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Pour approfondir:

 
  1. Panorama de la notion.
  2. Synthèse de la notion.
  3. Plan de la notion.
  4. Textes de la notion.
  5. Autrui cet Autre.
  6. Problématiques.

 

 

 

• Comment s'effectue le mouvement vers autrui? Tel est le problème essentiel qui sera posé dans cette fiche. Il s'agira de comprendre comment l'Autre surgit dans ma propre conscience, comment s'opère la saisie d'Autrui.
• La réflexion classique, avec Descartes, n'a guère pris en compte la dimension de l'Autre (§ 2).
• Hegel, au XIXe siècle, a remarquablement saisi qu'autrui est nécessaire à la constitution même de la conscience de soi (§ 3). Sans la lutte des consciences de soi opposées (§ 4), la conscience ne peut se former et se forger. Hegel a donc mis en évidence la notion moderne d'intersubjectivité (§ 5).
• Sartre, avec son analyse du regard (§ 6) et sa phénoménologie des relations humaines (§ 7), prolonge les descriptions hégéliennes.
• Les thèmes du conflit et de la lutte à mort des consciences ne doivent pas conduire à sous-estimer la réciprocité (§ 8), le dialogue (§ 9) ou la sympathie et l'amour (§ 10).



I — L'altérité - Autre et autrui

L'altérité est certainement une des catégories fondamentales de l'esprit. Le couple du Même et de l'Autre organise, en effet, une bonne partie de mon expérience. Si le Même désigne ce qui est identique à soi, l'Autre renvoie au divers et au différent. Ainsi, moi qui suis le même que moi, suis-je confronté sans cesse à l'autre que moi, à ce qui m'est forcément étranger. Ce que je reçois en ma conscience, c'est précisément l'autre de cette conscience.
Or, Autrui est d'abord l'Autre, le différent. C'est un autre d'une espèce toute particulière, un moi qui n'est pas moi, comme l'a dit Sartre en une définition célèbre.
«Autrui, c'est l'autre, c'est-à-dire le moi qui n'est pas moi... Autrui, c'est celui qui n'est pas moi et que je ne suis pas. Ce ne pas indique un néant comme élément de séparation donné entre autrui et moi-même. » (Sartre, L'être et le néant, NRF, 1957)

II- Solitude du cogito cartésien (Solipsisme et isolement)

La réflexion classique n'a guère pris en compte cette dimension de l'autre. Et ceci est tout particulièrement net chez Descartes. Ce que le cogito nous livre, c'est d'abord une pensée se prenant elle-même comme objet de réflexion, une conscience doutant et, par cela même, existant. Je pense, je suis. La conscience s'appréhende alors en tant que retirée du monde. Théoriquement, tout au moins, l'attitude de Descartes pourrait être dite solipsiste (solipsisme : attitude de celui qui ne croit qu'à sa propre existence). Bien évidemment, Descartes n'est nullement solipsiste, mais il se produit chez lui une sorte d'« insularité de la conscience». La réflexion philosophique s'opère dans la solitude.

III — Autrui, condition de la conscience de soi

C'est au xixe siècle, avec la philosophie de Hegel, qu'Autrui fait véritablement son apparition dans le champ de la réflexion. De manière étonnamment moderne.
Ce qu'a remarquablement saisi Hegel, c'est qu'Autrui est nécessaire à la constitution de ma conscience. Sans Autrui, je ne suis rien, je n'existe pas. Je dépends de l'autre dans mon être. Car je ne suis une conscience de soi que si je me forge et me forme à travers la négation d'autrui. La conscience n'est pas une île séparée du monde et des êtres. Pour réaliser l'unité de la conscience de soi, je dois me faire reconnaître'. C'est donc en moi-même que je porte Autrui. L'autre me pénètre au plus intime de ma conscience et de ma vie.

