’âme»? (Montpellier, B, 1985).

- Peut-on dire avec Alain que « la passion est toujours malheureuse » ? (Grenoble, C, D, E, 1982).

- À quelles conditions une passion est-elle bonne ? (Poitiers, A, 84).

- Si la passion est involontaire, y a-t-il un sens à vouloir la maîtriser ? (Caen, A, 1984).

- Où faut-il chercher l’origine de la passion ? (Orléans-Tours, B, 1983).

- L’homme n’est-il rien de plus que ses passions ? (Nice, B, 1981).

Valeur de la passion

- Mieux vaut se perdre dans la passion qu’avoir perdu toute passion. (Limoges, C, D, E, 1983).

- Les passions font vivre l’homme; sa sagesse le fait seulement durer. (Nantes, B, 1984).

- Peut-on dire que les passions sont toutes bonnes ? (Caen, B, 1983).
 

Pâtir, c'est subir et souffrir, mais la passion n'en est pas moins prestigieuse. Dans sa dernière lettre à Clotilde de Vaux, Auguste Comte écrivait: «Au milieu des plus graves tourments qui puissent résulter de l'affection, je n'ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour le bonheur, c'est d'avoir toujours le cœur dignement rempli».

I. LA PASSION

- A - Émotion et passion. «L'émotion agit comme une eau qui rompt sa digue, remarquait Kant, la passion comme un torrent qui creuse de plus en plus profondément son lit» ou encore: «l'émotion est une ivresse, la passion est une maladie ». L'émotion est, en effet, un mouvement, la passion un état ; être ému, c'est être troublé ; être passionné c'est être assuré. Sans doute la passion naît-elle et se nourrit-elle d'émotions mais elle est «l'émotion pensée» (Alain), c'est-à-dire qu'autour d'une affection privilégiée se crée tout un système dans lequel la sensibilité de l'homme se trouve prise et esclave. Le bonheur du passionné tient précisément à cette fixation de sa vie affective et à l'indifférence qui en résulte à l'égard de tout ce qui est étranger à sa passion. L'amour est un souci qui chasse les autres. Cependant il ne faut pas voir dans la passion la prépondérance d'une tendance profonde ; il y a plutôt oubli des autres tendances et en ce sens « nos passions ne sont que nos erreurs » (Alquié).

- B - L'action passionnée. De même la passion plaît par la force qu'elle semble nous donner en nous délivrant de l'irrésolution. Mais il n'est pas sûr que l'homme fasse mieux ce pour quoi il se passionne : « nous ne conduisons jamais bien, remarquait Montaigne, la chose de laquelle nous sommes possédés et conduits» (Essais III, 10). C'est que l'action passionnée n'est pas libre; le passionné est esclave du désir et de l'habitude ; sa fidélité par exemple n'est qu'attachement mécanique. D'autre part, toute passion est volonté de puissance, mais elle conduit l'être à une double dépendance : à l'égard de l'objet de sa passion et aussi à l'égard des autres qui le tiennent par elle. Le passionné ne s'appartient plus; c'est un «possédé». Enfin le passionné se distingue du volontaire par ceci qu'il ne sait pas «se penser avec vérité dans le futur » (Alquié), c'est-à-dire qu'il n'obtient jamais vraiment ce qu'il désirait (« L'avenir seul est juge des passions » dit Alquié).

- C - La logique passionnelle. Cette dépossession de soi, qui caractérise la passion, est sans doute le fruit du triomphe de l'imagination chez le passionné. Ses pensées, en effet, au lieu d'être ordonnées logiquement et objectivement, s'ordonnent d'elles-mêmes autour de l'affection dominante (cf. la description stendhalienne de la cristallisation) selon les mécanismes de l'association des idées. Aussi la pensée du passionné estelle une pensée esclave (ne pouvoir s'empêcher de penser à . . .), plaideuse (se prouver qu'on a raison), politique (calculer les moyens en ne songeant qu'à leur efficacité) et aveugle (ne pas voir les choses qu'on ne veut pas voir). L'apparente lucidité du passionné est toujours trompeuse - comme on s'en aperçoit lorsque meurt la passion. C'est qu'il y a dans la passion comme un refus ou un oubli de la condition temporelle de l'homme: le passionné sacrifie l'avenir à un présent qui n'est fait lui-même que de souvenirs.

