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moliere
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Oeuvres complètes . 1

Molière

Oeuvres complètes I

Oeuvres complètes I

1

Oeuvres complètes . 1

éditions eBooksFrance
www.ebooksfrance.com

Oeuvres complètes I

2

Oeuvres complètes . 1
Adaptation d'un texte électronique provenant de la Bibliothèque Nationale de France :
http://www.bnf.fr/

Oeuvres complètes I

3

Oeuvres complètes . 1

Oeuvres complètes I

4

Oeuvres complètes . 1

• La Jalousie du Barbouillé
• Acteurs
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
• Scène XI
• Scène XII
• Scène XIII et dernière.
• Le Médecin volant
• Acteurs
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
• Scène XI
• Scène XII
• Scène XIII
• Scène XIV
• Scène XV
• Scène dernière
• L'Etourdi
• Acteurs
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII
Oeuvres complètes I

5

Oeuvres complètes . 1

Scène IX
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX

Scène X

Scène XI
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX

Scène X

Scène XI
• Le Dépit amoureux
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
Oeuvres complètes I

6

Oeuvres complètes . 1

Scène V
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX

Scène X

Scène XI
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII
• Les Précieuses ridicules
• Préface
• Personnages
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
• Scène XI
• Scène XII
• Scène XIII
Oeuvres complètes I

7

Oeuvres complètes . 1
• Scène XIV
• Scène XV
• Scène XVI
• Scène XVII
• Sganarelle
• Personnages
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
• Scène XI
• Scène XII
• Scène XIII
• Scène XIV
• Scène XV
• Scène XVI
• Scène XVII
• Scène XVIII
• Scène XIX
• Scène XX
• Scène XXI
• Scène XXII
• Scène XXIII
• Scène dernière
• Dom Garcie de Navarre
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte IV
Oeuvres complètes I

8

Oeuvres complètes . 1










Scène I
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• L'Ecole des maris
• Adresse
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX

Scène X
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX
• Les Fâcheux
• Adresse
• Avertissement
• Prologue
• Personnages
Oeuvres complètes I

9

Oeuvres complètes . 1
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• L'Ecole des femmes
• Adresse
• Préface
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• ActeIII

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII
Oeuvres complètes I

10

Oeuvres complètes . 1



Scène VIII
Scène IX
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII

Scène IX
• Remerciement au roi

Votre paresse...
• La Critique de l'école des femmes
• Adresse
• Personnages
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII et dernière
• L'Impromptu de Versailles
• Personnages
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
• Scène XI
• Le Mariage forcé
• Personnages
• Scène I
• Scène II
• Scène III
• Scène IV
• Scène V
• Scène VI
• Scène VII
• Scène VIII
• Scène IX
• Scène X
Oeuvres complètes I

11

Oeuvres complètes . 1

• La Princesse d'Elide
• Personnages
• Premier intermède

Scène I

Scène II
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Deuxième intermède

Scène I

Scène II
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Troisième Intermède

Scène I

Scène II
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• Quatrième intermède

Scène I

Scène II
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Cinquième Intermède

Chère Philis,...
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Sixième intermède

Usez mieux,...
• Tartuffe
• Préface
• Premier placet présenté au Roi
• Second placet présenté au Roi
Oeuvres complètes I

12

Oeuvres complètes . 1
• Troisième placet présenté au Roi
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène dernière
• Dom Juan
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
Oeuvres complètes I

13

Oeuvres complètes . 1
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène VIII
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• L'Amour médecin
• Personnages
• Prologue
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI

Scène VII

Scène dernière
• Le Misanthrope
Oeuvres complètes I

14

Oeuvres complètes . 1
• Personnages
• Acte I

Scène I

Scène II

Scène III
• Acte II

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V

Scène VI
• Acte III

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV

Scène V
• Acte IV

Scène I

Scène II

Scène III

Scène IV
• Acte V

Scène I

Scène II

Scène III

Scène dernière

Oeuvres complètes I

15

Oeuvres complètes . 1

La Jalousie du Barbouillé

La Jalousie du Barbouillé

16

Oeuvres complètes . 1
Acteurs

Le Barbouillé, mari d'Angélique.
Le Docteur.
Angélique, fille de Gorgibus.
Valère, amant d'Angélique.
Cathau, suivante d'Angélique.
Gorgibus, père d'Angélique.
Villebrequin.

Acteurs

17

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Le Barbouillé

Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager : au lieu
de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le
jour ; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle
sorte de gens. Ah ! pauvre Barbouillé, que tu es misérable ! Il faut pourtant la punir. Si je la tuois...
L'invention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois mettre en prison... La carogne en sortiroit avec
son passe−partout. Que diable faire donc ? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici : il faut que je
lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.

Scène I

18

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Le Docteur, Le Barbouillé

Le Barbouillé
Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance.
Le Docteur
Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans
ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi ? débuter d'abord par un discours
mal digéré, au lieu de dire : Salve, vel Salvus sis, Doctor Doctorum eruditissime !
Hé ! pour qui me prends−tu, mon ami ?
Le Barbouillé
Ma foi, excusez−moi : c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne songeois pas à ce que je faisois ; mais je
sais bien que vous êtes galant homme.

Le Docteur
Sais−tu bien d'où vient le mot de galant homme ?
Le Barbouillé
Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.
Le Docteur
Sache que le mot de galant homme vient d'élégant ; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et
puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait
galant homme. Mais encore pour qui me prends−tu ?

Le Barbouillé
Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut que vous
sachiez...
Le Docteur
Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit, neuf, et dix fois docteur :
I° Parce que, comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le
premier de tous les docteurs, le docte des doctes.
2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses : le sens et
l'entendement ; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

Scène II

19

Oeuvres complètes . 1

Le Barbouillé
D'accord. C'est que...
Le Docteur
3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote ; et comme je suis parfait, et que
toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.

Le Barbouillé
Hé bien ! Monsieur le Docteur...
Le Docteur
4° Parce que la philosophie a quatre parties : la logique, morale, physique et métaphysique ; et comme je les
possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.

Le Barbouillé
Que diable ! je n'en doute pas. Ecoutez−moi donc.
Le Docteur
5° Parce qu'il y a cinq universelles : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la
connoissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement ; et comme je m'en sers avec
avantage, et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur.

Le Barbouillé
Il faut que j'aie bonne patience.
Le Docteur
6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessamment pour ma gloire,
je suis six fois docteur.
Le Barbouillé
Ho ! parle tant que tu voudras.
Le Docteur
7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité ; et comme je possède une parfaite connoissance
de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de
moi−même : O ter quatuorque beatum !
8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et que la
justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.
9° Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles.

Scène II

20

Oeuvres complètes . 1
10° Parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et
qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel : je contiens
en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et
convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur.

Le Barbouillé
Que diable est ceci ? je croyois trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve
un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre. Un, deux, trois, quatre, ha,
ha, ha ! − Oh bien ! ce n'est pas cela : c'est que je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un
homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous
donnerai ce que vous voudrez ; de l'argent, si vous en voulez.

Le Docteur
Hé ! de l'argent.
Le Barbouillé
Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.
Le Docteur, troussant sa robe derrière son cul.
Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une
âme mercenaire ? Sache, mon ami, que quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette
bourse seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce
coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement
agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette
citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette
province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde ; et que tu me donnerois le
monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette province opulente, où seroit cette île fertile, où
seroit cette ville célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château pompeux, où seroit cet
appartement agréable, où seroit cette chambre magnifique, où seroit ce cabinet curieux, où seroit ce coffret
admirable, où seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine
de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela.

Le Barbouillé
Ma foi, je m'y suis mépris : à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent ;
mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui.

Scène II

21

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Angélique, Valère, Cathau

Angélique
Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie : mon mari est si
mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à penser quelle
satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.

Valère
Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de tout
mon pouvoir à votre divertissement ; et que, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point
désagréable, je vous ferai connoître combien j'ai de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez, par mes
empressements.

Cathau
Ah ! changez de discours : voyez porte−guignon qui arrive.

Scène III

22

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Le Barbouillé, Valère, Angélique, Cathau

Valère
Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes nouvelles ; mais aussi bien les
auriez−vous apprises de quelque autre : et puisque votre frère est fort malade...

Angélique
Monsieur, ne m'en dites pas davantage ; je suis votre servante, et vous rends grâces de la peine que vous
avez prise.
Le Barbouillé
Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage. Ha ! ha ! Madame la carogne, je vous
trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini
en Capricorne !

Angélique
Hé bien ! faut−il gronder pour cela ? Ce Monsieur vient de m'apprendre que mon frère est bien malade : où
est le sujet de querelles ?

Cathau
Ah ! le voilà venu : je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du repos.
Le Barbouillé
Vous vous gâteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes ; et toi, Cathau, tu corromps ma
femme : depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu'elle valoit.

Cathau
Vraiment oui, vous nous la baillez bonne.
Angélique
Laisse là cet ivrogne ; ne vois−tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce qu'il dit ?

Scène IV

23

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Cathau, Le Barbouillé

Gorgibus
Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille ?
Villebrequin
Il faut savoir ce que c'est.
Gorgibus
Hé quoi ? toujours se quereller ! vous n'aurez point la paix dans votre ménage ?
Le Barbouillé
Cette coquine−là m'appelle ivrogne. Tiens, je suis bien tenté de te bailler une quinte major, en présence de tes
parents.
Gorgibus
Je dédonne au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait.
Angélique
Mais aussi c'est lui qui commence toujours à...
Cathau
Que maudite soit l'heure que vous avez choisi ce grigou ! ...
Villebrequin
Allons, taisez−vous, la paix !

Scène V

24

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Le Docteur, Villebrequin, Gorgibus, Cathau, Angélique, Le Barbouillé

Le Docteur
Qu'est ceci ? quel désordre ! quelle querelle ! quel grabuge ! quel vacarme ! quel bruit ! quel différend !
quelle combustion ! Qu'y a−t−il, Messieurs ? Qu'y a−t−il ? Qu'y a−t−il ? Çà, çà, voyons un peu s'il n'y a
pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous.

Gorgibus
C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.
Le Docteur
Et qu'est−ce que c'est ? voyons, dites−moi un peu la cause de leur différend.
Gorgibus
Monsieur...
Le Docteur
Mais en peu de paroles.
Gorgibus
Oui−da. Mettez donc votre bonnet.
Le Docteur
Savez−vous d'où vient le mot bonnet ?
Gorgibus
Nenni.
Le Docteur
Cela vient de bonum est, "bon est, voilà qui est bon", parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions.
Gorgibus
Ma foi, je ne savois pas cela.
Le Docteur
Dites donc vite cette querelle.
Gorgibus
Voici ce qui est arrivé...
Le Docteur
Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires
pressantes qui m'appellent à la ville ; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrêter un
moment.
Scène VI

25

Oeuvres complètes . 1

Gorgibus
J'aurai fait en un moment.
Le Docteur
Soyez donc bref.
Gorgibus
Voilà qui est fait incontinent.
Le Docteur
Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que
les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns qu'on ne les entend
point : Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est
de parler peu.

Gorgibus
Vous saurez donc...
Le Docteur
Socrates recommandoit trois choses fort soigneusement à ses disciples : la retenue dans les actions, la
sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus.

Gorgibus
C'est ce que je veux faire.
Le Docteur
En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez−moi d'un apopthegme, vite,
vite, Monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité.

Gorgibus
Laissez−moi donc parler.
Le Docteur
Monsieur Gorgibus, touchez là : vous parlez trop ; il faut que quelque autre me dise la cause de leur
querelle.
Villebrequin
Monsieur le Docteur, vous saurez que...
Le Docteur
Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un âne en bon françois.
Hé quoi ? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde ? Il faut que quelque autre me conte
le désordre. Mademoiselle, contez−moi un peu le détail de ce vacarme.
Scène VI

26

Oeuvres complètes . 1

Angélique
Voyez−vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari ?
Le Docteur
Doucement, s'il vous plaît : parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d'un
docteur comme moi.
Angélique
Ah ! vraiment oui, docteur ! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux.
Le Docteur
Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton
caprice : des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction ; des genres, le masculin ; des déclinaisons, le
génitif ; de la syntaxe, mobile cum fixo ; et enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex
una longa et duabus brevibus. Venez çà, vous, dites−moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre
combustion.

Le Barbouillé
Monsieur le Docteur...
Le Docteur
Voilà qui est bien commencé : "Monsieur le Docteur ! " ce mot de docteur a quelque chose de doux à
l'oreille, quelque chose plein d'emphase : "Monsieur le Docteur ! "

Le Barbouillé
A la mienne volonté...
Le Docteur
Voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! " La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des
moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet : voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! "

Le Barbouillé
J'enrage.
Le Docteur
Otez−moi ce mot : "j'enrage" ; voilà un terme bas et populaire.
Le Barbouillé
Hé ! Monsieur le Docteur, écoutez−moi, de grâce.
Le Docteur
Audi, quaeso, auroit dit Ciceron.
Le Barbouillé
Scène VI

27

Oeuvres complètes . 1
Oh ! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine ; mais tu m'écouteras, ou
je te vais casser ton museau doctoral ; et que diable donc est ceci ?
(Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de la
querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix ; et
pendant tout le bruit, le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber ; le Docteur se doit laisser
tomber sur le dos ; le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, en l'entraînant, le
Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre, alors
qu'il ne paroît plus.)

Gorgibus
Allons, ma fille, retirez−vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.
Villebrequin
Adieu, serviteur et bonsoir.

Scène VI

28

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Valère, La vallée, Angélique s'en va.

Valère
Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre à l'assignation que
vous me donnez, dans une heure.
La Vallée
Cela ne peut se différer ; et si vous tardez un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n'aurez
pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout présentement.

Valère
Allons donc ensemble de ce pas.

Scène VII

29

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Angélique

Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai
revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret : il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce
maroufle−là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étois son chien.

Scène VIII

30

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Le Barbouillé

Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable
l'ignorant ! j'ai bien renvoyé toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonne
ménagère m'aura fait à souper.

Scène IX

31

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Angélique

Que je suis malheureuse ! j'ai été trop tard, l'assemblée est finie : je suis arrivée justement comme tout le
monde sortoit ; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de
rien n'étoit. Mais la porte est fermée. Cathau ! Cathau !

Scène X

32

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Le barbouillé, à la fenêtre. Angélique

Le Barbouillé
Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? et d'où venez−vous, Madame la carogne, à l'heure
qu'il est, et par le temps qu'il fait ?

Angélique
D'où je viens ? ouvre−moi seulement, et je te le dirai après.
Le Barbouillé
Oui ? Ah ! ma foi, tu peux aller coucher d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue : je n'ouvre point
à une coureuse comme toi. Comment, diable ! être toute seule à l'heure qu'il est ! Je ne sais si c'est
imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié.

Angélique
Hé bien ! pour être toute seule, qu'en veux−tu dire ? Tu me querelles quand je suis en compagnie :
comment faut−il donc faire ?

Le Barbouillé
Il faut être retiré à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants ; mais sans tant de
discours inutiles, adieu, bonsoir, va−t'en au diable et me laisse en repos.

Angélique
Tu ne veux pas m'ouvrir ?
Le Barbouillé
Non, je n'ouvrirai pas.
Angélique
Hé ! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre−moi, mon cher petit coeur !
Le Barbouillé
Ah, crocodile ! ah, serpent dangereux ! tu me caresses pour me trahir.
Angélique
Ouvre, ouvre donc !
Le Barbouillé
Adieu ! Vade retro, Satanas.
Scène XI

33

Oeuvres complètes . 1

Angélique
Quoi ? tu ne m'ouvriras point ?
Le Barbouillé
Non.
Angélique
Tu n'as point de pitié de ta femme, qui t'aime tant ?
Le Barbouillé
Non, je suis inflexible : tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est−à−dire bien fort ; je
suis inexorable.
Angélique
Sais−tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te
repentiras ?
Le Barbouillé
Et que feras−tu, bonne chienne ?
Angélique
Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte ; mes parents, qui sans doute viendront ici
auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu.

Le Barbouillé
Ah, ah, ah, ah, la bonne bête ! et qui y perdra le plus de nous deux ? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire
ce coup−là.
Angélique
Tu ne le crois donc pas ? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt : si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à
cette heure m'en donner dans le coeur.

Le Barbouillé
Prends garde, voilà qui est bien pointu.
Angélique
Tu ne veux donc pas m'ouvrir ?
Le Barbouillé
Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point ; tue−toi, crève, va−t'en au diable, je ne m'en soucie pas.
Angélique, faisant semblant de se frapper
Adieu donc ! ... Ay ! je suis morte.
Le Barbouillé
Seroit−elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup−là ? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller
Scène XI

34

Oeuvres complètes . 1
voir.
Angélique
Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun
aura bien son tour.
Le Barbouillé
Hé bien ! ne savois−je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte ? Elle est morte, et si elle court comme le cheval
de Pacolet. Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied ; car si je l'eusse
trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur−là, je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de
pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cependant. Oh ! oh ! je pense
que le vent a fermé la porte. Hé ! Cathau, Cathau, ouvre−moi.

Angélique
Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? Et d'où venez−vous, Monsieur l'ivrogne ? Ah !
vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bouges
du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque
chose, à croquer le marmot tout le long du jour.

Le Barbouillé
Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête.

Scène XI

35

Oeuvres complètes . 1
Scène XII

Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Le Barbouillé

Gorgibus
Qu'est ceci ? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension !
Villebrequin
Hé quoi ? vous ne serez jamais d'accord ?
Angélique
Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible ; il me
menace.
Gorgibus
Mais aussi ce n'est pas là l'heure de revenir. Ne devriez−vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer
de bonne heure, et bien vivre avec votre femme ?

Le Barbouillé
Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs qui sont là−bas dans le
parterre ; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah ! que l'innocence est opprimée !

Villebrequin
Çà, çà ; allons, accordez−vous ; demandez−lui pardon.
Le Barbouillé
Moi, pardon ! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas.
Gorgibus
Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.

Scène XII

36

Oeuvres complètes . 1
Scène XIII et dernière.

Le Docteur, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole : Le Barbouillé, Villebrequin, Gorgibus, Angélique

Le Docteur
Hé quoi ? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des
combustions, des altercations éternelles. Qu'est−ce ? qu'y a−t−il donc ? On ne sauroit avoir du repos.

Villebrequin
Ce n'est rien, Monsieur le Docteur ; tout le monde est d'accord.
Le Docteur
A propos d'accord, voulez−vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties de
l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles ?

Villebrequin
Cela est−il bien long ?
Le Docteur
Non, cela n'est pas long : cela contient environ soixante ou quatre−vingts pages.
Villebrequin
Adieu, bonsoir ! nous vous remercions.
Gorgibus
Il n'en est pas de besoin.
Le Docteur
Vous ne le voulez pas ?
Gorgibus
Non.
Le Docteur
Adieu donc ! puisqu'ainsi est ; bonsoir ! latine, bona nox.
Villebrequin
Allons−nous−en souper ensemble, nous autres.

Scène XIII et dernière.

37

Oeuvres complètes . 1

Le Médecin volant

Le Médecin volant

38

Oeuvres complètes . 1
Acteurs

Valère, amant de Lucile.
Sabine, cousine de Lucile.
Sganarelle, valet de Valère.
Gorgibus, père de Lucile.
Gros−René, valet de Gorgibus.
Lucile, fille de Gorgibus.
Un avocat.

Acteurs

39

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Valère, Sabine

Valère
Hé bien ! Sabine, quel conseil me donneras−tu ?
Sabine
Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolument que ma cousine épouse Villebrequin, et les
affaires sont tellement avancées que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé ;
mais comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues à
l'extrémité par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour différer
le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous parle, contrefait la malade ; et le bon vieillard, qui
est assez crédule, m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos bons
amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme
ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et par ce moyen vous
pourriez l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec Villebrequin.

Valère
Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma poste, et qui voulût tant hasarder pour mon service ? Je te le
dis franchement, je n'en connais pas un.

Sabine
Je songe une chose : si vous faisiez habiller votre valet en médecin ? Il n'y a rien de si facile à duper que le
bonhomme.
Valère
C'est un lourdaud qui gâtera tout ; mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable
trouver ce maroufle à présent ? Mais le voici tout à propos.

Scène I

40

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Valère, Sganarelle

Sabine
Ah ! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir ! J'ai besoin de toi dans une affaire de conséquence ;
mais, comme que je ne sais pas ce que tu sais faire...

Sganarelle
Ce que je sais faire, Monsieur ? Employez−moi seulement en vos affaires de conséquence, en quelque chose
d'importance : par exemple, envoyez−moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre vaut
au marché, abreuver un cheval ; c'est alors que vous connoîtrez ce que je sais faire.

Valère
Ce n'est pas cela : c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin.
Sganarelle
Moi, médecin, Monsieur ! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira ; mais pour faire le médecin, je suis
assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout ; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu ? Ma foi !
Monsieur, vous vous moquez de moi.

Valère
Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.
Sganarelle
Ah ! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin ; car, voyez−vous bien, Monsieur ? je n'ai pas
l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité ; mais, quand je serai médecin, où irai−je ?

Valère
Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille, qui est malade ; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire,
pourrois bien...
Sganarelle
Hé ! mon Dieu, Monsieur, ne soyez point en peine ; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une
personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire : Après la mort le
médecin ; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira : Après le médecin, gare la mort ! Mais
néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin ; et si je ne fais rien qui vaille... ?

Valère
Scène II

41

Oeuvres complètes . 1
Il n'y a rien de si facile en cette rencontre : Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étourdir
de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté.

Sganarelle
C'est−à−dire qu'il lui faudra parler philosophie, mathématique. Laissez−moi faire ; s'il est un homme facile,
comme vous le dites, je vous réponds de tout ; venez seulement me faire avoir un habit de médecin, et
m'instruire de ce qu'il faut faire, et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises.

Scène II

42

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Gorgibus, Gros−René

Gorgibus
Allez vitement chercher un médecin ; car ma fille est bien malade, et dépêchez−vous.
Gros−René
Que diable aussi ! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard ? Croyez−vous que ce ne soit pas le
désir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille ? Voyez−vous la connexité qu'il y a, etc. (Galimatias).

Gorgibus
Va−t'en vite : je vois bien que cette maladie−là reculera bien les noces.
Gros−René
Et c'est ce qui me fait enrager : je croyois refaire mon ventre d'une bonne carrelure, et m'en voilà sevré. Je
m'en vais chercher un médecin pour moi aussi bien que pour votre fille ; je suis désespéré.

Scène III

43

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Sabine, Gorgibus, Sganarelle

Sabine
Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habile
médecin du monde, un homme qui vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans doute
guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. Il est si savant que je voudrois de bon
coeur être malade, afin qu'il me guérît.

Gorgibus
Où est−il donc ?
Sabine
Le voilà qui me suit ; tenez, le voilà.
Gorgibus
Très−humble serviteur à Monsieur le médecin ! Je vous envoie querir pour voir ma fille, qui est malade ; je
mets toute mon espérance en vous.

Sganarelle
Hippocrate dit, et Galien par vives raisons persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est
malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi ; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus
docte médecin qui soit dans la faculté végétale, sensitive et minérale.

Gorgibus
J'en suis fort ravi.
Sganarelle
Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecins ne
sont, à mon égard, que des avortons de médecine. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec,
salamalec. "Rodrigue, as−tu du coeur ? " Signor, si ; segnor, non. Per omnia saecula saeculorum. Mais
encore voyons un peu.

Sabine
Hé ! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.
Sganarelle
Il n'importe : le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose ; et par l'altération de celui du père, je
puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit−il moyen de voir de l'urine de l'égrotante ?
Scène IV

44

Oeuvres complètes . 1

Gorgibus
Oui−da ; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne
meure.
Sganarelle
Ah ! qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordonnance du médecin.
Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins : elle n'est pas tant
mauvaise pourtant.

Gorgibus
Hé quoi ? Monsieur, vous l'avalez ?
Sganarelle
Ne vous étonnez pas de cela ; les médecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un
médecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de la
maladie. Mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour asseoir un bon jugement : qu'on la fasse
encore pisser.

Sabine
J'ai bien eu de la peine à la faire pisser.
Sganarelle
Que cela ? voilà bien de quoi ! Faites−la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de
la sorte, je veux être médecin toute ma vie.

Sabine
Voilà tout ce qu'on peut avoir : elle ne peut pas pisser davantage.
Sganarelle
Quoi ? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes ! voilà une pauvre pisseuse que votre fille ;
je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissative. N'y auroit−il pas moyen de voir la malade ?

Sabine
Elle est levée ; si vous voulez, je la ferai venir.

Scène IV

45

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Lucile, Sabine, Gorgibus, Sganarelle

Sganarelle
Hé bien ! Mademoiselle, vous êtes malade ?
Lucile
Oui, Monsieur.
Sganarelle
Tant pis ! c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez−vous de grandes douleurs à la tête, aux
reins ?
Lucile
Oui, Monsieur.
Sganarelle
C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles
choses ; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport ; car, par exemple, comme
la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il
n'est rien plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est
fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.

Gorgibus
Vite une table, du papier, de l'encre.
Sganarelle
Y a−t−il ici quelqu'un qui sache écrire ?
Gorgibus
Est−ce que vous ne le savez point ?
Sganarelle
Ah ! je ne m'en souvenois pas ; j'ai tant d'affaires dans la tête, que j'oublie la moitié... − Je crois qu'il seroit
nécessaire que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne.

Gorgibus
Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent ; si vous le trouvez à propos, je l'y
ferai loger.
Sganarelle
Allons, allons visiter les lieux.

Scène V

46

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

L'Avocat

J'ai ouï dire que la fille de M. Gorgibus étoit malade : il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui offre
mes services comme ami de toute sa famille. Holà ! holà ! M. Gorgibus y est−il ?

Scène VI

47

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Gorgibus, L'Avocat

Gorgibus
Monsieur, votre très−humble, etc.
L'Avocat
Ayant appris la maladie de Mademoiselle votre fille, je vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et
vous faire offre de tout ce qui dépend de moi.

Gorgibus
J'étois là dedans avec le plus savant homme.
L'Avocat
N'y auroit−il pas moyen de l'entretenir un moment ?

Scène VII

48

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Gorgibus, L'Avocat, Sganarelle

Gorgibus
Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis qui souhaiteroit de vous parler et vous entretenir.
Sganarelle
Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus : il faut aller à mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous,
Monsieur.
L'Avocat
Monsieur, après ce que m'a dit M. Gorgibus de votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passion
du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein : je crois
que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que tous ceux qui excellent en quelque science sont
dignes de grande louange, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son
utilité, que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort
difficile ; et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme : Vita brevis, ars vero longa,
occasio autem praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile.

Sganarelle, à Gorgibus.
Ficile tantina pota baril cambustibus.
L'Avocat
Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne vous appliquez qu'à la médecine qu'on appelle rationale ou
dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès : experientia magistra
rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir cette belle
science, qu'on les mit au nombre des Dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pas
qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la santé à son malade, parce qu'elle ne dépend pas
absolument de ses remèdes, ni de son savoir :
Interdum docta plus valet arte malum.
Monsieur, j'ai peur de vous être importun : je prends congé de vous, dans l'espérance que j'ai qu'à la
première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses,
etc. (Il sort).

Gorgibus
Que vous semble de cet homme−là ?
Sganarelle
Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage, je l'allois mettre sur une matière sublime
et relevée. Cependant, je prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent). Hé ! que voulez−vous
faire ?
Scène VIII

49

Oeuvres complètes . 1

Gorgibus
Je sais bien ce que je vous dois.
Sganarelle
Vous vous moquez, monsieur Gorgibus. Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. (Il prend
l'argent). Votre très−humble serviteur. (Sganarelle sort et Gorgibus rentre dans sa maison).

Scène VIII

50

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Valère

Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle : je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois
rencontrer. (Sganarelle revient en habit de valet) Mais bon, le voici. Hé bien ! Sganarelle, qu'as−tu fait
depuis que je ne t'ai point vu ?

Scène IX

51

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Sganarelle, Valère

Sganarelle
Merveille sur merveille : j'ai si bien fait que Gorgibus me prend pour un habile médecin. Je me suis introduit
chez lui, et lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un appartement qui est au
bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, et que vous pouvez l'aller voir
commodément.

Valère
Ah ! que tu me donnes de joie ! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas.
Sganarelle
Il faut avouer que ce bonhomme Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte. (Apercevant
Gorgibus) Ah ! ma foi, tout est perdu : c'est à ce coup que voilà la médecine renversée, mais il faut que je le
trompe.

Scène X

52

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Sganarelle, Gorgibus

Gorgibus
Bonjour, Monsieur.
Sganarelle
Monsieur, votre serviteur. Vous voyez un pauvre garçon au désespoir ; ne connoissez−vous pas un médecin
qui est arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables ?

Gorgibus
Oui, je le connois : il vient de sortir de chez moi.
Sganarelle
Je suis son frère, monsieur ; nous sommes gémeaux ; et comme nous nous ressemblons fort, on nous prend
quelquefois l'un pour l'autre.
Gorgibus
Je [me] dédonne au diable si je n'y ai été trompé. Et comme vous nommez−vous ?
Sganarelle
Narcisse, Monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'étant dans son cabinet, j'ai répandu
deux fioles d'essence qui étoient sur le bout de sa table ; aussitôt il s'est mis dans une colère si étrange contre
moi, qu'il m'a mis hors du logis, et ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à
présent sans appui, sans support, sans aucune connoissance.

Gorgibus
Allez, je ferai votre paix : je suis de ses amis, et je vous promets de vous remettre avec lui. Je lui parlerai
d'abord que je le verrai.
Sganarelle
Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus (Sganarelle sort et rentre aussitôt avec sa robe de médecin).

Scène XI

53

Oeuvres complètes . 1
Scène XII

Sganarelle, Gorgibus

Sganarelle
Il faut avouer que, quand les malades ne veulent pas suivre l'avis du médecin, et qu'ils s'abandonnent à la
débauche que...
Gorgibus
Monsieur le Médecin, votre très−humble serviteur. Je vous demande une grâce.
Sganarelle
Qu'y a−t−il, Monsieur ? est−il question de vous rendre service ?
Gorgibus
Monsieur, je viens de rencontrer Monsieur votre frère, qui est tout à fait fâché de...
Sganarelle
C'est un coquin, monsieur Gorgibus.
Gorgibus
Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en colère...
Sganarelle
C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus.
Gorgibus
Hé ! Monsieur, vous voulez désespérer ce pauvre garçon ?
Sganarelle
Qu'on ne m'en parle plus ; mais voyez l'impudence de ce coquin−là, de vous aller trouver pour faire son
accord ; je vous prie de ne m'en pas parler.

Gorgibus
Au nom de Dieu, Monsieur le Médecin ! et faites cela pour l'amour de moi. Si je suis capable de vous
obliger en autre chose, je le ferai de bon coeur. Je m'y suis engagé, et...

Sganarelle
Vous m'en priez avec tant d'insistance que, quoique j'eusse fait serment de ne lui pardonner jamais, allez,
touchez là : je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de la
complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus.

Gorgibus
Scène XII

54

Oeuvres complètes . 1
Monsieur, votre très−humble serviteur ; je m'en vais chercher ce pauvre garçon pour lui apprendre cette
bonne nouvelle.

Scène XII

55

Oeuvres complètes . 1
Scène XIII

Valère, Sganarelle

Valère
Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si bien acquitté de son devoir. (Sganarelle
rentre avec ses habits de valet) Ah ! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligation ! que j'ai de joie ! et que...

ganarelle
Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré ; et sans une invention que j'ai trouvée, toute la
mèche étoit découverte. Mais fuyez−vous−en, le voici.

Scène XIII

56

Oeuvres complètes . 1
Scène XIV

Gorgibus, Sganarelle

Gorgibus
Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère : il m'a assuré qu'il vous pardonnoit ;
mais, pour en être plus assuré, je veux qu'il vous embrasse en ma présence ; entrez dans mon logis, et je l'irai
chercher.

Sganarelle
Ah ! Monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent ; et puis je ne resterai pas chez
vous ; je crains trop sa colère.

Gorgibus
Ah ! vous demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent chercher votre frère : ne craignez rien,
je vous réponds qu'il n'est plus fâché. (Il sort.)

Sganarelle, de la fenêtre.
Ma foi, me voilà attrapé ce coup−là ; il n'y a plus moyen de m'en échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai
bien peur que, s'il vient à crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par quelque
ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on m'applique tout au moins un cautère royal sur les
épaules. Mes affaires vont mal ; mais pourquoi se désespérer ? Puisque j'ai tant fait, poussons la fourbe
jusques au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes. (Il saute
de la fenêtre et s'en va.)

Scène XIV

57

Oeuvres complètes . 1
Scène XV

Gros−René, Gorgibus, Sganarelle

Gros−René
Ah ! ma foi, voilà qui est drôle ! comme diable on saute ici par les fenêtres ! Il faut que je demeure ici, et
que je voie à quoi tout cela aboutira.

Gorgibus
Je ne saurois trouver ce médecin ; je ne sais où diable il s'est caché. (Apercevant Sganarelle qui revient en
habit de médecin.) Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère ; je vous prie,
pour ma satisfaction, de l'embrasser : il est chez moi, et je vous cherchois partout pour vous prier de faire cet
accord en ma présence.

Sganarelle
Vous vous moquez, monsieur Gorgibus : n'est−ce pas assez que je lui pardonne ? Je ne le veux jamais voir.
Gorgibus
Mais, Monsieur, pour l'amour de moi.
Sganarelle
Je ne vous saurois rien refuser : dites−lui qu'il descende.
(Pendant que Gorgibus rentre dans sa maison par la porte, Sganarelle y rentre par la fenêtre.)
Gorgibus, à la fenêtre.
Voilà votre frère qui vous attend là−bas : il m'a promis qu'il fera tout ce que je voudrai.
Sganarelle, à la fenêtre.
Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici : je vous conjure que ce soit en particulier que je lui
demande pardon, parce que sans doute il me feroit cent hontes et cent opprobres devant tout le monde.
(Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la fenêtre.)

