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KARL JASPERS INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE TRADUIT DE L'ALLEMAND PAR JEANNE HERSCH PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE

Publié le 30/10/2013

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KARL JASPERS INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE TRADUIT DE L'ALLEMAND PAR JEANNE HERSCH PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT imprimeurs-Éditeurs - 8, rue Garancière, 6e Cet ouvrage a été publié en langue allemande sous le titre : EINFÜHRUNG IN DIE PHILOSOPHIE Chapitre I QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ? On n'est d'accord ni sur ce qu'est la philosophie, ni sur ce qu'elle vaut. On attend d'elle des révélations extraordinaires, ou bien, la considérant comme une réflexion sans objet, on la laisse de côté avec indifférence. n vénère en elle l'effort lourd de signification accompli par des hommes exceptionnels, ou bien on la méprise, n'y voyant que l'introspection obstinée et superflue de quelques rêveurs. On estime qu'elle concerne chacun et doit être simple et facile à comprendre, ou bien on la croit si difficile que l'étudier apparaît comme une entreprise désespérée. Et en fait, le domaine compris sous ce nom de « philosophie « est assez vaste pour expliquer des estimations aussi contradictoires. Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultats apodictiques, un savoir qu'on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui s'imposent à tous ; la philosophie, elle, malgré l'effort des millénaires, n'y a pas réussi. On ne saurait le contester : en philosophie il n'y a pas d'unanimité établissant un savoir définitif. Dès qu'une connaissance s'impose à chacun pour des raisons apodictiques, elle devient aussitôt scientifique, elle cesse d'être philosophie et appartient à un domaine particulier du connaissable. A l'opposé des sciences, la pensée philosophique ne paraît pas non plus progresser. Nous en savons plus, certes, qu'Hippocrate, mais nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C'est seulement son bagage cientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche philosophique, à eine l'avons-nous peut-être rattrapé. Que, contrairement aux sciences, la philosophie sous toutes ses formes doive se passer du consensus nanime, voilà qui doit résider dans sa nature même. Ce que l'on cherche à conquérir en elle, ce n'est pas une ertitude scientifique, la même pour tout entendement ; il s'agit d'un examen critique au succès duquel l'homme articipe de tout son être. Les connaissances scientifiques concernent des objets particuliers et ne sont ullement nécessaires à chacun. En philosophie, il y va de la totalité de l'être, qui importe à l'homme comme tel ; l y va d'une vérité qui, là où elle brille, atteint l'homme plus profondément que n'importe quel savoir cientifique. L'élaboration d'une philosophie reste cependant liée aux sciences ; elle présuppose tout le progrès scientifique contemporain. Mais le sens de la philosophie a une autre origine : il surgit, avant toute science, là où des hommes s'éveillent. * ** Cette philosophie sans science présente quelques caractères remarquables : 1° Dans le domaine philosophique, presque chacun s'estime compétent. En science, on reconnaît que l'étude, l'entraînement, la méthode sont des conditions nécessaires à la compréhension ; en philosophie, au contraire, on a la prétention de s'y connaître et de pouvoir participer au débat, sans autre préparation. On appartient à la condition humaine, on a son destin propre, une expérience à soi, cela suffit, pense-t-on. Il faut reconnaître le bien-fondé de cette exigence selon laquelle la philosophie doit être accessible à chacun. Ses voies les plus compliquées, celles que suivent les philosophes professionnels, n'ont de sens en effet que si elles finissent par rejoindre la condition d'homme ; et celle-ci se détermine d'après la manière dont on s'assure de l'être et de soi-même en lui. 2° La réflexion philosophique doit en tout temps jaillir de la source originelle du moi et tout homme doit s'y livrer lui-même. 3° Un signe admirable du fait que l'être humain trouve en soi la source de sa réflexion philosophique, ce sont les questions des enfants. On entend souvent, de leur bouche, des paroles dont le sens plonge directement dans les profondeurs philosophiques. En voici quelques exemples : L'un dit avec étonnement : « J'essaie toujours de penser que je suis un autre, et je suis quand même toujours moi. « Il touche ainsi à ce qui constitue l'origine de toute certitude, la conscience de l'être dans la connaissance de soi. Il reste saisi devant l'énigme du moi, cette énigme que rien ne permet de résoudre. Il se tient là, devant cette limite, il interroge. Un autre, qui écoutait l'histoire de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre...« demanda aussitôt : « Qu'y avait-il donc avant le commencement ? « Il découvrait ainsi que les questions s'engendrent à l'infini, que l'entendement ne connaît pas de borne à ses investigations et que, pour lui, il n'est pas de réponse vraiment concluante. Une petite fille fait une promenade ; à l'entrée d'une clairière, on lui raconte des histoires d'elfes qui y ansent la nuit. « Mais pourtant, ils n'existent pas...