IV — La lutte des consciences de soi opposées

Ainsi, la loi de la vie humaine, c'est le conflit, c'est l'asservissement de la conscience d'autrui. Toute conscience poursuit la mort de l'Autre, dit Hegel. Cette mort poursuivie par la conscience n'est certes pas la mort physique d'autrui. Je ne cherche pas à tuer mon adversaire pour me faire reconnaître. Ce que désire la conscience, c'est asservir autrui, ou, plus exactement, détruire son autonomie et sa liberté. En réalisant cette destruction, alors j'assure ma supériorité. Tel est le privilège de la conscience de maître.
« Il ne sert à rien à l'homme de la lutte' de tuer son adversaire. Il doit le supprimer «dialectiquement». C'est-à-dire qu'il doit lui laisser la vie et la conscience, et ne détruire que son autonomie. Il ne doit le supprimer qu'en tant qu'opposé à lui et agissant contre lui. Autrement dit, il doit l'asservir.» (A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, NRF, 1947)

V — L'intersubjectivité

La leçon de Hegel est d'importance. Elle nous a appris que le cogito est à la fois saisie de soi-même et saisie d'autrui. Elle nous a fait comprendre que l'autre est indispensable à notre existence. En d'autres termes, par le «Je pense », contrairement à la philosophie de Descartes, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l'autre. Ce que la philosophie moderne nous fait découvrir, c'est le monde de l'intersubjectivité, le monde où les consciences sont plurielles, un monde où je suis véritablement soudé aux autres et à leur présence. Le plus isolé des Robinson découvre ainsi autrui en chacun de ses fantasmes et de ses rêves.

VI — Le regard

Ces analyses hégéliennes, Sartre les a remarquablement prolongées dans l'Être et le Néant, en explicitant le conflit humain tel que nous le vivons à travers le corps et le regard. Le fait premier, c'est bien le conflit, mais ce conflit prend un sens existentiel fort concret. C'est l'agression du regard d'autrui qui exprime le mieux ma dépendance par rapport à l'autre. Et, en effet, le regard est ce qui me dépouille de moi-même, de ma libre transcendance, de ma «seigneurie» sur le monde. Quand autrui me regarde, il me met en danger, car je me découvre alors en position d'objet. Désormais, la situation m'échappe et je n'en suis plus maître. La rencontre avec l'autre est ma chute originelle : Autrui, par son existence même, me fait tomber dans le monde des choses. Je ne suis pas seulement une liberté, mais une chose au milieu des choses, une transcendance (liberté) transcendée (dépassée).
«Ma chute originelle, c'est l'existence de l'autre; ... je saisis le regard de l'autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités.» (Sartre, l'Être et le Néant, NRF, 1957)

Prolongement: Autrui, le médiateur entre moi et moi-même

VII — Les joueurs d'échec

C'est dans cette optique hégélienne que Sartre va décrire toutes les relations concrètes avec autrui. Car deux possibilités extrêmes se présentent. Ou bien la conscience que je rencontre poursuit son oeuvre d'objectivation et me transforme en transcendance transcendée, ou bien je décide à mon tour de me faire le maître de la situation. Dans ce cas, je «piège» la liberté qui s'oppose à la mienne et je constitue l'autre comme objet. En somme, les relations humaines (amour, désir, langage, etc.) se ramènent à ce duel, qui est la racine de l'intersubjectivité.
« Car, semblable au joueur d'échecs qui prévoit la tactique de son adversaire et va transformer le coup préparé contre lui en un piège pour son auteur, je puis faire servir le projet de l'autre à mes fins, comme lui le mien aux siennes. Il peut tirer les marrons du feu pour moi, ou moi pour lui.» (C. Audry, Sartre et la réalité humaine, Seghers, 1966)

VIII — La conscience d'une humanité possible et partagée

Quel jugement final porter? Si le conflit joue un rôle manifeste dans la formation du cogito, néanmoins, il suppose bien souvent un fond de réciprocité. Prenons le duel extrême des consciences en lutte : elles ressentent alors parfois le caractère pénible et décevant de leurs rapports. Comme si, précisément, autre chose se dessinait, qui est exigé par l'intersubjectivité. La conscience de réciprocité (absente) informe le conflit. C'est donc bien le sens d'une humanité possible et partagée qui se manifeste aussi au sein de la lutte.