Gorgibus
Oui−da, je m'en vais lui dire. Monsieur, il dit qu'il est honteux, et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous
demande pardon en particulier. Voilà la clef, vous pouvez entrer ; je vous supplie de ne me pas refuser et de
me donner ce contentement.

Sganarelle
Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction : vous allez entendre de quelle manière je le vais traiter.
(A la fenêtre). Ah ! te voilà, coquin. − Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous promets qu'il
Scène XV

58

Oeuvres complètes . 1
n'y a point de ma faute. − Il n'y a point de ta faute, pilier de débauche, coquin ? Va, je t'apprendrai à vivre.
Avoir la hardiesse d'importuner M. Gorgibus, de lui rompre la tête de tes sottises ! − Monsieur mon frère... −
Tais−toi, te dis−je. − Je ne vous désoblig... − Tais−toi, coquin.

Gros−René
Qui diable pensez−vous qui soit chez vous à présent ?
Gorgibus
C'est le médecin et Narcisse son frère ; ils avoient quelque différend, et ils font leur accord.
Gros−René
Le diable emporte ! ils ne sont qu'un.
Sganarelle, à la fenêtre.
Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre. Comme il baisse la vue ! il voit bien qu'il a failli, le pendard. Ah !
l'hypocrite, comme il fait le bon apôtre !

Gros−René
Monsieur, dites−lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la fenêtre.
Gorgibus
Oui−da, Monsieur le Médecin, je vous prie de faire paroître votre frère à la fenêtre.
Sganarelle, de la fenêtre.
Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois souffrir auprès de moi.
Gorgibus
Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous m'avez faites.
Sganarelle, de la fenêtre.
En vérité, Monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi que je ne vous puis rien refuser. Montre,
montre−toi, coquin. (Après avoir disparu un moment, il se remontre en habit de valet). − Monsieur Gorgibus,
je suis votre obligé. − (Il disparaît encore, et reparaît aussitôt en robe de médecin) Hé bien ! avez−vous vu
cette image de la débauche ?

Gros−René
Ma foi, ils ne sont qu'un, et, pour vous le prouver, dites−lui un peu que vous les voulez voir ensemble.
Gorgibus
Mais faites−moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de l'embrasser devant moi à la fenêtre.
Sganarelle, de la fenêtre.
C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous : mais pour vous montrer que je veux tout faire pour
l'amour de vous, je m'y résous, quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de toutes
les peines qu'il vous a données. − Oui, Monsieur Gorgibus, je vous demande pardon de vous avoir tant
Scène XV

59

Oeuvres complètes . 1
importuné, et vous promets, mon frère, en présence de M. Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais, que
vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus songer à ce qui s'est passé. (Il embrasse son
chapeau et sa fraise qu'il a mis au bout de son coude.)

Gorgibus
Hé bien ! ne les voilà pas tous deux ?
Gros−René
Ah ! par ma foi, il est sorcier.
Sganarelle, sortant de la maison, en médecin.
Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends ; je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu
avec moi, parce qu'il me fait honte : je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie dans la ville, où je suis
en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je vous donne le bonjour, et suis
votre, etc. (Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans la maison par la fenêtre).

Gorgibus
Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon ; en vérité, s'il lui a pardonné, ce n'a pas été sans le bien
maltraiter. (Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle, en habit de valet).

Sganarelle
Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise et de la bonté que vous avez eue : je vous en
serai obligé toute ma vie.
Gros−René
Où pensez−vous que soit à présent le médecin ?
Gorgibus
Il s'en est allé.
Gros−René, qui a ramassé la robe de Sganarelle.
Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous
trompe et joue la farce chez vous, Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables.

Gorgibus
Ah ! que je suis malheureux ! mais tu seras pendu, fourbe, coquin.
Sganarelle
Monsieur, qu'allez−vous faire de me pendre ? Ecoutez un mot, s'il vous plaît : il est vrai que c'est par mon
invention que mon maître est avec votre fille ; mais en le servant, je ne vous ai point désobligé : c'est un
parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens. Croyez−moi, ne faites point un vacarme qui
tourneroit à votre confusion, et envoyez à tous les diables ce coquin−là, avec Villebrequin. Mais voici nos
amants.
Scène XV

60

Oeuvres complètes . 1
Scène dernière

Valère, Lucile, Gorgibus, Sganarelle

Sganarelle
Nous nous jetons à vos pieds.
Gorgibus
Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire
noces, et boire à la santé de toute la compagnie.

Scène dernière

61

Oeuvres complètes . 1

L'Etourdi
ou Les Contre−temps

L'Etourdi ou Les Contre−temps

62

Oeuvres complètes . 1
Acteurs

Lélie, fils de Pandolfe.
Célie, esclave de Trufaldin.
Mascarille, valet de Lélie.
Hippolyte, fille d'Anselme.
Anselme, vieillard.
Trufaldin, vieillard.
Pandolfe, vieillard.
Léandre, fils de famille.
Andrès, cru égyptien.
Ergaste, valet.
Un courrier.
Deux troupes de masques.
La scène est à Messine.

Acteurs

63

Oeuvres complètes . 1
Acte I

Acte I

64

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Lélie

Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester :
Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,
Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle.
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.

Scène I

65

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Lélie, Mascarille

Lélie
Ah ! Mascarille.
Mascarille
Quoi ?
Lélie
Voici bien des affaires ;
J'ai dans ma passion toutes choses contraires :
Léandre aime Célie, et par un trait fatal,
Malgré mon changement, est toujours mon rival.
Mascarille
Léandre aime Célie !
Lélie
Il l'adore, te dis−je.
Mascarille
Tant pis.
Lélie
Hé ! oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige.
Toutefois j'aurois tort de me désespérer ;
Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer :
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile,
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,
Et qu'en toute la terre...
Mascarille
Hé ! trêve de douceurs.
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables ;
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins, qu'il faut rouer de coups.
Lélie
Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
Mais enfin discourons un peu de ma captive ;
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants :
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage,
Je vois pour sa naissance un noble témoignage,
Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas
Scène II

66

Oeuvres complètes . 1
Cache son origine, et ne l'en tire pas.
Mascarille
Vous êtes romanesque avecque vos chimères.
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit ;
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit,
Qu'il peste contre vous d'une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,
S'imaginant que c'est dans le seul mariage
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage ;
Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix,
D'un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.
Lélie
Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique.
Mascarille
Mais vous, trêve plutôt à votre politique :
Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
Lélie
Sais−tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ?
Que chez moi les avis ont de tristes salaires ?
Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ?
Mascarille
Il se met en courroux ! Tout ce que j'en ai dit
N'étoit rien que pour rire et vous sonder l'esprit :
D'un censeur de plaisirs ai−je fort l'encolure,
Et Mascarille est−il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu'il est très−certain
Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.
Moquez−vous des sermons d'un vieux barbon de père,
Poussez votre bidet, vous dis−je, et laissez faire.
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et vertueux par force, espèrent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie !
Vous savez mon talent : je m'offre à vous servir.
Lélie
Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître,
N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître ;
Scène II

67

Oeuvres complètes . 1
Mais Léandre à l'instant vient de me déclarer
Qu'à me ravir Célie il se va préparer.
C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête ;
Treuve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions.
Mascarille
Laissez−moi quelque temps rêver à cette affaire.
Que pourrois−je inventer pour ce coup nécessaire ?
Lélie
Hé bien ! le stratagème ?
Mascarille
Ah ! comme vous courez !
Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J'ai treuvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse.
Mais si vous alliez...
Lélie
Où ?
Mascarille
C'est une foible ruse.
J'en songeois une.
Lélie
Et quelle ?
Mascarille
Elle n'iroit pas bien.
Mais ne pourriez−vous pas... ?
Lélie
Quoi ?
Mascarille
Vous ne pourriez rien.
Parlez avec Anselme.
Lélie
Et que lui puis−je dire ?
Mascarille
Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin.
Lélie
Que faire ?

Scène II

68

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Je ne sais.
Lélie
C'en est trop, à la fin ;
Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
Mascarille
Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.
De ces égyptiens qui la mirent ici
Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu'il seroit très−ravi de la vendre ;
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu :
Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu,
Et l'argent est le Dieu que sur tout il révère ;
Mais le mal, c'est...
Lélie
Quoi ? c'est ?
Mascarille
Que Monsieur votre père
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
Comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource
Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tâchons de parler à Célie un moment.
Pour savoir là−dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici.
Lélie
Mais Trufaldin pour elle
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle :
Prends garde.
Mascarille
Dans ce coin demeurons en repos.
Oh bonheur ! la voilà qui paroît à propos.

Scène II

69

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Lélie, Célie, Mascarille

Lélie
Ah ! que le Ciel m'oblige en offrant à ma vue
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
Et quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux,
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !
Célie
Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne,
N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c'est sans mon congé.
Lélie
Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure ;
Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure,
Et...
Mascarille
Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut :
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
Ce que...
Trufaldin, dans la maison.
Célie !
Mascarille
Hé bien !
Lélie
Oh ! rencontre cruelle !
Ce malheureux vieillard devoit−il nous troubler ?
Mascarille
Allez, retirez−vous, je saurai lui parler.

Scène III

70

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Trufaldin, Célie, Mascarille, et Lélie, retiré dans un coin.

Trufaldin, à Célie.
Que faites−vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous à qui je défends de parler à personne ?
Célie
Autrefois j'ai connu cet honnête garçon,
Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.
Mascarille
Est−ce là le seigneur Trufaldin ?
Célie
Oui, lui−même.
Mascarille
Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême
De pouvoir saluer en toute humilité
Un homme dont le nom est partout si vanté.
Trufaldin
Très−humble serviteur.
Mascarille
J'incommode peut−être ;
Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connoître
Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir,
Je voulois sur un point un peu l'entretenir.
Trufaldin
Quoi ? te mêlerois−tu d'un peu de diablerie ?
Célie
Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.
Mascarille
Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers.
Il auroit bien voulu du feu qui le dévore
Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore ;
Mais un dragon veillant sur ce rare trésor
N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor,
Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable :
Si bien que pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,
Scène IV

71

Oeuvres complètes . 1
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
Célie
Sous quel astre ton maître a−t−il reçu le jour ?
Mascarille
Sous un astre à jamais ne changer son amour.
Célie
Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire,
La science que j'ai m'en peut assez instruire.
Cette fille a du coeur, et dans l'adversité
Elle sait conserver une noble fierté ;
Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître
Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître ;
Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux
Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.
Mascarille
Oh ! merveilleux pouvoir de la vertu magique !
Célie
Si ton maître en ce point de constance se pique,
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain :
Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre
N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
Mascarille
C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur
Difficile à gagner.
Célie
C'est là tout le malheur.
Mascarille
Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire.
Célie
Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
Lélie, les joignant.
Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter :
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.
Mascarille
La peste soit la bête !
Scène IV

72

Oeuvres complètes . 1

Trufaldin
Ho ! ho ! qui des deux croire ?
Ce discours au premier est fort contradictoire.
Mascarille
Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé :
Ne le savez−vous pas ?
Trufaldin
Je sais ce que je sai ;
J'ai crainte ici dessous de quelque manigance.
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence ;
Et vous, filous fieffés (ou je me trompe fort),
Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d'accord.
Mascarille
C'est bien fait ; je voudrois qu'encor, sans flatterie,
Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie ;
A quoi bon se montrer ? et comme un Etourdi
Me venir démentir de tout ce que je di ?
Lélie
Je pensois faire bien.
Mascarille
Oui, c'étoit fort l'entendre.
Mais quoi ? cette action ne me doit point surprendre :
Vous êtes si fertile en pareils Contre−temps,
Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.
Lélie
Ah ! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable !
Le mal est−il si grand qu'il soit irréparable ?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins,
Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.
Mascarille
Fort bien. A vrai dire, l'argent
Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre.

Scène IV

73

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Anselme, Mascarille

Anselme
Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre !
J'en suis confus : jamais tant d'amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien.
Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
Sont comme les enfants que l'on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
L'argent dans une bourse entre agréablement ;
Mais le terme venu que nous devons le rendre,
C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dus
Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ;
Encore est−ce un bonheur.
Mascarille
O Dieu ! la belle proie
A tirer en volant ! chut : il faut que je voie
Si je pourrois un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il le faut bercer.
Je viens de voir, Anselme...
Anselme
Et qui ?
Mascarille
Votre Nérine.
Anselme
Que dit−elle de moi, cette gente assassine ?
Mascarille
Pour vous elle est de flamme.
Anselme
Elle ?
Mascarille
Et vous aime tant,
Que c'est grande pitié.
Anselme
Que tu me rends content !
Mascarille
Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure :
Scène V

74

Oeuvres complètes . 1
"Anselme, mon mignon, crie−t−elle à toute heure,
Quand est−ce que l'hymen unira nos deux coeurs,
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ? "
Anselme
Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
Mascarille, en effet, qu'en dis−tu ? quoique vieux,
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
Mascarille
Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable.
Anselme
Si bien donc...
Mascarille
Si bien donc qu'elle est sotte de vous,
Ne vous regarde plus...
Anselme
Quoi ?
Mascarille
Que comme un époux.
Et vous veut...
Anselme
Et me veut... ?
Mascarille
Et vous veut, quoi qu'il tienne,
Prendre la bourse.
Anselme
La... ?
Mascarille
La bouche avec la sienne.
Anselme
Ah ! je t'entends. Viens çà : lorsque tu la verras,
Vante−lui mon mérite autant que tu pourras.
Mascarille
Laissez−moi faire.
Anselme
Adieu.

Scène V

75

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Que le Ciel te conduise !
Anselme
Ah ! vraiment je faisois une étrange sottise,
Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur :
Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle.
Tiens, tu te souviendras...
Mascarille
Ah ! non pas, s'il vous plaît.
Anselme
Laisse−moi.
Mascarille
Point du tout, j'agis sans intérêt.
Anselme
Je le sais, mais pourtant...
Mascarille
Non, Anselme, vous dis−je :
Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.
Anselme
Adieu donc, Mascarille.
Mascarille
O long discours !
Anselme
Je veux
Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.
Mascarille
Non, laissez votre argent ;
Sans vous mettre en souci, je ferai le présent,
Et l'on m'a mis en main une bague à la mode,
Qu'après vous payerez si cela l'accommode.
Anselme
Soit, donne−la pour moi ; mais surtout fais si bien,
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.

Scène V

76

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Lélie, Anselme, Mascarille

Lélie
A qui la bourse ?
Anselme
Ah ! Dieux ! elle m'étoit tombée,
Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée.
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'épargne un grand trouble, et me rend mon argent :
Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.
Mascarille
C'est être officieux, et très−fort, ou je meure !
Lélie
Ma foi, sans moi, l'argent étoit perdu pour lui.
Mascarille
Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
D'un jugement très−rare, et d'un bonheur extrême :
Nous avancerons fort, continuez de même.
Lélie
Qu'est−ce donc ? qu'ai−je fait ?
Mascarille
Le sot, en bon françois,
Puisque je puis le dire et qu'enfin je le dois.
Il sait bien l'impuissance où son père le laisse,
Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse :
Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger,
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...
Lélie
Quoi ? C'étoit... ?
Mascarille
Oui, bourreau, c'étoit pour la captive,
Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.
Lélie
S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eût deviné ?
Mascarille
Il falloit, en effet, être bien raffiné.

Scène VI

77

Oeuvres complètes . 1
Lélie
Tu me devois par signe avertir de l'affaire.
Mascarille
Oui, je devois au dos avoir mon luminaire ;
Au nom de Jupiter, laissez−nous en repos,
Et ne nous chantez plus d'impertinents propos.
Un autre après cela quitteroit tout peut−être ;
Mais j'avois médité tantôt un coup de maître,
Dont tout présentement je veux voir les effets,
A la charge que si...
Lélie
Non, je te le promets,
De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.
Mascarille
Allez donc, votre vue excite ma colère.
Lélie
Mais surtout hâte−toi, de peur qu'en ce dessein...
Mascarille
Allez, encore un coup, j'y vais mettre la main.
Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.

Scène VI

78

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Pandolfe, Mascarille

Pandolfe
Mascarille.
Mascarille
Monsieur ?
Pandolfe
A parler franchement,
Je suis mal satisfait de mon fils.
Mascarille
De mon maître ?
Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être :
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
Met à chaque moment ma patience à bout.
Pandolfe
Je vous croirois pourtant assez d'intelligence
Ensemble.
Mascarille
Moi ? Monsieur, perdez cette croyance
Toujours de son devoir je tâche à l'avertir ;
Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir.
A l'heure même encor nous avons eu querelle
Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle,
Où par l'indignité d'un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.
Pandolfe
Querelle ?
Mascarille
Oui, querelle, et bien avant poussée.
Pandolfe
Je me trompois donc bien ; car j'avois la pensée
Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui.
Mascarille
Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
Et comme l'innocence est toujours opprimée.
Si mon intégrité vous étoit confirmée,
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour précepteur.
Scène VII

79

Oeuvres complètes . 1
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
"Monsieur, au nom de Dieu, lui fais−je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent,
Réglez−vous. Regardez l'honnête homme de père
Que vous avez du Ciel, comme on le considère ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
Et comme lui vivez en personne d'honneur."
Pandolfe
C'est parler comme il faut. Et que peut−il répondre ?
Mascarille
Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre.
Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur,
Il ne tienne de vous des semences d'honneur ;
Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse.
Si je pouvois parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
Pandolfe
Parle.
Mascarille
C'est un secret qui m'importeroit fort,
S'il étoit découvert ; mais à votre prudence
Je puis le confier avec toute assurance.
Pandolfe
Tu dis bien.
Mascarille
Sachez donc que vos voeux sont trahis
Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.
Pandolfe
On m'en avoit parlé ; mais l'action me touche,
De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.
Mascarille
Vous voyez si je suis le secret confident...
Pandolfe
Vraiment, je suis ravi de cela.
Mascarille
Cependant
A son devoir, sans bruit, desirez−vous le rendre ?
Il faut... (j'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi s'il savoit ce discours),
Il faut, dis−je, pour rompre à toute chose cours,
Scène VII

80

Oeuvres complètes . 1
Acheter sourdement l'esclave idolâtrée,
Et la faire passer en une autre contrée.
Anselme a grand accès auprès de Trufaldin :
Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin.
Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connois des marchands, et puis bien vous promettre
D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter,
Et malgré votre fils de la faire écarter.
Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range,
A cette amour naissante il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien même il seroit résolu,
Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu,
Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter préjudice.
Pandolfe
C'est très−bien raisonné ; ce conseil me plaît fort.
Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
Mascarille
Bon, allons avertir mon maître de ceci.
Vive la fourberie, et les fourbes aussi !

Scène VII

81

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Hippolyte, Mascarille

Hippolyte
Oui, traître ? c'est ainsi que tu me rends service ?
Je viens de tout entendre et voir ton artifice :
A moins que de cela, l'eussé−je soupçonné ?
Tu couches d'imposture, et tu m'en as donné !
Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre
Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre,
Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger,
Ton adresse et tes soins sauroient me dégager,
Que tu m'affranchirois du projet de mon père ;
Et cependant ici tu fais tout le contraire.
Mais tu t'abuseras : je sais un sûr moyen
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas...
Mascarille
Ah ! que vous êtes prompte !
La mouche tout d'un coup à la tête vous monte
Et sans considérer s'il a raison ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit démon.
J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage.
Hippolyte
Par quelle illusion penses−tu m'éblouir ?
Traître, peux−tu nier ce que je viens d'ouïr ?
Mascarille
Non, mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu'à vous rendre service ;
Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard,
Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard ;
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie
Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie,
Et faire que l'effet de cette invention
Dans le dernier excès portant sa passion,
Anselme, rebuté de son prétendu gendre,
Puisse tourner son choix du côté de Léandre.
Hippolyte
Quoi ? tout ce grand projet qui m'a mise en courroux,
Tu l'as formé pour moi, Mascarille ?
Mascarille
Oui, pour vous ;
Scène VIII

82

Oeuvres complètes . 1
Mais puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices,
Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que pour récompense on s'en vient de hauteur
Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur,
Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise,
Et dès ce même pas rompre mon entreprise.
Hippolyte, l'arrêtant.
Hé ! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.
Mascarille
Non, non, laissez−moi faire, il est en ma puissance
De détourner le coup qui si fort vous offense.
Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais :
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.
Hippolyte
Hé ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse :
J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse ;
(Tirant sa bourse.)
Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
Pourrois−tu te résoudre à me quitter ainsi ?
Mascarille
Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse,
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur
Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.
Hippolyte
Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures ;
Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.
Mascarille
Hé ! tout cela n'est rien : je suis tendre à ces coups ;
Mais déjà je commence à perdre mon courroux :
Il faut de ses amis endurer quelque chose.
Hippolyte
Pourras−tu mettre à fin ce que je me propose,
Et crois−tu que l'effet de tes desseins hardis
Produise à mon amour le succès que tu dis ?
Mascarille
N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines ;
J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
Et quand ce stratagème à nos voeux manqueroit,
Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit.
Hippolyte
Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
Scène VIII

83

Oeuvres complètes . 1

Mascarille
L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.
Hippolyte
Ton maître te fait signe, et veut parler à toi :
Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi.

Scène VIII

84

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Mascarille, Lélie

Lélie
Que diable fais−tu là ? Tu me promets merveille ;
Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
Sans que mon bon génie au−devant m'a poussé,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé :
C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie ;
D'un regret éternel je devenois la proie :
Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré,
Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré :
Il l'emmenoit chez lui ; mais j'ai paré l'atteinte,
J'ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte
Le pauvre Trufaldin l'a retenue.
Mascarille
Et trois :
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable !
Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable.
Entre mes propres mains on la devoit livrer,
Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ;
Et puis pour votre amour je m'emploîrois encore ?
J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore,
Devenir cruche, chou, lanterne, loup−garou,
Et que Monsieur Satan vous vînt tordre le cou.
Lélie
Il nous le faut mener en quelque hôtellerie,
Et faire sur les pots décharger sa furie.

Scène IX

85

Oeuvres complètes . 1
Acte II

Acte II

86

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Mascarille, Lélie

Mascarille
A vos désirs enfin il a fallu se rendre :
Malgré tous mes serments je n'ai pu m'en défendre,
Et pour vos intérêts, que je voulois laisser,
En de nouveaux périls viens de m'embarrasser.
Je suis ainsi facile, et si de Mascarille
Madame la Nature avoit fait une fille,
Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été.
Toutefois n'allez pas sur cette sûreté
Donner de vos revers au projet que je tente,
Me faire une bévue, et rompre mon attente.
Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons,
Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ;
Mais si dorénavant votre imprudence éclate,
Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte.
Lélie
Non, je serai prudent, te dis−je, ne crains rien :
Tu verras seulement...
Mascarille
Souvenez−vous−en bien :
J'ai commencé pour vous un hardi stratagème :
Votre père fait voir une paresse extrême
A rendre par sa mort tous vos désirs contents ;
Je viens de le tuer, de parole, j'entends :
Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
Le bonhomme surpris a quitté cette vie.
Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas :
On est venu lui dire, et par mon artifice,
Que les ouvriers qui sont après son édifice,
Parmi les fondements qu'ils en jettent encor,
Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor ;
Il a volé d'abord, et comme à la campagne
Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne,
Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
Et produis un fantôme enseveli pour lui.
Enfin je vous ai dit à quoi je vous engage :
Jouez bien votre rôle ; et pour mon personnage,
Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
Dites absolument que je ne suis qu'un sot.
Lélie, seul.
Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
Scène I

87

Oeuvres complètes . 1
Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ;
Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux,
Que ne feroit−on pas pour devenir heureux ?
Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
Il en peut bien servir à la petite ruse
Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver
Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! je les vois en parole :
Allons nous préparer à jouer notre rôle.

Scène I

88

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Mascarille, Anselme

Mascarille
La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.
Anselme
Etre mort de la sorte !
Mascarille
Il a certes grand tort :
Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade.
Anselme
N'avoir pas seulement le temps d'être malade !
Mascarille
Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir.
Anselme
Et Lélie ?
Mascarille
Il se bat, et ne peut rien souffrir :
Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
Et veut accompagner son papa dans la fosse ;
Enfin, pour achever, l'excès de son transport
M'a fait en grande hâte ensevelir le mort,
De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
A faire un vilain coup ne me l'allât semondre.
Anselme
N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir.
Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir,
Qui tôt ensevelit bien souvent assassine,
Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.
Mascarille
Je vous le garantis trépassé comme il faut.
Au reste, pour venir au discours de tantôt,
Lélie (et l'action lui sera salutaire)
D'un bel enterrement veut régaler son père,
Et consoler un peu ce défunt de son sort
Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort.
Il hérite beaucoup ; mais comme en ses affaires
Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères,
Que son bien, la plupart, n'est point en ces quartiers,
Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
Scène II

89

Oeuvres complètes . 1
Il voudroit vous prier, ensuite de l'instance
D'excuser de tantôt son trop de violence,
De lui prêter au moins pour ce dernier devoir...
Anselme
Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir.
Mascarille
Jusques ici du moins tout va le mieux du monde ;
Tâchons à ce progrès que le reste réponde,
Et de peur de trouver dans le port un écueil,
Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil.

Scène II

90

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Lélie, Anselme, Mascarille

Anselme
Sortons, je ne saurois qu'avec douleur très−forte
Le voir empaqueté de cette étrange sorte :
Las ! en si peu de temps ! il vivoit ce matin !
Mascarille
En peu de temps parfois on fait bien du chemin.
Lélie
Ah !
Anselme
Mais quoi ? cher Lélie, enfin il étoit homme :
On n'a point pour la mort de dispense de Rome.
Lélie
Ah !
Anselme
Sans leur dire gare elle abat les humains,
Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.
Lélie
Ah !
Anselme
Ce fier animal, pour toutes les prières
Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières :
Tout le monde y passe.
Lélie
Ah !
Mascarille
Vous avez beau prêcher,
Ce deuil enraciné ne se peut arracher.
Anselme
Si malgré ces raisons votre ennui persévère,
Mon cher Lélie, au moins, faites qu'il se modère.
Lélie
Ah !
Mascarille
Scène III

91

Oeuvres complètes . 1
Il n'en fera rien, je connois son humeur.
Anselme
Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire
Pour faire célébrer les obsèques d'un père...
Lélie
Ah ! Ah !
Mascarille
Comme à ce mot s'augmente sa douleur !
Il ne peut sans mourir songer à ce malheur.
Anselme
Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
Que je suis débiteur d'une plus grande somme ;
Mais quand par ces raisons je ne vous devrois rien,
Vous pourriez librement disposer de mon bien.
Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître.
Lélie, s'en allant.
Ah !
Mascarille
Le grand déplaisir que sent Monsieur mon maître !
Anselme
Mascarille, je crois qu'il seroit à propos
Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots.
Mascarille
Ah !
Anselme
Des événements l'incertitude est grande.
Mascarille
Ah !
Anselme
Faisons−lui signer le mot que je demande.
Mascarille
Las ! en l'état qu'il est, comment vous contenter ?
Donnez−lui le loisir de se désattrister ;
Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance,
J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
Adieu : je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui,
Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui !
Ah !
Scène III

92

Oeuvres complètes . 1

Anselme, seul.
Le monde est rempli de beaucoup de traverses,
Chaque homme tous les jours en ressent de diverses,
Et jamais ici−bas...

Scène III

93

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Pandolfe, Anselme

Anselme
Ah ! bons Dieux ! je frémi !
Pandolfe qui revient ! fût−il bien endormi !
Comme depuis sa mort sa face est amaigrie !
Las ! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie ;
J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.
Pandolfe
D'où peut donc provenir ce bizarre transport ?
Anselme
Dites−moi de bien loin quel sujet vous amène.
Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
C'est trop de courtoisie, et véritablement
Je me serois passé de votre compliment.
Si votre âme est en peine et cherche des prières,
Las ! je vous en promets, et ne m'effrayez guères :
Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant
Prier tant Dieu pour vous que vous serez content.
Disparoissez donc, je vous prie ;
Et que le Ciel par sa bonté
Comble de joie et de santé
Votre défunte seigneurie !
Pandolfe, riant.
Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part.
Anselme
Las ! pour un trépassé vous êtes bien gaillard !
Pandolfe
Est−ce jeu ? dites−nous, ou bien si c'est folie,
Qui traite de défunt une personne en vie ?
Anselme
Hélas ! vous êtes mort, et je viens de vous voir.
Pandolfe
Quoi ? j'aurois trépassé sans m'en apercevoir ?
Anselme
Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle,
J'en ai senti dans l'âme un douleur mortelle.
Pandolfe
Mais enfin, dormez−vous ? êtes−vous éveillé ?
Scène IV

94

Oeuvres complètes . 1
Me connoissez−vous pas ?
Anselme
Vous êtes habillé
D'un corps aérien qui contrefait le vôtre,
Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
Et tout votre visage affreusement laidir.
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure ;
J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture.
Pandolfe
En une autre saison, cette naïveté
Dont vous accompagnez votre crédulité,
Anselme, me seroit un charmant badinage,
Et j'en prolongerois le plaisir davantage ;
Mais avec cette mort un trésor supposé,
Dont parmi les chemins on m'a désabusé,
Fomente dans mon âme un soupçon légitime :
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.
Anselme
M'auroit−on joué pièce et fait supercherie ?
Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie !
Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui.
Malepeste du sot que je suis aujourd'hui !
De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte :
On en feroit jouer quelque farce à ma honte.
Mais, Pandolfe, aidez−moi vous−même à retirer
L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.
Pandolfe
De l'argent, dites−vous ? ah ! c'est donc l'enclouure ?
Voilà le noeud secret de toute l'aventure ?
A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
Je vais faire informer de cette affaire−ci
Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre,
Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre.
Anselme
Et moi, la bonne dupe, à trop croire un vaurien,
Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien ?
Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise,
Et d'être encor si prompt à faire une sottise,
D'examiner si peu sur un premier rapport... !
Mais je vois...

Scène IV

95

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Lélie, Anselme

Lélie
Maintenant, avec ce passe−port,
Je puis à Trufaldin rendre aisément visite.
Anselme
A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte.
Lélie
Que dites−vous ? jamais elle ne quittera
Un coeur qui chèrement toujours la nourrira.
Anselme
Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ;
Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très−beaux,
J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux,
Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
De nos faux−monnoyeurs l'insupportable audace
Pullule en cet Etat d'une telle façon,
Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon :
Mon Dieu ! qu'on feroit bien de les faire tous pendre !
Lélie
Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ;
Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.
Anselme
Je les connoîtrai bien ; montrez, montrez−les−moi :
Est−ce tout ?
Lélie
Oui.
Anselme
Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
Mon argent bien aimé : rentrez dedans ma poche.
Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ?
Et qu'auriez−vous donc fait sur moi, chétif beau−père ?
Ma foi, je m'engendrois d'une belle manière,
Et j'allois prendre en vous un beau−fils fort discret !
Allez, allez mourir de honte et de regret.
Lélie
Il faut dire : "J'en tiens." Quelle surprise extrême !
Scène V

96

Oeuvres complètes . 1
D'où peut−il avoir su sitôt le stratagème ?

Scène V

97

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Mascarille, Lélie

Mascarille
Quoi ? vous étiez sorti ? je vous cherchois partout.
Hé bien ! en sommes−nous enfin venus à bout ?
Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
Çà, donnez−moi que j'aille acheter notre esclave :
Votre rival après sera bien étonné.
Lélie
Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné !
Pourrois−tu de mon sort deviner l'injustice ?
Mascarille
Quoi ? que seroit−ce ?
Lélie
Anselme, instruit de l'artifice,
M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit,
Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit.
Mascarille
Vous vous moquez peut−être ?
Lélie
Il est trop véritable.
Mascarille
Tout de bon ?
Lélie
Tout de bon ; j'en suis inconsolable.
Tu te vas emporter d'un courroux sans égal.
Mascarille
Moi, Monsieur ? Quelque sot ! la colère fait mal ;
Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive :
Que Célie après tout soit ou libre ou captive,
Que Léandre l'achète ou qu'elle reste là,
Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.
Lélie
Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence,
Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence.
Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras−tu pas
Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas
J'éludois un chacun d'un deuil si vraisemblable,
Scène VI

98

Oeuvres complètes . 1
Que les plus clairvoyants l'auroient cru véritable ?
Mascarille
Vous avez en effet sujet de vous louer.
Lélie
Hé bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer
Mais si jamais mon bien te fut considérable,
Répare ce malheur, et me sois secourable.
Mascarille
Je vous baise les mains, je n'ai pas le loisir.
Lélie
Mascarille, mon fils.
Mascarille
Point.
Lélie
Fais−moi ce plaisir.
Mascarille
Non, je n'en ferai rien.
Lélie
Si tu m'es inflexible,
Je m'en vais me tuer.
Mascarille
Soit, il vous est loisible.
Lélie
Je ne te puis fléchir ?
Mascarille
Non.
Lélie
Vois−tu le fer prêt ?
Mascarille
Oui.
Lélie
Je vais le pousser.
Mascarille
Faites ce qu'il vous plaît.
Lélie
Scène VI

99

Oeuvres complètes . 1
Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ?
Mascarille
Non.
Lélie
Adieu, Mascarille.
Mascarille
Adieu, Monsieur Lélie.
Lélie
Quoi... ?
Mascarille
Tuez−vous donc vite : ah ! que de longs devis !
Lélie
Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits,
Que je fisse le sot, et que je me tuasse.
Mascarille
Savois−je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace,
Et quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer ?

Scène VI

100

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Léandre, Trufaldin, Lélie, Mascarille

Lélie
Que vois−je ? mon rival et Trufaldin ensemble !
Il achète Célie ! ah ! de frayeur je tremble.
Mascarille
Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
Pour moi, j'en suis ravi : voilà la récompense
De vos brusques erreurs, de votre impatience.
Lélie
Que dois−je faire ? dis, veuille me conseiller.
Mascarille
Je ne sais.
Lélie
Laisse−moi, je vais le quereller.
Mascarille
Qu'en arrivera−t−il ?
Lélie
Que veux−tu que je fasse
Pour empêcher ce coup ?
Mascarille
Allez, je vous fais grâce ;
Je jette encore un oeil pitoyable sur vous :
Laissez−moi l'observer ; par des moyens plus doux
Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.
Trufaldin
Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite.
Mascarille
Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.
Léandre
Grâces au Ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte,
J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte :
Quoi que désormais puisse entreprendre un rival,
Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.

