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L'Art de la Guerre

Sun Tzu
(Début du Ve siècle av. J.-C.)
Traduction de Joseph-Marie Amiot (1772)

PhiloSophie
© décembre 2008

Table des matières

Présentation .............................................................................. 3
Article I : De l'évaluation .......................................................... 6
Article II : De l'engagement ..................................................... 11
Article III : Des propositions de la victoire et de la défaite .... 15
Article IV : De la mesure dans la disposition des moyens ..... 23
Article V : De la contenance .................................................... 29
Article VI : Du plein et du vide ............................................... 34
Article VII : De l'affrontement direct et indirect .................... 42
Article VIII : Des neuf changements ......................................50
Article IX : De la distribution des moyens ............................. 58
Article X : De la topologie .......................................................68
Article XI : Des neuf sortes de terrain .................................... 77
Article XII : De l'art d'attaquer par le feu ............................... 93
Article XIII : De la concorde et de la discorde ....................... 97
À propos de cette édition électronique ................................. 104

Présentation
Cette présentation est reprise du site Wikipédia
L'Art de la guerre (en chinois : ????, pinyin : s?n z?
b?ng f?, littéralement : « Stratégie militaire de maître Sun «) est
le premier traité de stratégie militaire écrit au monde (VIe siècle
av. J.-C. - Ve siècle av. J.-C.). Son auteur, Sun Zi1 (??, s?n z?),
y développe des thèses originales qui s'inspirent de la philosophie chinoise ancienne.
C'est l'essence de la guerre psychologique illustrée notamment par la guerre d'Indochine, la Guerre du Viêt Nam et la
guerre sino-vietnamienne.
La tradition associe l'Art de la Guerre, à un général nommé
Sun Tzu, qui aurait vécu à la fin du VIe siècle av. J.-C., et serait
entré au service du roi Helu de l'état de Wu. Selon Sima Qian,
Sun Tzu aurait fait lire ses Treize chapitres au roi, avant de le
conseiller lors de ses campagnes contre l'état de Chu.
Cette attribution a été contestée par des historiens chinois
depuis la dynastie des Song, observant l'absence de toute mention de Sun Tzu dans les textes anciens (le Zuo zhuan notamment, qui décrit les guerres entre Wu et Chu), et le fait que les
principes défendus par Sun Zi sont plus adaptés à la période des
Royaumes Combattants (IVe siècle av. J.-C.), qu'à la période des
Printemps et des Automnes. L'Art de la Guerre fut alors attribué à un descendant supposé de Sun Tzu, Sun Bin, qui écrivit
également des traités militaires.
1 Zi signifie maître.

-3-

Dans les années 1970, la découverte d'une tombe contenant
plusieurs textes militaires a mis fin à cette hypothèse. Si elle ne
permet pas de prouver l'existence historique de Sun Tzu, elle
démontre l'existence de deux traités distincts :
? le Sun Zi (??), également appelé Sun Wu Bingfa
(????), ou Wu Sun Zi Bingfa (?????), attribué à
Sun Wu, plus ancien (fin VIe-début Ve siècle av. J.-C.) ;
? le Sun Bin Bingfa (????) également appelé Qi Sun Zi
(???), attribué à Sun Bin, plus tardif (IVe siècle av. J.C.).
On pense aujourd'hui que l'Art de la Guerre de Sun Tzu
date du début du Ve siècle av. J.-C..
Ces principes stratégiques sont appliqués au domaine militaire, mais peuvent l'être aussi à celui des affaires, de la politique ou de la société. Ce vieil ouvrage apparaît ainsi étonnamment moderne par ses dimensions psychologiques et morales.
L'Art de la guerre, déjà introduit en Europe en 1772 par
Joseph-Marie Amiot, est encore étudié aujourd'hui dans les
écoles militaires occidentales, ce qui donne l'occasion de comparer cet enseignement à celui d'autres stratèges. Cette comparaison est difficile, car Sun Zi reste très « théorique « et n'édicte
pas de « procédures « comme dans les ouvrages occidentaux.
Sun Zi recommande d'épargner l'ennemi en fuite. Cette
stratégie est opposée à celle de Napoléon Bonaparte, qui avait
pour principe au contraire de pilonner les fuyards au moyen de
l'artillerie afin de ne plus les voir revenir.
Le point de vue de Sun Zi est qu'il faut permettre à
l'ennemi de s'enfuir, sinon il se bat avec la « rage du déses-