IX — La rencontre

a - Le dialogue
Le conflit n'est donc pas la seule dimension existentielle, et la rencontre s'avère possible. Parlons tout d'abord du dialogue, marque même de l'humanité. Dialoguer', c'est faire une discussion par demandes et réponses, c'est reconnaître la pensée d'autrui. Sans dialogue, nulle humanité possible, nulle recherche collective. Le dialogue est le commencement de l'humanité.
«La véritable pensée est dialogue : c'est, comme dit Platon, le dialogue de l'âme elle-même avec elle-même. Et l'âme ne peut dialoguer avec elle-même que si elle a pu accueillir l'autre, _que si l'autre est déjà en elle.» (J. Lacroix, Le sens du dialogue, Éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1962)

X — La rencontre

b - La sympathie et l'amour
Mais la rencontre, c'est aussi la sympathie et l'amour. La sympathie se distingue de la contagion affective, participation involontaire aux émotions d'autrui et qui est seulement du domaine de la suggestion. La vraie sympathie, au contraire, vise la personne. Au sommet de la rencontre, enfin, est l'amour, élan pur, oblatif et gratuit vers l'Autre.

Conclusion

Si Autrui est bien le médiateur entre moi et moi-même, ce que je perçois en lui, ce n'est pas seulement la dure loi du conflit, mais aussi l'affirmation d'une humanité possible.

SUJETS DE BACCALAURÉAT

— Qu'est-ce qui justifie le respect d'autrui?
— Qu'est-ce qui peut nous pousser à aimer autrui?
— Autrui peut-il être pour moi autre chose qu'un obstacle ou un moyen ?
— Compter sur autrui, compter avec autrui. Cette distinction a-t-elle un sens ?
— Dans tout amour, n'aime-t-on jamais que soi-même?

Autrui, c'est à la fois l'autre et les autres, mais c'est toujours en même temps mon semblable et un être qui n'est pas moi. Le problème d'autrui est celui de la reconnaissance d'une essence commune à travers des différences.

I. L'HOMME

- A - L'homme et sa nature : le moi biologique. On peut parler de «la nature de l'homme» en un sens restreint pour désigner l'homme en tant qu'il est un être vivant pris dans la nature et sujet à ses lois. Un même fond naturel, constitué par les tendances animales, se trouve diversement modifié selon le sexe, l'âge, la race, le milieu et le moment. Il y a ainsi en chacun de nous un régime biologique que les anciens considéraient comme résultant d'un mélange d'humeurs et qu'ils nommaient tempérament, distinguant le sanguin, le bilieux, le mélancolique et le lymphatique. Aujourd'hui on classe plutôt les individus selon qu'ils sont émotifs ou non émotifs, actifs ou non actifs, primaires ou secondaires. On appelle caractère la manière propre de penser, de sentir et d'agir qui, en chaque homme, est liée à ces dispositions naturelles.

- B - L'homme et son histoire : le moi social. D'autre part l'homme est un être social. A ce titre il possède certaines tendances et sa manière d'être naturelle se trouve modifiée par les exigences de la vie en société. C'est ainsi que la politesse délivre l'homme de son humeur, en l'obligeant à la dominer, et que l'opinion d'autrui lui présente une image de lui-même sur laquelle il tend à se modeler. Plus généralement les manières de penser, de sentir et d'agir propres à chaque individu dépendent de sa situation sociale (le costume) et surtout du métier qu'il exerce et qui le met plus ou moins en contact avec la matière (prolétaire), avec la nature vivante (paysan) ou avec les hommes (bourgeois). Selon les sociologues l'homme ne serait même rien de plus que ce que le fait son groupe social, c'est-à-dire son histoire.