Scène VII

101

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Ahi ! ahi ! à l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme !
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ô traître ! ô bourreau d'homme !
Léandre
D'où procède cela ? qu'est−ce ? que te fait−on ?
Mascarille
On vient de me donner deux cents coups de bâton.
Léandre
Qui ?
Mascarille
Lélie.
Léandre
Et pourquoi ?
Mascarille
Pour une bagatelle,
Il me chasse et me bat d'une façon cruelle.
Léandre
Ah ! vraiment il a tort.
Mascarille
Mais, ou je ne pourrai,
Ou je jure bien fort que je m'en vengerai ;
Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde !
Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde,
Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
Il ne me falloit pas payer en coups de gaules,
Et me faire un affront si sensible aux épaules :
Je te le dis encor, je saurai m'en venger :
Une esclave te plaît, tu voulois m'engager
A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte !
Léandre
Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport :
Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort
Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle,
A mon service un jour pût attacher son zèle :
Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.
Mascarille
Oui, Monsieur ! d'autant mieux que le destin propice
M'offre à me bien venger en vous rendant service,
Scène VII

102

Oeuvres complètes . 1
Et que dans mes efforts pour vos contentements
Je puis à mon brutal trouver des châtiments ;
De Célie, en un mot, par mon adresse extrême...
Léandre
Mon amour s'est rendu cet office lui−même :
Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut,
Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.
Mascarille
Quoi ? Célie est à vous ?
Léandre
Tu la verrois paroître,
Si de mes actions j'étois tout à fait maître ;
Mais quoi ? mon père l'est : comme il a volonté
(Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté)
De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte,
J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite.
Donc avec Trufaldin, car je sors de chez lui,
J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui ;
Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie
Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
Je songe auparavant à chercher les moyens
D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens,
A trouver promptement un endroit favorable
Où puisse être en secret cette captive aimable.
Mascarille
Hors de la ville un peu, je puis avec raison
D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison :
Là vous pourrez la mettre avec toute assurance,
Et de cette action nul n'aura connoissance.
Léandre
Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité ;
Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté :
Dès que par Trufaldin ma bague sera vue,
Aussitôt en tes mains elle sera rendue,
Et dans cette maison tu me la conduiras
Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.

Scène VII

103

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Hippolyte, Léandre, Mascarille

Hippolyte
Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ;
Mais la treuverez−vous agréable, ou cruelle ?
Léandre
Pour en pouvoir juger, et répondre soudain,
Il faudroit la savoir.
Hippolyte
Donnez−moi donc la main
Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre.
Léandre
Va, va−t'en me servir sans davantage attendre.
Mascarille
Oui, je te vais servir d'un plat de ma façon.
Fut−il jamais au monde un plus heureux garçon ?
Oh ! que dans un moment Lélie aura de joie !
Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie !
Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal,
Et devenir heureux par la main d'un rival !
Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête
A me peindre en héros un laurier sur la tête,
Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
Vivat Mascarillus, fourbum imperator !

Scène VIII

104

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Trufaldin, Mascarille

Mascarille
Holà !
Trufaldin
Que voulez−vous ?
Mascarille
Cette bague connue
Vous dira le sujet qui cause ma venue.
Trufaldin
Oui, je reconnois bien la bague que voilà :
Je vais querir l'esclave ; arrêtez un peu là.

Scène IX

105

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Le Courrier, Trufaldin, Mascarille

Le courrier
Seigneur, obligez−moi de m'enseigner un homme...
Trufaldin
Et qui ?
Le courrier
Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme.
Trufaldin
Et que lui voulez−vous ? Vous le voyez ici.
Le courrier
Lui rendre seulement la lettre que voici.
Lettre
"Le Ciel, dont la bonté prend souci de ma vie,
Vient de me faire ouïr par un bruit assez doux
Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie,
Sous le nom de Célie est esclave chez vous.
"Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père,
Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang,
Conservez−moi chez vous cette fille si chère,
Comme si de la vôtre elle tenoit le rang.
"Pour l'aller retirer je pars d'ici moi−même,
Et vous vais de vos soins récompenser si bien,
Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême,
Vous bénirez le jour où vous causez le mien.
"De Madrid.
Dom Pedro de Gusman,
marquis de Montalcane."
Trufaldin
Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due,
Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer,
Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer ;
Et cependant j'allois par mon impatience
Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance.
Un seul moment plus tard tous vos pas étoient vains,
J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains ;
Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on désire.
Vous−même vous voyez ce que je viens de lire :
Vous direz à celui qui vous a fait venir
Que je ne lui saurois ma parole tenir,
Scène X

106

Oeuvres complètes . 1
Qu'il vienne retirer son argent.
Mascarille
Mais l'outrage
Que vous lui faites...
Trufaldin
Va, sans causer davantage.
Mascarille
Ah ! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir !
Le sort a bien donné la baye à mon espoir,
Et bien à la male−heure est−il venu d'Espagne,
Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne :
Jamais, certes, jamais plus beau commencement
N'eut en si peu de temps plus triste événement.

Scène X

107

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Lélie, Mascarille

Mascarille
Quel beau transport de joie à présent vous inspire ?
Lélie
Laisse−m'en rire encore avant que te le dire.
Mascarille
Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet.
Lélie
Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet ;
Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies :
J'ai bien joué moi−même un tour des plus adroits.
Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ;
Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative
Aussi bonne en effet que personne qui vive ;
Et toi−même avoûras que ce que j'ai fait part
D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.
Mascarille
Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.
Lélie
Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive
D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival,
Je songeois à trouver un remède à ce mal,
Lorsque me ramassant tout entier en moi−même,
J'ai conçu, digéré, produit un stratagème
Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
Doivent sans contredit mettre pavillon bas.
Mascarille
Mais qu'est−ce ?
Lélie
Ah s'il te plaît, donne−toi patience :
J'ai donc feint une lettre avecque diligence
Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin,
Qui mande qu'ayant su par un heureux destin
Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie
Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
De la garder toujours, de lui rendre des soins ;
Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
Scène XI

108

Oeuvres complètes . 1
Par de si grands présents reconnoître son zèle,
Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.
Mascarille
Fort bien.
Lélie
Ecoute donc, voici bien le meilleur :
La lettre que je dis a donc été remise ;
Mais sais−tu bien comment ? en saison si bien prise,
Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot
Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot.
Mascarille
Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ?
Lélie
Oui, d'un tour si subtil m'aurois−tu cru capable ?
Loue au moins mon adresse, et la dextérité
Dont je romps d'un rival le dessein concerté.
Mascarille
A vous pouvoir louer selon votre mérite
Je manque d'éloquence, et ma force est petite ;
Oui, pour bien étaler cet effort relevé,
Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé,
Ce grand et rare effet d'une imaginative
Qui ne cède en vigueur à personne qui vive,
Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir
Celles de tous les gens du plus exquis savoir,
Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
Tout ce que vous avez été durant vos jours,
C'est−à−dire un esprit chaussé tout à rebours,
Une raison malade et toujours en débauche,
Un envers du bon sens, un jugement à gauche,
Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi,
Que sais−je ? un... cent fois plus encor que je ne di :
C'est faire en abrégé votre panégyrique.
Lélie
Apprends−moi le sujet qui contre moi te pique.
Ai−je fait quelque chose ? éclaircis−moi ce point.
Mascarille
Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point.
Lélie
Je te suivrai partout, pour savoir ce mystère.
Mascarille
Scène XI

109

Oeuvres complètes . 1
Oui ? sus donc, préparez vos jambes à bien faire,
Car je vais vous fournir de quoi les exercer.
Lélie
Il m'échappe ! oh ! malheur qui ne se peut forcer !
Au discours qu'il m'a fait que saurois−je comprendre ?
Et quel mauvais office aurois−je pu me rendre ?

Scène XI

110

Oeuvres complètes . 1
Acte III

Acte III

111

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Mascarille, seul.

Taisez−vous, ma bonté, cessez votre entretien :
Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.
Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue :
Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue,
C'est trop de patience, et je dois en sortir,
Après de si beaux coups qu'il a su divertir.
Mais aussi, raisonnons un peu sans violence :
Si je suis maintenant ma juste impatience,
On dira que je cède à la difficulté,
Que je me trouve à bout de ma subtilité ;
Et que deviendra lors cette publique estime
Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
A ne t'être jamais vu court d'inventions ?
L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose :
A tes nobles travaux ne fais aucune pause ;
Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager,
Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger.
Mais quoi ? que feras−tu, que de l'eau toute claire,
Traversé sans repos par ce démon contraire ?
Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter,
Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter
Ce torrent effréné, qui de tes artifices
Renverse en un moment les plus beaux édifices.
Hé bien ! pour toute grâce, encore un coup du moins,
Au hasard du succès sacrifions des soins ;
Et s'il poursuit encore à rompre notre chance,
J'y consens, ôtons−lui toute notre assistance.
Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal,
Si par là nous pouvions perdre notre rival,
Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite,
Nous laissât jour entier pour ce que je médite.
Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux,
Dont je promettrois bien un succès glorieux,
Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre :
Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.

Scène I

112

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Léandre, Mascarille

Mascarille
Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit.
Léandre
De la chose lui−même il m'a fait un récit ;
Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystère
D'un rapt d'égyptiens, d'un grand seigneur pour père
Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux,
Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie
A voulu détourner notre achat de Célie.
Mascarille
Voyez un peu la fourbe !
Léandre
Et pourtant Trufaldin
Est si bien imprimé de ce conte badin,
Mord si bien à l'appas de cette foible ruse,
Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.
Mascarille
C'est pourquoi désormais il la gardera bien,
Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.
Léandre
Si d'abord à mes yeux elle parut aimable,
Je viens de la treuver tout à fait adorable,
Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir,
Aux extrêmes moyens je ne dois point courir,
Par le don de ma foi rompre sa destinée,
Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.
Mascarille
Vous pourriez l'épouser !
Léandre
Je ne sais ; mais enfin
Si quelque obscurité se treuve en son destin,
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces,
Qui pour tirer les coeurs ont d'incroyables forces.
Mascarille
Sa vertu, dites−vous ?

Scène II

113

Oeuvres complètes . 1
Léandre
Quoi ? que murmures−tu ?
Achève, explique−toi sur ce mot de vertu.
Mascarille
Monsieur, votre visage en un moment s'altère,
Et je ferai bien mieux peut−être de me taire.
Léandre
Non, non, parle.
Mascarille
Hé bien donc ! très−charitablement
Je vous veux retirer de votre aveuglement.
Cette fille...
Léandre
Poursuis.
Mascarille
N'est rien moins qu'inhumaine ;
Dans le particulier elle oblige sans peine ;
Et son coeur, croyez−moi, n'est point roche, après tout,
A quiconque la sait prendre par le bon bout.
Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ;
Mais je puis en parler avecque certitude :
Vous savez que je suis quelque peu d'un métier
A me devoir connoître en un pareil gibier.
Léandre
Célie...
Mascarille
Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place,
Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir,
Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.
Léandre
Las ! que dis−tu ! croirai−je un discours de la sorte ?
Mascarille
Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe ?
Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
Prenez cette matoise, et lui donnez la main :
Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle,
Et vous épouserez le bien public en elle.
Léandre
Quelle surprise étrange !

Scène II

114

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Il a pris l'hameçon ;
Courage : s'il s'y peut enferrer tout de bon,
Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.
Léandre
Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.
Mascarille
Quoi ? vous pourriez... ?
Léandre
Va−t'en jusqu'à la poste, et voi
Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
Qui ne s'y fût trompé ? jamais l'air d'un visage,
Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.

Scène II

115

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Lélie, Léandre

Lélie
Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet ?
Léandre
Moi ?
Lélie
Vous−même.
Léandre
Pourtant je n'en ai point sujet.
Lélie
Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.
Léandre
Mon esprit ne court pas après si peu de chose.
Lélie
Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins ;
Mais il faut dire ainsi lorsqu'ils se trouvent vains.
Léandre
Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses,
Je me moquerois bien de toutes vos finesses.
Lélie
Quelles finesses donc ?
Léandre
Mon Dieu ! nous savons tout.
Lélie
Quoi ?
Léandre
Votre procédé de l'un à l'autre bout.
Lélie
C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.
Léandre
Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
Mais, croyez−moi, cessez de craindre pour un bien
Où je serois fâché de vous disputer rien ;
Scène III

116

Oeuvres complètes . 1
J'aime fort la beauté qui n'est point profanée,
Et ne veux point brûler pour une abandonnée.
Lélie
Tout beau, tout beau, Léandre.
Léandre
Ah ! que vous êtes bon !
Allez, vous dis−je encor, servez−la sans soupçon :
Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes.
Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ;
Mais en revanche aussi le reste est fort commun.
Lélie
Léandre, arrêtons là ce discours importun.
Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ;
Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle :
Sachez que je m'impute à trop de lâcheté
D'entendre mal parler de ma divinité,
Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance
A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.
Léandre
Ce que j'avance ici me vient de bonne part.
Lélie
Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard :
On ne peut imposer de tache à cette fille ;
Je connois bien son coeur.
Léandre
Mais enfin Mascarille
D'un semblable procès est juge compétent :
C'est lui qui la condamne.
Lélie
Oui ?
Léandre
Lui−même.
Lélie
Il prétend
D'une fille d'honneur insolemment médire,
Et que peut−être encor je n'en ferai que rire ?
Gage qu'il se dédit.
Léandre
Et moi gage que non.
Lélie
Scène III

117

Oeuvres complètes . 1
Parbleu je le ferois mourir sous le bâton,
S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles.
Léandre
Moi, je lui couperois sur−le−champ les oreilles,
S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit.

Scène III

118

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Lélie, Léandre, Mascarille

Lélie
Ah ! bon, bon, le voilà : venez çà, chien maudit.
Mascarille
Quoi ?
Lélie
Langue de serpent fertile en impostures,
Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
Et lui calomnier la plus rare vertu
Qui puisse faire éclat sous un sort abattu ?
Mascarille
Doucement, ce discours est de mon industrie.
Lélie
Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie :
Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ;
Fût−ce mon propre frère, il me la payeroit ;
Et sur ce que j'adore oser porter le blâme,
C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme.
Tous ces signes sont vains : quels discours as−tu faits ?
Mascarille
Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m'en vais.
Lélie
Tu n'échapperas pas.
Mascarille
Ahii !
Lélie
Parle donc, confesse.
Mascarille
Laissez−moi ; je vous dis que c'est un tour d'adresse.
Lélie
Dépêche, qu'as−tu dit ! vuide entre nous ce point.
Mascarille
J'ai dit ce que j'ai dit, ne vous emportez point.
Lélie
Scène IV

119

Oeuvres complètes . 1
Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte.
Léandre
Alte un peu : retenez l'ardeur qui vous emporte.
Mascarille
Fut−il jamais au monde un esprit moins sensé ?
Lélie
Laissez−moi contenter mon courage offensé.
Léandre
C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.
Lélie
Quoi ? châtier mes gens n'est pas en ma puissance ?
Léandre
Comment vos gens ?
Mascarille
Encore ! il va tout découvrir.
Lélie
Quand j'aurois volonté de le battre à mourir,
Hé bien ! c'est mon valet.
Léandre
C'est maintenant le nôtre.
Lélie
Le trait est admirable ! et comment donc le vôtre ?
Sans doute...
Mascarille, bas.
Doucement.
Lélie
Hem, que veux−tu conter ?
Mascarille, bas.
Ah ! le double bourreau, qui me va tout gâter,
Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne !
Lélie
Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.
Il n'est pas mon valet ?
Léandre
Pour quelque mal commis,
Hors de votre service il n'a pas été mis ?
Scène IV

120

Oeuvres complètes . 1

Lélie
Je ne sais ce que c'est.
Léandre
Et plein de violence,
Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance ?
Lélie
Point du tout. Moi ? l'avoir chassé, roué de coups ?
Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
Mascarille
Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires.
Léandre
Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires ?
Mascarille
Il ne sait ce qu'il dit, sa mémoire...
Léandre
Non, non.
Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon ;
Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne ;
Mais pour l'invention, va, je te le pardonne :
C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé,
De voir par quels motifs tu m'avois imposé,
Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite,
A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte.
Ceci doit s'appeler un avis au lecteur.
Adieu, Lélie, adieu : très−humble serviteur.
Mascarille
Courage, mon garçon : tout heur nous accompagne ;
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne,
Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents.
Lélie
Il t'avoit accusé de discours médisants
Contre...
Mascarille
Et vous ne pouviez souffrir mon artifice ?
Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service,
Et par qui son amour s'en étoit presque allé ?
Non, il a l'esprit franc et point dissimulé.
Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse ;
Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse :
Il me la fait manquer avec de faux rapports ;
Je veux de son rival alentir les transports :
Scène IV

121

Oeuvres complètes . 1
Mon brave incontinent vient, qui le désabuse ;
J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse :
Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout :
Grand et sublime effort d'une imaginative
Qui ne le cède point à personne qui vive !
C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi,
Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi !
Lélie
Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes,
A moins d'être informé des choses que tu tentes.
J'en ferois encor cent de la sorte.
Mascarille
Tant pis.
Lélie
Au moins, pour t'emporter à de justes dépits,
Fais−moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert.
Mascarille
Je crois que vous seriez un maître d'arme expert :
Vous savez à merveille, en toutes aventures,
Prendre les contre−temps et rompre les mesures.
Lélie
Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser :
Mon rival en tout cas ne peut me traverser ;
Et pourvu que tes soins, en qui je me repose...
Mascarille
Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose :
Je ne m'apaise pas, non, si facilement ;
Je suis trop en colère. Il faut premièrement
Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
Lélie
S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas :
As−tu besoin, dis−moi, de mon sang, de mes bras ?
Mascarille
De quelle vision sa cervelle est frappée !
Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée
Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer
Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner.
Lélie
Scène IV

122

Oeuvres complètes . 1
Que puis−je donc pour toi ?
Mascarille
C'est que de votre père
Il faut absolument apaiser la colère
Lélie
Nous avons fait la paix.
Mascarille
Oui, mais non pas pour nous.
Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous :
La vision le choque, et de pareilles feintes
Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
Qui sur l'état prochain de leur condition
Leur font faire à regret triste réflexion.
Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière
Et ne veut point de jeu dessus cette matière ;
Il craint le pronostic, et contre moi fâché,
On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché :
J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure,
De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure,
Que j'aye peine aussi d'en sortir par après.
Contre moi dès longtemps on a force décrets ;
Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.
Allez donc le fléchir.
Lélie
Oui, nous le fléchirons ;
Mais aussi tu promets...
Mascarille
Ah ! mon Dieu, nous verrons.
Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues,
Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues
Et de nous tourmenter de même qu'un lutin :
Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
Et Célie, arrêtée avecque l'artifice...

Scène IV

123

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Ergaste, Mascarille

Ergaste
Je te cherchois partout pour te rendre un service,
Pour te donner avis d'un secret important.
Mascarille
Quoi donc ?
Ergaste
N'avons−nous point ici quelque écoutant ?
Mascarille
Non.
Ergaste
Nous sommes amis autant qu'on le peut être ;
Je sais bien tes desseins, et l'amour de ton maître.
Songez à vous tantôt : Léandre fait parti
Pour enlever Célie, et j'en suis averti,
Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade
D'entrer chez Trufaldin par une mascarade,
Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir,
Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.
Mascarille
Oui ? Suffit. Il n'est pas au comble de sa joie ;
Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie,
Et contre cet assaut je sais un coup fourré
Par qui je veux qu'il soit de lui−même enferré :
Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.
Adieu : nous boirons pinte à la première vue.
Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux
Pourroit avoir en soi ce projet amoureux,
Et par une surprise adroite et non commune,
Sans courir le danger en tenter la fortune.
Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
Léandre assurément ne nous bravera pas ;
Et là, premier que lui si nous faisons la prise,
Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise,
Puisque par son dessein déjà presque éventé,
Le soupçon tombera toujours de son côté,
Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites,
De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites.
C'est ne se point commettre à faire de l'éclat,
Et tirer les marrons de la patte du chat.
Allons donc nous masquer avec quelques bons frères
Scène V

124

Oeuvres complètes . 1
Pour prévenir nos gens il ne faut tarder guères.
Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail
Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
Croyez que je mets bien mon adresse en usage :
Si j'ai reçu du Ciel les fourbes en partage,
Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés
Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés.

Scène V

125

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Lélie, Ergaste

Lélie
Il prétend l'enlever avec sa mascarade ?
Ergaste
Il n'est rien plus certain : quelqu'un de sa brigade
M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter
A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
Qui s'en va, m'a−t−il dit, rompre cette partie
Par une invention dessus le champ bâtie ;
Et comme je vous ai rencontré par hasard,
J'ai cru que je devois de tout vous faire part.
Lélie
Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle :
Va, je reconnoîtrai ce service fidèle.
Mon drôle assurément leur jouera quelque trait ;
Mais je veux de ma part seconder son projet :
Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche,
Je ne me sois non plus remué qu'une souche.
Voici l'heure : ils seront surpris à mon aspect.
Foin ! que n'ai−je avec moi pris mon porte−respect ?
Mais vienne qui voudra contre notre personne :
J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
Holà ! quelqu'un, un mot.

Scène VI

126

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Lélie, Trufaldin

Trufaldin
Qu'est−ce ? qui me vient voir ?
Lélie
Fermez soigneusement votre porte ce soir.
Trufaldin
Pourquoi ?
Lélie
Certaines gens font une mascarade,
Pour vous venir donner une fâcheuse aubade :
Ils veulent enlever votre Célie.
Trufaldin
Oh ! Dieux !
Lélie
Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux :
Demeurez, vous pourrez voir tout de la fenêtre.
Hé bien ! qu'avois−je dit ? les voyez−vous paroître ?
Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront :
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.

Scène VII

127

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Lélie, Trufaldin, Mascarille, masqué.

Trufaldin
Oh ! les plaisants robins qui pensent me surprendre !
Lélie
Masques, où courez−vous ? le pourroit−on apprendre ?
Trufaldin, ouvrez−leur pour jouer un momon.
Bon Dieu ! qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon !
Hé quoi ? vous murmurez ? mais sans vous faire outrage,
Peut−on lever le masque et voir votre visage ?
Trufaldin
Allez, fourbes méchants ; retirez−vous d'ici,
Canaille ; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci.
Lélie
Mascarille, est−ce toi ?
Mascarille
Nenni−da, c'est quelque autre.
Lélie
Hélas ! quelle surprise ! et quel sort est le nôtre !
L'aurois−je deviné, n'étant point averti
Des secrètes raisons qui l'avoient travesti ?
Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
Eté sans y penser te faire cette frasque !
Il me prendroit envie, en ce juste courroux,
De me battre moi−même et me donner cent coups.
Mascarille
Adieu, sublime esprit, rare imaginative.
Lélie
Las ! si de ton secours la colère me prive,
A quel saint me vouerai−je ?
Mascarille
Au grand diable d'enfer.
Lélie
Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer,
Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce :
S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
Vois−moi...

Scène VIII

128

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Tarare. Allons, camarades, allons :
J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.

Scène VIII

129

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Léandre, masqué, et sa suite, Trufaldin

Léandre
Sans bruit ! ne faisons rien que de la bonne sorte.
Trufaldin
Quoi ? masques toute nuit assiégeront ma porte ?
Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ;
Tout cerveau qui le fait est certes de loisir :
Il est un peu trop tard pour enlever Célie ;
Dispensez−l'en ce soir, elle vous en supplie ;
La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
J'en suis fâché pour vous ; mais pour vous régaler
Du souci qui pour elle ici vous inquiette,
Elle vous fait présent de cette cassolette.
Léandre
Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté :
Nous sommes découverts, tirons de ce côté.

Scène IX

130

Oeuvres complètes . 1
Acte IV

Acte IV

131

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Lélie, Mascarille

Mascarille
Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.
Lélie
Tu ranimes par là mon espérance morte.
Mascarille
Toujours de ma colère on me voit revenir ;
J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
Lélie
Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
Que tu seras content de ma reconnoissance,
Et que, quand je n'aurois qu'un seul morceau de pain...
Mascarille
Baste ! Songez à vous dans ce nouveau dessein.
Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise :
Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su.
Lélie
Mais comment Trufaldin chez lui t'a−t−il reçu ?
Mascarille
D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire :
Avec empressement je suis venu lui dire,
S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit ;
Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit,
Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
Avoit si faussement divulgué la naissance ;
Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu,
Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu ;
Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,
Je venois l'avertir de se donner de garde.
De là, moralisant, j'ai fait de grands discours
Sur les fourbes qu'on voit ici−bas tous les jours ;
Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme,
Je voulois travailler au salut de mon âme,
A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement
Près de quelque honnête homme être paisiblement ;
Que s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie
Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
Et que même à tel point il m'avoit su ravir,
Que sans lui demander gages pour le servir,
Scène I

132

Oeuvres complètes . 1
Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines,
Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines,
Dont, advenant que Dieu de ce monde m'ôtât,
J'entendois tout de bon que lui seul héritât :
C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse,
Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse
Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux,
Je voulois en secret vous aboucher tous deux,
Lui−même a su m'ouvrir une voie assez belle
De pouvoir hautement vous loger avec elle,
Venant m'entretenir d'un fils privé du jour
Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.
Lélie
C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois.
Mascarille
Oui, oui, mais quand j'aurois passé jusques à trois,
Peut−être encor qu'avec toute sa suffisance,
Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
Lélie
Mais à tant différer je me fais de l'effort.
Mascarille
Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort.
Voyez−vous, vous avez la caboche un peu dure :
Rendez−vous affermi dessus cette aventure.
Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti ;
Un parti qui causa quelque émeute civile,
Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville
(De fait, il n'est pas homme à troubler un Etat),
L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat.
Une fille fort jeune et sa femme laissées
A quelque temps de là se trouvant trépassées,
Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui,
Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race,
Un sien fils écolier, qui se nommoit Horace,
Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit
Un certain maître Albert jeune l'avoit conduit ;
Mais, pour se joindre tous, le rendez−vous qu'il donne
Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne ;
Si bien que les jugeant morts après ce temps−là,
Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
Voilà l'histoire en gros, redite seulement
Scène I

133

Oeuvres complètes . 1
Afin de vous servir ici de fondement.
Maintenant, vous serez un marchand d'Arménie,
Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé,
Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé,
C'est qu'en fait d'aventure il est très−ordinaire
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis être à leur famille à point nommé rendus,
Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte :
Sans nous alambiquer, servons−nous−en ; qu'importe ?
Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter,
Et leur aurez fourni de quoi se racheter ;
Mais que parti plus tôt, pour chose nécessaire,
Horace vous chargea de voir ici son père,
Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés :
Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.
Lélie
Ces répétitions ne sont que superflues :
Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.
Mascarille
Je m'en vais là dedans donner le premier trait.
Lélie
Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine :
S'il alloit de son fils me demander la mine ?
Mascarille
Belle difficulté ! devez−vous pas savoir
Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir ?
Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
Pourroient−ils pas avoir changé tout son visage ?
Lélie
Il est vrai ; mais, dis−moi, s'il connoît qu'il m'a vu,
Que faire ?
Mascarille
De mémoire êtes−vous dépourvu ?
Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image
N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage,
Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
Et le poil et l'habit déguisoient grandement.
Lélie
Fort bien ; mais, à propos, cet endroit de Turquie...
Mascarille
Scène I

134

Oeuvres complètes . 1
Tout, vous dis−je, est égal, Turquie ou Barbarie.
Lélie
Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir ?
Mascarille
Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir :
La répétition, dit−il, est inutile,
Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.
Lélie
Va, va−t'en commencer ; il ne me faut plus rien.
Mascarille
Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ;
Ne donnez point ici de l'imaginative.
Lélie
Laisse−moi gouverner : que ton âme est craintive !
Mascarille
Horace dans Bologne écolier, Trufaldin
Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
Le précepteur Albert...
Lélie
Ah ! c'est me faire honte
Que de me tant prêcher : suis−je un sot à ton conte ?
Mascarille
Non pas du tout, mais bien quelque chose approchant.
Lélie, seul.
Quand il m'est inutile il fait le chien couchant ;
Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
Sa familiarité jusque−là s'abandonne.
Je vais être de près éclairé des beaux yeux
Dont la force m'impose un joug si précieux ;
Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
Peindre à cette beauté les tourments de mon âme :
Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.

Scène I

135

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Trufaldin, Lélie, Mascarille

Trufaldin
Sois béni, juste Ciel, de mon sort adouci.
Mascarille
C'est à vous de rêver et de faire des songes,
Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.
Trufaldin
Quelle grâce, quels biens vous rendrai−je, Seigneur,
Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur ?
Lélie
Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.
Trufaldin
J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance
De cet Arménien.
Mascarille
C'est ce que je disois ;
Mais on voit des rapports admirables parfois.
Trufaldin
Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ?
Lélie
Oui, seigneur Trufaldin : le plus gaillard du monde.
Trufaldin
Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ?
Lélie
Plus de dix mille fois.
Mascarille
Quelque peu moins, je croi.
Lélie
Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître,
Le visage, le port...
Trufaldin
Cela pourroit−il être,
Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avoit que sept ans,
Et si son précepteur même depuis ce temps
Scène II

136

Oeuvres complètes . 1
Auroit peine à pouvoir connoître mon visage ?
Mascarille
Le sang bien autrement conserve cette image.
Par des traits si profonds ce portrait est tracé,
Que mon père...
Trufaldin
Suffit. Où l'avez−vous laissé ?
Lélie
En Turquie, à Turin.
Trufaldin
Turin ? mais cette ville
Est, je pense, en Piedmont.
Mascarille
Oh ! cerveau malhabile !
Vous ne l'entendez pas : il veut dire Tunis,
Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ;
Mais les Arméniens ont tous une habitude,
Certain vice de langue à nous autres fort rude :
C'est que dans tous les mots ils changent nis en rin,
Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.
Trufaldin
Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière.
Quel moyen vous dit−il de rencontrer son père ?
Mascarille
Voyez s'il répondra. Je repassois un peu
Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu
Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale,
Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.
Trufaldin
Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
Quel autre nom dit−il que je devois avoir ?
Mascarille
Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
Est celle maintenant que le Ciel vous envoie !
Lélie
C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.
Trufaldin
Mais où vous a−t−il dit qu'il reçut la clarté ?
Mascarille
Scène II

137

Oeuvres complètes . 1
Naples est un séjour qui paroît agréable ;
Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.
Trufaldin
Ne peux−tu sans parler souffrir notre discours ?
Lélie
Dans Naples son destin a commencé son cours.
Trufaldin
Où l'envoyai−je jeune, et sous quelle conduite ?
Mascarille
Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite.
D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis.
Trufaldin
Ah !
Mascarille
Nous sommes perdus, si cet entretien dure.
Trufaldin
Je voudrois bien savoir de vous leur aventure ;
Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler...
Mascarille
Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller ;
Mais, seigneur Trufaldin, songez−vous que peut−être
Ce Monsieur l'étranger a besoin de repaître,
Et qu'il est tard aussi ?
Lélie
Pour moi, point de repas.
Mascarille
Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.
Trufaldin
Entrez donc.
Lélie
Après vous.
Mascarille
Monsieur, en Arménie,
Les maîtres du logis sont sans cérémonie.
Pauvre esprit ! pas deux mots !
Lélie
Scène II

138

Oeuvres complètes . 1
D'abord il m'a surpris.
Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits,
Et m'en vais débiter avecque hardiesse...
Mascarille
Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.

Scène II

139

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Léandre, Anselme

Anselme
Arrêtez−vous, Léandre, et souffrez un discours
Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours :
Je ne vous parle point en père de ma fille,
En homme intéressé pour ma propre famille,
Mais comme votre père ému pour votre bien,
Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien,
Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure
Que l'on fît à mon sang en pareille aventure.
Savez−vous de quel oeil chacun voit cet amour,
Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ?
A combien de discours et de traits de risée
Votre entreprise d'hier est partout exposée ?
Quel jugement on fait du choix capricieux
Qui pour femme, dit−on, vous désigne en ces lieux
Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse,
De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse ?
J'en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi,
Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi,
Moi, dis−je, dont la fille, à vos ardeurs promise,
Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise.
Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ;
Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures,
Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité,
Et la plus belle femme a très−peu de défense
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance :
Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements
Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables ;
Mais ces félicités ne sont guère durables,
Et notre passion alentissant son cours,
Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours.
De là viennent les soins, les soucis, les misères,
Les fils déshérités par le courroux des pères.
Léandre
Dans tout votre discours je n'ai rien écouté
Que mon esprit déjà ne m'ait représenté.
Je sais combien je dois à cet honneur insigne
Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne,
Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu,
Ce que vaut votre fille et quelle est sa vertu :
Scène III

140

Oeuvres complètes . 1
Aussi veux−je tâcher...
Anselme
On ouvre cette porte :
Retirons−nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
Quelque secret poison dont vous seriez surpris.

Scène III

141

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Lélie, Mascarille

Mascarille
Bientôt de notre fourbe on verra le débris,
Si vous continuez des sottises si grandes.
Lélie
Dois−je éternellement ouïr tes réprimandes ?
De quoi te peux−tu plaindre ? Ai−je pas réussi
En tout ce que j'ai dit depuis... ?
Mascarille
Coussi, coussi :
Témoin les Turcs, par vous appelés hérétiques,
Et que vous assurez, par serments authentiques,
Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
Passe : ce qui me donne un dépit nompareil,
C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie
Près de Célie : il est ainsi que la bouillie,
Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords,
Et de tous les côtés se répand au dehors.
Lélie
Pourroit−on se forcer à plus de retenue ?
Je ne l'ai presque point encore entretenue.
Mascarille
Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ;
Par vos gestes, durant un moment de repas,
Vous avez aux soupçons donné plus de matière,
Que d'autres ne feroient dans une année entière.
Lélie
Et comment donc ?
Mascarille
Comment ? chacun a pu le voir.
A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir,
Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit,
Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit,
Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre,
Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter.
Sur les morceaux touchés de sa main délicate,
Scène IV

142

Oeuvres complètes . 1
Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte
Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
Et les avaliez tout ainsi que des pois gris.
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable,
Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants,
A puni par deux fois deux chiens très−innocents,
Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle.
Et puis après cela votre conduite est belle ?
Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps ;
Malgré le froid, je sue encor de mes efforts :
Attaché dessus vous, comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule,
Je pensois retenir toutes vos actions,
En faisant de mon corps mille contorsions.
Lélie
Mon Dieu ! qu'il t'est aisé de condamner des choses
Dont tu ne ressens point les agréables causes !
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois
Faire force à l'amour qui m'impose des lois :
Désormais...