-4-

poir «2 et risque d'infliger des pertes sévères, surtout s'il se sait
perdu. De plus, Sun Zi dit aussi qu'il faut tromper l'adversaire
en fuite, toujours lui laisser croire qu'il peut s'enfuir. Cette lecture est néanmoins sujette à des divergences d'interprétation.
On peut aussi noter qu'à l'époque de Sun Zi la chevalerie
canalisait le désespoir dans la lutte, alors que sous Napoléon
Bonaparte ainsi qu'avec l'usage de l'artillerie et de son effet dissuasif, le soldat avait davantage tendance à fuir de désespoir,
incapable de se venger car incapable de survivre face à une arti llerie. Napoléon utilisa beaucoup cet effet dissuasif pour convaincre toute armée en défaite que leurs chances de survie
étaient incomparables avec celles des guerriers des Royaumes
Combattants de Sun Zi par exemple.

2

Choix de Schwarzenberg commandant en chef des forces alliées
contre Napoléon lors de la Bataille des Nations (Leipzig, 16-19 octobre
1813).

-5-

Article I : De l'évaluation
Sun Tzu dit : La guerre est d'une importance vitale pour
l'État. C'est le domaine de la vie et de la mort : la conservation
ou la perte de l'empire en dépendent ; il est impérieux de le bien
régler. Ne pas faire de sérieuses réflexions sur ce qui le concerne, c'est faire preuve d'une coupable indifférence pour la
conservation ou pour la perte de ce qu'on a de plus cher, et c'est
ce qu'on ne doit pas trouver parmi nous.
Cinq choses principales doivent faire l'objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins, comme le font ces
grands artistes qui, lorsqu'ils entreprennent quelque chefd'oeuvre, ont toujours présent à l'esprit le but qu'ils se proposent, mettent à profit tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils entendent, ne négligent rien pour acquérir de nouvelles connai ssances et tous les secours qui peuvent les conduire heureus ement à leur fin.
Si nous voulons que la gloire et les succès accompagnent
nos armes, nous ne devons jamais perdre de vue : la doctrine, le
temps, l'espace, le commandement, la discipline.
La doctrine fait naître l'unité de penser ; elle nous inspire
une même manière de vivre et de mourir, et nous rend intrépides et inébranlables dans les malheurs et dans la mort.
Si nous connaissons bien le temps, nous n'ignorerons point
ces deux grands principes Yin et Yang par lesquels toutes les
choses naturelles sont formées et par lesquels les éléments reçoivent leurs différentes modifications ; nous saurons le temps
de leur union et de leur mutuel concours pour la production du
froid, du chaud, de la sérénité ou de l'intempérie de l'air.

-6-

L'espace n'est pas moins digne de notre attention que le
temps ; étudions le bien, et nous aurons la connaissance du haut
et du bas, du loin comme du près, du large et de l'étroit, de ce
qui demeure et de ce qui ne fait que passer.
J'entends par commandement, l'équité, l'amour pour ceux
en particulier qui nous sont soumis et pour tous les hommes en
général ; la science des ressources, le courage et la valeur, la rigueur, telles sont les qualités qui doivent caractériser celui qui
est revêtu de la dignité de général ; vertus nécessaires pour
l'acquisition desquelles nous ne devons rien négliger : seules
elles peuvent nous mettre en état de marcher dignement à la
tête des autres.
Aux connaissances dont je viens de parler, il faut ajouter
celle de la discipline. Posséder l'art de ranger les troupes ;
n'ignorer aucune des lois de la subordination et les faire observer à la rigueur ; être instruit des devoirs particuliers de chacun
de nos subalternes ; savoir connaître les différents chemins par
où on peut arriver à un même terme ; ne pas dédaigner d'entrer
dans un détail exact de toutes les choses qui peuvent servir, et
se mettre au fait de chacune d'elles en particulier. Tout cela ensemble forme un corps de discipline dont la connaissance pratique ne doit point échapper à la sagacité ni aux attentions d'un
général.
Vous donc que le choix du prince a placé à la tête des armées, jetez les fondements de votre science militaire sur les cinq
principes que je viens d'établir. La victoire suivra partout vos
pas : vous n'éprouverez au contraire que les plus honteuses défaites si, par ignorance ou par présomption, vous venez à les
omettre ou à les rejeter.
Les connaissances que je viens d'indiquer vous permettront de discerner, parmi les princes qui gouvernent le monde,