« On lui parle alors des choses réelles, on lui fait observer le ouvement du soleil, on discute la question de savoir si c'est le soleil qui se meut ou la terre qui tourne, on roduit les raisons de croire à la forme sphérique de la terre et à son mouvement de rotation... « Mais ce n'est as vrai, dit la fillette en frappant du pied le sol, la terre ne bouge pas. Je ne crois que ce que je vois. « On lui éplique : « Alors tu ne crois pas au bon Dieu, tu ne le vois pas non plus. « La petite semble interloquée, puis éclare résolument : « S'il n'existait pas, nous ne serions pas là. « Elle avait été saisie d'étonnement devant la éalité du monde : il n'existe pas par lui-même. Et elle comprenait la différence qu'il y a entre un objet faisant partie du monde et une question concernant l'être et notre situation dans le tout. Une autre enfant va faire une visite et monte un escalier. Elle prend conscience du fait que tout change sans cesse, que les choses s'écoulent et passent comme si elles n'avaient pas existé. « Mais il doit pourtant bien y avoir quelque chose de solide. Je monte maintenant, ici, un escalier pour aller chez ma tante, ça je veux le garder. « Sa surprise et sa frayeur devant l'écoulement universel et l'évanescence de tout lui faisaient chercher à tout prix une issue. En collectionnant des remarques de ce genre, on pourrait constituer toute une philosophie enfantine. On alléguera peut-être que les enfants répètent ce qu'ils entendent de la bouche de leurs parents et des autres adultes ; cette objection est sans valeur lorsqu'il s'agit de pensées aussi sérieuses. On dira encore que ces enfants ne poussent pas plus loin la réflexion philosophique et que, par conséquent, il ne peut y avoir là chez eux que l'effet d'un hasard. On négligerait alors un fait : ils possèdent souvent une génialité qui se perd lorsqu'ils deviennent adultes. Tout se passe comme si, avec les années, nous entrions dans la prison des conventions et des opinions courantes, des dissimulations et des préjugés, perdant du même coup la spontanéité de l'enfant, réceptif à tout ce que lui apporte la vie qui se renouvelle pour lui à tout instant ; il sent, il voit, il interroge, puis tout cela lui échappe bientôt. Il laisse tomber dans l'oubli ce qui s'était un instant révélé à lui, et plus tard il sera surpris quand on lui racontera ce qu'il avait dit et demandé. 4° Une recherche philosophique jaillie de l'origine ne se manifeste pas seulement chez les petits, mais aussi chez les malades mentaux. Il semble parfois - rarement - que chez eux le bâillon de la dissimulation générale s'est relâché, et nous entendons alors parler la vérité. Au stade où des troubles mentaux commencent à se manifester, il arrive que se produisent des révélations métaphysiques saisissantes. Leur forme et leur langage, il est vrai, ne sont pas tels que, publiées, elles puissent prendre une signification objective, à moins de cas exceptionnels comme celui du poète Hölderlin ou du peintre Van Gogh. Mais lorsqu'on assiste à ce processus, on a malgré soi l'impression qu'un voile se déchire, celui sous lequel nous continuons, nous, notre vie ordinaire. Beaucoup de gens bien portants ont fait aussi l'expérience suivante : ils s'éveillent avec le sentiment d'avoir aperçu dans leur sommeil le sens de choses étrangement profondes, et celles-ci se dérobent au moment où ils sont parfaitement éveillés, en laissant seulement derrière elles une sensation d'impénétrabilité. Le dicton selon lequel « la vérité sort de la bouche des enfants et des fous « recèle un sens profond. Pourtant ce n'est pas là que réside l'originalité créatrice à laquelle nous devons les grandes pensées philosophiques ; elle est le fait d'un petit nombre de grands esprits, d'une fraîcheur et d'une indépendance exceptionnelles, surgis au cours des millénaires. 5° L'homme ne peut se passer de philosophie. Aussi est-elle présente, partout et toujours, sous une forme publique, dans les proverbes traditionnels, dans les formules de la sagesse courante, dans les opinions admises, comme par exemple dans le langage des encyclopédistes, dans les conceptions politiques, et surtout, dès le début de l'histoire, dans les mythes. On n'échappe pas à la philosophie. La seule question qui se pose est de savoir si elle, est consciente ou non, bonne ou mauvaise, confuse ou claire. Quiconque la rejette affirme par là-même une philosophie, sans en avoir conscience. « * ** Qu'est-ce que cette philosophie, si universelle et qui se manifeste sous des formes si étranges ? Le mot grec « philosophe « (philosophos) est formé par opposition à sophos. Il désigne celui qui aime le savoir, par différence avec celui qui, possédant le savoir, se nomme savant. Ce sens persiste encore aujourd'hui : 'essence de la philosophie, c'est la recherche de la vérité, non sa possession, même si elle se trahit elle-même, comme il arrive souvent, jusqu'à dégénérer en dogmatisme, en un savoir mis en formules, définitif, complet, transmissible par l'enseignement. Faire de la philosophie, c'est être en route. Les questions, en philosophie, sont plus essentielles que les réponses, et chaque réponse devient une nouvelle question.
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« Chapitre I QU’EST-CE QUELAPHILOSOPHIE ?On n’est d’accord nisur cequ’est laphilosophie, nisur cequ’elle vaut.Onattend d’elledesrévélations extraordinaires, oubien, laconsidérant commeuneréflexion sansobjet, onlalaisse decôté avec indifférence. On vénère enelle l’effort lourddesignification accomplipardes hommes exceptionnels, oubien onlaméprise, n’y voyant quel’introspection obstinéeetsuperflue dequelques rêveurs.Onestime qu’elleconcerne chacunet doit êtresimple etfacile àcomprendre, oubien onlacroit sidifficile quel’étudier apparaît commeune entreprise désespérée.