Scène IV

143

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Lélie, Mascarille, Trufaldin

Mascarille
Nous parlions des fortunes d'Horace.
Trufaldin
C'est bien fait. Cependant me ferez−vous la grâce
Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?
Lélie
Il faudroit autrement être fort indiscret.
Trufaldin
Ecoute, sais−tu bien ce que je viens de faire ?
Mascarille
Non, mais si vous voulez, je ne tarderai guère,
Sans doute, à le savoir.
Trufaldin
D'un chêne grand et fort,
Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort,
Je viens de détacher une branche admirable,
Choisie expressément de grosseur raisonnable,
Dont j'ai fait sur−le−champ, avec beaucoup d'ardeur,
Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur.
Moins gros par l'un des bouts, mais plus que trente gaules
Propre, comme je pense, à rosser les épaules,
Car il est bien en main, vert, noueux et massif.
Mascarille
Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif ?
Trufaldin
Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre,
Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'un autre.
Pour cet Arménien, ce marchand déguisé,
Introduit sous l'appas d'un conte supposé.
Mascarille
Quoi ? vous ne croyez pas... ?
Trufaldin
Ne cherche point d'excuse :
Lui−même heureusement a découvert sa ruse,
Et disant à Célie, en lui serrant la main,
Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain,
Scène V

144

Oeuvres complètes . 1
Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole,
Laquelle a tout ouï parole pour parole ;
Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
Que tu ne sois de tout le complice maudit.
Mascarille
Ah ! vous me faites tort ! S'il faut qu'on vous affronte
Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.
Trufaldin
Veux−tu me faire voir que tu dis vérité ?
Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté :
Donnons−en à ce fourbe et du long et du large,
Et de tout crime après mon esprit te décharge.
Mascarille
Oui−da, très−volontiers, je l'épousterai bien,
Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.
Ah ! vous serez rossé, Monsieur de l'Arménie,
Qui toujours gâtez tout.

Scène V

145

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Lélie, Trufaldin, Mascarille

Trufaldin
Un mot, je vous supplie.
Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
Duper un honnête homme et vous jouer de lui ?
Mascarille
Feindre avoir vu son fils en une autre contrée,
Pour vous donner chez lui plus aisément entrée ?
Trufaldin
Vuidons, vuidons sur l'heure.
Lélie
Ah ! coquin !
Mascarille
C'est ainsi
Que les fourbes...
Lélie
Bourreau !
Mascarille
...sont ajustés ici.
Garde−moi bien cela.
Lélie
Quoi donc ? je serois homme...
Mascarille
Tirez, tirez, vous dis−je, ou bien je vous assomme.
Trufaldin
Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content.
Lélie
A moi ! par un valet cet affront éclatant !
L'auroit−on pu prévoir, l'action de ce traître,
Qui vient insolemment de maltraiter son maître ?
Mascarille
Peut−on vous demander comme va votre dos ?
Lélie
Quoi ? tu m'oses encor tenir un tel propos ?
Scène VI

146

Oeuvres complètes . 1

Mascarille
Voilà, voilà que c'est de ne voir pas Jeannette,
Et d'avoir en tout temps une langue indiscrette ;
Mais pour cette fois−ci je n'ai point de courroux,
Je cesse d'éclater, de pester contre vous :
Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
Ma main sur votre échine a lavé votre faute.
Lélie
Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal.
Mascarille
Vous vous êtes causé vous−même tout le mal.
Lélie
Moi ?
Mascarille
Si vous n'étiez pas une cervelle folle,
Quand vous avez parlé naguère à votre idole,
Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas,
Dont l'oreille subtile a découvert le cas.
Lélie
On auroit pu surprendre un mot dit à Célie ?
Mascarille
Et d'où doncques viendroit cette prompte sortie ?
Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet :
Je ne sais si souvent vous jouez au piquet,
Mais, au moins, faites−vous des écarts admirables.
Lélie
Oh ! le plus malheureux de tous les misérables !
Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ?
Mascarille
Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi :
Par là j'empêche au moins que de cet artifice
Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.
Lélie
Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement.
Mascarille
Quelque sot ! Trufaldin lorgnoit exactement ;
Et puis je vous dirai, sous ce prétexte utile
Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile :
Enfin la chose est faite, et si j'ai votre foi
Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
Scène VI

147

Oeuvres complètes . 1
Soit ou directement ou par quelque autre voie,
Les coups sur votre râble assenés avec joie,
Je vous promets, aidé par le poste où je suis,
De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits.
Lélie
Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
Qu'est−ce que dessus moi ne peut cette promesse ?
Mascarille
Vous le promettez donc ?
Lélie
Oui, je te le promets.
Mascarille
Ce n'est pas encor tout, promettez que jamais
Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.
Lélie
Soit.
Mascarille
Si vous y manquez, votre fièvre quartaine !
Lélie
Mais tiens−moi donc parole, et songe à mon repos.
Mascarille
Allez quitter l'habit et graisser votre dos.
Lélie
Faut−il que le malheur qui me suit à la trace
Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce ?
Mascarille
Quoi ? vous n'êtes pas loin ? sortez vite d'ici ;
Mais surtout gardez−vous de prendre aucun souci :
Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
N'aidez point mon projet de la moindre entreprise...
Demeurez en repos.
Lélie
Oui, va, je m'y tiendrai.
Mascarille
Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.

Scène VI

148

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Ergaste, Mascarille

Ergaste
Mascarille, je viens te dire une nouvelle
Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle :
A l'heure que je parle, un jeune égyptien,
Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
Arrive accompagné d'une vieille fort hâve,
Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
Que vous vouliez. Pour elle il paroît fort zélé.
Mascarille
Sans doute, c'est l'amant dont Célie a parlé.
Fut−il jamais destin plus brouillé que le nôtre ?
Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
En vain nous apprenons que Léandre est au point
De quitter la partie et ne nous troubler point ;
Que son père, arrivé contre toute espérance,
Du côté d'Hippolyte emporte la balance ;
Qu'il a tout fait changer par son autorité,
Et va dès aujourd'hui conclure le traité :
Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste
S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
Je crois que je pourrai retarder leur départ,
Et me donner le temps qui sera nécessaire
Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
Il s'est fait un grand vol ; par qui, l'on n'en sait rien ;
Eux autres rarement passent pour gens de bien :
Je veux adroitement, sur un soupçon frivole,
Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle.
Je sais des officiers de justice altérés
Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés :
Dessus l'avide espoir de quelque paraguante,
Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente,
Et du plus innocent, toujours à leur profit,
La bourse est criminelle, et paye son délit.

Scène VII

149

Oeuvres complètes . 1
Acte V

Acte V

150

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Mascarille, Ergaste

Mascarille
Ah chien ! ah double chien ! mâtine de cervelle !
Ta persécution sera−t−elle éternelle ?
Ergaste
Par les soins vigilants de l'exempt Balafré,
Ton affaire alloit bien, le drôle étoit coffré,
Si ton maître au moment ne fût venu lui−même,
En vrai désespéré, rompre ton stratagème :
"Je ne saurois souffrir, a−t−il dit hautement,
Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ;
J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne."
Et comme on résistoit à lâcher sa personne,
D'abord il a chargé si bien sur les recors,
Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leurs corps,
Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite,
Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.
Mascarille
Le traître ne sait pas que cet égyptien
Est déjà là dedans pour lui ravir son bien.
Ergaste
Adieu : certaine affaire à te quitter m'oblige.
Mascarille
Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige :
On diroit, et pour moi j'en suis persuadé,
Que ce démon brouillon dont il est possédé
Se plaise à me braver, et me l'aille conduire
Partout où sa présence est capable de nuire.
Pourtant je veux poursuivre, et malgré tous ces coups,
Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous.
Célie est quelque peu de notre intelligence,
Et ne voit son départ qu'avecque répugnance :
Je tâche à profiter de cette occasion.
Mais ils viennent : songeons à l'exécution.
Cette maison meublée est en ma bienséance,
Je puis en disposer avec grande licence ;
Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé ;
Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé.
O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures,
Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures !

Scène I

151

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Célie, Andrès

Andrès
Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur
N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur.
Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge,
La guerre en quelque estime avoit mis mon courage,
Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi,
Prétendre, en les servant, un honorable emploi,
Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose,
Et que le prompt effet d'une métamorphose
Qui suivit de mon coeur le soudain changement,
Parmi vos compagnons sut ranger votre amant,
Sans que mille accidents, ni votre indifférence
Aient pu me détacher de ma persévérance.
Depuis, par un hasard d'avec vous séparé,
Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré,
Je n'ai pour vous rejoindre épargné temps ni peine.
Enfin, ayant trouvé la vieille égyptienne,
Et plein d'impatience, apprenant votre sort,
Que pour certain argent qui leur importoit fort,
Et qui de tous vos gens détourna le naufrage,
Vous aviez en ces lieux été mise en otage,
J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt,
Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît.
Cependant on vous voit une morne tristesse,
Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse.
Si pour vous la retraite avoit quelques appas,
Venise du butin fait parmi les combats
Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre.
Que si comme devant il vous faut encor suivre,
J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera
Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.
Célie
Votre zèle pour moi visiblement éclate ;
Pour en paroître triste il faudroit être ingrate,
Et mon visage aussi par son émotion
N'explique point mon coeur en cette occasion :
Une douleur de tête y peint sa violence,
Et si j'avois sur vous quelque peu de puissance,
Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours,
Attendroit que ce mal eût pris un autre cours.
Andrès
Autant que vous voudrez faites qu'il se diffère,
Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire.
Scène II

152

Oeuvres complètes . 1
Cherchons une maison à vous mettre en repos :
L'écriteau que voici s'offre tout à propos.

Scène II

153

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Mascarille, Célie, Andrès

Andrès
Seigneur suisse, êtes−vous de ce logis le maître ?
Mascarille
Moi, pour serfir à fous.
Andrès
Pourrons−nous y bien être ?
Mascarille
Oui, moi pour d'estrancher chappon champre garni ;
Mais ché non point locher te gent te méchant vi.
Andrès
Je crois votre maison franche de tout ombrage.
Mascarille
Fous nouviau dant sti fil, moi foir à la fissage.
Andrès
Oui.
Mascarille
La Matame est−il mariage al Montsieur ?
Andrès
Quoi ?
Mascarille
S'il être son fame, ou s'il être son soeur ?
Andrès
Non.
Mascarille
Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse,
Ou pien pour temanter à la Palais choustice ?
La procès il fault rien : il coûter tant tarchant ;
La procurair larron, la focat pien méchant.
Andrès
Ce n'est pas pour cela.
Mascarille
Fous tonc mener sti file
Scène III

154

Oeuvres complètes . 1
Pour fenir pourmener, et recarter la file ?
Andrès
Il n'importe. Je suis à vous dans un moment.
Je vais faire venir la vieille promptement,
Contremander aussi notre voiture prête.
Mascarille
Li ne porte pas pien ?
Andrès
Elle a mal à la tête.
Mascarille
Moi, chavoir de pon fin et de fromage pon.
Entre fous, entre fous dans mon petit maisson.

Scène III

155

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Lélie, Andrès

Lélie
Quel que soit le transport d'une âme impatiente,
Ma parole m'engage à rester en attente,
A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser,
Comme de mes destins le Ciel veut disposer.
Demandiez−vous quelqu'un dedans cette demeure ?
Andrès
C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.
Lélie
A mon père pourtant la maison appartient,
Et mon valet la nuit pour la garder s'y tient.
Andrès
Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue :
Lisez.
Lélie
Certes, ceci me surprend, je l'avoue.
Qui diantre l'auroit mis, et par quel intérêt... ?
Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est :
Cela ne peut venir que de ce que j'augure.
Andrès
Peut−on vous demander quelle est cette aventure ?
Lélie
Je voudrois à tout autre en faire un grand secret ;
Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret.
Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître,
Comme je conjecture au moins, ne sauroit être
Que quelque invention du valet que je di,
Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi,
Pour mettre en mon pouvoir certaine égyptienne
Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne ;
Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.
Andrès
Vous l'appelez ?
Lélie
Célie.
Andrès
Scène IV

156

Oeuvres complètes . 1
Hé ! que ne disiez−vous ?
Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute
Epargné tous les soins que ce projet vous coûte.
Lélie
Quoi ? Vous la connoissez ?
Andrès
C'est moi qui maintenant
Viens de la racheter.
Lélie
Oh ! discours surprenant !
Andrès
Sa santé de partir ne nous pouvant permettre,
Au logis que voilà je venois de la mettre,
Et je suis très−ravi, dans cette occasion,
Que vous m'ayez instruit de votre intention.
Lélie
Quoi ? j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère ?
Vous pourriez... ?
Andrès
Tout à l'heure on va vous satisfaire.
Lélie
Que pourrai−je vous dire, et quel remercîment... ?
Andrès
Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

Scène IV

157

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Mascarille, Lélie, Andrès

Mascarille
Hé bien ! ne voilà pas mon enragé de maître !
Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre.
Lélie
Sous ce crotesque habit qui l'auroit reconnu ?
Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.
Mascarille
Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille :
Chai point fentre chamais le fame ni le fille.
Lélie
Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi.
Mascarille
Alle fous pourmener, sans toi rire te moi.
Lélie
Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître.
Mascarille
Partieu, tiaple, mon foi ! jamais toi chai connoître.
Lélie
Tout est accomodé, ne te déguise point.
Mascarille
Si toi point en aller, chai paille ein cou te point.
Lélie
Ton jargon allemand est superflu, te dis−je ;
Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige :
J'ai tout ce que mes voeux lui pouvoient demander,
Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.
Mascarille
Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême,
Je me dessuisse donc, et redeviens moi−même.
Andrès
Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu.
Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.
Lélie
Scène V

158

Oeuvres complètes . 1
Hé bien ! que diras−tu ?
Mascarille
Que j'ai l'âme ravie
De voir d'un beau succès notre peine suivie.
Lélie
Tu feignois à sortir de ton déguisement,
Et ne pouvois me croire en cet événement ?
Mascarille
Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante,
Et treuve l'aventure aussi fort surprenante.
Lélie
Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup ;
Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup,
Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.
Mascarille
Soit, vous aurez été bien plus heureux que sage.

Scène V

159

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Célie, Mascarille, Lélie, Andrès

Andrès
N'est−ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ?
Lélie
Ah ! quel bonheur au mien pourroit être égalé ?
Andrès
Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable :
Si je ne l'avouois, je serois condamnable ;
Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur,
S'il falloit le payer aux dépens de mon coeur ;
Jugez donc le transport où sa beauté me jette,
Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette :
Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas.
Adieu pour quelques jours : retournons sur nos pas.
Mascarille
Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie.
Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie,
Et... Vous m'entendez bien.
Lélie
C'est trop : je ne veux plus
Te demander pour moi de secours superflus ;
Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable,
Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable.
Va, cesse tes efforts pour un malencontreux.
Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux :
Après tant de malheurs, après mon imprudence,
Le trépas me doit seul prêter son assistance.
Mascarille
Voilà le vrai moyen d'achever son destin ;
Il ne lui manque plus que de mourir, enfin,
Pour le couronnement de toutes ses sottises.
Mais en vain son dépit pour ses fautes commises
Lui fait licencier mes soins et mon appui :
Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui,
Et dessus son lutin obtenir la victoire :
Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire,
Et les difficultés dont on est combattu
Sont les dames d'atour qui parent la vertu.

Scène VI

160

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Mascarille, Célie

Célie
Quoi que tu veuilles dire et que l'on se propose,
De ce retardement j'attends fort peu de chose :
Ce qu'on voit de succès peut bien persuader
Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder ;
Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre
Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre,
Et que très−fortement, par de différents noeuds,
Je me trouve attachée au parti de tous deux.
Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance,
Andrès pour son partage a la reconnaissance,
Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
Consultent jamais rien contre ses intérêts :
Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme,
Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme,
Au moins dois−je ce prix à ce qu'il fait pour moi,
De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi,
Et de faire à mes voeux autant de violence
Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence.
Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir,
Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.
Mascarille
Ce sont, à dire vrai, de très−fâcheux obstacles,
Et je ne sais point l'art de faire des miracles ;
Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
Remuer terre et ciel, m'y prendre de tout sens,
Pour tâcher de trouver un biais salutaire,
Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

Scène VII

161

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Célie, Hippolyte

Hippolyte
Depuis votre séjour, les dames de ces lieux
Se plaignent justement des larcins de vos yeux,
Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles
Et de tous leurs amants faites des infidèles.
Il n'est guère de coeurs qui puissent échapper.
Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper,
Et mille libertés à vos chaînes offertes
Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes :
Quant à moi toutefois, je ne me plaindrois pas
Du pouvoir absolu de vos rares appas,
Si lorsque mes amants sont devenus les vôtres,
Un seul m'eût consolé de la perte des autres ;
Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous,
C'est un dur procédé, dont je me plains à vous.
Célie
Voilà d'un air galant faire une raillerie ;
Mais épargnez un peu celle qui vous en prie.
Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien
Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien :
Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes,
Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.
Hippolyte
Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé
Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ;
Et sans parler du reste, on sait bien que Célie
A causé des désirs à Léandre et Lélie.
Célie
Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement,
Vous vous consoleriez de leur perte aisément,
Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable
Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable.
Hippolyte
Au contraire, j'agis d'un air tout différent,
Et trouve en vos beautés un mérite si grand,
J'y vois tant de raisons capables de défendre
L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre,
Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux
Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux,
Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère,
Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.
Scène VIII

162

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Mascarille, Célie, Hippolyte

Mascarille
Grande, grande nouvelle, et succès surprenant,
Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !
Célie
Qu'est−ce donc ?
Mascarille
Ecoutez, voici, sans flatterie...
Célie
Quoi ?
Mascarille
La fin d'une vraie et pure comédie.
La vieille égyptienne à l'heure même...
Célie
Hé bien ?
Mascarille
Passoit dedans la place, et ne songeoit à rien,
Alors qu'une autre vieille assez défigurée,
L'ayant de près, au nez, longtemps considérée,
Par un bruit enroué de mots injurieux
A donné le signal d'un combat furieux,
Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches,
Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches,
Dont ces deux combattants s'efforçoient d'arracher
Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair.
On n'entend que ces mots : chienne, louve, bagace !
D'abord leurs scoffions ont volé par la place,
Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux,
Ont rendu le combat risiblement affreux.
Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure,
Ainsi que force monde, accourus d'aventure,
Ont à les décharpir eu de la peine assez,
Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés.
Cependant que chacune, après cette tempête,
Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête,
Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur,
Celle qui la première avoit fait la rumeur,
Malgré la passion dont elle étoit émue,
Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue :
"C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux,
Scène IX

163

Oeuvres complètes . 1
Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux",
A−t−elle dit tout haut : "oh ! rencontre opportune !
Oui, Seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
Me fait vous reconnoître, et dans le même instant
Que pour votre intérêt je me tourmentois tant.
Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille,
Dont j'élevois l'enfance, et qui par mille traits
Faisoit voir dès quatre ans sa grâce et ses attraits.
Celle que vous voyez, cette infâme sorcière,
Dedans notre maison se rendant familière,
Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur
Votre femme, je crois, conçut tant de douleur,
Que cela servit fort pour avancer sa vie :
Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie
Me faisant redouter un reproche fâcheux,
Je vous fis annoncer la mort de toutes deux ;
Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue,
Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue."
Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix
Pendant tout ce récit répétoit plusieurs fois,
Andrès, ayant changé quelque temps de visage,
A Trufaldin surpris a tenu ce langage :
"Quoi donc ? le Ciel me fait trouver heureusement
Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement,
Et que j'avois pu voir sans pourtant reconnoître
La source de mon sang et l'auteur de mon être !
Oui, mon père, je suis Horace, votre fils :
D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis,
Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes,
Je sortis de Bologne, et quittant mes études,
Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
Selon que me poussoit un desir curieux.
Pourtant, après ce temps, une secrète envie
Me pressa de revoir les miens et ma patrie.
Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus,
Et n'y sus votre sort que par des bruits confus :
Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines,
Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
Et j'ai vécu depuis sans que de ma maison
J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom."
Je vous laisse à juger si pendant ces affaires
Trufaldin ressentoit des transports ordinaires.
Enfin (pour retrancher ce que plus à loisir
Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir
Par la confession de votre égyptienne),
Trufaldin maintenant vous reconnoît pour sienne
Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur
Il ne peut plus songer à se voir possesseur,
Une obligation qu'il prétend reconnoître
A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître,
Scène IX

164

Oeuvres complètes . 1
Dont le père, témoin de tout l'événement,
Donne à cette hyménée un plein consentement ;
Et pour mettre une joie entière en sa famille,
Pour le nouvel Horace a proposé sa fille,
Voyez que d'incidents à la fois enfantés.
Célie
Je demeure immobile à tant de nouveautés.
Mascarille
Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
Qui du combat encor remettent leurs personnes ;
Léandre est de la troupe, et votre père aussi :
Moi, je vais avertir mon maître de ceci,
Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle,
Le Ciel en sa faveur produit comme un miracle.
Hippolyte
Un tel ravissement rend mes esprits confus.
Que pour mon propre sort je n'en aurois pas plus.
Mais les voici venir.

Scène IX

165

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Andrès, Célie, Hippolyte, Léandre

Trufaldin
Ah ! ma fille.
Célie
Ah ! mon père.
Trufaldin
Sais−tu déjà comment le Ciel nous est prospère ?
Célie
Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.
Hippolyte, à Léandre.
En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.
Léandre
Un généreux pardon est ce que je desire ;
Mais j'atteste les Cieux qu'en ce retour soudain
Mon père fait bien moins que mon propre dessein.
Andrès, à Célie.
Qui l'auroit jamais cru, que cette ardeur si pure
Pût être condamnée un jour par la nature ?
Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir,
Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.
Célie
Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute,
Quand je n'avoir pour vous qu'une estime très−haute :
Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant
M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant,
Et détournoit mon coeur de l'aveu d'une flamme
Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme.
Trufaldin
Mais en te recouvrant que diras−tu de moi,
Si je songe aussitôt à me priver de toi,
Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ?
Célie
Que de vous maintenant dépend ma destinée.

Scène X

166

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Trufaldin, Mascarille, Lélie, Anselme, Pandolfe, Célie, Andrès, Hippolyte, Léandre

Mascarille
Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
De détruire à ce coup un si solide espoir,
Et si contre l'excès du bien qui vous arrive
Vous armerez encor votre imaginative.
Par un coup imprévu des destins les plus doux,
Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous.
Lélie
Croirai−je que du Ciel la puissance absolue... ?
Trufaldin
Oui, mon gendre, il est vrai.
Pandolfe
La chose est résolue.
Andrès
Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.
Lélie, à Mascarille.
Il faut que je t'embrasse, et mille et mille fois,
Dans cette joie...
Mascarille
Ahi, ahi ! doucement, je vous prie :
Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie,
Si vous la caressez avec tant de transport.
De vos embrassements on se passeroit fort.
Trufaldin, à Lélie.
Vous savez le bonheur que le Ciel me renvoie ;
Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie,
Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé,
Et que son père aussi nous soit vite amené.
Mascarille
Vous voilà tous pourvus : n'est−il point quelque fille
Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ?
A voir chacun se joindre à sa chacune ici,
J'ai des démangeaisons de mariage aussi.
Anselme
J'ai ton fait.

Scène XI

167

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Allons donc, et que les Cieux prospères
Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.

Scène XI

168

Oeuvres complètes . 1

Le Dépit amoureux
Comédie

Le Dépit amoureux

169

Oeuvres complètes . 1
Personnages

Eraste, amant de Lucile.
Albert, père de Lucile.
Gros−René, valet d'Eraste.
Valère, fils de Polydore.
Lucile, fille d'Albert.
Marinette, suivante de Lucile.
Polydore, père de Valère.
Frosine, confidente d'Ascagne.
Ascagne, fille sous l'habit d'homme.
Mascarille, valet de Valère
Métaphraste, pédant.
La Rapière, bretteur.

Personnages

170

Oeuvres complètes . 1
Acte I

Acte I

171

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Eraste, Gros−René

Eraste
Veux−tu que je te die ? une atteinte secrette
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette :
Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir,
Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir ;
Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe,
Ou du moins qu'avec moi toi−même on ne te trompe.
Gros−René
Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour,
Je dirai, n'en déplaise à Monsieur votre amour,
Que c'est injustement blesser ma prud'homie
Et se connoître mal en physionomie.
Les gens de mon minois ne sont point accusés
D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés.
Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères,
Et suis homme fort rond de toutes les manières.
Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien,
Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'en crois rien.
Je ne vois point encore, ou je suis une bête,
Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête.
Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour :
Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour ;
Et Valère, après tout, qui cause votre crainte,
Semble n'être à présent souffert que par contrainte.
Eraste
Souvent d'un faux espoir un amant est nourri :
Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ;
Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes
Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes.
Valère enfin, pour être un amant rebuté,
Montre depuis un peu trop de tranquillité ;
Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence,
Il témoigne de joie ou bien d'indifférence
M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas,
Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas,
Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
Une entière croyance aux propos de Lucile.
Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux,
Y voir entrer un peu de son transport jaloux ;
Et sur ses déplaisirs et son impatience
Mon âme prendroit lors une pleine assurance.
Toi−même penses−tu qu'on puisse, comme il fait,
Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ?
Scène I

172

Oeuvres complètes . 1
Et si tu n'en crois rien, dis−moi, je t'en conjure,
Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure.
Gros−René
Peut−être que son coeur a changé de désirs,
Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs.
Eraste
Lorsque par les rebuts une âme est détachée,
Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée,
Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat,
Qu'elle puisse rester en un paisible état.
De ce qu'on a chéri la fatale présence
Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ;
Et si de cette vue on n'accroît son dédain,
Notre amour est bien près de nous rentrer au sein ;
Enfin, crois−moi, si bien qu'on éteigne une flamme,
Un peu de jalousie occupe encore une âme,
Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué,
Posséder par un autre un coeur qu'on a manqué.
Gros−René
Pour moi, je ne sais point tant de philosophie :
Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
Que je m'aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser et faire le capable
A chercher des raisons pour être misérable ?
Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer !
Laissons venir la fête avant que la chômer.
Le chagrin me paroît une incommode chose ;
Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause,
Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir
S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
Avec vous en amour je cours même fortune ;
Celle que vous aurez me doit être commune :
La maîtresse ne peut abuser votre foi,
A moins que la suivante en fasse autant pour moi ;
Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime",
Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux,
Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux.
Que tantôt Marinette endure qu'à son aise
Jodelet par plaisir la caresse et la baise,
Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou,
A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl,
Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce.
Eraste
Voilà de tes discours.

Scène I

173

Oeuvres complètes . 1
Gros−René
Mais je la vois qui passe.

Scène I

174

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Marinette, Eraste, Gros−René

Gros−René
St, Marinette !
Marinette
Oh ! oh ! que fais−tu là ?
Gros−René
Ma foi,
Demande, nous étions tout à l'heure sur toi.
Marinette
Vous êtes aussi là, Monsieur ! Depuis une heure
Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure !
Eraste
Comment ?
Marinette
Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas,
Et vous promets, ma foi...
Eraste
Quoi ?
Marinette
Que vous n'êtes pas
Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
Gros−René
Il falloit en jurer.
Eraste
Apprends−moi donc, de grâce,
Qui te fait me chercher ?
Marinette
Quelqu'un, en vérité,
Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté,
Ma maîtresse, en un mot.
Eraste
Ah ! chère Marinette,
Ton discours de son coeur est−il bien l'interprète ?
Ne me déguise point un mystère fatal ;
Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal :
Scène II

175

Oeuvres complètes . 1
Au nom des Dieux, dis−moi si ta belle maîtresse
N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse.
Marinette
Hé ! Hé ! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement ?
Elle ne fait pas voir assez son sentiment !
Quel garant est−ce encor que votre amour demande ?
Que lui faut−il ?
Gros−René
A moins que Valère se pende,
Bagatelle ! son coeur ne s'assurera point.
Marinette
Comment ?
Gros−René
Il est jaloux jusques en un tel point.
Marinette
De Valère ? Ah ! vraiment la pensée est bien belle !
Elle peut seulement naître en votre cervelle.
Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment
J'avois de votre esprit quelque bon sentiment ;
Mais, à ce que je vois, je m'étois fort trompée.
Ta tête de ce mal est−elle aussi frappée ?
Gros−René
Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin
Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin !
Outre que de ton coeur ta foi me cautionne,
L'opinion que j'ai de moi−même est trop bonne
Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût.
Où diantre pourrois−tu trouver qui me valût ?
Marinette
En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être :
Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroître !
Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal,
Et d'avancer par là les desseins d'un rival :
Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse
Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse ;
Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux
Aux soins trop inquiets de son rival jaloux ;
Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage,
C'est jouer en amour un mauvais personnage,
Et se rendre, après tout, misérable à crédit :
Cela, seigneur Eraste, en passant vous soit dit.
Eraste
Eh bien ! n'en parlons plus. Que venois−tu m'apprendre ?
Scène II

176

Oeuvres complètes . 1

Marinette
Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre,
Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché
Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché.
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute :
Lisez−le donc tout haut, personne ici n'écoute.
Eraste lit.
"Vous m'avez dit que votre amour
Etoit capable de tout faire :
Il se couronnera lui−même dans ce jour,
S'il peut avoir l'aveu d'un père.
Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ;
Je vous en donne la licence
Et si c'est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance."
Ah ! quel bonheur ! O toi, qui me l'as apporté,
Je te dois regarder comme une déité.
Gros−René
Je vous le disois bien : contre votre croyance,
Je ne me trompe guère aux choses que je pense.
Eraste lit.
"Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ;
Je vous en donne la licence ;
Et si c'est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance."
Marinette
Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit,
Elle désavoueroit bientôt un tel écrit.
Eraste
Ah ! cache−lui, de grâce, une peur passagère,
Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière ;
Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort
Est prête d'expier l'erreur de ce transport,
Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire,
Sacrifier ma vie à sa juste colère.
Marinette
Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.
Eraste
Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends
Reconnoître dans peu, de la bonne manière,
Les soins d'une si noble et si belle courrière.
Marinette
Scène II

177

Oeuvres complètes . 1
A propos, savez−vous où je vous ai cherché
Tantôt encore ?
Eraste
Hé bien ?
Marinette
Tout proche du marché,
Où vous savez.
Eraste
Où donc ?
Marinette
Là, dans cette boutique
Où, dès le mois passé, votre coeur magnifique
Me promit, de sa grâce, une bague.
Eraste
Ah ! j'entends.
Gros−René
La matoise !
Eraste
Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps
A m'acquitter vers toi d'une telle promesse,
Mais...
Marinette
Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse.
Gros−René
Oh ! que non !
Eraste
Celle−ci peut−être aura de quoi
Te plaire : accepte−la pour celle que je doi.
Marinette
Monsieur, vous vous moquez ; j'aurois honte à la prendre.
Gros−René
Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre :
Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous.
Marinette
Ce sera pour garder quelque chose de vous.
Eraste
Quand puis−je rendre grâce à cet ange adorable ?
Scène II

178

Oeuvres complètes . 1

Marinette
Travaillez à vous rendre un père favorable.
Eraste
Mais s'il me rebutoit, dois−je...
Marinette
Alors comme alors !
Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts ;
D'une façon ou d'autre, il faut qu'elle soit vôtre :
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.
Eraste
Adieu : nous en saurons le succès dans ce jour.
Marinette
Et nous, que dirons−nous aussi de notre amour ?
Tu ne m'en parles point.
Gros−René
Un hymen qu'on souhaite
Entre gens comme nous, est chose bientôt faite :
Je te veux ; me veux−tu de même ?
Marinette
Avec plaisir.
Gros−René
Touche, il suffit.
Marinette
Adieu, Gros−René, mon désir.
Gros−René
Adieu, mon astre.
Marinette
Adieu, beau tison de ma flamme.
Gros−René
Adieu, chère comète, arc−en−ciel de mon âme.
Le bon Dieu soit loué ! nos affaires vont bien :
Albert n'est pas un homme à vous refuser rien.
Eraste
Valère vient à nous.
Gros−René
Je plains le pauvre hère,
Sachant ce qui se passe.
Scène II

179

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Eraste, Valère, Gros−René

Eraste
Hé bien, seigneur Valère ?
Valère
Hé bien, seigneur Eraste ?
Eraste
En quel état l'amour ?
Valère
En quel état vos feux ?
Eraste
Plus forts de jour en jour.
Valère
Et mon amour plus fort.
Eraste
Pour Lucile ?
Valère
Pour elle.
Eraste
Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle
D'une rare constance.
Valère
Et votre fermeté
Doit être un rare exemple à la postérité.
Eraste
Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère
Qui dans les seuls regards treuve à se satisfaire,
Et je ne forme point d'assez beaux sentiments
Pour souffrir constamment les mauvais traitements :
Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.
Valère
Il est très−naturel, et j'en suis bien de même :
Le plus parfait objet dont je serois charmé
N'auroit pas mes tributs, n'en étant point aimé.
Eraste
Scène III

180

Oeuvres complètes . 1
Lucile cependant...
Valère
Lucile, dans son âme,
Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme.
Eraste
Vous êtes donc facile à contenter ?
Valère
Pas tant
Que vous pourriez penser.
Eraste
Je puis croire pourtant,
Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.
Valère
Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.
Eraste
Ne vous abusez point, croyez−moi.
Valère
Croyez−moi,
Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi.
Eraste
Si j'osois vous montrer une preuve assurée
Que son coeur... Non : votre âme en seroit altérée.
Valère
Si je vous osois, moi, découvrir en secret...
Mais je vous fâcherois, et veux être discret.
Eraste
Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie,
Votre présomption veut que je l'humilie.
Lisez.
Valère
Ces mots sont doux.
Eraste
Vous connoissez la main ?
Valère
Oui, de Lucile.
Eraste
Hé bien ? cet espoir si certain...
Scène III

181

Oeuvres complètes . 1
Valère, riant.
Adieu, seigneur Eraste.
Gros−René
Il est fou, le bon sire :
Où vient−il donc pour lui de voir le mot pour rire ?
Eraste
Certes il me surprend, et j'ignore, entre nous,
Quel diable de mystère est caché là−dessous.
Gros−René
Son valet vient, je pense.
Eraste
Oui, je le vois paroître.
Feignons, pour le jeter sur l'amour de son maître.

Scène III

182

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Mascarille, Eraste, Gros−René

Mascarille
Non, je ne trouve point d'état plus malheureux
Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux.
Gros−René
Bonjour.
Mascarille
Bonjour.
Gros−René
Où tend Mascarille à cette heure ?
Que fait−il ? revient−il ? va−t−il ? ou s'il demeure ?
Mascarille.
Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été ;
Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté ;
Et ne demeure point, car tout de ce pas même
Je prétends m'en aller.
Eraste
La rigueur est extrême :
Doucement, Mascarille.
Mascarille
Ha ! Monsieur, serviteur.
Eraste
Vous nous fuyez bien vite ! Hé quoi ? vous fais−je peur ?
Mascarille
Je ne crois pas cela de votre courtoisie.
Eraste
Touche : nous n'avons plus sujet de jalousie ;
Nous devenons amis, et mes feux, que j'éteins,
Laissent la place libre à vos heureux desseins.
Mascarille
Plût à Dieu !
Eraste
Gros−René sait qu'ailleurs je me jette.
Gros−René
Sans doute, et je te cède aussi la Marinette.
Scène IV

183

Oeuvres complètes . 1

Mascarille
Passons sur ce point−là : notre rivalité
N'est pas pour en venir à grande extrémité.
Mais est−ce un coup bien sûr que Votre Seigneurie
Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ?
Eraste
J'ai su qu'en ses amours ton maître étoit trop bien ;
Et je serois un fou de prétendre plus rien
Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle.
Mascarille
Certes vous me plaisez avec cette nouvelle.
Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu,
Vous tirez sagement votre épingle du jeu.
Oui, vous avez bien fait de quitter une place
Où l'on vous caressoit pour la seule grimace ;
Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit,
J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit :
On offense un brave homme alors que l'on l'abuse.
Mais d'où diantre, après tout, avez−vous su la ruse ?
Car cet engagement mutuel de leur foi
N'eut pour témoins, la. nuit, que deux autres et moi ;
Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète,
Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.
Eraste
Hé ! que dis−tu ?
Mascarille
Je dis que je suis interdit,
Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit
Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde,
En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde.
D'un secret mariage a serré le lien.
Eraste
Vous en avez menti.
Mascarille
Monsieur, je le veux bien.
Eraste
Vous êtes un coquin.
Mascarille
D'accord.
Eraste
Et cette audace
Scène IV

184

Oeuvres complètes . 1
Mériteroit cent coups de bâton sur la place.
Mascarille
Vous avez tout pouvoir.
Eraste
Ha ! Gros−René.
Gros−René
Monsieur.
Eraste
Je démens un discours dont je n'ai que trop peur.
(A Mascarille.)
Tu penses fuir ?
Mascarille
Nenni.
Eraste
Quoi ? Lucile est la femme...
Mascarille
Non, Monsieur : je raillois.
Eraste
Ah ! vous raillez, infâme !
Mascarille
Non, je ne raillois point.
Eraste
Il est donc vrai ?
Mascarille
Non pas,
Je ne dis pas cela.
Eraste
Que dis−tu donc ?
Mascarille
Hélas !
Je ne dis rien, de peur de mal parler.
Eraste
Assure
Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.
Mascarille
C'est ce qu'il vous plaira : je ne suis pas ici
Scène IV

185

Oeuvres complètes . 1
Pour vous rien contester.
Eraste
Veux−tu dire ? Voici,
Sans marchander, de quoi te délier la langue.
Mascarille
Elle ira faire encor quelque sotte harangue !
Hé ! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon,
Donnez−moi vitement quelques coups de bâton,
Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.
Eraste
Tu mourras, ou je veux que la vérité pure
S'exprime par ta bouche.
Mascarille
Hélas ! je la dirai ;
Mais peut−être, Monsieur, que je vous fâcherai.
Eraste
Parle ; mais prends bien garde à ce que tu vas faire :
A ma juste fureur rien ne te peut soustraire,
Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.
Mascarille
J'y consens, rompez−moi les jambes et les bras,
Faites−moi pis encor, tuez−moi, si j'impose
En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose.
Eraste
Ce mariage est vrai ?
Mascarille
Ma langue, en cet endroit,
A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit ;
Mais enfin cette affaire est comme vous la dites,
Et c'est après cinq jours de nocturnes visites,
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu,
Que depuis avant−hier ils sont joints de ce noeu ;
Et Lucile depuis fait encor moins paroître
La violente amour qu'elle porte à mon maître,
Et veut absolument que tout ce qu'il verra,
Et qu'en votre faveur son coeur témoignera,
Il l'impute à l'effet d'une haute prudence
Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance.
Si malgré mes serments vous doutez de ma foi,
Gros−René peut venir une nuit avec moi,
Et je lui ferai voir, étant en sentinelle,
Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle.

Scène IV

186

Oeuvres complètes . 1
Eraste
Ote−toi de mes yeux, maraud.
Mascarille
Et de grand cœur ;
C'est ce que je demande.
Eraste
Hé bien ?
Gros−René
Hé bien, Monsieur,
Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable.
Eraste
Las ! il ne l'est que trop, le bourreau détestable.
Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit,
Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit,
Marque bien leur concert, et que c'est une baye
Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye.

Scène IV

187

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Marinette, Gros−René, Eraste

Marinette
Je viens vous avertir que tantôt sur le soir
Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.
Eraste
Oses−tu me parler, âme double et traîtresse ?
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse
Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais.
Marinette
Gros−René, dis−moi donc quelle mouche le pique ?
Gros−René
M'oses−tu bien encor parler, femelle inique,
Crocodile trompeur, de qui le coeur félon
Est pire qu'un satrape ou bien qu'un Lestrygon ?
Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse,
Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse,
Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi.
Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi.
Marinette
Ma pauvre Marinette, es−tu bien éveillée ?
De quel démon est donc leur âme travaillée ?
Quoi ? faire un tel accueil à nos soins obligeants !
Oh ! que ceci chez nous va surprendre les gens !

Scène V

188

Oeuvres complètes . 1
Acte II

Acte II

189

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Ascagne, Frosine

Frosine
Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.
Ascagne
Mais, pour un tel discours, sommes−nous bien ici ?
Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre,
Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.
Frosine
Nous serions au logis beaucoup moins sûrement :
Ici de tous côtés on découvre aisément,
Et nous pouvons parler avec toute assurance.
Ascagne
Hélas ! que j'ai de peine à rompre mon silence !
Frosine
Ouais ! ceci doit donc être un important secret,
Ascagne
Trop, puisque je le fie à vous−même à regret,
Et que si je pouvois le cacher davantage,
Vous ne le sauriez point.
Frosine
Ha ! c'est me faire outrage,
Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu
Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu !
Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
Des choses qui vous sont de si grande importance !
Qui sais...
Ascagne
Oui, vous savez la secrète raison
Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison ;
Vous savez que dans celle où passa mon bas âge
Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage
Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort,
Dont mon déguisement fait revivre le sort ;
Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense
A vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance.
Mais avant que passer, Frosine, à ce discours,
Eclaircissez un doute où je tombe toujours :
Se pourroit−il qu'Albert ne sût rien du mystère
Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père ?
Scène I

190

Oeuvres complètes . 1

Frosine
En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez
Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez :
Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close,
Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose.
Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour,
Au destin de qui, même avant qu'il vînt au jour,
Le testament d'un oncle abondant en richesses
D'un soin particulier avoir fait des largesses,
Et que sa mère fit un secret de sa mort,
De son époux absent redoutant le transport,
S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage
Dont sa maison tiroit un si grand avantage,
Quand, dis−je, pour cacher un tel événement,
La supposition fut de son sentiment,
Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie
(Votre mère d'accord de cette tromperie
Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis),
En faveur des présents le secret fut promis,
Albert ne l'a point su de nous ; et pour sa femme,
L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme,
Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir,
Son trépas imprévu ne put rien découvrir ;
Mais cependant je vois qu'il garde intelligence
Avec celle de qui vous tenez la naissance ;
J'ai su qu'en secret même il lui faisoit du bien,
Et peut−être cela ne se fait pas pour rien
D'autre part, il vous veut porter au mariage,
Et comme il le prétend, c'est un mauvais langage :
Je ne sais s'il sauroit la supposition
Sans le déguisement. Mais la digression
Tout insensiblement pourroit trop, loin s'étendre :
Revenons au secret que je brûle d'apprendre.
Ascagne
Sachez donc que l'Amour ne sait point s'abuser,
Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte,
Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte :
J'aime enfin.
Frosine
Vous aimez ?
Ascagne
Frosine, doucement ;
N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement :
Il n'est pas temps encore ; et ce coeur qui soupire
A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire.

Scène I

191

Oeuvres complètes . 1
Frosine
Et quoi ?
Ascagne
J'aime Valère.
Frosine
Ha ! vous avez raison.
L'objet de votre amour, lui, dont à la maison
Votre imposture enlève un puissant héritage,
Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage,
Verroit incontinent ce bien lui retourner !
C'est encore un plus grand sujet de s'étonner.
Ascagne
J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme :
Je suis sa femme.
Frosine
Oh Dieux ! sa femme !
Ascagne
Oui, sa femme.
Frosine
Ha ! certes celui−là l'emporte, et vient à bout
De toute ma raison.
Ascagne
Ce n'est pas encor tout.
Frosine
Encore ?
Ascagne
Je la suis, dis−je, sans qu'il le pense,
Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance.
Frosine
Ho ! poussez : je le quitte, et ne raisonne plus,
Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus.
A ces énigmes−là je ne puis rien comprendre.
Ascagne
Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.
Valère, dans les fers de ma soeur arrêté,
Me sembloit un amant digne d'être écouté ;
Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme
Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme :
Je voulois que Lucile aimât son entretien,
Je blâmois ses rigueurs, et les blâmai si bien,
Scène I

192

Oeuvres complètes . 1
Que moi−même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre,
Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvoit prendre.
C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit !
Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit ;
Et ses voeux, rejetés de l'objet qui l'enflamme,
Etoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme.
Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop foible, hélas !
Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas,
Par un coup réfléchi reçut une blessure,
Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure.
Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui
Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui :
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses voeux favorable ;
Et je sus ménager si bien cet entretien,
Que du déguisement il ne reconnut rien.
Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée,
Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée,
Mais que voyant mon père en d'autres sentiments,
Je devois une feinte à ses commandements ;
Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère
Dont la nuit seulement seroit dépositaire,
Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter,
Tout entretien secret se devoir éviter ;
Qu'il me verroit alors la même indifférence
Qu'avant que nous eussions aucune intelligence ;
Et que de son côté, de même que du mien,
Geste, parole, écrit, ne m'en dit jamais rien.
Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie
Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie,
J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi,
Et me suis assuré l'époux que je vous di.
Frosine
Peste ! les grands talents que votre esprit possède !
Diroit−on qu'elle y touche avec sa mine froide ?
Cependant vous avez été bien vite ici ;
Car je veux que la chose ait d'abord réussi :
Ne jugez−vous pas bien, à regarder l'issue,
Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ?
Ascagne
Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter ;
Ses projets seulement vont à se contenter,
Et pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose,
Il croit que tout le reste après est peu de chose.
Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous,
Afin que vos conseils... Mais voici cet époux.

Scène I

193

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Valère, Ascagne, Frosine

Valère
Si vous êtes tous deux en quelque conférence
Où je vous fasse tort de mêler ma présence ;
Je me retirerai.
Ascagne
Non, non, vous pouvez bien,
Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.
Valère
Moi ?
Ascagne
Vous−même.
Valère
Et comment ?
Ascagne
Je disois que Valère
Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire,
Et que si je faisois tous les voeux de son coeur,
Je ne tarderois guère à faire son bonheur.
Valère
Ces protestations ne coûtent pas grand chose,
Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose ;
Mais vous seriez bien pris, si quelque événement
Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment.
Ascagne
Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme,
Je voudrois de bon coeur couronner votre flamme.
Valère
Et si c'étoit quelqu'une où par votre secours
Vous puissiez être utile au bonheur de mes jours ?
Ascagne
Je pourrois assez mal répondre à votre attente.
Valère
Cette confession n'est pas fort obligeante.
Ascagne
Scène II

194

Oeuvres complètes . 1
Hé quoi ? vous voudriez, Valère, injustement,
Qu'étant fille, et mon coeur vous aimant tendrement,
Je m'allasse engager avec une promesse
De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ?
Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit.
Valère
Mais cela n'étant pas ?
Ascagne
Ce que je vous ai dit,
Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre
Tout de même.
Valère
Ainsi donc il ne faut rien prétendre,
Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous,
A moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous.
Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse :
Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse.
Ascagne
J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser,
Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser,
Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère :
Je ne m'engage point à vous servir, Valère,
Si vous ne m'assurez au moins absolument
Que vous gardez pour moi le même sentiment,
Que pareille chaleur d'amitié vous transporte,
Et que si j'étois fille, une flamme plus forte
N'outrageroit point celle où je vivrois pour vous.
Valère
Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux ;
Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige,
Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.
Ascagne
Mais sans fard.
Valère
Oui, sans fard.
Ascagne
S'il est vrai, désormais,
Vos intérêts seront les miens, je vous promets.
Valère
J'ai bientôt à vous dire un important mystère,
Où l'effet de ces mots me sera nécessaire.

Scène II

195

Oeuvres complètes . 1
Ascagne
Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir,
Où votre coeur pour moi se pourra découvrir.
Valère
Hé ! de quelle façon cela pourroit−il être ?
Ascagne
C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroître ;
Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux
Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.
Valère
Expliquez−vous, Ascagne, et croyez, par avance,
Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.
Ascagne
Vous promettez ici plus que vous ne croyez.
Valère
Non, non : dites l'objet pour qui vous m'employez.
Ascagne
Il n'est pas encor temps ; mais c'est une personne
Qui vous touche de près.
Valère
Votre discours m'étonne.
Plût à Dieu que ma soeur...
Ascagne
Ce n'est pas la saison
De m'expliquer, vous dis−je.
Valère
Et pourquoi
Ascagne
Pour raison.
Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre.
Valère
J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.
Ascagne
Ayez−le donc ; et lors nous expliquant nos voeux,
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
Valère
Adieu, j'en suis content.

Scène II

196

Oeuvres complètes . 1
Ascagne
Et moi content, Valère.
Frosine
Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère.

Scène II

197

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Frosine, Ascagne, Marinette, Lucile

Lucile
C'en est fait : c'est ainsi que je me puis venger ;
Et si cette action a de quoi l'affliger,
C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose.
Mon frère, vous voyez une métamorphose :
Je veux chérir Valère après tant de fierté,
Et mes voeux maintenant tournent de son côté.
Ascagne
Que dites−vous ; ma soeur ? Comment ? courir au change !
Cette inégalité me semble trop étrange.
Lucile
La vôtre me surprend avec plus de sujet :
De vos soins autrefois Valère étoit l'objet ;
Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice,
D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice :
Et quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît,
Et je vous vois parler contre son intérêt !
Ascagne
Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vôtre :
Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre,
Et ce seroit un trait honteux à vos appas,
Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas.
Lucile
Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire ;
Et je sais, pour son coeur, tout ce que j'en dois croire :
Il s'explique à mes yeux intelligiblement.
Ainsi découvrez−lui sans peur mon sentiment,
Ou si vous refusez de le faire, ma bouche
Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
Quoi ? mon frère, à ces mots vous restez interdit ?
Ascagne
Ha ! ma soeur, si sur vous je puis avoir crédit,
Si vous êtes sensible aux prières d'un frère,
Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère
Aux voeux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher,
Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher.
La pauvre infortunée aime avec violence ;
A moi seul de ses feux elle fait confidence,
Et je vois dans son coeur de tendres mouvements
A dompter la fierté des plus durs sentiments.
Scène III

198

Oeuvres complètes . 1
Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme,
Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme,
Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura,
Que je suis assuré, ma soeur, qu'elle en mourra,
Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire.
Eraste est un parti qui doit vous satisfaire,
Et des feux mutuels...
Lucile
Mon frère, c'est assez :
Je ne sais point pour qui vous vous intéressez ;
Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie,
Et me laissez un peu dans quelque rêverie.
Ascagne
Allez, cruelle soeur, vous me désespérez,
Si vous effectuez vos desseins déclarés.

Scène III

199

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Marinette, Lucile

Marinette
La résolution, Madame, est assez prompte.
Lucile
Un coeur ne pèse rien alors que l'on l'affronte ;
Il court à sa vengeance, et saisit promptement
Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment.
Le traître ! faire voir cette insolence extrême !
Marinette
Vous m'en voyez encor toute hors de moi−même ;
Et quoique là−dessus je rumine sans fin,
L'aventure me passe, et j'y perds mon latin.
Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle
Jamais coeur ne s'ouvrit d'une façon plus belle ;
De l'écrit obligeant le sien tout transporté
Ne me donnoit pas moins que de la déité ;
Et cependant jamais, à cet autre message,
Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage.
Je ne sais, pour causer de si grands changements,
Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments.
Lucile
Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine,
Puisque rien ne le doit défendre de ma haine.
Quoi ? tu voudrois chercher hors de sa lâcheté
La secrète raison de cette indignité ?
Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse,
Peut−il à son transport souffrir la moindre excuse ?
Marinette
En effet, je comprends que vous avez raison,
Et que cette querelle est pure trahison :
Nous en tenons, Madame. Et puis prêtons l'oreille
Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille,
Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur !
Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur,
Rendons−nous à leurs voeux, trop foibles que nous sommes !
Foin de notre sottise, et peste soit des hommes !
Lucile
Hé bien, bien ! qu'il s'en vante et rie à nos dépens :
Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps ;
Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite
Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette.
Scène IV

200

Oeuvres complètes . 1

Marinette
Au moins, en pareil cas, est−ce un bonheur bien doux
Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous.
Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire,
De ne permettre rien un soir qu'on vouloir rire.
Quelque autre, sous espoir de matrimonion,
Auroit ouvert l'oreille à la tentation ;
Mais moi, nescio vos.
Lucile
Que tu dis de folies,
Et choisis mal ton temps pour de telles saillies !
Enfin je suis touchée au coeur sensiblement ;
Et si jamais celui de ce perfide amant,
Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense,
De vouloir à présent concevoir l'espérance
(Car le Ciel a trop pris plaisir à m'affliger,
Pour me donner celui de me pouvoir venger),
Quand, dis−je, par un sort à mes desirs propice,
Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice,
Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui,
Je te défends surtout de me parler pour lui :
Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime
A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime ;
Et même, si mon coeur étoit pour lui tenté
De descendre jamais à quelque lâcheté,
Que ton affection me soit alors sévère,
Et tienne comme il faut la main à ma colère.
Marinette
Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous :
J'ai pour le moins autant de colère que vous ;
Et je serois plutôt fille toute ma vie,
Que mon gros traître aussi me redonnât envie.
S'il vient...

Scène IV

201

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Marinette, Lucile, Albert

Albert
Rentrez, Lucile, et me faites venir
Le précepteur : je veux un peu l'entretenir,
Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne,
S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.
(Il continue seul.)
En quel gouffre de soins et de perplexité
Nous jette une action faite sans équité !
D'un enfant supposé par mon trop d'avarice
Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice,
Et quand je vois les maux où je me suis plongé,
Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé.
Tantôt je crains de voir par la fourbe éventée
Ma famille en opprobre et misère jetée ;
Tantôt pour ce fils−là, qu'il me faut conserver,
Je crains cent accidents qui peuvent arriver.
S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle,
J'appréhende au retour cette triste nouvelle :
"Las ! vous ne savez pas ? vous l'a−t−on annoncé ?
Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé."
Enfin, à tous moments, sur quoi que je m'arrête,
Cent sortes de chagrins me roulent par la tête.
Ha !

Scène V

202

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Albert, Métaphraste

Métaphraste
Mandatum tuum curo diligenter.
Albert
Maître, j'ai voulu...
Métaphraste
Maître est dit a magister,
C'est comme qui diroit trois fois plus grand.
Albert
Je meure,
Si je savois cela : mais soit, à la bonne heure !
Maître donc...
Métaphraste
Poursuivez.
Albert
Je veux poursuivre aussi :
Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi.
Donc, encore une fois, maître (c'est la troisième),
Mon fils me rend chagrin ; vous savez que je l'aime,
Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.
Métaphraste
Il est vrai : filio non potest praeferri
Nisi filius.
Albert
Maître, en discourant ensemble,
Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble.
Je vous crois grand latin et grand docteur juré :
Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré ;
Mais dans un entretien qu'avec vous je destine
N'allez point déployer toute votre doctrine,
Faire le pédagogue, et cent mots me cracher,
Comme si vous étiez en chaire pour prêcher.
Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures,
Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures,
Qui depuis cinquante ans dites journellement
Ne sont encor pour moi que du haut allemand.
Laissez donc en repos votre science auguste,
Et que votre langage à mon foible s'ajuste.

Scène VI

203

Oeuvres complètes . 1
Métaphraste
Soit.
Albert
A mon fils, l'hymen semble lui faire peur,
Et sur quelque parti que je sonde son coeur,
Pour un pareil lien il est froid, et recule.
Métaphraste
Peut−être a−t−il l'humeur du frère de Marc Tulle,
Dont avec Atticus le même fait sermon ;
Et comme aussi les Grecs disent : "Atanaton..."
Albert
Mon Dieu ! maître éternel, laissez là, je vous prie,
Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie,
Et tous ces autres gens dont vous venez parler :
Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler.
Métaphraste
Hé bien donc, votre fils ?
Albert
Je ne sais si dans l'âme
Il ne sentiroit point une secrète flamme :
Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ;
Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu,
Dans un recoin du bois où nul ne se retire.
Métaphraste
Dans un lieu reculé du bois, voulez−vous dire,
Un endroit écarté, latine, secessus ;
Virgile l'a dit : Est in secessu locus...
Albert
Comment auroit−il pu l'avoir dit, ce Virgile,
Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille
Ame du monde enfin n'étoit lors que nous deux ?
Métaphraste
Virgile est nommé là comme un auteur fameux
D'un terme plus choisi que le mot que vous dites,
Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes.
Albert
Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin
De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin,
Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage.
Métaphraste
Il faut choisir pourtant les mots mis en usage
Scène VI

204

Oeuvres complètes . 1
Par les meilleurs auteurs : Tu vivendo bonos,
Comme on dit, scribendo sequare peritos.
Albert
Homme ou démon, veux−tu m'entendre sans conteste ?
Métaphraste
Quintilien en fait le précepte.
Albert
La peste
Soit du causeur !
Métaphraste
Et dit là−dessus doctement
Un mot que vous serez bien aise assurément
D'entendre.
Albert
Je serai le diable qui t'emporte,
Chien d'homme ! Oh ! que je suis tenté d'étrange sorte
De faire sur ce mufle une application
Métaphraste
Mais qui cause, Seigneur, votre inflammation ?
Que voulez−vous de moi ?
Albert
Je veux que l'on m'écoute,
Vous ai−je dit vingt fois, quand je parle.
Métaphraste
Ha ! sans doute
Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela :
Je me tais.
Albert
Vous ferez sagement.
Métaphraste
Me voilà
Tout prêt de vous ouïr.
Albert
Tant mieux.
Métaphraste
Que je trépasse,
Si je dis plus mot.
Albert
Scène VI

205

Oeuvres complètes . 1
Dieu vous en fasse la grâce.
Métaphraste
Vous n'accuserez point mon caquet désormais.
Albert
Ainsi soit−il.
Métaphraste
Parlez quand vous voudrez.
Albert
J'y vais.
Métaphraste
Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre.
Albert
C'est assez dit.
Métaphraste
Je suis exact plus qu'aucun autre.
Albert
Je le crois.
Métaphraste
J'ai promis que je ne dirois rien.
Albert
Suffit.
Métaphraste
Dès à présent je suis muet.
Albert
Fort bien.
Métaphraste
Parlez, courage ! au moins, je vous donne audience ;
Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence :
Je ne desserre pas la bouche seulement.
Albert
Le traître !
Métaphraste
Mais, de grâce, achevez vitement :
Depuis longtemps j'écoute ; il est bien raisonnable
Que je parle à mon tour.

Scène VI

206

Oeuvres complètes . 1
Albert
Donc, bourreau détestable...
Métaphraste
Hé ! bon Dieu ! voulez−vous que j'écoute à jamais ?
Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.
Albert
Ma patience est bien...
Métaphraste
Quoi ? voulez−vous poursuivre ?
Ce n'est pas encor fait ? Per Jovem ! je suis ivre.
Albert
Je n'ai pas dit...
Métaphraste
Encor ? Bon Dieu ! que de discours !
Rien n'est−il suffisant d'en arrêter le cours ?
Albert
J'enrage.
Métaphraste
Derechef ? Oh ! l'étrange torture !
Hé ! laissez−moi parler un peu, je vous conjure :
Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas
D'un savant qui se tait.
Albert, s'en allant.
Parbleu, tu te tairas !
Métaphraste
D'où vient fort à propos cette sentence expresse
D'un philosophe : "Parle, afin qu'on te connoisse."
Doncques, si de parler le pouvoir m'est ôté,
Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité,
Et changer mon essence en celle d'une bête.
Me voilà pour huit jours avec un mal de tête.
Oh ! que les grands parleurs sont par moi détestés !
Mais quoi ? si les savants ne sont point écoutés,
Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close,
Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose :
Que les poules dans peu dévorent les renards,
Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards,
Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent,
Qu'un fou fasse les lois, que les femmes combattent,
Que par les criminels les juges soient jugés
Et par les écoliers les maîtres fustigés,
Que le malade au sain présente le remède,
Que le lièvre craintif... Miséricorde ! à l'aide !
Scène VI

207

Oeuvres complètes . 1
(Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche qui le fait fuir.)

Scène VI

208

Oeuvres complètes . 1
Acte III

Acte III

209

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Mascarille

Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire,
Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire.
Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir,
Le remède plus prompt où j'ai su recourir,
C'est de pousser ma pointe et dire en diligence
A notre vieux patron toute la manigance.
Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé ;
L'autre, diable ! disant ce que j'ai déclaré,
Gare une irruption sur notre friperie !
Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie,
Quelque chose de bon nous pourra succéder,
Et les vieillards entre eux se pourront accorder :
C'est ce qu'on va tenter ; et de la part du nôtre,
Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.

Scène I

210

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Mascarille, Albert

Albert
Qui frappe ?
Mascarille
Amis.
Albert
Ho ! ho ! qui te peut amener,
Mascarille ?
Mascarille
Je viens, Monsieur, pour vous donner
Le bonjour.
Albert
Ha ! vraiment, tu prends beaucoup de peine.
De tout mon coeur, bonjour.
Mascarille
La réplique est soudaine.
Quel homme brusque !
Albert
Encor ?
Mascarille
Vous n'avez pas ouï,
Monsieur.
Albert
Ne m'as−tu pas donné le bonjour ?
Mascarille
Oui.
Albert
Eh bien ! bonjour, te dis−je.
Mascarille
Oui, mais je viens encore
Vous saluer au nom du seigneur Polydore.
Albert
Ha ! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé
De me saluer ?
Scène II

211

Oeuvres complètes . 1

Mascarille
Oui.
Albert
Je lui suis obligé.
Va : que je lui souhaite une joie infinie.
Mascarille
Cet homme est ennemi de la cérémonie.
Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment :
Il voudroit vous prier d'une chose instamment.
Albert
Hé bien ! quand il voudra, je suis à son service.
Mascarille
Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse :
Il souhaite un moment pour vous entretenir
D'une affaire importante, et doit ici venir.
Albert
Hé ! quelle est−elle encor l'affaire qui l'oblige
A me vouloir parler ?
Mascarille
Un grand secret, vous dis−je,
Qu'il vient de découvrir en ce même moment,
Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement.
Voilà mon ambassade.

Scène II

212

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Albert

Oh ! juste Ciel, je tremble !
Car enfin nous avons peu de commerce ensemble.
Quelque tempête va renverser mes desseins,
Et ce secret, sans doute, est celui que je crains.
L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle,
Et voilà sur ma vie une tache éternelle :
Ma fourbe est découverte. Oh ! que la vérité
Se peut cacher longtemps avec difficulté,
Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime,
Suivre les mouvements d'une peur légitime,
Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois
De rendre à Polydore un bien que je lui dois,
De prévenir l'éclat où ce coup−ci m'expose,
Et faire qu'en douceur passât toute la chose !
Mais, hélas ! c'en est fait, il n'est plus de saison ;
Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison,
N'en sera point tiré, que dans cette sortie
Il n'entraîne du mien la meilleure partie.

Scène III

213

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Albert, Polydore

Polydore
S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien !
Puisse cette action se terminer à bien !
Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père
Et la grande richesse et la juste colère.
Mais je l'aperçois seul.
Albert
Dieu ! Polydore vient !
Polydore
Je tremble à l'aborder.
Albert
La crainte me retient.
Polydore
Par où lui débuter ?
Albert
Quel sera mon langage ?
Polydore
Son âme est toute émue.
Albert
Il change de visage.
Polydore
Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux,
Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux.
Albert
Hélas ! oui !
Polydore
La nouvelle a droit de vous surprendre,
Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.
Albert
J'en dois rougir de honte et de confusion.
Polydore
Je treuve condamnable une telle action,
Et je ne prétends point excuser le coupable.
Scène IV

214

Oeuvres complètes . 1

Albert
Dieu fait miséricorde, au pécheur misérable.
Polydore
C'est ce qui doit par vous être considéré.
Albert
Il faut être chrétien.
Polydore
Il est très−assuré.
Albert
Grâce au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore !
Polydore
Eh ! c'est moi qui de vous présentement l'implore.
Albert
Afin de l'obtenir je me jette à genoux.
Polydore
Je dois en cet état être plutôt que vous.
Albert
Prenez quelque pitié de ma triste aventure.
Polydore
Je suis le suppliant dans une telle injure.
Albert
Vous me fendez le coeur avec cette bonté.
Polydore
Vous me rendez confus de tant d'humilité.
Albert
Pardon, encore un coup.
Polydore
Hélas ! pardon vous−même.
Albert
J'ai de cette action une douleur extrême.
Polydore
Et moi, j'en suis touché de même au dernier point.
Albert
J'ose vous convier qu'elle n'éclate point.
Scène IV

215

Oeuvres complètes . 1

Polydore
Hélas ! seigneur Albert, je ne veux autre chose.
Albert
Conservons mon honneur.
Polydore
Hé ! oui, je m'y dispose.
Albert
Quant au bien qu'il faudra, vous−même en résoudrez.
Polydore
Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez :
De tous ces intérêts je vous ferai le maître ;
Et je suis trop content si vous le pouvez être.
Albert
Hé ! quel homme de Dieu ! quel excès de douceur !
Polydore
Quelle douceur, vous−même : après un tel malheur !
Albert
Que puissiez−vous avoir toutes choses prospères !
Polydore
Le bon Dieu vous maintienne !
Albert
Embrassons−nous en frères.
Polydore
J'y consens de grand coeur, et me réjouis fort
Que tout soit terminé par un heureux accord.
Albert
J'en rends grâces au Ciel.
Polydore
Il ne vous faut rien feindre :
Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre ;
Et Lucile tombée en faute avec mon fils,
Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis...
Albert
Heu ! que parlez−vous là de faute et de Lucile ?
Polydore
Soit, ne commençons point un discours inutile.
Scène IV

216

Oeuvres complètes . 1
Je veux bien que mon fils y trempe grandement ;
Même, si cela fait à votre allégement,
J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ;
Que votre fille avoit une vertu trop haute
Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur,
Sans l'incitation d'un méchant suborneur ;
Que le traître a séduit sa pudeur innocente,
Et de votre conduite ainsi détruit l'attente.
Puisque la chose est faite, et que selon mes voeux
Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux,
Ne ramentevons rien, et réparons l'offense
Par la solennité d'une heureuse alliance.
Albert
Oh ! Dieu ! quelle méprise ! et qu'est−ce qu'il m'apprend ?
Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand.
Dans ces divers transports je ne sais que répondre :
Et si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.
Polydore
A quoi pensez−vous là, seigneur Albert ?
Albert
A rien.
Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien :
Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse.

Scène IV

217

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Polydore

Je lis dedans son âme et vois ce qui le presse.
A quoi que sa raison l'eût déjà disposé,
Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé ;
L'image de l'affront lui revient, et sa fuite
Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite.
Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit.
Il faut qu'un peu de temps remette son esprit :
La douleur trop contrainte aisément se redouble.
Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble.

Scène V

218

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Polydore, Valère

Polydore
Enfin, le beau mignon, vos bons déportements
Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments ;
Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles,
Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.
Valère
Que fais−je tous les jours qui soit si criminel ?
En quoi mériter tant le courroux paternel ?
Polydore
Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible,
D'accuser un enfant si sage et si paisible !
Las ! il vit comme un saint, et dedans la maison
Du matin jusqu'au soir il est en oraison.
Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature,
Et fait du jour la nuit, oh ! la grande imposture !
Qu'il n'a considéré père ni parenté
En vingt occasions, horrible fausseté !
Que de fraîche mémoire un furtif hyménée
A la fille d'Albert a joint sa destinée,
Sans craindre de la suite un désordre puissant :
On le prend pour un autre, et le pauvre innocent
Ne sait pas seulement ce que je veux lui dire !
Ha ! chien ! que j'ai reçu du ciel pour mon martyre,
Te croiras−tu toujours et ne pourrai−je pas
Te voir être une fois sage avant mon trépas ?
Valère, seul.
D'où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée
Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée.
Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu !
Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu
Dans ce juste courroux.

Scène VI

219

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Mascarille, Valère

Valère
Mascarille, mon père,
Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.
Mascarille
Il la sait ?
Valère
Oui.
Mascarille
D'où diantre a−t−il pu la savoir ?
Valère
Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ;
Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie
Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie.
Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux,
Il excuse ma faute, il approuve mes feux ;
Et je voudrais savoir qui peut être capable
D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.
Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi.
Mascarille
Et que me diriez−vous, Monsieur, si c'étoit moi
Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ?
Valère
Bon ! bon ! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.
Mascarille
C'est moi, vous dis−je, moi dont le patron le sait,
Et qui vous ai produit ce favorable effet.
Valère
Mais, là, sans te railler ?
Mascarille
Que le diable m'emporte
Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte !
Valère
Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement
Tu n'en vas recevoir le juste payement !

Scène VII

220

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Ha ! Monsieur, qu'est−ce ci ? Je défends la surprise.
Valère
C'est la fidélité que tu m'avois promise ?
Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué
Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué.
Traître, de qui la langue à causer trop habile
D'un père contre moi vient d'échauffer la bile,
Qui me perds tout à fait, il faut, sans discourir,
Que tu meures.
Mascarille
Tout beau : mon âme, pour mourir,
N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure,
Attendre le succès qu'aura cette aventure.
J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler
Un hymen que vous−même aviez peine à celer :
C'étoit un coup d'Etat, et vous verrez l'issue
Condamner la fureur que vous avez conçue.
De quoi vous fâchez−vous ? pourvu que vos souhaits
Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,
Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ?
Valère
Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ?
Mascarille
Toujours serez−vous lors à temps pour me tuer.
Mais enfin mes projets pourront s'effectuer ;
Dieu fera pour les siens ; et content dans la suite,
Vous me remercierez de ma rare conduite.
Valère
Nous verrons. Mais Lucile...
Mascarille
Alte ! son père sort.

Scène VII

221

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Valère, Albert, Mascarille

Albert
Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord,
Plus je me sens piqué de ce discours étrange,
Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change ;
Car Lucile soutient que c'est une chanson,
Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon.
Ha ! Monsieur, est−ce vous, de qui l'audace insigne
Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ?
Mascarille
Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,
Et contre votre gendre ayez moins de courroux.
Albert
Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine
De pousser les ressorts d'une telle machine,
Et d'en avoir été le premier inventeur.
Mascarille
Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.
Albert
Trouves−tu beau, dis−moi, de diffamer ma fille,
Et faire un tel scandale à toute une famille ?
Mascarille
Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.
Albert
Que voudrois−je sinon qu'il dît des vérités ?
Si quelque intention le pressoit pour Lucile,
La recherche en pouvoit être honnête et civile :
Il falloit l'attaquer du côté du devoir,
Il falloit de son père implorer le pouvoir,
Et non pas recourir à cette lâche feinte,
Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.
Mascarille
Quoi ? Lucile n'est pas sous des liens secrets
A mon maître ?
Albert
Non, traître, et n'y sera jamais.
Mascarille
Scène VIII

222

Oeuvres complètes . 1
Tout doux ! Et s'il est vrai que ce soit chose faite,
Voulez−vous l'approuver, cette chaîne secrète ?
Albert
Et s'il est constant, toi, que cela ne soit pas,
Veux−tu te voir casser les jambes et les bras ?
Valère
Monsieur, il est aisé de vous faire paroître
Qu'il dit vrai.
Albert
Bon ! voilà l'autre encor, digne maître
D'un semblable valet ! Oh ! les menteurs hardis !
Mascarille
D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.
Valère
Quel seroit notre but de vous en faire accroire ?
Albert
Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire
Mascarille
Mais venons à la preuve, et sans nous quereller,
Faites sortir Lucile et la laissez parler.
Albert
Et si le démenti par elle vous en reste ?
Mascarille
Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste.
Promettez à leurs voeux votre consentement,
Et je veux m'exposer au plus dur châtiment,
Si de sa propre bouche elle ne vous confesse
Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse.
Albert
Il faut voir cette affaire.
Mascarille
Allez, tout ira bien.
Albert
Holà ! Lucile, un mot.
Valère
Je crains...
Mascarille
Scène VIII

223

Oeuvres complètes . 1
Ne craignez rien.

Scène VIII

224

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Valère, Albert, Mascarille, Lucile

Mascarille
Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, Madame,
Toute chose conspire au bonheur de votre âme,
Et Monsieur votre père, averti de vos feux,
Vous laisse votre époux et confirme vos voeux,
Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles
Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.
Lucile
Que me vient donc conter ce coquin assuré ?
Mascarille
Bon ! me voilà déjà d'un beau titre honoré.
Lucile
Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie
Fait ce conte galand qu'aujourd'hui l'on publie.
Valère
Pardon, charmant objet, un valet a parlé,
Et j'ai vu malgré moi notre hymen révélé.
Lucile
Notre hymen ?
Valère
On sait tout, adorable Lucile,
Et vouloir déguiser est un soin inutile.
Lucile
Quoi ? l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux ?
Valère
C'est un bien qui me doit faire mille jaloux ;
Mais j'impute bien moins, ce bonheur de ma flamme
A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme.
Je sais que vous avez sujet de vous fâcher,
Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher ;
Et j'ai de mes transports forcé la violence
A ne point violer votre expresse défense ;
Mais...
Mascarille
Hé bien ! oui, c'est moi : le grand mal que voilà.

Scène IX

225

Oeuvres complètes . 1
Lucile
Est−il une imposture égale à celle−là ?
Vous l'osez soutenir en ma présence même,
Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème ?
Oh ! le plaisant amant, dont la galante ardeur
Veut blesser mon honneur au défaut de mon coeur,
Et que mon père, ému de l'éclat d'un sot conte,
Paye avec mon hymen qui me couvre de honte !
Quand tout contribueroit à votre passion :
Mon père, les destins, mon inclination,
On me verroit combattre, en ma juste colère,
Mon inclination, les destins et mon père,
Perdre même le jour, avant que de m'unir
A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir.
Allez ; et si mon sexe, avecque bienséance,
Se pouvoir emporter à quelque violence,
Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi.
Valère
C'en est fait, son courroux ne peut être adouci.
Mascarille
Laissez−moi lui parler. Eh ! Madame, de grâce,
A quoi bon maintenant toute cette grimace ?
Quelle est votre pensée ? et quel bourru transport
Contre vos propres voeux vous fait roidir si fort ?
Si Monsieur votre père étoit homme farouche,
Passe ; mais il permet que là raison le touche,
Et lui−même m'a dit qu'une confession
Vous va tout obtenir de son affection.
Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte ;
Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté,
Par un bon mariage on voit tout rajusté ;
Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme,
Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme.
On sait que la chair est fragile quelquefois,
Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois.
Vous n'avez pas été sans doute la première,
Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière.
Lucile
Quoi ? Vous pouvez ouïr ces discours effrontés,
Et vous ne dites mot à ces indignités ?
Albert
Que veux−tu que je dise ? Une telle aventure
Me met tout hors de moi.
Mascarille
Madame, je vous jure
Scène IX

226

Oeuvres complètes . 1
Que déjà vous devriez avoir tout confessé.
Lucile
Et quoi donc confesser ?
Mascarille
Quoi ? Ce qui s'est passé
Entre mon maître et vous : la belle raillerie !
Lucile
Et que s'est−il passé, monstre d'effronterie,
Entre ton maître et moi ?
Mascarille
Vous devez, que je croi,
En savoir un peu plus de nouvelles que moi,
Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire
Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.
Lucile
C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet.

Scène IX

227

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Valère, Mascarille, Albert

Mascarille
Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.
Albert
Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue
De faire une action dont son père la loue.
Mascarille
Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant
M'emporte, si j'ai dit rien que de très−constant !
Albert
Et nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille,
Si tu portes fort loin une audace pareille !
Mascarille
Voulez−vous deux témoins qui me justifieront ?
Albert
Veux−tu deux de mes gens qui te bâtonneront ?
Mascarille
Leur rapport doit au mien donner toute créance.
Albert
Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance.
Mascarille
Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.
Albert
Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.
Mascarille
Connoissez−vous Ormin, ce gros notaire habile ?
Albert
Connois−tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ?
Mascarille
Et Simon le tailleur, jadis si recherché ?
Albert
Et la potence mise au milieu du marché ?

Scène X

228

Oeuvres complètes . 1
Mascarille
Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.
Albert
Tu verras achever par eux ta destinée.
Mascarille
Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi.
Albert
Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.
Mascarille
Et ces yeux les ont vus s'entre−donner parole.
Albert
Et ces yeux te verront faire la capriole.
Mascarille
Et pour signe, Lucile avoit un voile noir.
Albert
Et pour signe, ton front nous le fait assez voir.
Mascarille
Oh ! l'obstiné vieillard !
Albert
Oh ! le fourbe damnable !
Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable
De punir sur−le−champ l'affront que tu me fais :
Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.

Scène X

229

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Valère, Mascarille

Valère
Hé bien ! ce beau succès que tu devois produire...
Mascarille
J'entends à démi−mot ce que vous voulez dire :
Tout s'arme contre moi ; pour moi de tous côtés
Je vois coups de bâton et gibets apprêtés.
Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême,
Je me vais d'un rocher précipiter moi−même,
Si dans le désespoir dont mon coeur est outré,
Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré.
Adieu, Monsieur.
Valère
Non, non ; ta fuite est superflue :
Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.
Mascarille
Je ne saurois mourir quand je suis regardé,
Et mon trépas ainsi se verroit retardé.
Valère
Suis−moi, traître, suis−moi : mon amour en furie
Te fera voir si c'est matière à raillerie.
Mascarille
Malheureux Mascarille ! à quels maux aujourd'hui
Te vois−tu condamné pour le péché d'autrui

Scène XI

230

Oeuvres complètes . 1
Acte IV

Acte IV

231

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Ascagne, Frosine

Frosine
L'aventure est fâcheuse.
Ascagne
Ah ! ma chère Frosine,
Le sort absolument a conclu ma ruine.
Cette affaire, venue au point où la voilà,
N'est pas assurément pour en demeurer là ;
Il faut qu'elle passe outre ; et Lucile et Valère,
Surpris des nouveautés d'un semblable mystère,
Voudront chercher un jour dans ces obscurités
Par qui tous mes projets se verront avortés.
Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème,
Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui−même,
S'il arrive une fois que mon sort éclairci
Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,
Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence :
Son intérêt détruit me laisse à ma naissance ;
C'est fait de sa tendresse ; et quelque sentiment
Où pour ma fourbe alors pût être mon amant,
Voudra−t−il avouer pour épouse une fille
Qu'il verra sans appui de biens et de famille ?
Frosine
Je trouve que c'est là raisonné comme il faut ;
Mais ces réflexions devoient venir plus tôt.
Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière ?
Il ne falloit pas être une grande sorcière
Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui,
Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui :
L'action le disoit, et dès que je l'ai sue,
Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.
Ascagne
Que dois−je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil.
Mettez−vous en ma place, et me donnez conseil.
Frosine
Ce doit être à vous−même, en prenant votre place,
A me donner conseil dessus cette disgrâce ;
Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi ;
"Conseillez−moi, Frosine : au point où je me voi,
Quel remède treuver ? Dites, je vous en prie."
Ascagne
Scène I

232

Oeuvres complètes . 1
Hélas ! ne traitez point ceci de raillerie ;
C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis
Que de rire et de voir les termes où j'en suis.
Frosine
Non vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible,
Et pour vous en tirer je ferois mon possible ;
Mais que puis−je, après tout ? Je vois fort peu de jour
A tourner cette affaire au gré de votre amour.
Ascagne
Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.
Frosine
Ha ! pour cela toujours il est assez bonne heure :
La mort est un remède à trouver quand on veut,
Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.
Ascagne
Non, non, Frosine, non ; si vos conseils propices
Ne conduisent mon sort parmi ces précipices,
Je m'abandonne toute aux traits du désespoir.
Frosine
Savez−vous ma pensée ? Il faut que j'aille voir
La... Mais Eraste vient, qui pourroit nous distraire.
Nous pourrons en marchant parler de cette affaire :
Allons, retirons−nous.

Scène I

233

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Eraste, Gros−René

Eraste
Encore rebuté ?
Gros−René
Jamais ambassadeur ne fut moins écouté
A peine ai−je voulu lui porter la nouvelle
Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle
Qu'elle m'a répondu, tenant son quant−à−moi :
"Va, va, je fais état de lui comme de toi ;
Dis−lui qu'il se promène" ; et sur ce beau langage.
Pour suivre son chemin m'a tourné le visage ;
Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau
Lâchant un "Laisse−nous, beau valet de carreau",
M'a planté là comme elle : et mon sort et le vôtre
N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.
Eraste
L'ingrate ! recevoir avec tant de fierté
Le prompt retour d'un cœur justement emporté !
Quoi ? le premier transport d'un amour qu'on abuse
Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse ?
Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal,
Devoit être insensible au bonheur d'un rival ?
Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place,
Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace ?
De mes justes soupçons suis−je sorti trop tard ?
Je n'ai point attendu de serments de sa part ;
Et lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire,
Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire,
Il cherche à s'excuser ; et le sien voit si peu
Dans ce profond respect la grandeur de mon feu !
Loin d'assurer une âme, et lui fournir des armes
Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes,
L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport,
Et rejette de moi message, écrit, abord !
Ha ! sans doute, un amour a peu de violence,
Qu'est capable d'éteindre une si foible offense ;
Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur
Découvre assez pour moi tout le fond de son coeur,
Et de quel prix doit être à présent à mon âme
Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.
Non, je ne prétends plus demeurer engagé
Pour un coeur où je vois le peu de part que j'ai ;
Et puisque l'on témoigne une froideur extrême
Scène II

234

Oeuvres complètes . 1
A conserver les gens, je veux faire de même.
Gros−René
Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés,
Et mettons notre amour au rang des vieux péchés.
Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage,
Et lui faire sentir que l'on a du courage.
Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir.
Si nous avions l'esprit de nous faire valoir,
Les femmes n'auroient pas la parole si haute.
Oh ! qu'elles nous sont bien fières par notre faute !
Je veux être pendu, si nous ne les verrions
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,
Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.
Eraste
Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend ;
Et pour punir le sien par un autre aussi grand,
Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme.
Gros−René
Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme :
A toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
Que vous feriez fort bien de faire comme moi.
Car, voyez−vous, la femme est, comme on dit, mon maître,
Un certain animal difficile à connoître,
Et de qui la nature est fort encline au mal ;
Et comme un animal est toujours animal,
Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie
Dureroit cent mille ans, aussi, sans repartie,
La femme est toujours femme, et jamais ne sera
Que femme, tant qu'entier le monde durera ;
D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe
Pour un sable mouvant ; car, goûtez bien, de grâce,
Ce raisonnement−ci, lequel est des plus forts :
Ainsi que la tête est comme le chef du corps,
Et que le corps sans chef est pire qu'une bête :
Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête,
Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,
Nom voyons arriver de certains embarras ;
La partie brutale alors veut prendre empire
Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire
A dia, l'autre à hurhaut ; l'un demande du mou,
L'autre du dur ; enfin tout va sans savoir où :
Pour montrer qu'ici−bas, ainsi qu'on l'interprète,
La tête d'une femme est comme la girouette
Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent.
C'est pourquoi le cousin Aristote souvent
La compare à la mer ; d'où vient qu'on dit qu'au monde
On ne peut rien trouver de si stable que l'onde.
Scène II

235

Oeuvres complètes . 1
Or, par comparaison (car la comparaison
Nous fait distinctement comprendre une raison,
Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude,
Une comparaison qu'une similitude),
Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît
Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît,
Vient à se courroucer ; le vent souffle et ravage,
Les flots contre les flots font un remu−ménage
Horrible ; et le vaisseau, malgré le nautonier,
Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier :
Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque,
On voit une tempête en forme de bourrasque,
Qui veut compétiter par de certains... propos ;
Et lors un... certain vent, qui par... de certains flots,
De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable...
Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.
Eraste
C'est fort bien raisonner.
Gros−René
Assez bien, Dieu merci.
Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici.
Tenez−vous ferme, au moins.
Eraste
Ne te mets pas en peine.
Gros−René
J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.

Scène II

236

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Eraste, Lucile, Marinette, Gros−René

Marinette
Je l'aperçois encor ; mais ne vous rendez point.
Lucile
Ne me soupçonne pas d'être foible à ce point.
Marinette
Il vient à nous.
Eraste
Non, non, ne croyez pas, Madame,
Que je revienne encor vous parler de ma flamme.
C'en est fait ; je me veux guérir, et connois bien
Ce que de votre coeur a possédé le mien.
Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense
M'a trop bien éclairé de votre indifférence,
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres,
Et le ravissement où j'étois de mes fers
Les auroit préférés à des sceptres offerts :
Oui, mon amour pour vous, sans doute, étoit extrême ;
Je vivois tout en vous ; et, je l'avouerai même,
Peut−être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé,
Assez de peine encore à m'en voir dégagé
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie,
Mon âme saignera longtemps de cette plaie,
Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien,
Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien ;
Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine
Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramène,
C'est la dernière ici des importunités
Que vous aurez jamais de mes voeux rebutés.
Lucile
Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière,
Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
Eraste
Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits !
Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais,
Puisque vous le voulez : que je perde la vie
Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie !

Scène III

237

Oeuvres complètes . 1
Lucile
Tant mieux, c'est m'obliger.
Eraste
Non, non, n'ayez pas peur
Que je fausse parole : eussé−je un foible coeur
Jusques à n'en pouvoir effacer votre image,
Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage
De me voir revenir.
Lucile
Ce seroit bien en vain.
Eraste
Moi−même de cent coups je percerois mon sein,
Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne,
De vous revoir après ce traitement indigne.
Lucile
Soit, n'en parlons donc plus.
Eraste
Oui, oui, n'en parlons plus ;
Et pour trancher ici tous propos superflus,
Et vous donner, ingrate, une preuve certaine
Que je veux, sans retour sortir de votre chaîne,
Je ne veux rien garder qui puisse retracer
Ce que de mon esprit il me faut effacer.
Voici votre portrait : il présente à la vue
Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ;
Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands,
Et c'est un imposteur enfin que je vous rends.
Gros−René
Bon.
Lucile
Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.
Marinette
Fort bien.
Eraste
Il est à vous encor ce bracelet.
Lucile
Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.
Eraste lit.
"Vous m'aimez d'une amour extrême,
Scène III

238

Oeuvres complètes . 1
Eraste, et de mon coeur voulez être éclairci :
Si je n'aime Eraste de même,
Au moins aimé−je fort qu'Eraste m'aime ainsi.
Lucile."
Eraste continue.
Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ?
C'est une fausseté digne de ce supplice.
Lucile lit.
"J'ignore le destin de mon amour ardente,
Et jusqu'à quand je souffrirai ;
Mais je sais, ô beauté charmante,
Que toujours je vous aimerai.
Eraste."
(Elle continue)
Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux ?
Et la main et la lettre ont menti toutes deux.
Gros−René
Poussez.
Eraste
Elle est de vous ; suffit : même fortune.
Marinette
Ferme.
Lucile
J'aurois regret d'en épargner aucune.
Gros−René
N'ayez pas le dernier.
Marinette
Tenez bon jusqu'au bout.
Lucile
Enfin, voilà le reste.
Eraste.
Et, grâce au Ciel, c'est tout.
Que sois−je exterminé, si je ne tiens parole !
Lucile
Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole !
Eraste
Adieu donc.
Scène III

239

Oeuvres complètes . 1

Lucile
Adieu donc.
Marinette
Voilà qui va des mieux.
Gros−René
Vous triomphez.
Marinette
Allons ôtez−vous de ses yeux.
Gros−René
Retirez−vous après cet effort de courage.
Marinette
Qu'attendez−vous encor ?
Gros−René
Que faut−il davantage ?
Eraste
Ha ! Lucile, Lucile, un coeur comme le mien
Se fera regretter, et je le sais fort bien.
Lucile
Eraste, Eraste, un coeur fait comme est fait le vôtre
Se peut facilement réparer par un autre.
Eraste
Non, non : cherchez partout, vous n'en aurez jamais
De si passionné pour vous, je vous promets.
Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie :
J'aurois tort d'en former encore quelque envie.
Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ;
Vous avez voulu rompre : il n'y faut plus songer ;
Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre,
N'aura jamais pour vous de passion si tendre.
Lucile
Quand on aime les gens, on les traite autrement ;
On fait de leur personne un meilleur jugement.
Eraste
Quand on aime les gens, on peut, de jalousie,
Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie ;
Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet
Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait.
Lucile
Scène III

240

Oeuvres complètes . 1
La pure jalousie est plus respectueuse.
Eraste
On voit d'un oeil plus doux une offense amoureuse.
Lucile
Non, votre coeur, Eraste, étoit mal enflammé.
Eraste
Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.
Lucile
Eh ! je crois que cela foiblement vous soucie.
Peut−être en seroit−il beaucoup mieux pour ma vie.
Si je... Mais laissons là ces discours superflus :
Je ne dis point quels sont mes pensers là−dessus.
Eraste
Pourquoi ?
Lucile
Par la raison que nous rompons ensemble.
Et que cela n'est plus de saison, ce me semble.
Eraste
Nous rompons ?
Lucile
Oui, vraiment : quoi ? n'en est−ce pas fait ?
Eraste
Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ?
Lucile
Comme vous.
Eraste
Comme moi ?
Lucile
Sans doute : c'est foiblesse
De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.
Eraste
Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.
Lucile
Moi ? Point du tout ; c'est vous qui l'avez résolu.
Eraste
Moi ? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême.
Scène III

241

Oeuvres complètes . 1

Lucile
Point : vous avez voulu vous contenter vous−même.
Eraste
Mais si mon coeur encor revouloit sa prison,...
Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon ?
Lucile
Non, non, n'en faites rien : ma foiblesse est trop grande,
J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande.
Eraste
Ha ! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder,
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
Consentez−y, Madame : une flamme si belle
Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle.
Je le demande enfin : me l'accorderez−vous,
Ce pardon obligeant ?
Lucile
Ramenez−moi chez nous.

Scène III

242

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Marinette, Gros−René

Marinette
Oh ! la lâche personne !
Gros−René
Ha ! le foible courage !
Marinette
J'en rougis de dépit.
Gros−René
J'en suis gonflé de rage.
Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.
Marinette
Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.
Gros−René
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.
Marinette
Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire
A ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau,
Pour nous donner envie encore de sa peau !
Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face ?
Moi, je te chercherois ? Ma foi, l'on t'en fricasse
Des filles comme nous !
Gros−René
Oui ? tu le prends par là ?
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà
Ton beau galand de neige, avec ta nompareille :
Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.
Marinette
Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris,
Voilà ton demi−cent d'épingles de Paris,
Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.
Gros−René
Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare :
Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don.
Marinette
Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton.

Scène IV

243

Oeuvres complètes . 1
Gros−René
J'oubliois d'avant−hier ton morceau de fromage :
Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage
Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi.
Marinette
Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ;
Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière.
Gros−René
Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire ?
Marinette
Prends garde à ne venir jamais me reprier.
Gros−René
Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille : une paille rompue
Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue.
Ne fais point les doux yeux : je veux être fâché.
Marinette
Ne me lorgne point, toi : j'ai l'esprit trop touché.
Gros−René
Romps : voilà le moyen de ne s'en plus dédire.
Romps : tu ris, bonne bête ?
Marinette
Oui, car tu me fais rire.
Gros−René
La peste soit ton ris ! Voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié. Qu'en dis−tu ? romprons−nous,
Ou ne romprons−nous pas ?
Marinette
Vois.
Gros−René
Vois, toi.
Marinette
Vois, toi−même.
Gros−René
Est−ce que tu consens que jamais je ne t'aime ?
Marinette
Moi ? Ce que tu voudras.

Scène IV

244

Oeuvres complètes . 1
Gros−René
Ce que tu voudras, toi ;
Dis.
Marinette
Je ne dirai rien.
Gros−René
Ni moi non plus.
Marinette
Ni moi.
Gros−René
Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace :
Touche, je te pardonne.
Marinette
Et moi, je te fais grâce.
Gros−René
Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné !
Marinette
Que Marinette est sotte après son Gros−René !

Scène IV

245

Oeuvres complètes . 1
Acte V

Acte V

246

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Mascarille

"Dès que l'obscurité régnera dans la ville,
Je me veux introduire au logis de Lucile :
Va vite de ce pas préparer pour tantôt
Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut."
Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre :
"Va vitement chercher un licou pour te pendre."
Venez çà, mon patron (car dans l'étonnement
Où m'a jeté d'abord un tel commandement,
Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ;
Mais je vous veux ici parler, et vous confondre :
Défendez−vous donc bien, et raisonnons sans bruit)
Vous voulez, dites−vous, aller voir cette nuit
Lucile ? "Oui, Mascarille." Et que pensez−vous faire ?
"Une action d'amant qui se veut satisfaire."
Une action d'un homme à fort petit cerveau
Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau.
"Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle :
Lucile est irritée." Eh bien ! tant. pis pour elle.
"Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit."
Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit :
Nous garantira−t−il, cet amour, je vous prie,
D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ?
"Penses−tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ? "
Oui vraiment je le pense, et surtout ce rival.
"Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde,
Nous irons bien armés ; et si quelqu'un nous gronde,
Nous nous chamaillerons." Oui, voilà justement
Ce que votre valet ne prétend nullement :
Moi, chamailler, bon Dieu ! suis−je un Roland, mon maître,
Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connoître.
Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher,
Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer
Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière,
Je suis scandalisé d'une étrange manière.
"Mais tu seras armé de pied en cap." Tant pis :
J'en serai moins léger à gagner le taillis ;
Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe
Où ne puisse glisser une vilaine pointe.
"Oh ! tu seras ainsi tenu pour un poltron."
Soit, pourvu que toujours je branle le Menton :
A table comptez−moi, si vous voulez, pour quatre ;
Mais comptez−moi pour rien s'il s'agit de se battre.
Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous,
Pour moi, je trouve l'air de celui−ci fort doux ;
Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure,
Scène I

247

Oeuvres complètes . 1
Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.

Scène I

248

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Valère, Mascarille

Valère
Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux :
Le soleil semble s'être oublié dans les cieux ;
Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière
Je vois rester encore une telle carrière,
Que je crois que jamais il ne l'achèvera
Et que de sa lenteur mon âme enragera.
Mascarille
Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre
Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre !
Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts...
Valère
Ne me fais point ici de contes superflus.
Quand j'y devrois trouver cent embûches mortelles,
Je sens de son courroux des gênes trop cruelles,
Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort :
C'est un point résolu.
Mascarille
J'approuve ce transport ;
Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire
En cachette.
Valère
Fort bien.
Mascarille
Et j'ai peur de vous nuire.
Valère
Et comment ?
Mascarille
Une toux me tourmente à mourir,
Dont le bruit importun vous fera découvrir :
De moment en moment... Vous voyez le supplice.
Valère
Ce mal te passera : prends du jus de réglisse.
Mascarille
Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer.
Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser ;
Scène II

249

Oeuvres complètes . 1
Mais j'aurois un regret mortel, si j'étois cause
Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose.

Scène II

250

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Valère, La Rapière, Mascarille

La Rapière
Monsieur, de bonne part je viens d'être informé
Qu'Eraste est contre vous fortement animé,
Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille
Rouer jambes et bras à votre Mascarille.
Mascarille
Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras.
Qu'ai−je fait pour me voir rouer jambes et bras ?
Suis−je donc gardien, pour employer ce style,
De la virginité des filles de la ville ?
Sur la tentation ai−je quelque crédit ?
Et puis−je mais, chétif, si le coeur leur en dit ?
Valère
Oh ! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent !
Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent,
Eraste n'aura pas si bon marché de nous.
La Rapière.
S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous :
Vous savez de tout temps que je suis un bon frère.
Valère
Je vous suis obligé, Monsieur de la Rapière.
La Rapière
J'ai deux amis aussi que je vous puis donner,
Qui contre tous venants sont gens à dégainer,
Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.
Mascarille
Acceptez−les, Monsieur.
Valère
C'est trop de complaisance.
La Rapière
Le petit Gille encore eût pu nous assister,
Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter.
Monsieur, le grand dommage ! et l'homme de service !
Vous avez su le tour que lui fit la justice :
Il mourut en César, et lui cassant les os,
Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots.
Valère
Scène III

251

Oeuvres complètes . 1
Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte
Doit être regretté. Mais quant à votre escorte,
Je vous rends grâce.
La Rapière
Soit ; mais soyez averti
Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.
Valère
Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende,
Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande,
Et par toute la ville aller présentement,
Sans être accompagné que de lui seulement.
Mascarille
Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? Quelle audace !
Las ! vous voyez tous deux comme l'on nous menace,
Combien de tous côtés...
Valère
Que regardes−tu là ?
Mascarille
C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà.
Enfin, si maintenant ma prudence en est crue,
Ne nous obstinons point à rester dans la rue :
Allons nous renfermer.
Valère
Nous renfermer, faquin !
Tu m'oses proposer un acte de coquin !
Sus, sans plus de discours, résous−toi de me suivre.
Mascarille
Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre !
On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps !
Valère
Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends.
Ascagne vient ici, laissons−le : il faut attendre
Quel parti de lui−même il résoudra de prendre.
Cependant avec moi viens prendre à la maison
Pour nous frotter.
Mascarille
Je n'ai nulle démangeaison.
Que maudit soit l'amour, et les filles maudites
Qui veulent en tâter, puis font les chattemites !

Scène III

252

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Ascagne, Frosine

Ascagne
Est−il bien vrai, Frosine, et ne rêvé−je point ?
De grâce, contez−moi bien tout de point en point.
Frosine
Vous en saurez assez le détail ; laissez faire :
Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire
Que redits trop de fois de moment en moment.
Suffit que vous sachiez qu'après ce testament
Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse,
De la femme d'Albert la dernière grossesse
N'accoucha que de vous : et que lui dessous main
Ayant depuis longtemps concerté son dessein,
Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière,
Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère.
La mort ayant ravi ce petit innocent
Quelque dix mois après, Albert étant absent,
La crainte d'un époux et l'amour maternelle
Firent l'événement d'une ruse nouvelle :
Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ;
Vous devîntes celui qui tenoit votre rang,
Et la mort de ce fils mis dans votre famille
Se couvrit pour Albert de celle de sa fille.
Voilà de votre sort un mystère éclairci
Que votre feinte mère a caché jusqu'ici ;
Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres,
Par qui ses intérêts n'étoient pas tous les vôtres.
Enfin cette visite, où j'espérois si peu,
Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu.
Cette Ignès vous relâche ; et par votre autre affaire
L'éclat de son secret devenu nécessaire,
Nous en avons nous deux votre père informé ;
Un billet de sa femme a le tout confirmé ;
Et poussant plus avant encore notre pointe,
Quelque peu de fortune à notre adresse jointe,
Aux intérêts d'Albert de Polydore après
Nous avons ajusté si bien les intérêts,
Si doucement à lui déplié ces mystères,
Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires,
Enfin, pour dire tout, mené si prudemment
Son esprit pas à pas à l'accommodement,
Qu'autant que votre père il montre de tendresse
A confirmer les noeuds qui font votre allégresse.
Ascagne
Scène IV

253

Oeuvres complètes . 1
Ha ! Frosine, la joie, où vous m'acheminez...
Et que ne dois−je point à vos soins fortunés !
Frosine
Au reste, le bonhomme est en humeur de rire,
Et pour son fils encor nous défend de rien dire.

Scène IV

254

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Ascagne, Frosine, Polydore

Polydore
Approchez−vous, ma fille : un tel nom m'est permis,
Et j'ai su le secret que cachoient ces habits.
Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse,
Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse,
Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux
Quand il saura l'objet de ses soins amoureux :
Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure.
Mais le voici : prenons plaisir de l'aventure.
Allez faire venir tous vos gens promptement.
Ascagne
Vous obéir sera mon premier compliment.

Scène V

255

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Mascarille, Polydore, Valère

Mascarille
Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées :
J'ai songé cette nuit de perles défilées,
Et d'oeufs cassés : Monsieur, un tel songe m'abat.
Valère
Chien de poltron !
Polydore
Valère, il s'apprête un combat
Où toute ta valeur te sera nécessaire :
Tu vas avoir en tête un puissant adversaire.
Mascarille
Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger
Pour retenir des gens qui se vont égorger !
Pour moi, je le veux bien ; mais au moins s'il arrive
Qu'un funeste accident de votre fils vous prive,
Ne m'en accusez point.
Polydore
Non, non : en cet endroit
Je le pousse moi−même à faire ce qu'il doit.
Mascarille
Père dénaturé !
Valère
Ce sentiment, mon père,
Est d'un homme de coeur, et je vous en révère.
J'ai dû vous offenser, et je suis criminel
D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ;
Mais à quelque dépit que ma faute vous porte,
La nature toujours se montre la plus forte ;
Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir
Que le transport d'Eraste ait de quoi m'émouvoir
Polydore
On me faisoit tantôt redouter sa menace :
Mais les choses depuis ont bien changé de face ;
Et sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort
Tu vas être attaqué.
Mascarille
Point de moyen d'accord ?
Scène VI

256

Oeuvres complètes . 1

Valère
Moi, le fuir ! Dieu m'en garde. Et qui donc pourroit−ce être ?
Polydore
Ascagne.
Valère
Ascagne ?
Polydore
Oui, tu le vas voir paroître.
Valère
Lui, qui de me servir m'avoir donné sa foi !
Polydore
Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi,
Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle,
Qu'un combat seul à seul vuide votre querelle.
Mascarille
C'est un brave homme : il sait que les coeurs généreux
Ne mettent point les gens en compromis pour eux.
Polydore
Enfin d'une imposture ils te rendent coupable,
Dont le ressentiment m'a paru raisonnable ;
Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord
Que tu satisferois Ascagne sur ce tort,
Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises,
Dans les formalités en pareil cas requises.
Valère
Et Lucile, mon père, a d'un coeur endurci...
Polydore
Lucile épouse Eraste, et te condamne aussi ;
Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice,
Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse.
Valère
Ha ! c'est une impudence à me mettre en fureur :
Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur ?

Scène VI

257

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Mascarille, Lucile, Eraste, Polydore, Albert, Valère

Albert
Hé bien ! les combattants ? On amène le nôtre :
Avez−vous disposé le courage du vôtre ?
Valère
Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer ;
Et si j'ai pu trouver sujet de balancer,
Un reste de respect en pouvoit être cause,
Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose.
Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout :
A toute extrémité mon esprit se résout,
Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange,
Dont il faut hautement que mon amour se venge.
Non pas que cet amour prétende encore à vous :
Tout son feu se résout en ardeur de courroux ;
Et quand j'aurai rendu votre honte publique,
Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique.
Allez, ce procédé, Lucile, est odieux :
A peine en puis−je croire au rapport de mes yeux ;
C'est de toute pudeur se montrer ennemie,
Et vous devriez mourir d'une telle infamie.
Lucile
Un semblable discours me pourroit affliger,
Si je n'avois en main qui m'en saura venger.
Voici venir Ascagne ; il aura l'avantage
De vous faire changer bien vite de langage,
Et sans beaucoup d'effort.