-7-

celui qui a le plus de doctrine et de vertus ; vous connaîtrez les
grands généraux qui peuvent se trouver dans les différents
royaumes, de sorte que vous pourrez conjecturer assez sûrement quel est celui des deux antagonistes qui doit l'emporter ;
et si vous devez entrer vous-même en lice, vous pourrez raisonnablement vous flatter de devenir victorieux.
Ces mêmes connaissances vous feront prévoir les moments
les plus favorables, le temps et l'espace étant conjugués, pour
ordonner le mouvement des troupes et les itinéraires qu'elles
devront suivre, et dont vous réglerez à propos toutes les
marches. Vous ne commencerez ni ne terminerez jamais la
campagne hors de saison. Vous connaîtrez le fort et le faible,
tant de ceux qu'on aura confiés à vos soins que des ennemis que
vous aurez à combattre. Vous saurez en quelle quantité et dans
quel état se trouveront les munitions de guerre et de bouche des
deux armées, vous distribuerez les récompenses avec libéralité,
mais avec choix, et vous n'épargnerez pas les châtiments quand
il en sera besoin.
Admirateurs de vos vertus et de vos capacités, les officiers
généraux placés sous votre autorité vous serviront autant par
plaisir que par devoir. Ils entreront dans toutes vos vues, et leur
exemple entraînera infailliblement celui des subalternes, et les
simples soldats concourront eux-mêmes de toutes leurs forces à
vous assurer les plus glorieux succès.
Estimé, respecté, chéri des vôtres, les peuples voisins viendront avec joie se ranger sous les étendards du prince que vous
servez, ou pour vivre sous ses lois, ou pour obtenir simplement
sa protection.
Également instruit de ce que vous pourrez et de ce que
vous ne pourrez pas, vous ne formerez aucune entreprise qui ne
puisse être menée à bonne fin. Vous verrez, avec la même pénétration, ce qui sera loin de vous comme ce qui se passera sous

-8-

vos yeux, et ce qui se passera sous vos yeux comme ce qui en est
le plus éloigné.
Vous profiterez de la dissension qui surgit chez vos enn emis pour attirer les mécontents dans votre parti en ne leur ménageant ni les promesses, ni les dons, ni les récompenses.
Si vos ennemis sont plus puissants et plus forts que vous,
vous ne les attaquerez point, vous éviterez avec un grand soin ce
qui peut conduire à un engagement général ; vous cacherez toujours avec une extrême attention l'état où vous vous trouverez.
Il y aura des occasions ou vous vous abaisserez, et d'autres
où vous affecterez d'avoir peur. Vous feindrez quelquefois d'être
faible afin que vos ennemis, ouvrant la porte à la présomption et
à l'orgueil, viennent ou vous attaquer mal à propos, ou se laissent surprendre eux-mêmes et tailler en pièces honteusement.
Vous ferez en sorte que ceux qui vous sont inférieurs ne pui ssent jamais pénétrer vos desseins. Vous tiendrez vos troupes
toujours alertes, toujours en mouvement et dans l'occupation,
pour empêcher qu'elles ne se laissent amollir par un honteux
repos.
Si vous prêtez quelque intérêt aux avantages de mes plans,
faites en sorte de créer des situations qui contribuent à leur a ccomplissement.
J'entends par situation que le général agisse à bon escient,
en harmonie avec ce qui est avantageux, et, par là-même, dispose de la maîtrise de l'équilibre.
Toute campagne guerrière doit être réglée sur le semblant ;
feignez le désordre, ne manquez jamais d'offrir un appât à
l'ennemi pour le leurrer, simulez l'infériorité pour encourager
son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plon-