Eten fait, ledomaine comprissouscenom de« philosophie » estassez vastepour expliquer desestimations aussicontradictoires. Pour quiconque croitàla science, lepire estque laphilosophie nefournit pasderésultats apodictiques, un savoir qu’onpuisse posséder.

Lessciences ontconquis desconnaissances certaines,quis’imposent àtous ; la philosophie, elle,malgré l’effortdesmillénaires, n’yapas réussi.

Onnesaurait lecontester : enphilosophie iln’y a pas d’unanimité établissantunsavoir définitif.

Dèsqu’une connaissance s’imposeàchacun pourdesraisons apodictiques, elledevient aussitôt scientifique, ellecesse d’être philosophie etappartient àun domaine particulier duconnaissable. A l’opposé dessciences, lapensée philosophique neparaît pasnon plus progresser.

Nousensavons plus, certes, qu’Hippocrate, maisnous nepouvons guèreprétendre avoirdépassé Platon.C’estseulement sonbagage scientifique quiestinférieur aunôtre.

Pourcequi estchez luiàproprement parlerrecherche philosophique, à peine l’avons-nous peut-êtrerattrapé. Que, contrairement auxsciences, laphilosophie soustoutes sesformes doivesepasser duconsensus unanime, voilàquidoit résider danssanature même.

Ceque l’on cherche àconquérir enelle, cen’est pasune certitude scientifique, lamême pourtoutentendement ; ils’agit d’unexamen critiqueausuccès duquel l’homme participe detout sonêtre.

Lesconnaissances scientifiquesconcernentdesobjets particuliers etne sont nullement nécessaires àchacun.

Enphilosophie, ilyva de latotalité del’être, quiimporte àl’homme commetel ; il yva d’une vérité qui,làoù elle brille, atteint l’homme plusprofondément quen’importe quelsavoir scientifique. L’élaboration d’unephilosophie restecependant liéeaux sciences ; elleprésuppose toutleprogrès scientifique contemporain.

Mais le sens de laphilosophie aune autre origine : ilsurgit, avanttoutescience, là où des hommes s’éveillent. * * * Cette philosophie sansscience présente quelques caractères remarquables : 1° Dans ledomaine philosophique, presquechacuns’estime compétent.

Enscience, onreconnaît quel’étude, l’entraînement, laméthode sontdesconditions nécessaires àla compréhension ; enphilosophie, aucontraire, on a la prétention des’y connaître etde pouvoir participer audébat, sansautre préparation.

Onappartient àla condition humaine,onason destin propre, uneexpérience àsoi, cela suffit, pense-t-on. Il faut reconnaître lebien-fondé decette exigence selonlaquelle laphilosophie doitêtreaccessible àchacun. Ses voies lesplus compliquées, cellesquesuivent lesphilosophes professionnels, n’ontdesens eneffet quesi elles finissent parrejoindre lacondition d’homme ; etcelle-ci sedétermine d’aprèslamanière dontons’assure de l’être etde soi-même enlui. 2° La réflexion philosophique doitentout temps jaillirdelasource originelle dumoi ettout homme doits’y livrer lui-même. 3° Un signeadmirable dufait que l’être humain trouveensoi lasource desaréflexion philosophique, cesont les questions desenfants.

Onentend souvent, deleur bouche, desparoles dontlesens plonge directement dans les profondeurs philosophiques.

Envoici quelques exemples : L’un ditavec étonnement : « J’essaietoujoursdepenser quejesuis unautre, etjesuis quand mêmetoujours moi. » Iltouche ainsiàce qui constitue l’originedetoute certitude, laconscience del’être danslaconnaissance de soi.

Ilreste saisidevant l’énigme dumoi, cette énigme querien nepermet derésoudre.

Ilse tient là,devant. »

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