Scène VII

258

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Mascarille, Lucile, Eraste, Albert, Valère, Gros−René, Marinette, Ascagne, Frosine, Polydore

Valère
Il ne le fera pas,
Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras.
Je le plains de défendre une soeur criminelle ;
Mais puisque son erreur me veut faire querelle,
Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.
Eraste
Je prenois intérêt tantôt à tout ceci ;
Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire,
Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire.
Valère
C'est bien fait, la prudence est toujours de saison ;
Mais...
Eraste
Il saura pour tous vous mettre à la raison.
Valère
Lui ?
Polydore
Ne t'y trompe pas ; tu ne sais pas encore
Quel étrange garçon est Ascagne.
Albert
Il l'ignore.
Mais il pourra dans peu le lui faire savoir.
Valère
Sus donc ! que maintenant il me le fasse voir.
Marinette
Aux yeux de tous ?
Gros−René
Cela ne seroit pas honnête.
Valère
Se moque−t−on de moi ? Je casserai la tête
A quelqu'un des rieurs. Enfin voyons l'effet.
Ascagne
Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait ;
Scène VIII

259

Oeuvres complètes . 1
Et dans cette aventure où chacun m'intéresse,
Vous allez voir plutôt éclater ma foiblesse,
Connoître que le Ciel, qui dispose de nous,
Ne me fit pas un coeur pour tenir contre vous,
Et qu'il vous réservoit, pour victoire facile,
De finir le destin du frère de Lucile.
Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras,
Ascagne va par vous recevoir le trépas ;
Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire
Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire,
En vous donnant pour femme, en présence de tous,
Celle qui justement ne peut être qu'à vous.
Valère
Non, quand toute la terre, après sa perfidie
Et les traits effrontés...
Ascagne
Ah ! souffrez que je die,
Valère, que le coeur qui vous est engagé
D'aucun crime envers vous ne peut être chargé :
Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême,
Et j'en prends à témoin votre père lui−même.
Polydore
Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur,
Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur.
Celle à qui par serment ton âme est attachée
Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée ;
Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans,
Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ;
Et depuis peu l'amour en a su faire un autre,
Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre.
Ne va point regarder à tout le monde aux yeux :
Je te fais maintenant un discours sérieux.
Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile,
La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile,
Et qui par ce ressort, qu'on ne comprenoit pas,
A semé parmi vous un si grand embarras.
Mais, puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée,
Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée,
Et qu'un noeud plus sacré donne force au premier.
Albert
Et c'est là justement ce combat singulier
Qui devoit envers nous réparer votre offense,
Et pour qui les édits n'ont point fait de défense.
Polydore
Un tel événement rend tes esprits confus ;
Mais en vain tu voudrois balancer là−dessus.
Scène VIII

260

Oeuvres complètes . 1

Valère
Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre ;
Et si cette aventure a lieu de me surprendre,
La surprise me flatte, et je me sens saisir
De merveille à la fois, d'amour et de plaisir.
Se peut−il que ces yeux... ?
Albert
Cet habit, cher Valère,
Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire.
Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant
Vous saurez le détail de tout cet incident.
Valère
Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée...
Lucile
L'oubli de cette injure est une chose aisée.
Albert
Allons, ce compliment se fera bien chez nous,
Et nous aurons loisir de nous en faire tous.
Eraste
Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage,
Qu'il reste encore ici des sujets de carnage :
Voilà bien à tous deux notre amour couronné ;
Mais de son Mascarille et de mon Gros−René,
Par qui doit Marinette être ici possédée ?
Il faut que par le sang l'affaire soit vuidée.
Mascarille
Nenni, nenni : mon sang dans mon corps sied trop bien.
Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien :
De l'humeur que je sais la chère Marinette,
L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette.
Marinette
Et tu crois que de toi je ferois mon galant ?
Un mari, passe encor : tel qu'il est, on le prend ;
On n'y va pas chercher tant de cérémonie.
Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie.
Gros−René
Ecoute : quand l'hymen aura joint nos deux peaux,
Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux.
Mascarille
Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ?

Scène VIII

261

Oeuvres complètes . 1
Gros−René
Bien entendu : je veux une femme sévère,
Ou je ferai beau bruit.
Mascarille
Eh ! mon Dieu ! tu feras
Comme les autres font, et tu t'adouciras.
Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques,
Dégénèrent souvent en maris pacifiques.
Marinette
Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi :
Les douceurs ne feront que blanchir contre moi,
Et je te dirai tout.
Mascarille
Oh ! las ! fine pratique !
Un mari confident ! ...
Marinette
Taisez−vous, as de pique.
Albert
Pour la troisième fois, allons−nous−en chez nous
Poursuivre en liberté des entretiens si doux.

Scène VIII

262

Oeuvres complètes . 1

Les Précieuses ridicules
Comédie
Représentée pour la première fois
sur le théâtre du Petit−Bourbon
le 18e novembre 1659
par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi

Les Précieuses ridicules

263

Oeuvres complètes . 1
Préface

C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerais
toute autre violence plutôt que celle−là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser, par honneur, ma comédie. J'offenserais mal
à propos tout Paris, si je l'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de
ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinence à moi de le démentir ; et, quand j'aurais eu la plus
mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant
qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande
partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importait qu'on ne les
dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation était
assez beau pour en demeurer là. J'avais résolu, dis−je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point
donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe ; et je ne voulais pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon
dans la galerie du Palais. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie
dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. J'ai eu
beau crier : O temps ! ô moeurs ! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un
procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir
à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi.
Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour, et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on
l'imprime ! Encore si l'on m'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les
précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables
occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage,
et dont j'aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurais tâché de faire une belle et
docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auraient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la
tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition et le reste.
J'aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auraient pas refusé, ou des
vers français, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auraient loué en grec, et l'on n'ignore pas qu'une louange
en grec est d'une merveilleuse efficace à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de
me reconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le
sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et
permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent
d'être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la
comédie ; et que, par la même raison les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés
de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan ; non plus que les juges, les princes et les rois, de voir
Trivelin, ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi : aussi les véritables
précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai
dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luyne veut m'aller relier de ce pas : à la bonne heure,
puisque Dieu l'a voulu.

Préface

264

Oeuvres complètes . 1
Personnages

La Grange, amant rebuté.
Du Croisy, amant rebuté.
Gorgibus, bon bourgeois.
Magdelon, fille de Gorgibus, précieuse ridicule.
Cathos, nièce de Gorgibus, précieuse ridicule.
Marotte, servante des Précieuses ridicules.
Almanzor, laquais des Précieuses ridicules.
Le Marquis de Mascarille, valet de La Grange.
Le Vicomte de Jodelet, valet de Du Croisy.
Deux porteurs de chaise.
Voisines.
Violons.

Personnages

265

Oeuvres complètes . 1
Scène I

La Grange, Du Croisy

Du Croisy
Seigneur la Grange...
La Grange
Quoi ?
Du Croisy
Regardez−moi un peu sans rire.
La Grange
Eh bien ?
Du Croisy
Que dites−vous de notre visite ? en êtes−vous fort satisfait ?
La Grange
A votre avis, avons−nous sujet de l'être tous deux ?
Du Croisy
Pas tout à fait, à dire vrai.
La Grange
Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A−t−on jamais vu, dites−moi, deux pecques
provinciales faire plus les renchéries que celles−là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous ? A
peine ont−elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles
ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois : "Quelle heure est−il ? "
Ont−elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire ? Et ne m'avouerez−vous pas enfin
que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait ?
Du Croisy
Il me semble que vous prenez la chose fort à coeur.
La Grange
Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je veux me venger de cette impertinence. Je connois ce qui
nous a fait mépriser. L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et
nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette
que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu ; et si vous m'en croyez, nous leur jouerons
tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur
monde.
Du Croisy
Et comment encore ?
Scène I

266

Oeuvres complètes . 1

La Grange
J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de
bel esprit ; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est mis
dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et
dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux.
Du Croisy
Eh bien ! qu'en prétendez−vous faire ?
La Grange
Ce que j'en prétends faire ? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.

Scène I

267

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Gorgibus, du Croisy, La Grange

Gorgibus
Eh bien ! vous avez vu ma nièce et ma fille : les affaires iront−elles bien ? Quel est le résultat de cette
visite ?
La Grange
C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire,
c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très−humbles
serviteurs.
Gorgibus
Ouais ! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement ? Il faut savoir
un peu ce que c'est. Holà !

Scène II

268

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Marotte, Gorgibus

Marotte
Que désirez−vous, Monsieur ?
Gorgibus
Où sont vos maîtresses ?
Marotte
Dans leur cabinet.
Gorgibus
Que font−elles ?
Marotte
De la pommade pour les lèvres.
Gorgibus
C'est trop pommadé. Dites−leur qu'elles descendent. Ces pendardes−là, avec leur pommade, ont, je pense,
envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne
connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins, et
quatre valets vivroient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient.

Scène III

269

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Magdelon, Cathos, Gorgibus

Gorgibus
Il est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau. Dites−moi un peu ce
que vous avez fait à ces Messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous avois−je pas
commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris ?
Magdelon
Et quelle estime, mon père, voulez−vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens−là ?
Cathos
Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ?
Gorgibus
Et qu'y trouvez−vous à redire ?
Magdelon
La belle galanterie que la leur ! Quoi ? débuter d'abord par le mariage !
Gorgibus
Et par où veux−tu donc qu'ils débutent ? par le concubinage ? N'est−ce pas un procédé dont vous avez sujet
de vous louer toutes deux aussi bien que moi ? Est−il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien sacré où ils
aspirent, n'est−il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions ?
Magdelon
Ah ! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la
sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.
Gorgibus
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose simple et sacrée, et que c'est
faire en honnêtes gens que de débuter par là.
Magdelon
Mon Dieu, que, si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini ! La belle chose que ce seroit
si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain−pied fût marié à Clélie !
Gorgibus
Que me vient conter celle−ci ?
Magdelon

Scène IV

270

Oeuvres complètes . 1
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après
les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le
doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple,
ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être
conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un
temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur
le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit
faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette
déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant
de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours
de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux
qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de
fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se
traitent dans les belles manières et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser.
Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et
prendre justement le roman par la queue ! encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que
ce procédé ; et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait.
Gorgibus
Quel diable de jargon entends−je ici ? Voici bien du haut style.
Cathos
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont
tout à fait incongrus en galanterie ? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que
Billets−Doux, Petits−Soins, Billets−Galants et Jolis−Vers sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez−vous
pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des
gens ? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête
irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans ! ... mon Dieu, quels amants sont−ce
là ! Quelle frugalité d'ajustement et quelle sécheresse de conversation ! On n'y dure point, on n'y tient pas.
J'ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand
demi−pied que leurs hauts−de−chausses ne soient assez larges.
Gorgibus
Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous,
Magdelon...
Magdelon
Eh ! de grâce, mon père, défaites−vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.
Gorgibus
Comment, ces noms étranges ! Ne sont−ce pas vos noms de baptême ?
Magdelon
Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille
si spirituelle que moi. A−t−on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon ? et ne
m'avouerez−vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde ?
Cathos

Scène IV

271

Oeuvres complètes . 1
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots−là ; et
le nom de Polyxène que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont il
faut que vous demeuriez d'accord.
Gorgibus
Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve : je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont
été donnés par vos parrains et marraines ; et pour ces Messieurs dont il est question, je connois leurs familles
et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous
avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
Cathos
Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait
choquante. Comment est−ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ?
Magdelon
Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver.
Laissez−nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.
Gorgibus
Il n'en faut point douter, elles sont achevées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes ; je
veux être maître absolu ; et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant
qu'il soit peu, ou, ma foi ! vous serez religieuses : j'en fais un bon serment.

Scène IV

272

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Cathos, Magdelon

Cathos
Mon Dieu ! ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! que son intelligence est épaisse et
qu'il fait sombre dans son âme !
Magdelon
Que veux−tu, ma chère ? J'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être
véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra développer une naissance plus
illustre.
Cathos
Je le croirois bien ; oui, il y a toutes les apparences du monde ; et pour moi, quand je me regarde aussi...

Scène V

273

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Marotte, Cathos, Magdelon

Marotte
Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.
Magdelon
Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : "Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes
en commodité d'être visibles."
Marotte
Dame ! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filofie dans le Grand Cyre.
Magdelon
L'impertinente ! Le moyen de souffrir cela ? Et qui est−il, le maître de ce laquais ?
Marotte
Il me l'a nommé le marquis de Mascarille.
Magdelon
Ah ! ma chère, un marquis ! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï
parler de nous.
Cathos.
Assurément, ma chère.
Magdelon
Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins,
et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
Marotte
Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.
Cathos
Apportez−nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez−vous bien d'en salir la glace par la
communication de votre image.

Scène VI

274

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Mascarille, deux porteurs

Mascarille
Holà, porteurs, holà ! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds−là ont dessein de me briser à force de
heurter contre les murailles et les pavés.
Premier porteur
Dame ! c'est que la porte est étroite : vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu'ici.
Mascarille
Je le crois bien. Voudriez−vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la
saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez, ôtez votre chaise d'ici.
Deuxième porteur
Payez−nous donc, s'il vous plaît, Monsieur.
Mascarille
Hem ?
Deuxième porteur
Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît.
Mascarille, lui donnant un soufflet.
Comment, coquin, demander de l'argent à une personne de ma qualité !
Deuxième porteur
Est−ce ainsi qu'on paye les pauvres gens ? et votre qualité nous donne−t−elle à dîner ?
Mascarille
Ah ! ah ! ah ! je vous apprendrai à vous connoître ! Ces canailles−là s'osent jouer à moi.
Première porteur, prenant un des bâtons de sa chaise.
Cà ! payez−nous vitement !
Mascarille
Quoi ?
Premier porteur
Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure.
Mascarille
Il est raisonnable.
Premier porteur
Vite donc.
Scène VII

275

Oeuvres complètes . 1

Mascarille
Oui−da. Tu parles comme il faut, toi ; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens : es−tu
content ?
Premier porteur
Non, je ne suis pas content : vous avez donné un soufflet à mon camarade, et...
Mascarille
Doucement. Tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne façon. Allez,
venez me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher.

Scène VII

276

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Marotte, Mascarille

Marotte
Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure.
Mascarille
Qu'elles ne se pressent point : je suis ici posté commodément pour attendre.
Marotte
Les voici.

Scène VIII

277

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Magdelon, Cathos, Mascarille, Almanzor

Mascarille, après avoir salué.
Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l'audace de ma visite ; mais votre réputation vous attire cette
méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui.
Magdelon
Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.
Cathos
Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené.
Mascarille
Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez ; et
vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris.
Magdelon
Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges ; et nous n'avons garde, ma
cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.
Cathos
Ma chère, il faudroit faire donner des siéges.
Magdelon
Holà, Almanzor !
Almanzor
Madame.
Magdelon
Vite, voiturez−nous ici les commodités de la conversation.
Mascarille
Mais au moins, y a−t−il sûreté ici pour moi ?
Cathos
Que craignez−vous ?
Mascarille
Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de
fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable,
d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! par ma foi, je m'en défie, et je
Scène IX

278

Oeuvres complètes . 1
m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal.
Magdelon
Ma chère, c'est le caractère enjoué.
Cathos
Je vois bien que c'est un Amilcar.
Magdelon
Ne craignez rien : nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur leur
prud'homie.
Cathos
Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure ;
contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.
Mascarille, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. Eh bien, Mesdames, que dites−vous de Paris ?
Magdelon
Hélas ! qu'en pourrions−nous dire ? Il faudroit être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris
est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.
Mascarille
Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.
Cathos
C'est une vérité incontestable.
Mascarille
Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise.
Magdelon
Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.
Mascarille
Vous recevez beaucoup de visites : quel bel esprit est des vôtres ?
Magdelon
Hélas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe de l'être, et nous avons une amie
particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces Messieurs du Recueil des pièces choisies.
Cathos
Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.
Mascarille
C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils me rendent tous visite ; et je puis dire que je ne me
lève jamais sans une demi−douzaine de beaux esprits.
Scène IX

279

Oeuvres complètes . 1
Magdelon
Eh ! mon Dieu, nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car
enfin il faut avoir la connoissance de tous ces Messieurs−là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux qui
donnent le branle à la réputation dans Paris et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule
fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais pour
moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de
cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque
jour les petites nouvelles galantes, les jolies commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : "Un tel
a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air ; celui−ci a
fait un madrigal sur une jouissance ; celui−là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur un tel
écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit
heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui−là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met
ses ouvrages sous la presse." C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies ; et si l'on ignore ces
choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
Cathos
En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au
moindre petit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde s'il falloit
qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu.
Mascarille
Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en
peine : je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un
bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez,
je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris,
deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les
énigmes et les portraits.
Magdelon
Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits ; je ne vois rien de si galant que cela.
Mascarille
Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous
déplairont pas.
Cathos
Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.
Mascarille
Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.
Magdelon
Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.
Mascarille
C'est mon talent particulier ; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.
Magdelon
Scène IX

280

Oeuvres complètes . 1
Ah ! certes, cela sera du dernier beau. J'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.
Mascarille
Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au−dessous de ma condition ; mais je le fais
seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent.
Magdelon
Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.
Mascarille
Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes
amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus.
Cathos
L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.
Mascarille
Ecoutez donc.
Magdelon
Nous y sommes de toutes nos oreilles.
Mascarille
Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde :
Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde,
Votre oeil en tapinois me dérobe mon coeur.
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur !
Cathos
Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.
Mascarille
Tout ce que je fais a l'air cavalier ; cela ne sent point le pédant.
Magdelon
Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.
Mascarille
Avez−vous remarqué ce commencement : Oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire : oh, oh ! Comme un
homme qui s'avise tout d'un coup : oh, oh ! La surprise : oh, oh !
Magdelon
Oui, je trouve ce oh, oh ! admirable.
Mascarille
Il semble que cela ne soit rien.
Cathos
Scène IX

281

Oeuvres complètes . 1
Ah ! mon Dieu, que dites−vous ? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
Magdelon
Sans doute ; et j'aimerois mieux avoir fait ce oh, oh ! qu'un poème épique.
Mascarille
Tudieu ! vous avez le goût bon.
Magdelon
Eh ! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.
Mascarille
Mais n'admirez−vous pas aussi je n'y prenois pas garde ? Je n'y prenois pas garde, je ne m'apercevois pas de
cela : façon de parler naturelle : je n'y prenois pas garde. Tandis que sans songer à mal, tandis
qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton ; je vous regarde, c'est−à−dire, je m'amuse à vous
considérer, je vous observe, je vous contemple ; Votre oeil en tapinois... Que vous semble de ce mot
tapinois ? n'est−il pas bien choisi ?
Cathos
Tout à fait bien.
Mascarille
Tapinois, en cachette : il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris : tapinois.
Magdelon
Il ne se peut rien de mieux.
Mascarille
Me dérobe mon coeur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Ne diriez−vous
pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter ? Au voleur, au voleur, au
voleur, au voleur !
Magdelon
Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.
Mascarille
Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.
Cathos
Vous avez appris la musique ?
Mascarille
Moi ? Point du tout.
Cathos
Et comment donc cela se peut−il ?
Mascarille
Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.
Scène IX

282

Oeuvres complètes . 1

Magdelon
Assurément, ma chère.
Mascarille
Ecoutez si vous trouverez l'air à votre goût. Hem, hem. La, la, la, la, la. La brutalité de la saison a
furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière.
(Il chante.)
Oh, oh ! je n'y prenois pas...
Cathos
Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est−ce qu'on n'en meurt point ?
Magdelon
Il y a de la chromatique là dedans.
Mascarille
Ne trouvez−vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur ! ... Et puis, comme si l'on crioit
bien fort : au, au, au, au, au, au, voleur ! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée : au voleur !
Magdelon
C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis
enthousiasmée de l'air et des paroles.
Cathos
Je n'ai encore rien vu de cette force−là.
Mascarille
Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.
Magdelon
La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.
Mascarille
A quoi donc passez−vous le temps ?
Cathos
A rien du tout.
Magdelon
Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements.
Mascarille
Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez ; aussi bien on en doit jouer une
nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

Scène IX

283

Oeuvres complètes . 1
Magdelon
Cela n'est pas de refus.
Mascarille
Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons là ; car je me suis engagé de faire valoir
la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de
condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur
donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous
contredire. Pour moi, j'y suis fort exact ; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : "Voilà qui
est beau ! " devant que les chandelles soient allumées.
Magdelon
Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore
dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
Cathos
C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout
ce qu'on dira.
Mascarille
Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.
Magdelon
Eh ! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites.
Mascarille
Ah ! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.
Cathos
Hé, à quels comédiens la donnerez−vous ?
Mascarille
Belle demande ! Aux grands comédiens. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les
autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au
bel endroit : et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par
là qu'il faut faire le brouhaha ?
Cathos
En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage ; et les choses ne valent que ce
qu'on les fait valoir.
Mascarille
Que vous semble de ma petite−oie ? La trouvez−vous congruante à l'habit ?
Cathos
Tout à fait.
Mascarille
Scène IX

284

Oeuvres complètes . 1
Le ruban est bien choisi.
Magdelon
Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur.
Mascarille
Que dites−vous de mes canons ?
Magdelon
Ils ont tout à fait bon air.
Mascarille
Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait.
Magdelon
Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.
Mascarille
Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.
Magdelon
Ils sentent terriblement bon.
Cathos
Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.
Mascarille
Et celle−là ?
Magdelon
Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement.
Mascarille
Vous ne me dites rien de mes plumes : comment les trouvez−vous ?
Cathos
Effroyablement belles.
Mascarille
Savez−vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement
sur tout ce qu'il y a de plus beau.
Magdelon
Je vous assure que nous sympathisons vous et moi : j'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ;
et jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière.
Mascarille, s'écriant brusquement.
Ahi, ahi, ahi, doucement ! Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user ; j'ai à me plaindre de votre
procédé ; cela n'est pas honnête.
Scène IX

285

Oeuvres complètes . 1
Cathos
Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ?
Mascarille
Quoi ? toutes deux contre mon coeur, en même temps ! m'attaquer à droit et à gauche ! Ah ! c'est contre le
droit des gens ; la partie n'est pas égale ; et je m'en vais crier au meurtre.
Cathos
Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.
Magdelon
Il a un tour admirable dans l'esprit.
Cathos
Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'écorche.
Mascarille
Comment diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.

Scène IX

286

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Marotte, Mascarille, Cathos, Magdelon

Marotte
Madame, on demande à vous voir.
Magdelon
Qui ?
Marotte
Le vicomte de Jodelet.
Mascarille
Le vicomte de Jodelet ?
Marotte
Oui, Monsieur.
Cathos
Le connoissez−vous ?
Mascarille
C'est mon meilleur ami.
Magdelon
Faites entrer vitement.
Mascarille
Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.
Cathos
Le voici.

Scène X

287

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte

Mascarille
Ah ! vicomte !
Jodelet, s'embrassant l'un l'autre.
Ah ! marquis !
Mascarille
Que je suis aise de te rencontrer !
Jodelet
Que j'ai de joie de te voir ici !
Mascarille
Baise−moi donc encore un peu, je te prie.
Magdelon
Ma toute bonne, nous commençons d'être connues ; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir
voir.
Mascarille
Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme−ci : sur ma parole, il est digne d'être connu de vous.
Jodelet
Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit ; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes
sortes de personnes.
Magdelon
C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.
Cathos
Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bienheureuse.
Magdelon
Allons, petit garçon, faut−il toujours vous répéter les choses ? Voyez−vous pas qu'il faut le surcroît d'un
fauteuil ?
Mascarille
Ne vous étonnez pas de voir le Vicomte de la sorte ; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le
visage pâle comme vous le voyez.
Jodelet
Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.
Mascarille
Scène XI

288

Oeuvres complètes . 1
Savez−vous, Mesdames, que vous voyez dans le Vicomte un des plus vaillants hommes du siècle ? C'est un
brave à trois poils.
Jodelet
Vous ne m'en devez rien, Marquis ; et nous savons ce que vous savez faire aussi.
Mascarille
Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.
Jodelet
Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.
Mascarille, les regardant toutes deux.
Oui ; mais non pas si chaud qu'ici. Hai, hai, hai !
Jodelet
Notre connoissance s'est faite à l'armée ; et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment
de cavalerie sur les galères de Malte.
Mascarille
Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse ; et je me souviens que je n'étois que
petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.
Jodelet
La guerre est une belle chose ; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service
comme nous.
Mascarille
C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.
Cathos
Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.
Magdelon
Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.
Mascarille
Te souvient−il, Vicomte, de cette demi−lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras ?
Jodelet
Que veux−tu dire avec ta demi−lune ? C'étoit bien une lune toute entière.
Mascarille
Je pense que tu as raison.
Jodelet
Il m'en doit bien souvenir, ma foi : j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les
marques. Tâtez un peu, de grâce, vous sentirez quelque coup, c'étoit là.
Scène XI

289

Oeuvres complètes . 1
Cathos
Il est vrai que la cicatrice est grande.
Mascarille
Donnez−moi un peu votre main, et tâtez celui−ci, là, justement au derrière de la tête : y êtes−vous ?
Magdelon
Oui : je sens quelque chose.
Mascarille
C'est un coup de mousquet que je reçus la dernière campagne que j'ai faite.
Jodelet
Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines.
Mascarille, mettant la main sur le bouton de son haut−de−chausses.
Je vais vous montrer une furieuse plaie.
Magdelon
Il n'est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder.
Mascarille
Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.
Cathos
Nous ne doutons point de ce que vous êtes.
Mascarille
Vicomte, as−tu là ton carrosse ?
Jodelet
Pourquoi ?
Mascarille
Nous mènerions promener ces Dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.
Magdelon
Nous ne saurions sortir aujourd'hui.
Mascarille
Ayons donc les violons pour danser.
Jodelet
Ma foi, c'est bien avisé.
Magdelon
Pour cela, nous y consentons ; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.
Mascarille

Scène XI

290

Oeuvres complètes . 1
Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Casquaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette !
Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi.
Ces canailles me laissent toujours seul.
Magdelon
Almanzor, dites aux gens de Monsieur qu'ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces Messieurs et
ces Dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal.
Mascarille
Vicomte, que dis−tu de ces yeux ?
Jodelet
Mais toi−même, Marquis, que t'en semble ?
Mascarille
Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies nettes. Au moins, pour moi, je reçois
d'étranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu'à un filet.
Magdelon
Que tout ce qu'il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.
Cathos
Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.
Mascarille
Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là−dessus.
Cathos
Eh ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon coeur : que nous ayons quelque chose qu'on ait fait
pour nous.
Jodelet
J'aurois envie d'en faire autant ; mais je me treuve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité
des saignées que j'y ai faites ces jours passés.
Mascarille
Que diable est cela ? Je fais toujours bien le premier vers ; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est
un peu trop pressé : je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.
Jodelet
Il a de l'esprit comme un démon.
Magdelon
Et du galant, et du bien tourné.
Mascarille
Vicomte, dis−moi un peu, y a−t−il longtemps que tu n'as vu la Comtesse ?
Scène XI

291

Oeuvres complètes . 1

Jodelet
Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.
Mascarille
Sais−tu bien que le Duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui ?
Magdelon
Voici nos amies qui viennent.

Scène XI

292

Oeuvres complètes . 1
Scène XII

Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte, Lucile

Magdelon
Mon Dieu, mes chères, nous vous demandons pardon. Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous donner les
âmes des pieds ; et nous vous avons envoyé querir pour remplir les vuides de notre assemblée.
Lucile
Vous nous avez obligées, sans doute.
Mascarille
Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais l'un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes. Les
violons sont−ils venus ?
Almanzor
Oui, Monsieur ; ils sont ici.
Cathos
Allons donc, mes chères, prenez place.
Mascarille, dansant lui seul comme par prélude.
La, la, la, la, la, la, la, la.
Magdelon
Il a tout à fait la taille élégante.
Cathos
Et a la mine de danser proprement.
Mascarille, ayant pris Magdelon.
Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence. Oh ! quels
ignorants ! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte ! ne sauriez−vous jouer en
mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme, ô violons de village.
Jodelet, dansant ensuite.
Holà ! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie.

Scène XII

293

Oeuvres complètes . 1
Scène XIII

Du Croisy, la Grange, Mascarille

La Grange
Ah ! ah ! coquins, que faites−vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons.
Mascarille, se sentant battre.
Ahy ! ahy ! ahy ! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi.
Jodelet
Ahy ! ahy ! ahy !
La Grange
C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance.
Du Croisy
Voilà qui vous apprendra à vous connoître.
(Il sortent.)

Scène XIII

294

Oeuvres complètes . 1
Scène XIV

Mascarille, Jodelet, Cathos, Magdelon

Magdelon
Que veut donc dire ceci ?
Jodelet
C'est une gageure.
Cathos
Quoi ! vous laisser battre de la sorte !
Mascarille
Mon Dieu, je n'ai pas voulu faire semblant de rien ; car je suis violent, et je me serois emporté.
Magdelon
Endurer un affront comme celui−là, en notre présence !
Mascarille
Ce n'est rien : ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps ; et entre amis, on ne va
pas se piquer pour si peu de chose.

Scène XIV

295

Oeuvres complètes . 1
Scène XV

Du Croisy, la Grange, Mascarille, Jodelet, Magdelon, Cathos

La Grange
Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.
Magdelon
Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison ?
Du Croisy
Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ? qu'ils viennent vous
faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal ?
Magdelon
Vos laquais ?
La Grange
Oui, nos laquais : et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.
Magdelon
O Ciel ! quelle insolence !
La Grange
Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue ; et si vous les voulez
aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur−le−champ.
Jodelet
Adieu notre braverie.
Mascarille
Voilà le marquisat et la vicomté à bas.
Du Croisy
Ha ! ha ! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous
rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.
La Grange
C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.
Mascarille
O Fortune, quelle est ton inconstance.
Du Croisy
Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.
Scène XV

296

Oeuvres complètes . 1

La Grange
Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, Mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez
continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira ; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et
nous vous protestons, Monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.
Cathos
Ah ! quelle confusion !
Magdelon
Je crève de dépit.
Violons, au Marquis.
Qu'est−ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ?
Mascarille
Demandez à Monsieur le Vicomte.
Violons, au Vicomte.
Qui est−ce qui nous donnera de l'argent ?
Jodelet
Demandez à Monsieur le Marquis.

Scène XV

297

Oeuvres complètes . 1
Scène XVI

Gorgibus, Mascarille, Magdelon

Gorgibus
Ah ! coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois ! et je viens
d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces Messieurs qui sortent !
Magdelon
Ah ! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.
Gorgibus
Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis du
traitement que vous leur avez fait ; et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.
Magdelon
Ah ! je jure que nous en serons vengés, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez−vous vous
tenir ici après votre insolence ?
Mascarille
Traiter comme cela un marquis ! Voilà ce que c'est que du monde ! la moindre disgrâce nous fait mépriser
de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part : je vois bien qu'on
n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.
(Ils sortent tous deux.)

Scène XVI

298

Oeuvres complètes . 1
Scène XVII

Gorgibus, Magdelon, Cathos, Violons

Violons
Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez à leur défaut pour ce que nous avons joué ici.
Gorgibus, les battant
Oui, oui, je vous vais contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais
qui me tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce
que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jamais.
Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans,
vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez−vous être à tous les diables !

Scène XVII

299

Oeuvres complètes . 1

Sganarelle
ou le Cocu imaginaire
Comédie
Représentée pour la première fois
sur le théâtre du Petit−Bourbon,
le 28e mai 1660
par la
Troupe de Monsieur, frère unique du Roi

Sganarelle ou le Cocu imaginaire

300

Oeuvres complètes . 1
Personnages

Gorgibus, bourgeois de Paris.
Célie, sa fille.
Lélie, amant de Célie.
Gros−René, valet de Lélie.
Sganarelle, bourgeois de Paris, et cocu imaginaire.
Sa Femme.
Villebrequin, père de Valère.
La Suivante de Célie.
Un parent de Sganarelle.
La scène est à Paris.

Personnages

301

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Gorgibus, Célie, sa Suivante

Célie, sortant toute éplorée, et son père la suivant.
Ah ! n'espérez jamais que mon coeur y consente.
Gorgibus
Que marmottez−vous là, petite impertinente ?
Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ?
Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ?
Et par sottes raisons votre jeune cervelle
Voudroit régler ici la raison paternelle ?
Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ?
A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi,
O sotte, peut juger ce qui vous est utile ?
Par la corbleu ! gardez d'échauffer trop ma bile :
Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur,
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
Votre plus court sera, Madame la mutine,
D'accepter sans façons l'époux qu'on vous destine.
J'ignore, dites−vous, de quelle humeur il est,
Et dois auparavant consulter s'il vous plaît :
Informé du grand bien qui lui tombe en partage,
Dois−je prendre le soin d'en savoir davantage ?
Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats,
Pour être aimé de vous, doit−il manquer d'appas ?
Allez, tel qu'il puisse être, avec que cette somme
Je vous suis caution qu'il est très−honnête homme.
Célie
Hélas !
Gorgibus
Eh bien, "hélas ! " Que veut dire ceci ?
Voyez le bel hélas ! qu'elle nous donne ici !
Hé ! que si la colère une fois me transporte,
Je vous ferai chanter hélas ! de belle sorte !
Voilà, voilà le fruit de ces empressements
Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans :
De quolibets d'amour votre tête est remplie,
Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie.
Jetez−moi dans le feu tous ces méchants écrits,
Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits.
Lisez−moi comme il faut, au lieu de ces sornettes,
Les Quatrains de Pybrac, et les doctes Tablettes
Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur,
Et plein de beaux dictons à réciter par coeur.
La Guide des pécheurs est encore un bon livre :
Scène I

302

Oeuvres complètes . 1
C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre ;
Et si vous n'aviez lu que ces moralités,
Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés.
Célie
Quoi ? vous prétendez donc, mon père, que j'oublie
La constante amitié que je dois à Lélie ?
J'aurois tort si, sans vous, je disposois de moi ;
Mais vous−même à ses voeux engageâtes ma foi.
Gorgibus
Lui fût−elle engagée encore davantage,
Un autre est survenu dont le bien l'en dégage.
Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien
Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien ;
Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire,
Et que sans lui le reste est une triste affaire.
Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri ;
Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari.
Plus que l'on ne le croit ce nom d'époux engage
Et l'amour est souvent un fruit du mariage.
Mais suis−je pas bien fat de vouloir raisonner
Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ?
Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences ;
Que je n'entende plus vos sottes doléances.
Ce gendre doit venir vous visiter ce soir :
Manquez un peu, manquez à le bien recevoir !
Si je ne vous lui vois faire fort bon visage,
Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.