-9-

ger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s'y
briser.
Hâtez vos préparatifs lorsque vos adversaires se concentrent ; là où ils sont puissants, évitez-les.
Plongez l'adversaire dans d'inextricables épreuves et prolongez son épuisement en vous tenant à distance ; veillez à fortifier vos alliances au-dehors, et à affermir vos positions audedans par une politique de soldats-paysans.
Quel regret que de tout risquer en un seul combat, en négligeant la stratégie victorieuse, et faire dépendre le sort de vos
armes d'une unique bataille !
Lorsque l'ennemi est uni, divisez-le ; et attaquez là où il
n'est point préparé, en surgissant lorsqu'il ne vous attend point.
Telles sont les clefs stratégiques de la victoire, mais prenez
garde de ne point les engager par avance.
Que chacun se représente les évaluations faites dans le
temple, avant les hostilités, comme des mesures : elles disent la
victoire lorsqu'elles démontrent que votre force est supérieure à
celle de l'ennemi ; elles indiquent la défaite lorsqu'elles démontrent qu'il est inférieur en force.
Considérez qu'avec de nombreux calculs on peut remporter
la victoire, redoutez leur insuffisance. Combien celui qui n'en
fait point a peu de chances de gagner !
C'est grâce à cette méthode que j'examine la situation, et
l'issue apparaîtra clairement.

- 10 -

Article II : De l'engagement
Sun Tzu dit : Je suppose que vous commencez la campagne
avec une armée de cent mille hommes, que vous êtes suffisamment pourvu des munitions de guerre et de bouche, que vous
avez deux mille chariots, dont mille sont pour la course, et les
autres uniquement pour le transport ; que jusqu'à cent lieues de
vous, il y aura partout des vivres pour l'entretien de votre armée ; que vous faites transporter avec soin tout ce qui peut se rvir au raccommodage des armes et des chariots ; que les artisans et les autres qui ne sont pas du corps des soldats vous ont
déjà précédé ou marchent séparément à votre suite ; que toutes
les choses qui servent pour des usages étrangers, comme celles
qui sont purement pour la guerre, sont toujours à couvert des
injures de l'air et à l'abri des accidents fâcheux qui peuvent arriver.
Je suppose encore que vous avez mille onces d'argent à distribuer aux troupes chaque jour, et que leur solde est toujours
payée à temps avec la plus rigoureuse exactitude. Dans ce cas,
vous pouvez aller droit à l'ennemi. L'attaquer et le vaincre seront pour vous une même chose.
Je dis plus : ne différez pas de livrer le combat, n'attendez
pas que vos armes contractent la rouille, ni que le tranchant de
vos épées s'émousse. La victoire est le principal objectif de la
guerre.
S'il s'agit de prendre une ville, hâtez-vous d'en faire le
siège ; ne pensez qu'à cela, dirigez là toutes vos forces ; il faut ici
tout brusquer ; si vous y manquez, vos troupes courent le risque
de tenir longtemps la campagne, ce qui sera une source de funestes malheurs.

- 11 -

Les coffres du prince que vous servez s'épuiseront, vos
armes perdues par la rouille ne pourront plus vous servir,
l'ardeur de vos soldats se ralentira, leur courage et leurs forces
s'évanouiront, les provisions se consumeront, et peut-être
même vous trouverez-vous réduit aux plus fâcheuses extrémités.
Instruits du pitoyable état où vous serez alors, vos ennemis
sortiront tout frais, fondront sur vous, et vous tailleront en
pièces. Quoique jusqu'à ce jour vous ayez joui d'une grande réputation, désormais vous aurez perdu la face. En vain dans
d'autres occasions aurez-vous donné des marques éclatantes de
votre valeur, toute la gloire que vous aurez acquise sera effacée
par ce dernier trait.
Je le répète : On ne saurait tenir les troupes longtemps en
campagne, sans porter un très grand préjudice à l'État et sans
donner une atteinte mortelle à sa propre réputation.
Ceux qui possèdent les vrais principes de l'art militaire ne
s'y prennent pas à deux fois. Dès la première campagne, tout est
fini ; ils ne consomment pas pendant trois années de suite des
vivres inutilement. Ils trouvent le moyen de faire subsister leurs
armées au dépens de l'ennemi, et épargnent à l'État les frais
immenses qu'il est obligé de faire, lorsqu'il faut transporter bien
loin toutes les provisions.
Ils n'ignorent point, et vous devez le savoir aussi, que rien
n'épuise tant un royaume que les dépenses de cette nature ; car
que l'armée soit aux frontières, ou qu'elle soit dans les pays
éloignés, le peuple en souffre toujours ; toutes les choses nécessaires à la vie augmentent de prix, elles deviennent rares, et
ceux même qui, dans les temps ordinaires, sont le plus à leur
aise n'ont bientôt plus de quoi les acheter.

- 12 -

Le prince perçoit en hâte le tribut des denrées que chaque
famille lui doit ; et la misère se répandant du sein des villes
jusque dans les campagnes, des dix parties du nécessaire on est
obligé d'en retrancher sept. Il n'est pas jusqu'au souverain qui
ne ressente sa part des malheurs communs. Ses cuirasses, ses
casques, ses flèches, ses arcs, ses boucliers, ses chars, ses lances,
ses javelots, tout cela se détruira. Les chevaux, les boeufs même
qui labourent les terres du domaine dépériront, et, des dix parties de sa dépense ordinaire, se verra contraint d'en retrancher
six.
C'est pour prévenir tous ces désastres qu'un habile général
n'oublie rien pour abréger les campagnes, et pour pouvoir vivre
aux dépens de l'ennemi, ou tout au moins pour consommer les
denrées étrangères, à prix d'argent, s'il le faut.
Si l'armée ennemie a une mesure de grain dans son camp ,
ayez-en vingt dans le vôtre ; si votre ennemi a cent vingt livres
de fourrage pour ses chevaux, ayez-en deux mille quatre cents
pour les vôtres. Ne laissez échapper aucune occasion de
l'incommoder, faites-le périr en détail, trouvez les moyens de
l'irriter pour le faire tomber dans quelque piège ; diminuez ses
forces le plus que vous pourrez, en lui faisant faire des diversions, en lui tuant de temps en temps quelque parti, en lui enlevant de ses convois, de ses équipages, et d'autres choses qui
pourront vous être de quelque utilité.
Lorsque vos gens auront pris sur l'ennemi au-delà de dix
chars, commencez par récompenser libéralement tant ceux qui
auront conduit l'entreprise que ceux qui l'auront exécutée. Employez ces chars aux mêmes usages que vous employez les
vôtres, mais auparavant ôtez-en les marques distinctives qui
pourront s'y trouver.
Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les comme vos
propres soldats ; faites en sorte, s'il se peut, qu'ils se trouvent

- 13 -

mieux chez vous qu'ils ne le seraient dans leur propre camp, ou
dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs,
tirez parti de leurs services avec les défiances convenables, et,
pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur égard comme
s'ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous
vos étendards. Voilà ce que j'appelle gagner une bataille et devenir plus fort.
Si vous faites exactement ce que je viens de vous indiquer,
les succès accompagneront tous vos pas, partout vous serez
vainqueur, vous ménagerez la vie de vos soldats, vous affermirez
votre pays dans ses anciennes possessions, vous lui en procurerez de nouvelles, vous augmenterez la splendeur et la gloire de
l'État, et le prince ainsi que les sujets vous seront redevables de
la douce tranquillité dans laquelle ils couleront désormais leurs
jours.
L'essentiel est dans la victoire et non dans les opérations
prolongées.
Le général qui s'entend dans l'art de la guerre est le ministre du destin du peuple et l'arbitre de la destinée de la victoire.
Quels objets peuvent être plus dignes de votre attention et
de tous vos efforts !

- 14 -

Article III : Des propositions de la victoire et
de la défaite
Sun Tzu dit : Voici quelques maximes dont vous devez être
pénétré avant que de vouloir forcer des villes ou gagner des batailles.
Conserver les possessions et tous les droits du prince que
vous servez, voilà quel doit être le premier de vos soins ; les
agrandir en empiétant sur les ennemis, c'est ce que vous ne devez faire que lorsque vous y serez forcé.
Veiller au repos des villes de votre propre pays, voilà ce qui
doit principalement vous occuper ; troubler celui des villes ennemies, ce ne doit être que votre pis-aller.
Mettre à couvert de toute insulte les villages amis, voilà ce
à quoi vous devez penser ; faire des irruptions dans les villages
ennemis, c'est ce à quoi la nécessité seule doit vous engager.
Empêcher que les hameaux et les chaumières des paysans
ne souffrent le plus petit dommage, c'est ce qui mérite également votre attention ; porter le ravage et dévaster les installations agricoles de vos ennemis, c'est ce qu'une disette de tout
doit seule vous faire entreprendre.
Conserver les possessions des ennemis est ce que vous devez faire en premier lieu, comme ce qu'il y a de plus parfait ; les
détruire doit être l'effet de la nécessité. Si un général agit ainsi,
sa conduite ne différera pas de celle des plus vertueux perso nnages ; elle s'accordera avec le Ciel et la Terre, dont les opérations tendent à la production et à la conservation des choses
plutôt qu'à leur destruction.
- 15 -

