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Article de presse: Jacques Lacan : l'avenir d'un phénomène

Publié le 22/02/2012

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9 septembre 1981 -   Du Discours de Rome (1953) à la publication des Ecrits (1966) et de celle-ci à la dissolution de l'Ecole freudienne (1980), fondée par lui quinze ans auparavant, Jacques Lacan n'a cessé de déclencher des passions partisanes ni de soulever l'intérêt du public pour ses gestes ou ses mots les plus spectaculaires. A côté de son oeuvre proprement dite-dont l'importance reste grande,-il y a aussi ce qu'on pourrait appeler un " phénomène Lacan " : phénomène à la fois personnel, sociologique et philosophique, dont l'importance a souvent été mal perçue. C'est sur ce phénomène que l'on voudrait revenir ici.    Commençons par l'aspect strictement personnel. Jacques Lacan, ce fut d'abord un style : non seulement un style littéraire mais aussi un style d'homme. Les deux, d'ailleurs, selon le mot de Buffon qu'il aimait à rappeler, ne sont pas séparables. Sur le style littéraire, on a déjà beaucoup écrit : affectation, préciosité, volonté de secret ou bien nécessité de recourir à des moyens obliques pour traduire une pensée difficile, pour donner voix à cet inexprimable, l'inconscient ?    Chacune de ces explications contient sans doute sa part de vérité. Ce qui est sûr, c'est que ce fameux style a mis longtemps à se trouver : de la thèse sur la Psychose paranoïaque aux derniers tomes du Séminaire, on peut en suivre l'élaboration étape par étape.    Parallèlement on assiste, au fil des innombrables séances du séminaire, à la construction progressive, par Jacques Lacan, de son propre personnage-chez lui, l'écrivain et l'acteur furent étroitement unis-comme aux plus beaux jours du mouvement surréaliste, auquel il s'était d'ailleurs frotté.    Et là, il apparaît clairement que la singularité de Jacques Lacan, ce fut d'avoir été avant tout un homme de parole, un penseur de tradition orale-avec tout ce que cela peut impliquer de concession au théâtre.    Au reste, pour tous ceux qui n'ont pu assister au séminaire à Sainte-Anne, à l'Ecole normale supérieure ou à la faculté de droit, un document précieux demeure : l'ensemble des conférences filmées par la Télévision française, qui témoignera pour la postérité du pouvoir de fascination exercé par Jacques Lacan.    Par la magie de son verbe, par son sens du geste et de l'élocution, par son art de conteur, Jacques Lacan a donc indiscutablement tranché sur la classe des intellectuels au sens traditionnel du terme, qui sont pour la plupart des hommes d'écriture avant toute chose. Du même coup, il s'est rapproché de ces autres vedettes du spectacle que sont les artistes ou les politiciens. Il serait sans doute facile, et finalement assez mesquin, de lui reprocher le succès que ses dons lui avaient attiré. Cela reviendrait à oublier que sans ces dons, sans ce succès, Jacques Lacan ne serait pas devenu un phénomène sociologique.    Or le phénomène sociologique représenté par la popularité de Jacques Lacan est loin d'être méprisable. On sait que cette popularité est arrivée tard, après la publication des Ecrits, mais qu'elle fut tout de suite immense : peu de penseurs, en ce siècle, ont joui d'une telle célébrité. On peut même dire que c'est avec Jacques Lacan que la théorie psychanalytique a vraiment conquis les milieux intellectuels français : succès paradoxal, si l'on considère la difficulté intrinsèque des textes regroupés dans Ecrits, et à l'égard duquel les autres psychanalystes n'ont pas toujours été très indulgents. C'est normal : on ne pardonne jamais au meilleur...    Pourtant, si on laisse de côté les aspects journalistiques du succès de Jacques Lacan-par exemple, les nombreuses polémiques autour du structuralisme dans lesquelles il s'est trouvé enrôlé à la fin des années 60, bref tout ce qu'il appelait lui-même la " poubellication ",-on peut se demander ce qu'il reste, aujourd'hui, de l'impact de Lacan sur la culture de son époque. A première vue, il semblerait que la profondeur de cette influence ait été en raison inverse de sa diffusion : bref que, pour étendue qu'elle puisse paraître, elle n'en soit pas moins restée superficielle. En fait c'est peut-être dans la philosophie, au sens traditionnel du terme, que les idées de Lacan ont laissé le plus de traces.    Il y a à cela des raisons évidentes : les échanges entre Jacques Lacan et les autres philosophes ont été précoces, continus et réciproques.    Précoces, puisque Jacques Lacan fut l'un des premiers lecteurs, en France, de la phénoménologie, de Heidegger et-à travers Hyppolite et Kojève-de Hegel, dont la dialectique du maître et de l'esclave servit de modèle à la théorie lacanienne du désir. Continus parce que, toute sa vie durant, Jacques Lacan s'est tenu à l'écoute attentive de ce que faisaient ses contemporains, Sartre, Koyré ou Lévi-Strauss, par exemple. Réciproques, enfin, car l'intérêt de Jacques Lacan pour la philosophie a provoqué, très tôt, celui des philosophes pour le " retour à Freud " prêché dans les Ecrits. En fait, ce sont surtout des philosophes qui, à partir de 1966, ont contribué au succès du lacanisme.    Pourtant, là aussi, l'influence de Jacques Lacan semble moins profonde, quand on y regarde de près, qu'il n'y paraissait d'abord.    Elle fut réelle sur les penseurs de sa génération : dans un texte célèbre, Louis Althusser suggéra que la lecture faite par lui-même de Karl Marx devait beaucoup à celle que Jacques Lacan faisait de Sigmund Freud. Le marxo-freudisme des Cahiers pour l'analyse (publiés par l'Ecole normale supérieure) y trouva, un moment, son compte; mais nombre d'intellectuels-d'une génération plus jeune que Jacques Lacan-ne tardèrent pas à condamner le dogmatisme propre aux psychanalystes de l'Ecole freudienne : l'Anti-OEdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Economie libidinale, de Jean-François Lyotard, pour ne citer que ces deux livres, ont alors fait beaucoup pour affaiblir l'empire du lacanisme, accusé de demeurer excessivement fidèle aux aspects les plus " familialistes " et les plus conservateurs de la pensée freudienne.    En revanche, de très jeunes philosophes, avec le fanatisme propre à l'adolescence, se jetèrent sur Jacques Lacan, dans les années 70. La plupart d'entre eux prirent rapidement leurs distances. Ceux (les " nouveaux philosophes " ) qui, dans leur ardeur systématique, entreprirent de tirer jusqu'à leurs conséquences extrêmes certaines thèses de Jacques Lacan sur le pouvoir ou sur la loi, n'aboutirent qu'à des caricatures métaphysiques. Il y a d'ailleurs à cet échec une raison : Jacques Lacan lui-même n'était nullement systématique. Et il avait prévenu les glossateurs, en déclarant : " Mes écrits sont impropres à la thèse, universitaire spécialement... ".    Enfin, les péripéties tragi-comiques qui ont accompagné la dissolution, en 1980, de l'Ecole freudienne, puis la reconstitution, en 1981, de l'Ecole de la cause freudienne, finirent, sans doute, par lasser les meilleures volontés. On peut dire que, durant ces dernières années de la vie de Jacques Lacan, les lacaniens ne lui ont pas toujours rendu de bons services. Il est probable, heureusement, qu'une prochaine génération de philosophes formés aux réalités de la cure analytique saura porter sur l'oeuvre de Jacques Lacan un regard neuf, sincère, dépourvu de préjugés. Et il est à souhaiter que cette génération, étrangère aux conflits de passions et d'intérêts dont les institutions psychanalytiques sont traditionnellement l'enjeu, sache retenir l'essentiel du message lacanien qui, selon nous, tient en peu de mots : une pratique sans théorie est certainement aveugle, mais une théorie coupée de la pratique qui doit l'inspirer et la nourrir n'est que discours vide et jargon boursouflé. Jacques Lacan lui-même, faut-il le dire, a su ne jamais séparer l'une de l'autre : et c'est ce qui fait que son oeuvre continuera longtemps de susciter l'intérêt. CHRISTIAN DELACAMPAGNE Le Monde du 11 septembre 1981

