Devoir de Philosophie

BAUDELAIRE: L'ennemi

Publié le 16/09/2006

Extrait du document

baudelaire

  Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,

 Traversé çà et là par de brillants soleils ;  Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,  Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.    Voilà que j’ai touché l’automne des idées,  Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux  Pour rassembler à neuf les terres inondées,  Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.    Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve  Trouveront dans ce sol lavé comme une grève  Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?    – Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,  Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur  Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

« L'Ennemi « est un sonnet nettement articulé en deux temps. Dans une première partie qui comprend les onze premiers vers, le poète, par le biais d'une métaphore filée, résume sa vie ; sur un fond de désastre subsiste comme un ultime espoir.

A ces trois premières strophes de nature autobiographique, succède sans transition une méditation de caractère très général — le « nous« a succédé au «je« et partiellement énigmatique.

Pour être plus précis, la métaphore filée qui « illustre « la vie du poète débouche sur une question à laquelle le dernier tercet apporte une réponse négative. Il paraît nécessaire d'examiner, dans un premier temps, comment s'articulent cette question et sa réponse.

baudelaire

« printemps revient après l'hiver et les arbres retrouvent leurs feuilles.

Il n'en est pas de même pour l'être humain.

Sescheveux ne repoussent plus une fois tombés et l'hiver de la vieillesse n'est que l'antichambre de la mort.

De Ronsard à Hugo, le thème a été traité mille fois. En quoi consiste, en effet, le voeu exprimé au terme de la première partie.

Le poète souhaite participer du tempscyclique de la nature.

La réponse est implacable : le temps humain est linéaire, inexorable.

Il n'est pas celui d'unrenouvellement de la vie, mais celui de son irrémédiable destruction.

Par le jeu de cette question et de sa réponse,Baudelaire renouvelle donc un poncif.

La chose n'était pas pour lui déplaire.

L'étude de la métaphore filée montrequ'il le fait avec beaucoup de subtilité. LE FONCTIONNEMENT DE LA MÉTAPHORE Rappelons tout d'abord que la métaphore filée est une métaphore continuée, une image qui se prolonge.

Noussommes bien dans ce cas ici puisque l'image court sur onze vers. Le mot « métaphore » est celui qui convient.

Baudelaire ne dit pas «Ma jeunesse fut comme un orage [..]», ce qui serait du domaine de la comparaison, mais « Ma jeunesse fut un orage [...]».

Une réalité (le paysage) se substitue complètement à une autre (la vie) pour exprimer ce que cette dernière a d'essentiel ; c'est pourquoi nous avons ditqu'elle l'illustre. Étude de l'opposition Poussons plus loin l'analyse de l'opposition sur laquelle repose cette première partie.

Il s'agit donc d'une oppositionentre un passé sous le signe de la destruction (avec quand même les exceptions qu'exprime le vers 2) et un futurmarqué au coin de l'espoir. Sur le plan quantitatif, les deux éléments de cette oppositions'équivalent à peu près.

Le passage de l'un à l'autre se faitdans le second quatrain qui contient l'idée de déclin («l'automne des idées») et de mort («des trous grands comme des tombeaux»), mais où s'exprime l'idée de réparations possibles («Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux...») L'espoir est exprimé ensuite, d'une manière plus nette dans la question-souhait qui occupe la totalité du premier tercet. «Un paysage est un état d'âme» disait Amiel.

Les onze premiers vers sont un bel exemple de cette procédure consistant à suggérer le contenu de son âme en décrivant un paysage.

Mais, souvent, ce paysage-état d'âme estprésenté d'une manière statique.

Ici, au contraire, il est montré dans son évolution.

On va de l'orage à l'« après-orage», du passé à un présent lourd du futur, du désastre à l'espoir.

Ce passage d'un temps à un autre est exprimépar tout un jeu d'oppositions qui s'imbriquent d'une manière complexe. Le thème de l'orage est présent presque de bout en bout puisque l'auteur s'y réfère aux vers 1, 3, 7, 8 et 10.

Il estsurtout axé sur l'eau («pluie», «inondées», «Où l'eau creuse» «sol lavé») alors que le vent ou l'éclair auraient pu être privilégiés.

L'examen de tous les éléments relatifs à l'eau montre que, parti d'idées négatives («ravage», «inondées», «creuse des trous», idée de mort introduite par la comparaison avec «des tombeaux»), le poème passe à une évocation de l'eau connotée positivement : «lavé» contient l'idée d'une purification et le contexte suggère l'idée d'une terre non seulement lavée mais aussi fécondée par la pluie. Le mot «ravage» nous incite à étudier un autre réseau.

Nous constatons la présence de son contraire avec l'idée de réparation qui apparaît dans la seconde strophe.

La destruction est évoquée dans les vers 3 et 4 («un tel ravage»; «Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils»).

Elle revient au vers 8 : Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.» Mais l'idée de réparation contenue dans les vers 6 et 7 lui fait solidement contrepoids : Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux Pour rassembler à neuf les terres inondées, » A ces deux oppositions s'ajoute une opposition entre l'automne et le printemps même si le mot « printemps » nefigure pas dans le texte.

« Voilà que j'ai touché l'automne des idées» dit le poète après avoir constaté les dégâts de l'orage.

L'automne est la saison des tempêtes mais aussi celle des récoltes.

Pourtant, il reste « bien peu de fruits vermeils».

Mais à ces rares «fruits» du vers 4 s'opposent les «fleurs nouvelles» du vers 9.

Aux destructions des premiers vers s'oppose le renouveau («pour rassembler à neuf», «les fleurs nouvelles»), un renouveau qui suggère nettement le printemps.

L'idée de fécondité exprimée par le mot «vigueur» va dans le même sens.

Ce n'est sans doute pas un hasard si le dernier mot du premier vers est « orage» et si le dernier mot de cette partie est « vigueur».

La grande opposition entre ces deux éléments peut en effet se ramener à l'opposition entre ces deux termes. A propos de cette fécondité et de cette nouvelle vigueur, il faut s'arrêter sur le mot « mystique» qui apparaît au vers 11 («Le mystique affinent qui ferait leur vigueur»).

Il fait partie, avec « l'automne des idées» des rares éléments qui nous rappellent que nous sommes en présence d'un paysage intérieur.. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles