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LE TRAVAIL ET LA TECHNIQUE "Si chaque instrument était capable, sur une simple injonction, ou même pressentant ce qu'on va lui demander, d'accomplir le travail qui lui est propre, (...) alors, ni les chefs d'artisans n'auraient besoin d'ouvriers, ni les maîtres d'esclaves." Aristote, La Politique, 384-322 av. J.-C.
« L'engagement du corps de la nation n'est-il pas de pourvoir à la conservation du dernier de ses membres avec autant de soin qu'à celle de tous les autres ? Et le salut d'un citoyen est-il moins la cause commune que celui de tout l'État ? Qu'on nous dise qu'il est bon qu'un seul périsse pour tous; j'admirerai cette sentence dans la bouche d'un digne et vertueux patriote qui se consacre volontairement et par devoir à la mort pour le salut de son pays. Mais si l'on entend qu'il soit permis au Gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu'on puisse avancer, la plus dangereuse qu'on puisse admettre, et la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. Loin qu'un seul doive périr pour tous, tous ont engagé leurs biens et leurs vies à la défense de chacun d'eux, afin que la faiblesse particulière fût toujours protégée par la force publique, et chaque membre par tout l'État. Après avoir par supposition retranché du peuple un individu après l'autre, pressez les partisans de cette maxime à mieux appliquer ce qu'ils entendent par le Corps de l'État; et vous verrez qu'ils le réduiront, à la fin à un petit nombre d'hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple; et qui, s'étant obligés par un serment particulier à périr eux-mêmes pour son salut, prétendent prouver par là que c'est à lui de périr pour le leur. » J.-J. ROUSSEAU
« Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n'avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l'État; on peut dire alors qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces associations est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres, vous n'avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique; alors il n'y a plus de volonté générale, et l'avis qui l'emporte n'est qu'un avis particulier. Il importe donc pour avoir bien l'énoncé de la volonté générale qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'État et que chaque citoyen n'opine que d'après lui. Telle fut l'unique et sublime institution du grand Lycurgue. Que s'il y a des sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre et en prévenir l'inégalité, comme firent Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit toujours éclairée, et que le peuple ne se trompe point. » ROUSSEAU, Du Contrat social
« Sois semblable à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser; le promontoire demeure immobile, et dompte la fureur de l'onde qui bouillonne autour de lui. — Que je suis malheureux que telle chose me soit arrivée! Ce n'est point cela; il faut dire : que je suis heureux, après ce qui m'est arrivé, de vivre exempt de douleur, insensible au coup qui me frappe aujourd'hui, inaccessible à la crainte de celui qui peut me frapper plus tard! — En effet, la même chose pourrait arriver à tout autre qu'à moi; mais cet autre eût bien pu ne pas la supporter sans douleur. Pourquoi donc tel accident est-il appelé infortune, et tel autre plutôt bonheur ? Appelles-tu donc en général malheur de l'homme ce qui n'est point obstacle à l'accomplissement du but de la nature de l'homme ? Et y a-t-il un obstacle à l'accomplissement du but de la nature humaine, dans ce qui n'est point contre le vœu de cette nature ? Quoi! Tu sais quel est ce vœu; ce qui t'est arrivé t'empêchera-t-il donc d'être juste, magnanime, tempérant, sage, réservé, véridique, modeste, libre; d'avoir toutes les vertus dont la présence est le caractère propre de la nature humaine ? Souviens-toi, du reste, à chaque événement qui provoquerait ta tristesse, de recouvrir à cette vérité, que ce n'est point là un malheur, mais qu'il y a un réel bonheur à supporter cet accident avec courage. » MARC-AURÈLE
Si la nature humaine était constituée de telle sorte que les hommes désirent au plus haut point ce qui leur est le plus utile, aucune science ne serait nécessaire pour instituer la concorde et la bonne foi ; mais comme on constate qu'il en va tout autrement avec les hommes, l'État doit être nécessairement institué de sorte que tous, aussi bien les gouvernants que les gouvernés, qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas, accomplissent pourtant ce qui importe au salut commun, c'est-à-dire que tous, spontanément ou par la force, ou par la nécessité, soient contraints de vivre selon les prescriptions de la Raison; si les affaires de l'État sont ainsi agencées, il en résultera que rien de ce qui concerne le salut commun ne sera totalement délégué à la bonne foi d'un individu. Personne en effet n'est assez vigilant pour ne pas dormir parfois et personne n'eut jamais l'âme assez forte et intègre pour n'être pas parfois brisé ou vaincu, précisément quand la plus grande force d'âme eût été nécessaire. Ce serait la pire sottise que d'exiger d'autrui ce que personne ne peut s'imposer à soi-même, d'exiger que l'autre soit plus soucieux d'autrui que de soi, qu'il ne soit pas cupide, ni envieux ni ambitieux, lui qui, chaque jour, est sollicité par toutes ces passions. SPINOZA
D'abord la puissance législative et la puissance exécutive qui constituent la souveraineté n'en sont pas distinctes. Le Peuple Souverain veut par lui-même, et par lui-même il fait ce qu'il veut. Bientôt l'incommodité de ce concours de tous à toute chose force le Peuple Souverain de charger quelques-uns de ses membres d'exécuter ses volontés. Ces Officiers, après avoir rempli leur commission, en rendent compte, et rentrent dans la commune égalité. Peu à peu ces commissions deviennent fréquentes, enfin permanentes. Insensiblement il se forme un corps qui agit toujours. Un corps qui agit toujours ne peut pas rendre compte de chaque acte : il ne rend plus compte que des principaux ; bientôt il vient à bout de n'en rendre d'aucun. Plus la puissance qui agit est active, plus elle énerve (1) la puissance qui veut. La volonté d'hier est censée être aussi celle d'aujourd'hui ; au lieu que l'acte d'hier ne dispense pas d'agir aujourd'hui. Enfin l'inaction de la puissance qui veut la soumet à la puissance qui exécute ; celle-ci rend peu à peu ses actions indépendantes, bientôt ses volontés : au lieu d'agir pour la puissance qui veut, elle agit sur elle. Il ne reste alors dans l'État qu'une puissance agissante, c'est l'exécutive. La puissance exécutive n'est que la force, et où règne la seule force l'État est dissous. Voilà, Monsieur, comment périssent à la fin tous les États démocratiques. ROUSSEAU (1) Énerver : priver de nerfs, d'énergie.
