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Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs: Les levers de soleil

Publié le 14/02/2011

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proust

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir, car je le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu.    Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs.    Vous ferez de ce texte un commentaire composé, en ordonnant à votre guise vos réflexions sur ce qui vous y semblera digne d'intérêt.    « Histoire d'une époque, A la recherche du temps perdu est aussi l'histoire d'une conscience « : d'où l'importance dans toute page de l'œuvre du Narrateur et de sa vision. Vous ne pourrez donc aborder un tel texte qu'armé d'un sérieux « bagage « d'analyse littéraire : pas question, toutefois, de rechercher dans cette page ce qui n'y est pas (en l'occurrence une dissertation sur le souvenir que vous grefferiez en partant de la seconde phrase). L'intitulé du sujet, par son impression même, incite à la prudence et à la réflexion; deux choses frappent — si l'on excepte le style, autre thème-bateau de la critique proustienne — : l'omniprésence du je (la page s'organise sous sa seule direction et n'a d'existence que par lui) et l'aspect pictural du texte (autre thème ressassé : Proust et les peintres, le rôle de la métaphore). Vous pourrez donc construire votre commentaire autour de ces deux pôles, très rhétoriques et donc très précis.   

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