II. LES PASSIONS

- A - L'esprit et le cœur. «L'esprit n'est pas destiné à régner, disait Comte, mais à servir [...]. En effet, le commandement réel exige, par dessus tout, de la force, et la raison n'a jamais que de la lumière ; il faut que l'impulsion lui vienne d'ailleurs». L'intelligence nous dit bien quels sont les meilleurs moyens de parvenir à une fin, mais elle ne nous dit pas quelles sont les fins qu'il faut poursuivre. A ses yeux, tout est égal; «être ou ne pas être», c'est une question qui ne relève pas de l'esprit. L'homme se cherche des raisons de vivre, mais ce ne sont pas des raisons qui le font vivre ; c'est toujours dans nos désirs que se trouve la source de notre existence même. En d'autres termes, l'homme ne vit que de passions.

- B - Passions et intérêts. En un sens plus restreint, on entend par passions les impulsions qui relèvent du cœur, c'est-à-dire essentiellement de l'amour et de l'orgueil, par opposition aux intérêts que suscitent les appétits et aux motifs que propose la raison. Mais là encore, il faut affirmer la toute-puissance des passions : l'homme passionné se soucie peu de ses intérêts vitaux immédiats et n'entend guère la voix de la raison. Aussi Alain pouvait-il dire que «ce sont les passions et non les intérêts qui mènent le monde». Dans l'amour-propre tel que l'entend La Rochefoucauld et dont il. fait le fond de la nature humaine, il entre plus de vanité et de volonté de puissance que d'égoïsme proprement dit. Le véritable égoïste, en effet, celui qui ne songe qu'à la satisfaction de ses appétits et calcule exactement les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, est peut-être un mythe ; ce qui anime ordinairement les hommes, c'est l'amour ou l'ambition, qui peuvent d'ailleurs prendre les formes les plus diverses et qui font que les vrais drames humains sont les drames de la solitude et de l'humiliation.

- C - Le tragique et le comique. Le drame est, en effet, inhérent à la passion et c'est pourquoi les Stoïciens, pour qui l'idéal était la sérénité, considéraient les passions comme des «maladies de l'âme» et faisaient de «l'apathie» (absence de passion) une vertu. Les passions emportent l'homme, nourrissant ainsi l'idée fataliste, ressort des tragédies (cf. Racine: Oreste, par exemple dans Andromaque : «Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne . . .). Et le tragique plaît à l'homme parce qu'il remplit sa vie (quand on dit de quelqu'un qu'il a beaucoup vécu, on veut dire qu'il a beaucoup souffert). Mais l'homme peut aussi prendre une sorte de recul par rapport aux passions, les juger et en rire: «la comédie est la réflexion et comme l'éthique de la tragédie» (Alain). C'est un aspect de l'esprit («avoir de l'esprit»; «faire de l'esprit») - et non négligeable - que ce refus du sérieux des passions.

CONCLUSION «Les passions, disait Descartes, sont toutes bonnes de leur nature et nous n'avons rien à éviter que leur mauvais usage ou leur excès». Il s'agit seulement de sauver son âme, c'est-à-dire de rester maître de soi et spectateur lucide, quitte à comprendre que, comme l'écrit J.-P. Sartre, «l'homme est une passion inutile».

 ÇA PEUT TOUJOURS SERVIR

En littérature, pensez à toute la tradition littéraire relative à la passion amoureuse : Tristan et Yseult ; Racine, Phèdre ; Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves; J.-J. Rousseau, La Nouvelle Héloïse; Stendhal, De l'amour ;

B. Constant, Adolphe ; R. Radiguet, Le Diable au corps ; A. Cohen, Belle du Seigneur. Pensez aussi aux autres objets de la passion, comme la passion du jeu (cf. Dostoïevski, Le Joueur ; Balzac, La Rabouilleuse).


Peinture : Ch. Le Brun : les esquisses des Batailles d’Alexandre ; et les principes physiognomoniques de la représentation des passions en peinture | (cf. J. Liechtenstein, La Couleur éloquente, 1991).

Cinéma: V. Minnelli, La Vie passionnée de Vincent Van Gogh, 1956;

I. Bergman, Une passion, 1969; Oshima, L'Empire des sens, 1976; L'Empire de la passion, 1978.