L'homme naturel est tout pour lui : il est l'unité numérique, l'entier absolu qui n'a de rapport qu'à lui-même ou à son semblable. L'homme 'est qu'une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la est dans son rapport avec l'entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme, r son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unité commune; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'était ni Caius ni Lucius; c'était un Romain : même il aimait la partie exclusivement à lui. [...] Celui qui dans l'ordre civil veut conserver la primauté des sentiments de la nature, ne sait ce qu'il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchants et ses devoirs il ne sera jamais ni homme ni citoyen; il ne sera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours; un Français, un Anglais, un Bourgeois; ce ne sera rien. Pour être quelque chose, pour être soi-même et toujours un, il faut agir comme on parle; il faut être toujours décidé sur le parti qu'on doit prendre, le prendre hautement et le suivre toujours. J'attends qu'on me montre ce prodige pour savoir s'il est homme ou citoyen, ou comment il s'y prend pour être à la fois l'un et l'autre. » J.-J. ROUSSEAU
Alain Commémorer C’est le lien du passé au présent qui fait une société. Mais non pas encore le lien de fait, le lien animal; ce n’est pas parce que l’homme hérite de l’homme qu’il fait société avec l’homme: c’est parce qu’il commémore l’homme. Commémorer c’est faire revivre ce qu’il y a de plus grand dans les morts, et les plus grands morts. C’est se conformer autant que l’on peut à ces images purifiées. C’est adorer ce que les morts auraient voulu être, ce qu’ils ont été à de rares moments. Les grandes oeuvres, poèmes, monuments, statues, sont les objets de ce culte. L’hymne aux grands morts ne cesse point. Il n’est pas d’écrivain ni d’orateur qui ne cherche abri sous ces grandes ombres; à chaque ligne il les évoque, et même sans le vouloir, par ces marquesdu génie humain qui sont imprimées dans toutes les langues. Et c’est par ce culte que l’homme est l’homme. Supposez qu’il oublie ces grands souvenirs, ces poèmes, cette langue ornée; supposez qu’il se borne à sa propre garde, et à la garde du camp, aux cris d’alarme et de colère, à ce que le corps produit sous la pression des choses qui l’entourent, le voilà animal, cherchant pâtée, et bourdonnant à l’obstacle, comme font les mouches.
Le sentiment des gens, dans la banalité quotidienne des relations humaines, « connaît » la mort comme un accident qui survient continuellement ; on connaît des « cas de mort ». Tel ou tel des proches, telle ou telle connaissance lointaine « meurt ». Des inconnus meurent chaque jour, à chaque heure. « La mort » se présente comme un événement bien connu qui se passe à l'intérieur du monde. Comme telle, la mort ne rompt pas cette absence d'imprévu qui caractérise l'ordre banal des événements quotidiens. (...) L'analyse du « on meurt » nous dévoile sans équivoque la manière d'être, dans sa banalité quotidienne, de l'être pour la mort. Celle-ci est comprise, dans une semblable façon de parler, comme quelque chose d'indéterminé, qui sans doute surgira bien un jour de quelque part, mais qui pour vous-même, en attendant, est une réalité-non-encore-donnée, dont par conséquent la menace n'est pas à craindre. Le « on meurt » propage cette opinion que la mort concerne pour ainsi dire le « on ». L'explication de la réalité humaine qui a cours dans les propos des gens déclare : « On meurt », parce qu'en disant « on meurt », chacun des autres et soi-même en même temps, « on » peut s'en faire accroire : oui, on meurt, mais chaque fois ce n'est justement pas moi ; le « On », ce n'est personne. Le « fait de mourir » est ainsi ramené au niveau d'un événement qui concerne bien la réalité humaine, mais ne touche personne en propre. (…) Cette mort qui, sans suppléance possible, est essentiellement la mienne, la voici convertie en un événement qui relève du domaine public ; c'est à « On » qu'elle arrive. -- Martin Heidegger, « L’être et le temps », in _Qu’est-ce que la métaphysique ?_, Gallimard, 1938, p. 144.
“ Le plus souvent on confond avec l’attention une espèce d’effort musculaire [...]. Cette espèce d'effort musculaire dans l'étude est tout à fait stérile, même accompli avec bonne intention [...]. La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l'arme principale de l'apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, elle n’a presque aucune place dans l'étude. L'attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif [...]. L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances qu'on est forcé d'utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l'objet qui va y pénétrer. Tous les contresens dans les versions, toutes les absurdités dans la solution des problèmes de géométrie, toutes les gaucheries de style et toutes les défectuosités de l'enchaînement des idées dans les devoirs de français, tout cela vient de ce que la pensée s'est précipitée hâtivement sur quelque chose et, étant ainsi prématurément remplie, n’a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu'on a voulu être actif ; on a voulu chercher. On peut vérifier cela à chaque fois, pour chaque faute, si l'on remonte à la racine [...]. Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. ” Simone Weil, Attente de Dieu.
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