Ces maximes une fois bien gravées dans votre coeur, je suis
garant du succès.
Je dis plus : la meilleure politique guerrière est de prendre
un État intact ; une politique inférieure à celle-ci consisterait à
le ruiner.
Il vaut mieux que l'armée de l'ennemi soit faite prisonnière
plutôt que détruite ; il importe davantage de prendre un bataillon intact que de l'anéantir.
Eussiez-vous cent combats à livrer, cent victoires en seraient le fruit.
Cependant ne cherchez pas à dompter vos ennemis au prix
des combats et des victoires ; car, s'il y a des cas où ce qui est
au-dessus du bon n'est pas bon lui-même, c'en est ici un où plus
on s'élève au-dessus du bon, plus on s'approche du pernicieux et
du mauvais.
Il faut plutôt subjuguer l'ennemi sans donner bataille : ce
sera là le cas où plus vous vous élèverez au-dessus du bon, plus
vous approcherez de l'incomparable et de l'excellent.
Les grands généraux en viennent à bout en découvrant tous
les artifices de l'ennemi, en faisant avorter tous ses projets, en
semant la discorde parmi ses partisans, en les tenant toujours
en haleine, en empêchant les secours étrangers qu'il pourrait
recevoir, et en lui ôtant toutes les facilités qu'il pourrait avoir de
se déterminer à quelque chose d'avantageux pour lui.
Sun Tzu dit : Il est d'une importance suprême dans la
guerre d'attaquer la stratégie de l'ennemi.

- 16 -

Celui qui excelle à résoudre les difficultés le fait avant
qu'elles ne surviennent.
Celui qui arrache le trophée avant que les craintes de son
ennemi ne prennent forme excelle dans la conquête.
Attaquez le plan de l'adversaire au moment où il naît.
Puis rompez ses alliances.
Puis attaquez son armée.
La pire des politiques consiste à attaquer les cités.
N'y consentez que si aucune autre solution ne peut être
mise à exécution.
Il faut au moins trois mois pour préparer les chariots parés
pour le combat, les armes nécessaires et l'équipement, et encore
trois mois pour construire des talus le long des murs.
Si vous êtes contraint de faire le siège d'une place et de la
réduire, disposez de telle sorte vos chars, vos boucliers et toutes
les machines nécessaires pour monter à l'assaut, que tout soit
en bon état lorsqu'il sera temps de l'employer.
Faites en sorte surtout que la reddition de la place ne soit
pas prolongée au-delà de trois mois. Si, ce terme expiré, vous
n'êtes pas encore venu à bout de vos fins, sûrement il y aura eu
quelques fautes de votre part ; n'oubliez rien pour les réparer. A
la tête de vos troupes, redoublez vos efforts ; en allant à l'assaut,
imitez la vigilance, l'activité, l'ardeur et l'opiniâtreté des fourmis.
Je suppose que vous aurez fait auparavant les retranchements et les autres ouvrages nécessaires, que vous aurez élevé