« d'abord. Elle fut réelle sur les penseurs de sa génération : dans un texte célèbre, Louis Althusser suggéra que la lecture faite par lui-mêmede Karl Marx devait beaucoup à celle que Jacques Lacan faisait de Sigmund Freud.

Le marxo-freudisme des Cahiers pourl'analyse (publiés par l'Ecole normale supérieure) y trouva, un moment, son compte; mais nombre d'intellectuels-d'une générationplus jeune que Jacques Lacan-ne tardèrent pas à condamner le dogmatisme propre aux psychanalystes de l'Ecole freudienne :l'Anti-OEdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Economie libidinale, de Jean-François Lyotard, pour ne citer que ces deuxlivres, ont alors fait beaucoup pour affaiblir l'empire du lacanisme, accusé de demeurer excessivement fidèle aux aspects les plus" familialistes " et les plus conservateurs de la pensée freudienne. En revanche, de très jeunes philosophes, avec le fanatisme propre à l'adolescence, se jetèrent sur Jacques Lacan, dans lesannées 70.

La plupart d'entre eux prirent rapidement leurs distances.

Ceux (les " nouveaux philosophes " ) qui, dans leur ardeursystématique, entreprirent de tirer jusqu'à leurs conséquences extrêmes certaines thèses de Jacques Lacan sur le pouvoir ou sur laloi, n'aboutirent qu'à des caricatures métaphysiques.

Il y a d'ailleurs à cet échec une raison : Jacques Lacan lui-même n'étaitnullement systématique.

Et il avait prévenu les glossateurs, en déclarant : " Mes écrits sont impropres à la thèse, universitairespécialement...

". Enfin, les péripéties tragi-comiques qui ont accompagné la dissolution, en 1980, de l'Ecole freudienne, puis la reconstitution, en1981, de l'Ecole de la cause freudienne, finirent, sans doute, par lasser les meilleures volontés.

On peut dire que, durant cesdernières années de la vie de Jacques Lacan, les lacaniens ne lui ont pas toujours rendu de bons services.

Il est probable,heureusement, qu'une prochaine génération de philosophes formés aux réalités de la cure analytique saura porter sur l'oeuvre deJacques Lacan un regard neuf, sincère, dépourvu de préjugés.

Et il est à souhaiter que cette génération, étrangère aux conflits depassions et d'intérêts dont les institutions psychanalytiques sont traditionnellement l'enjeu, sache retenir l'essentiel du messagelacanien qui, selon nous, tient en peu de mots : une pratique sans théorie est certainement aveugle, mais une théorie coupée de lapratique qui doit l'inspirer et la nourrir n'est que discours vide et jargon boursouflé.

Jacques Lacan lui-même, faut-il le dire, a sune jamais séparer l'une de l'autre : et c'est ce qui fait que son oeuvre continuera longtemps de susciter l'intérêt. CHRISTIAN DELACAMPAGNELe Monde du 11 septembre 1981. »

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