- C - L'homme et son âme : le moi moral. Mais notre nature et notre histoire sont à nous, elles ne sont pas nous. Les conditions biologiques et sociales définissent en nous l'individu mais la personne leur échappe. La personne c'est le sujet libre qui peut, soit s'abandonner à sa nature et à son histoire, c'est- à-dire manquer de caractère, de personnalité, soit se conduire, c'est-à-dire tendre vers un idéal qui est la personne humaine dans sa perfection : « Être homme c'est tendre à être Dieu» (Sartre). La personnalité se définit précisément par cette tension et cet équilibre entre l'individu et la personne, entre ce que l'on est et ce que l'on veut être. Elle n'est pas un don mais une conquête, elle n'est pas nature mais vertu. Être soi c'est être maître de soi.

II. LA CONNAISSANCE D'AUTRUI

- A - Connaissance et raisonnement. Notre connaissance d'autrui repose ordinairement sur une interprétation de son aspect physique (physionomie, regard, attitude) et de ses comportements (actes et paroles). Cette connaissance résulte d'un raisonnement analogique : nous concluons qu'autrui quand il a telle attitude éprouve le même état d'âme que nous éprouvons quand nous avons la même attitude. Un pareil raisonnement est évidemment trompeur. Aussi la psychologie expérimentale a-t-elle cherché à fonder une interprétation plus objective du comportement (méthode des tests). - Cependant l'interprétation ne fournit jamais qu'une connaissance artificielle et superficielle. Aucun être en effet ne se montre tout entier dans ce qu'il dit et ce qu'il fait. Il peut avoir «ses idées de derrière la tête» (Pascal) ou son «arrière-boutique» (Montaigne), dont rien n'apparaît à l'extérieur.

- B - Connaissance et intuition. Aussi certains auteurs ont-ils prétendu que la connaissance d'autrui était moins l'œuvre de l'intelligence que celle du sentiment. Selon le Bergsonisme par exemple il faut faire un effort d'intuition pour se placer à l'intérieur même de la personnalité de l'autre. Selon la Gestalt-psychologie cet effort n'est même pas nécessaire. A travers certaines attitudes, gestes ou comportements, sont immédiatement perçus des états d'âme. C'est qu'un même dynamisme psychologique se manifesterait dans les «formes» (gestalt = structure) du corps et dans celles de la conscience (principe de l'isomorphisme) et on ne pourrait percevoir les unes sans percevoir les autres : la voix, l'écriture, les gestes d'un homme signifieraient immédiatement pour nous colère, amour, orgueil, etc. - Il est certain que nous percevons directement des significations dans les attitudes d'autrui, mais les signes nous trompent souvent car ils peuvent résulter du jeu naturel et aveugle de la «machine humaine». Il faut se garder de juger autrui à partir de ces impressions immédiates que son attitude produit en nous, parce que ces impressions dépendent de nous autant que de lui.

- C - Connaissance et amour. Le mal que nous avons à nous connaître nous-mêmes devrait nous rendre prudents quand nous jugeons autrui. «On ne connaît jamais un être, dit un personnage de Malraux (La Condition Humaine), mais on cesse parfois de sentir qu'on l'ignore». Il n'y a peut-être pas de connaissance d'autrui. Connaître c'est déterminer un objet et il n'y pas de vraie connaissance de l'homme si l'homme est un être libre et non une chose. Il faut reconnaître en autrui son semblable et se fier à lui en supposant toujours de lui le meilleur. On peut ainsi se tromper ; du moins a-t-on chance d'obtenir que l'autre se montre sous son meilleur jour, c'est-à-dire fasse effort, afin de mériter notre confiance, pour réaliser autant que possible cet idéal qu'il porte en lui et que nous aimons. Ce qui élève un être et le fait être ce qu'il doit, c'est l'estime et la foi que d'autres êtres ont placées en lui. Il faudrait donc aimer autrui sans trop se soucier de le connaître.

CONCLUSION «L'enfer, c'est les autres», selon une formule de j.-P. Sartre (Huis-Clos), dans la mesure où l'autre est mon juge. Mais, en réalité, c'est toujours moi-même qui me juge à travers le regard que je prête à l'autre. Et se mettre à la place d'autrui, c'est toujours se mettre à la place de l'homme, c'est-à-dire à sa place propre.