- 17 -

des redoutes pour découvrir ce qui se passe chez les assiégés, et
que vous aurez paré à tous les inconvénients que votre prudence
vous aura fait prévoir. Si, avec toutes ces précautions, il arrive
que de trois parties de vos soldats vous ayez le malheur d'en
perdre une, sans pouvoir être victorieux, soyez convaincu que
vous n'avez pas bien attaqué.
Un habile général ne se trouve jamais réduit à de telles extrémités ; sans donner des batailles, il sait l'art d'humilier ses
ennemis ; sans répandre une goutte de sang, sans tirer même
l'épée, il vient à bout de prendre les villes ; sans mettre les pieds
dans les royaumes étrangers, il trouve le moyen de les conquérir
sans opérations prolongées ; et sans perdre un temps considérable à la tête de ses troupes, il procure une gloire immortelle au
prince qu'il sert, il assure le bonheur de ses compatriotes, et fait
que l'Univers lui est redevable du repos et de la paix : tel est le
but auquel tous ceux qui commandent les armées doivent
tendre sans cesse et sans jamais se décourager.
Votre but demeure de vous saisir de l'empire alors qu'il est
intact ; ainsi vos troupes ne seront pas épuisées et vos gains seront complets. Tel est l'art de la stratégie victorieuse.
Il y a une infinité de situations différentes dans lesquelles
vous pouvez vous trouver par rapport à l'ennemi. On ne saurait
les prévoir toutes ; c'est pourquoi je n'entre pas dans un plus
grand détail. Vos lumières et votre expérience vous suggéreront
ce que vous aurez à faire, à mesure que les circonstances se présenteront. Néanmoins, je vais vous donner quelques conseils
généraux dont vous pourrez faire usage à l'occasion.
Si vous êtes dix fois plus fort en nombre que ne l 'est
l'ennemi, environnez-le de toutes parts ; ne lui laissez aucun
passage libre ; faites en sorte qu'il ne puisse ni s'évader pour
aller camper ailleurs, ni recevoir le moindre secours.

- 18 -

Si vous avez cinq fois plus de monde que lui, disposez tellement votre armée qu'elle puisse l'attaquer par quatre côtés à
la fois, lorsqu'il en sera temps.
Si l'ennemi est une fois moins fort que vous, contentezvous de partager votre armée en deux.
Mais si de part et d'autre il y a une même quantité de
monde, tout ce que vous pouvez faire c'est de hasarder le combat.
Si, au contraire, vous êtes moins fort que lui, soyez continuellement sur vos gardes, la plus petite faute serait de la dernière conséquence pour vous. Tâchez de vous mettre à l'abri, et
évitez autant que vous le pourrez d'en venir aux mains avec lui ;
la prudence et la fermeté d'un petit nombre de gens peuvent
venir à bout de lasser et de dompter même une nombreuse a rmée. Ainsi vous êtes à la fois capable de vous protéger et de
remporter une victoire complète.
Celui qui est à la tête des armées peut se regarder comme le
soutien de l'État, et il l'est en effet. S'il est tel qu'il doit être, le
royaume sera dans la prospérité ; si au contraire il n'a pas les
qualités nécessaires pour remplir dignement le poste qu'il occupe, le royaume en souffrira infailliblement et se trouvera
peut-être réduit à deux doigts de sa perte.
Un général ne peut bien servir l'État que d'une façon, mais
il peut lui porter un très grand préjudice de bien des manières
différentes.
Il faut beaucoup d'efforts et une conduite que la bravoure
et la prudence accompagnent constamment pour pouvoir réussir : il ne faut qu'une faute pour tout perdre ; et, parmi les fautes
qu'il peut faire, de combien de sortes n'y en a-t-il pas ? S'il lève
des troupes hors de saison, s'il les fait sortir lorsqu'il ne faut pas

- 19 -

qu'elles sortent, s'il n'a pas une connaissance exacte des lieux où
il doit les conduire, s'il leur fait faire des campements désavantageux, s'il les fatigue hors de propos, s'il les fait revenir sans
nécessité, s'il ignore les besoins de ceux qui composent son armée, s'il ne sait pas le genre d'occupation auquel chacun d'eux
s'exerçait auparavant, afin d'en tirer parti suivant leurs talents ;
s'il ne connaît pas le fort et le faible de ses gens, s'il n'a pas lieu
de compter sur leur fidélité, s'il ne fait pas observer la discipline
dans toute la rigueur, s'il manque du talent de bien gouverner,
s'il est irrésolu et s'il chancelle dans les occasions où il faut
prendre tout à coup son parti, s'il ne fait pas dédommager à
propos ses soldats lorsqu'ils auront eu à souffrir, s'il permet
qu'ils soient vexés sans raison par leurs officiers, s'il ne sait pas
empêcher les dissensions qui pourraient naître parmi les chefs ;
un général qui tomberait dans ces fautes rendrait l'armée boiteuse et épuiserait d'hommes et de vivres le royaume, et deviendrait lui-même la honteuse victime de son incapacité.
Sun Tzu dit : Dans le gouvernement des armées il y a sept
maux :
I. Imposer des ordres pris en Cour selon le bon plaisir du
prince.
II. Rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires.
III. Mêler les règlements propres à l'ordre civil et à l'ordre
militaire.
IV. Confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de
l'État, et la flexibilité que requiert le commandement des
troupes.
V. Partager la responsabilité aux armées.

- 20 -

VI. Faire naître la suspicion, qui engendre le trouble : une
armée confuse conduit à la victoire de l'autre.
VII. Attendre les ordres en toute circonstance, c'est comme
informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu : avant
que l'ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ;
pourtant il est dit dans le code que l'on doit en référer à
l'inspecteur en ces matières ! Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de la route, on prenait conseil de ceux qui passent ; le travail ne serait pas encore achevé !
Tel est mon enseignement :
Nommer appartient au domaine réservé au souverain, décider de la bataille à celui du général.
Un prince de caractère doit choisir l'homme qui convient,
le revêtir de responsabilités et attendre les résultats.
Pour être victorieux de ses ennemis, cinq circonstances
sont nécessaires :
I. Savoir quand il est à propos de combattre, et quand il
convient de se retirer.
II. Savoir employer le peu et le beaucoup suivant les circonstances.
III. Assortir habilement ses rangs.
Mensius dit : « La saison appropriée n'est pas aussi importante que les avantages du sol ; et tout cela n'est pas aussi
important que l'harmonie des relations humaines. «
IV. Celui qui, prudent, se prépare à affronter l'ennemi qui
n'est pas encore ; celui-là même sera victorieux. Tirer prétexte

- 21 -

de sa rusticité et ne pas prévoir est le plus grand des crimes ;
être prêt en-dehors de toute contingence est la plus grande des
vertus.
V. Être à l'abri des ingérences du souverain dans tout ce
qu'on peut tenter pour son service et la gloire de ses armes.
C'est dans ces cinq matières que se trouve la voie de la vi ctoire.
Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous
cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux.
Si tu ignores ton ennemi et que tu te connais toi-même, tes
chances de perdre et de gagner seront égales.
Si tu ignores à la fois ton ennemi et toi-même, tu ne compteras tes combats que par tes défaites.

- 22 -

Article IV : De la mesure dans la disposition
des moyens
Sun Tzu dit : Anciennement ceux qui étaient expérimentés
dans l'art des combats se rendaient invincibles, attendaient que
l'ennemi soit vulnérable et ne s'engageaient jamais dans des
guerres qu'ils prévoyaient ne devoir pas finir avec avantage.
Avant que de les entreprendre, ils étaient comme sûrs du
succès. Si l'occasion d'aller contre l'ennemi n'était pas favorable,
ils attendaient des temps plus heureux.
Ils avaient pour principe que l'on ne pouvait être vaincu
que par sa propre faute, et qu'on n'était jamais victorieux que
par la faute des ennemis.
Se rendre invincible dépend de soi, rendre à coup sûr
l'ennemi vulnérable dépend de lui-même.
Être instruit des moyens qui assurent la victoire n'est pas
encore la remporter.
Ainsi, les habiles généraux savaient d'abord ce qu'ils devaient craindre ou ce qu'ils avaient à espérer, et ils avançaient
ou reculaient la campagne, ils donnaient bataille ou ils se retranchaient, suivant les lumières qu'ils avaient, tant sur l'état de
leurs propres troupes que sur celui des troupes de l 'ennemi. S'ils
se croyaient plus forts, ils ne craignaient pas d'aller au combat
et d'attaquer les premiers. S'ils voyaient au contraire qu'ils fussent plus faibles, ils se retranchaient et se tenaient sur la défensive.

- 23 -

L'invincibilité se trouve dans la défense, la possibilité de
victoire dans l'attaque.
Celui qui se défend montre que sa force est inadéquate, celui qui attaque qu'elle est abondante.
L'art de se tenir à propos sur la défensive ne le cède point à
celui de combattre avec succès.
Les experts dans la défense doivent s'enfoncer jusqu'au
centre de la Terre. Ceux, au contraire, qui veulent briller dans
l'attaque doivent s'élever jusqu'au neuvième ciel. Pour se mettre
en défense contre l'ennemi, il faut être caché dans le sein de la
Terre, comme ces veines d'eau dont on ne sait pas la source, et


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