Scène I

303

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Célie, sa Suivante

La Suivante
Quoi ? refuser, Madame, avec cette rigueur,
Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur coeur !
A des offres d'hymen répondre par des larmes,
Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes !
Hélas ! que ne veut−on aussi me marier ?
Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier ;
Et loin qu'un pareil oui me donnât de la peine,
Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine.
Le précepteur qui fait répéter la leçon
A votre jeune frère a fort bonne raison
Lorsque, nous discourant des choses de la terre,
Il dit que la femelle est ainsi que le lierre,
Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré,
Et ne profite point s'il en est séparé.
Il n'est rien de plus vrai, ma très−chère maîtresse,
Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse.
Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin !
Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin,
L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'âme contente ;
Et je suis maintenant ma commère dolente.
Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair,
Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver ;
Sécher même les draps me sembloit ridicule :
Et je tremble à présent dedans la canicule.
Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez−moi,
Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi ;
Ne fût−ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue
D'un Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue.
Célie
Peux−tu me conseiller de commettre un forfait,
D'abandonner Lélie, et prendre ce mal−fait ?
La Suivante
Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête,
Puisque si hors de temps son voyage l'arrête ;
Et la grande longueur de son éloignement
Me le fait soupçonner de quelque changement.
Célie, lui montrant le portrait de Lélie.
Ah ! ne m'accable point par ce triste présage ;
Vois attentivement les traits de ce visage :
Ils jurent à mon coeur d'éternelles ardeurs ;
Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs,
Et comme c'est celui que l'art y représente,
Scène II

304

Oeuvres complètes . 1
Il conserve à mes feux une amitié constante.
La Suivante
Il est vrai que ces traits marquent un digne amant,
Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.
Célie
Et cependant il faut... Ah ! soutiens−moi.
(Laissant tomber le portrait de Lélie.)
La Suivante
Madame,
D'où vous pourroit venir... ? Ah ! bons Dieux ! elle pâme.
Hé vite, holà quelqu'un !

Scène II

305

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Célie, La Suivante, Sganarelle

Sganarelle
Qu'est−ce donc ? Me voilà.
La Suivante
Ma maîtresse se meurt.
Sganarelle
Quoi ? ce n'est que cela ?
Je croyois tout perdu, de crier de la sorte.
Mais approchons pourtant. Madame, êtes−vous morte ?
Hays ! elle ne dit mot.
La Suivante
Je vais faire venir
Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir.

Scène III

306

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Célie, Sganarelle, sa femme

Sganarelle, en lui passant la main sur le sein.
Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire.
Approchons−nous pour voir si sa bouche respire.
Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi,
Quelque signe de vie.
La femme de Sganarelle, regardant par la fenêtre.
Ah ! qu'est−ce que je voi ?
Mon mari dans ses bras... ! Mais je m'en vais descendre :
Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.
Sganarelle
Il faut se dépêcher de l'aller secourir.
Certes, elle auroit tort de se laisser mourir :
Aller en l'autre monde est très−grande sottise,
Tant que dans celui−ci l'on peut−être de mise.
(Il l'emporte avec un homme que la suivante amène.)

Scène IV

307

Oeuvres complètes . 1
Scène V

La femme de Sganarelle, seule.

Il s'est subitement éloigné de ces lieux,
Et sa fuite a trompé mon desir curieux ;
Mais de sa trahison je ne fais plus de doute,
Et le peu que j'ai vu me la découvre toute.
Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur
Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur :
Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres,
Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres.
Voilà de nos maris le procédé commun :
Ce qui leur est permis leur devient importun.
Dans le commencements ce sont toutes merveilles ;
Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ;
Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux,
Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux.
Ah ! que j'ai de dépit que la loi n'autorise
A changer de mari comme on fait de chemise !
Cela seroit commode ; et j'en sais telle ici
Qui comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi.
(En ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.)
Mais quel est ce bijou que le sort me présente ?
L'émail en est fort beau, la gravure charmante.
Ouvrons.

Scène V

308

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Sganarelle et sa Femme

Sganarelle
On la croyoit morte, et ce n'étoit rien.
Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien.
Mais j'aperçois ma femme.
Sa Femme
O Ciel ! c'est mignature,
Et voilà d'un bel homme une vive peinture.
Sganarelle, à part, et regardant sur l'épaule de sa femme.
Que considère−t−elle avec attention ?
Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon.
D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue.
Sa Femme, sans l'apercevoir, continue.
Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue ;
Le travail plus que l'or s'en doit encor priser.
Hon ! que cela sent bon !
Sganarelle, à part.
Quoi ? peste ! le baiser !
Ah ! j'en tiens.
Sa Femme, poursuit.
Avouons qu'on doit être ravie
Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie,
Et que s'il en contoit avec attention,
Le penchant seroit grand à la tentation.
Ah ! que n'ai−je un mari d'une aussi bonne mine,
Au lieu de mon pelé, de mon rustre... !
Sganarelle, lui arrachant le portrait.
Ah ! mâtine !
Nous vous y surprenons en faute contre nous,
Et diffamant l'honneur de votre cher époux.
Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme,
Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien Madame ?
Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter,
Quel plus rare parti pourriez−vous souhaiter ?
Peut−on trouver en moi quelque chose à redire ?
Cette taille, ce port que tout le monde admire,
Ce visage si propre à donner de l'amour,
Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ;
Bref, en tout et partout, ma personne charmante
N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ?
Et pour rassasier votre appétit gourmand,
Il faut à son mari le ragoût d'un galand ?

Scène VI

309

Oeuvres complètes . 1
Sa Femme
J'entends à demi−mot où va la raillerie
Tu crois par ce moyen...
Sganarelle
A d'autres, je vous prie !
La chose est avérée, et je tiens dans mes mains
Un bon certificat du mal dont je me plains.
Sa Femme
Mon courroux n'a déjà que trop de violence,
Sans le charger encor d'une nouvelle offense.
Ecoute, ne crois pas retenir mon bijou,
Et songe un peu...
Sganarelle
Je songe à te rompre le cou.
Que ne puis−je, aussi bien que je tiens la copie,
Tenir l'original !
Sa Femme
Pourquoi ?
Sganarelle
Pour rien, mamie :
Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier,
Et mon front de vos dons vous doit remercier.
(Regardant le portrait de Lélie.)
Le voilà, le beau−fils, le mignon de couchette,
Le malheureux tison de ta flamme secrète,
Le drôle avec lequel... !
Sa Femme
Avec lequel... ? Poursuis.
Sganarelle
Avec lequel, te dis−je..., et j'en crève d'ennuis.
Sa Femme
Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne ?
Sganarelle
Tu ne m'entends que trop, Madame la carogne.
Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus,
Et l'on va m'appeler seigneur Corneillius.
J'en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l'ôtes,
Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.
Sa Femme
Et tu m'oses tenir de semblables discours ?

Scène VI

310

Oeuvres complètes . 1
Sganarelle
Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ?
Sa Femme
Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre.
Sganarelle
Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre !
D'un panache de cerf sur le front me pourvoir,
Hélas ! voilà vraiment un beau venez−y−voir !
Sa Femme
Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense
Qui puisse d'une femme exciter la vengeance,
Tu prends d'un feint courroux le vain amusement
Pour prévenir l'effet de mon ressentiment ?
D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle :
Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.
Sganarelle
Eh ! la bonne effrontée ! A voir ce fier maintien,
Ne la croirait−on pas une femme de bien ?
Sa Femme
Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses,
Adresse−leur tes voeux, et fais−leur des caresses ;
Mais rends−moi mon portrait sans te jouer de moi.
(Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.)
Sganarelle, courant après elle.
Oui, tu crois m'échapper : je l'aurai malgré toi.

Scène VI

311

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Lélie, Gros−René

Gros−René
Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose,
Je voudrois vous prier de me dire une chose.
Lélie
Hé bien ! parle.
Gros−René
Avez−vous le diable dans le corps
Pour ne pas succomber à de pareils efforts ?
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoués,
Que je m'en sens pour moi tous les membres roués ;
Sans préjudice encor d'un accident bien pire,
Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire :
Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau,
Sans prendre de repos, ni manger un morceau.
Lélie
Ce grand empressement n'est point digne de blâme :
De l'hymen de Célie on alarme mon âme ;
Tu sais que je l'adore ; et je veux être instruit,
Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.
Gros−René
Oui ; mais un bon repas vous seroit nécessaire,
Pour s'aller éclaircir, Monsieur, de cette affaire :
Et votre coeur, sans doute, en deviendroit plus fort
Pour pouvoir résister aux attaques du sort.
J'en juge par moi−même ; et la moindre disgrâce,
Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ;
Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout,
Et les plus grands revers n'en viendroient pas à bout.
Croyez−moi, bourrez−vous, et sans réserve aucune,
Contre les coups que peut vous porter la fortune ;
Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur,
De vingt verres de vin entourez votre coeur.
Lélie
Je ne saurois manger.
Gros−René, à part ce demi−vers.
Si−fait bien moi, je meure.
Votre dîné pourtant seroit prêt tout à l'heure.

Scène VII

312

Oeuvres complètes . 1
Lélie
Tais−toi, je te l'ordonne.
Gros−René
Ah ! quel ordre inhumain !
Lélie
J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim.
Gros−René
Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude
De voir qu'un sot amour fait toute votre étude.
Lélie
Laisse−moi m'informer de l'objet de mes voeux,
Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.
Gros−René
Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne.

Scène VII

313

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Lélie, seul.

Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne :
Le père m'a promis, et la fille a fait voir
Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.

Scène VIII

314

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Sganarelle, Lélie

Sganarelle
Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne
Du malheureux pendard qui cause ma vergogne.
Il ne m'est point connu.
Lélie, à part.
Dieu ! qu'aperçois−je ici ?
Et si c'est mon portrait, que dois−je croire aussi ?
Sganarelle continue.
Ah ! pauvre Sganarelle ! à quelle destinée
Ta réputation est−elle condamnée !
(Apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d'un autre côté.)
Faut...
Lélie, à part.
Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi,
Etre sorti des mains qui le tenoient de moi.
Sganarelle
Faut−il que désormais à deux doigts l'on te montre,
Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre
On te rejette au nez le scandaleux affront
Qu'une femme mal née imprime sur ton front ?
Lélie, à part.
Me trompé−je ?
Sganarelle
Ah ! truande, as−tu bien le courage
De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ?
Et femme d'un mari qui peut passer pour beau,
Faut−il qu'un marmouset, un maudit étourneau... ?
Lélie, à part, et regardant encore son portrait.
Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui−même.
Sganarelle lui retourne le dos.
Cet homme est curieux.
Lélie, à part.
Ma surprise est extrême.
Sganarelle
A qui donc en a−t−il ?
Lélie, à part.
Scène IX

315

Oeuvres complètes . 1
Je le veux accoster.
(Haut.)
Puis−je... ? Hé ! de grâce, un mot.
Sganarelle le fuit encore.
Que me veut−il conter ?
Lélie
Puis−je obtenir de vous de savoir l'aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ?
Sganarelle, à part, et examinant le portrait qu'il tient et Lélie.
D'où lui vient ce desir ? Mais je m'avise ici...
Ah ! ma foi, me voilà de son trouble éclairci !
Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme :
C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme.
Lélie
Retirez−moi de peine, et dites d'où vous vient...
Sganarelle
Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient.
Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance ;
Il étoit en des mains de votre connoissance ;
Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous
Que les douces ardeurs de la dame et de vous.
Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie,
L'honneur d'être connu de votre seigneurie ;
Mais faites−moi celui de cesser désormais
Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais ;
Et songez que les noeuds du sacré mariage...
Lélie
Quoi ? celle, dites−vous, dont vous tenez ce gage... ?
Sganarelle
Est ma femme, et je suis son mari.
Lélie
Son mari ?
Sganarelle
Oui, son mari, vous dis−je, et mari très−marri ;
Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre
Sur l'heure à ses parents.

Scène IX

316

Oeuvres complètes . 1
Scène X

Lélie, seul.

Ah ! que viens−je d'entendre !
L'on me l'avoit bien dit, et que c'étoit de tous
L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour époux.
Ah ! quand mille serments de ta bouche infidèle
Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle,
Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux
Devoit bien soutenir l'intérêt de mes feux,
Ingrate, et quelque bien... Mais ce sensible outrage,
Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage,
Me donne tout à coup un choc si violent
Que mon coeur devient foible, et mon corps chancelant.

Scène X

317

Oeuvres complètes . 1
Scène XI

Lélie, la Femme de Sganarelle

La Femme de Sganarelle, se tournant vers Lélie.
Malgré moi mon perfide... Hélas ! quel mal vous presse ?
Je vous vois prêt, Monsieur, à tomber en foiblesse.
Lélie
C'est un mal qui m'a pris assez subitement.
La femme de Sganarelle
Je crains ici pour vous l'évanouissement :
Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.
Lélie
Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce.

Scène XI

318

Oeuvres complètes . 1
Scène XII

Sganarelle et le parent de sa femme

Le parent
D'un mari sur ce point j'approuve le souci ;
Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi ;
Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle
Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle.
C'est un point délicat ; et de pareils forfaits,
Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais.
Sganarelle
C'est−à−dire qu'il faut toucher au doigt la chose.
Le parent
Le trop de promptitude à l'erreur nous expose.
Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu,
Et si l'homme, après tout, lui peut être connu ?
Informez−vous−en donc ; et si c'est ce qu'on pense,
Nous serons les premiers à punir son offense.

Scène XII

319

Oeuvres complètes . 1
Scène XIII

Sganarelle, seul.

On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon
D'aller tout doucement. Peut−être, sans raison,
Me suis−je en tête mis ces visions cornues,
Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues.
Par ce portrait enfin dont je suis alarmé
Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé.
Tâchons donc par nos soins...

Scène XIII

320

Oeuvres complètes . 1
Scène XIV

Sganarelle, sa femme, Lélie, sur la porte de Sganarelle, et parlant à sa femme.

Sganarelle poursuit.
Ah ! que vois−je ? Je meure.
Il n'est plus question de portrait à cette heure :
Voici, ma foi, la chose en propre original.
La Femme de Sganarelle, à Lélie.
C'est par trop vous hâter, Monsieur ; et votre mal,
Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre.
Lélie
Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre.
De l'obligeant secours que vous m'avez prêté.
Sganarelle, à part.
La masque encore après lui fait civilité !

Scène XIV

321

Oeuvres complètes . 1
Scène XV

Sganarelle, Lélie

Sganarelle, à part.
Il m'aperçoit. Voyons ce qu'il me pourra dire.
Lélie, à part.
Ah ! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire...
Mais je dois condamner cet injuste transport,
Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort.
Envions seulement le bonheur de sa flamme.
(Passant auprès de lui et le regardant.)
Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme !

Scène XV

322

Oeuvres complètes . 1
Scène XVI

Sganarelle, Célie regardant aller Lélie.

Sganarelle, sans voir Célie.
Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus.
Cet étrange propos me rend aussi confus
Que s'il m'étoit venu des cornes à la tête.
(Il se tourne du côté que Lélie s'en vient d'en aller.)
Allez, ce procédé n'est point du tout honnête.
Célie, à part.
Quoi ? Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux.
Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux ?
Sganarelle poursuit.
"Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme ! "
Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme,
Dont le coupable feu, trop bien vérifié,
Sans respect ni demi nous a cocufié !
(Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.)
Mais je le laisse aller après un tel indice,
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse ?
Ah ! je devois du moins lui jeter son chapeau,
Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau,
Et sur lui hautement, pour contenter ma rage,
Faire au larron d'honneur crier le voisinage.
Célie
Celui qui maintenant devers vous est venu,
Et qui vous a parlé, d'où vous est−il connu ?
Sganarelle
Hélas ! ce n'est pas moi qui le connoît, Madame ;
C'est ma femme.
Célie
Quel trouble agite ainsi votre âme ?
Sganarelle
Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison,
Et laissez−moi pousser des soupirs à foison.
Célie
D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes ?
Sganarelle
Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes ;
Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi
Scène XVI

323

Oeuvres complètes . 1
De se voir sans chagrin au point où je me voi.
Des maris malheureux vous voyez le modèle :
On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle ;
Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction,
L'on me dérobe encor la réputation.
Célie
Comment ?
Sganarelle
Ce damoiseau, parlant par révérence,
Me fait cocu, Madame, avec toute licence ;
Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui
Le commerce secret de ma femme et de lui.
Célie
Celui qui maintenant...
Sganarelle
Oui, oui, me déshonore :
Il adore ma femme, et ma femme l'adore.
Célie
Ah ! j'avois bien jugé que ce secret retour
Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour ;
Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paroître,
Par un pressentiment de ce qui devoit être.
Sganarelle
Vous prenez ma défense avec trop de bonté.
Tout le monde n'a pas la même charité ;
Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre,
Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.
Célie
Est−il rien de plus noir que ta lâche action,
Et peut−on lui trouver une punition ?
Dois−tu ne te pas croire indigne de la vie,
Après t'être souillé de cette perfidie ?
O Ciel ! est−il possible ?
Sganarelle
Il est trop vrai pour moi.
Célie
Ah ! traître ! scélérat ! âme double et sans foi !
Sganarelle
La bonne âme !
Célie
Scène XVI

324

Oeuvres complètes . 1
Non, non, l'enfer n'a point de gêne
Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.
Sganarelle
Que voilà bien parler !
Célie
Avoir ainsi traité
Et la même innocence et la même bonté !
Sganarelle. Il soupire haut.
Hay !
Célie
Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose
A mérité l'affront où ton mépris l'expose !
Sganarelle
Il est vrai.
Célie
Qui bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur
Ne sauroit y songer sans mourir de douleur.
Sganarelle
Ne vous fâchez pas tant, ma très−chère Madame :
Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme.
Célie
Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer
Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer :
Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire,
Et j'y cours de ce pas ; rien ne m'en peut distraire.

Scène XVI

325

Oeuvres complètes . 1
Scène XVII

Sganarelle, seul.

Que le Ciel la préserve à jamais de danger !
Voyez quelle bonté de vouloir me venger !
En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce,
M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse ;
Et l'on ne doit jamais souffrir sans dire mot
De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot.
Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte :
Montrons notre courage à venger notre honte.
Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens,
Et sans aucun respect faire cocus les gens !
(Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.)
Doucement, s'il vous plaît ! Cet homme a bien la mine
D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine ;
Il pourroit bien, mettant affront dessus affront,
Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
Je hais de tout mon coeur les esprits colériques,
Et porte grand amour aux hommes pacifiques ;
Je ne suis point battant, de peur d'être battu,
Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu.
Mais mon honneur me dit que d'une telle offense
Il faut absolument que je prenne vengeance.
Ma foi, laissons−le dire autant qu'il lui plaira :
Au diantre qui pourtant rien du tout en fera !
Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine,
M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine,
Que par la ville ira le bruit de mon trépas,
Dites−moi, mon honneur, en serez−vous plus gras ?
La bière est un séjour par trop mélancolique,
Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique ;
Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé,
Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé :
Quel mal cela fait−il ? la jambe en devient−elle
Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ?
Peste soit qui premier trouva l'invention
De s'affliger l'esprit de cette vision,
Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage
Aux choses que peut faire une femme volage !
Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel,
Que fait là notre honneur pour être criminel ?
Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme.
Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme,
Il faut que tout le mal tombe sur notre dos !
Elles font la sottise, et nous sommes les sots !
C'est un vilain abus, et les gens de police
Nous devroient bien régler une telle injustice.
Scène XVII

326

Oeuvres complètes . 1
N'avons−nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ?
Les querelles, procès, faim, soif et maladie,
Troublent−ils pas assez le repos de la vie,
Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement
De se faire un chagrin qui n'a nul fondement ?
Moquons−nous de cela, méprisons les alarmes,
Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ;
Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n'ai point tort ?
En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie,
C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie :
Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien.
N'allons donc point chercher à faire une querelle
Pour un affront qui n'est que pure bagatelle.
L'on m'appellera sot de ne me venger pas ;
Mais je le serois fort de courir au trépas.
(Mettant la main sur son estomac.)
Je me sens là pourtant remuer une bile
Qui veut me conseiller quelque action virile ;
Oui, le courroux me prend ; c'est trop être poltron :
Je veux résolûment me venger du larron.
Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme,
Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

Scène XVII

327

Oeuvres complètes . 1
Scène XVIII

Gorgibus, Célie, La Suivante

Célie
Oui, je veux bien subir une si juste loi :
Mon père, disposez de mes voeux et de moi ;
Faites, quand vous voudrez, signer cet hyménée ;
A suivre mon devoir je suis déterminée ;
Je prétends gourmander mes propres sentiments,
Et me soumettre en tout à vos commandements.
Gorgibus
Ah ! voilà qui me plaît, de parler de la sorte.
Parbleu ! si grande joie à l'heure me transporte,
Que mes jambes sur l'heure en cabrioleroient,
Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient.
Approche−toi de moi, viens çà que je t'embrasse :
Une telle action n'a pas mauvaise grâce ;
Un père, quand il veut, peut sa fille baiser,
Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser.
Va, le contentement de te voir si bien née
Me fera rajeunir de dix fois une année.

Scène XVIII

328

Oeuvres complètes . 1
Scène XIX

Célie, La Suivante

La Suivante
Ce changement m'étonne.
Célie
Et lorsque tu sauras
Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.
La Suivante
Cela pourroit bien être.
Célie
Apprends donc que Lélie
A pu blesser mon coeur par une perfidie ;
Qu'il étoit en ces lieux sans...
La Suivante
Mais il vient à nous.

Scène XIX

329

Oeuvres complètes . 1
Scène XX

Célie, Lélie, La Suivante

Lélie
Avant que pour jamais je m'éloigne de vous,
Je veux vous reprocher au moins en cette place...
Célie
Quoi ? me parler encore ? avez−vous cette audace !
Lélie
Il est vrai qu'elle est grande ; et votre choix est tel,
Qu'à vous rien reprocher je serois criminel.
Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire,
Avec le digne époux qui vous comble de gloire.
Célie
Oui, traître ! j'y veux vivre ! et mon plus grand desir,
Ce seroit que ton coeur en eût du déplaisir.
Lélie
Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ?
Célie
Quoi ? tu fais le surpris et demandes ton crime ?

Scène XX

330

Oeuvres complètes . 1
Scène XXI

Célie, Lélie, Sganarelle, La Suivante

Sganarelle entre armé.
Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur
Qui sans miséricorde a souillé notre honneur !
Célie, à Lélie.
Tourne, tourne les yeux sans me faire répondre.
Lélie
Ah ! je vois...
Célie
Cet objet suffit pour te confondre.
Lélie
Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.
Sganarelle
Ma colère à présent est en état d'agir ;
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage,
Et si je le rencontre, on verra du carnage.
Oui, j'ai juré sa mort : rien ne peut l'empêcher :
Où je le trouverai, je le veux dépêcher.
Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne...
Lélie
A qui donc en veut−on ?
Sganarelle
Je n'en veux à personne.
Lélie
Pourquoi ces armes−là ?
Sganarelle
C'est un habillement
Que j'ai pris pour la pluie.
(A part.)
Ah ! quel contentement
J'aurois à le tuer ! Prenons−en le courage.
Lélie
Hay ?
Sganarelle, se donnant des coups de poings sur l'estomac et des soufflets pour s'exciter.
Je ne parle pas.
Scène XXI

331

Oeuvres complètes . 1
(A part.)
Ah ! poltron dont j'enrage !
Lâche ! vrai coeur de poule !
Célie
Il t'en doit dire assez,
Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés.
Lélie
Oui, je connois par là que vous êtes coupable
De l'infidélité la plus inexcusable
Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.
Sganarelle, à part.
Que n'ai−je peu de coeur !
Célie
Eh ! cesse devant moi,
Traître, de ce discours l'insolence cruelle !
Sganarelle
Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle :
Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ;
Là, hardi ! tâche à faire un effort généreux,
En le tuant tandis qu'il tourne le derrière.
Lélie, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s'approchoit pour le tuer.
Puisqu'un pareil discours émeut votre colère,
Je dois de votre coeur me montrer satisfait,
Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.
Célie
Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.
Lélie
Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.
Sganarelle
Sans doute elle fait bien de défendre mes droits.
Cette action, Monsieur, n'est point selon les lois.
J'ai raison de m'en plaindre ; et si je n'étois sage,
On verroit arriver un étrange carnage.
Lélie
D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal... ?
Sganarelle
Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal ;
Mais votre conscience et le soin de votre âme
Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme,
Et vouloir à ma barbe en faire votre bien
Scène XXI

332

Oeuvres complètes . 1
Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien.
Lélie
Un semblable soupçon est bas et ridicule.
Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule :
Je sais qu'elle est à vous ; et, bien loin de brûler...
Célie
Ah ! qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler !
Lélie
Quoi ? me soupçonnez−vous d'avoir une pensée
De qui son âme ait lieu de se croire offensée ?
De cette lâcheté voulez−vous me noircir ?
Célie
Parle, parle à lui−même, il pourra t'éclaircir.
Sganarelle
Vous me défendez mieux que je ne saurois faire,
Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.

Scène XXI

333

Oeuvres complètes . 1
Scène XXII

Célie, Lélie, Sganarelle, sa Femme, la Suivante

La femme de Sganarelle, à Célie.
Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous
Faire éclater, Madame, un esprit trop jaloux ;
Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe.
Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ;
Et votre âme devroit prendre un meilleur emploi
Que de séduire un coeur qui doit n'être qu'à moi.
Célie
La déclaration est assez ingénue.
Sganarelle, à sa femme.
L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue :
Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend,
Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galand.
Célie
Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.
(Se tournant vers Lélie.)
Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie.
Lélie
Que me veut−on conter ?
La Suivante
Ma foi, je ne sais pas
Quand on verra finir ce galimatias ;
Déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre,
Et si plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre :
Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler.
(Allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.)
Répondez−moi par ordre, et me laissez parler.
(A Lélie.)
Vous, qu'est−ce qu'à son coeur peut reprocher le vôtre ?
Lélie
Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre ;
Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal,
J'accours tout transporté d'un amour sans égal,
Dont l'ardeur résistoit à se croire oubliée,
Mon abord en ces lieux la trouve mariée.
La Suivante
Mariée ! à qui donc ?
Lélie, montrant Sganarelle ?
Scène XXII

334

Oeuvres complètes . 1
A lui.
La Suivante
Comment, à lui ?
Lélie
Oui−da.
La Suivante
Qui vous l'a dit ?
Lélie
C'est lui−même, aujourd'hui.
La Suivante, à Sganarelle.
Est−il vrai ?
Sganarelle
Moi ? J'ai dit que c'étoit à ma femme
Que j'étois marié.
Lélie
Dans un grand trouble d'âme
Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi.
Sganarelle
Il est vrai : le voilà.
Lélie
Vous m'avez dit aussi
Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage
Etoit liée à vous des noeuds du mariage.
Sganarelle
(Montrant sa femme.)
Sans doute. Et je l'avois de ses mains arraché,
Et n'eusse pas sans lui découvert son péché.
La femme de Sganarelle
Que me viens−tu conter par ta plainte importune ?
Je l'avois sous mes pieds rencontré par fortune ;
Et même, quand, après ton injuste courroux,
(Montrant Lélie.)
J'ai fait, dans sa foiblesse, entrer Monsieur chez nous,
Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture.
Célie
C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure ;
Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison
(A Sganarelle.)
Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison.

Scène XXII

335

Oeuvres complètes . 1
La Suivante
Vous voyez que sans moi vous y seriez encore
Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore.
Sganarelle
Prendrons−nous tout ceci pour de l'argent comptant ?
Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant !
Sa Femme
Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée ;
Et doux que soit le mal, je crains d'être trompée.
Sganarelle
Hé ! mutuellement croyons−nous gens de bien :
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien ;
Accepte sans façon le marché qu'on propose.
Sa Femme
Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose !
Célie, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble.
Ah ! Dieux ! s'il est ainsi, qu'est−ce donc que j'ai fait ?
Je dois de mon courroux appréhender l'effet :
Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris, pour ma vengeance,
Le malheureux secours de mon obéissance ;
Et depuis un moment mon coeur vient d'accepter
Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter ;
J'ai promis à mon père ; et ce qui me désole...
Mais je le vois venir.
Lélie
Il me tiendra parole.

Scène XXII

336

Oeuvres complètes . 1
Scène XXIII

Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, La Suivante

Lélie
Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour
Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour
Verra, comme je crois, la promesse accomplie
Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie.
Gorgibus
Monsieur, que je revois en ces lieux de retour
Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardente amour
Verra, que vous croyez, la promesse accomplie
Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie,
Très−humble serviteur à Votre Seigneurie.
Lélie
Quoi ? Monsieur, est−ce ainsi qu'on trahit mon espoir ?
Gorgibus
Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir :
Ma fille en suit les lois.
Célie
Mon devoir m'intéresse,
Mon père, à dégager vers lui votre promesse.
Gorgibus
Est−ce répondre en fille à mes commandements ?
Tu te démens bien tôt de tes bons sentiments !
Pour Valère tantôt... Mais j'aperçois son père :
Il vient assurément pour conclure l'affaire.

Scène XXIII

337

Oeuvres complètes . 1
Scène dernière

Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, Villebrequin, La Suivante

Gorgibus
Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin ?
Villebrequin
Un secret important, que j'ai su ce matin,
Qui rompt absolument ma parole donnée.
Mon fils, dont votre fille acceptoit l'hyménée,
Sous des liens cachés trompant les yeux de tous,
Vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ;
Et comme des parents le bien et la naissance
M'ôtent tout le pouvoir d'en casser l'alliance,
Je vous viens...
Gorgibus
Brisons là. Si, sans votre congé,
Valère votre fils ailleurs s'est engagé,
Je ne vous puis celer que ma fille Célie
Dès longtemps par moi−même est promise à Lélie ;
Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui
M'empêche d'agréer un autre époux que lui.
Villebrequin
Un tel choix me plaît fort.
Lélie
Et cette juste envie
D'un bonheur éternel va couronner ma vie.
Gorgibus
Allons choisir le jour pour se donner la foi.
Sganarelle
A−t−on mieux cru jamais être cocu que moi ?
Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence
Peut jeter dans l'esprit une fausse créance.
De cet exemple−ci ressouvenez−vous bien ;
Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.

Scène dernière

338

Oeuvres complètes . 1

Dom Garcie de Navarre
ou le Prince jaloux
Comédie
Représentée pour la première fois
sur le théâtre de la salle du palais royal
le 4 février 1661
par la
Troupe de Monsieur, frère unique du Roi

Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux

339

Oeuvres complètes . 1
Personnages

Dom Garcie, prince de Navarre, amant d'Elvire.
Elvire, princesse de Léon.
Elise, confidente d'Elvire.
Dom Alphonse, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Dom Sylve.
Ignès, comtesse, amante de Dom Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l'Etat de Léon.
Dom Alvar, confident de Dom Garcie, amant d'Elise.
Dom Lope, autre confident de Dom Garcie, amant rebuté d'Elise.
Dom Pèdre, écuyer d'Ignès.
La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne, dans le royaume de Léon.

Personnages

340

Oeuvres complètes . 1
Acte I

Acte I

341

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Done Elvire, Elise

Done Elvire
Non, ce n'est point un choix qui pour ces deux amants
Sut régler de mon coeur les secrets sentiments ;
Et le Prince n'a point dans tout ce qu'il peut être
Ce qui fit préférer l'amour qu'il fait paroître.
Dom Sylve, comme lui, fit briller à mes yeux
Toutes les qualités d'un héros glorieux ;
Même éclat de vertus, joint à même naissance,
Me parloit en tous deux pour cette préférence ;
Et je serois encore à nommer le vainqueur,
Si le mérite seul prenoit droit sur un coeur :
Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes
Décidèrent en moi le destin de leurs flammes ;
Et toute mon estime, égale entre les deux,
Laissa vers Dom Garcie entraîner tous mes voeux.
Elise
Cet amour que pour lui votre astre vous inspire.
N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire,
Puisque nos yeux, Madame, ont pu longtemps douter
Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter.
Done Elvire
De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite
A de fâcheux combats, Elise, m'a réduite.
Quand je regardois l'un, rien ne me reprochoit
Le tendre mouvement où mon âme penchoit :
Mais je me l'imputois à beaucoup d'injustice
Quand de l'autre à mes yeux s'offroit le sacrifice ;
Et Dom Sylve, après tout, dans ses soins amoureux
Me sembloit mériter un destin plus heureux.
Je m'opposois encor ce qu'au sang de Castille
Du feu roi de Léon semble devoir la fille,
Et la longue amitié qui d'un étroit lien
Joignit les intérêts de son père et du mien.
Ainsi, plus dans mon âme un autre prenoit place,
Plus de tous ses respects je plaignois la disgrâce ;
Ma pitié, complaisante à ses brûlants soupirs,
D'un dehors favorable amusoit ses desirs,
Et vouloit réparer, par ce foible avantage,
Ce qu'au fond de mon coeur je lui faisois d'outrage.
Elise
Mais son premier amour, que vous avez appris,
Doit de cette contrainte affranchir vos esprits ;
Scène I

342

Oeuvres complètes . 1
Et puisqu'avant ses soins, où pour vous il s'engage,
Done Ignès de son coeur avoir reçu l'hommage,
Et que, par des liens aussi fermes que doux,
L'amitié vous unit, cette comtesse et vous,
Son secret révélé vous est une matière
A donner à vos voeux liberté toute entière ;
Et vous pouvez, sans crainte, à cet amant confus
D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus.
Done Elvire
Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle
Qui m'apprit que Dom Sylve étoit un infidèle,
Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannisé
Contre elles à présent se voit autorisé,
Qu'il en peut justement combattre les hommages,
Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages ;
Mais enfin quelle joie en peut prendre ce coeur,
Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur,
Si d'un prince jaloux l'éternelle foiblesse
Reçoit indignement les soins de ma tendresse,
Et semble préparer, dans mon juste courroux,
Un éclat à briser tout commerce entre nous ?
Elise
Mais si de votre bouche il n'a point su sa gloire,
Est−ce un crime pour lui que de n'oser la croire ?
Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux
L'autorise−t−il pas à douter de vos voeux ?
Done Elvire
Non, non, de cette sombre et lâche jalousie
Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ;
Et par mes actions je l'ai trop informé
Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé.
Sans employer la langue, il est des interprètes
Qui parlent clairement des atteintes secrètes :
Un soupir, un regard, une simple rougeur,
Un silence est assez pour expliquer un coeur ;
Tout parle dans l'amour ; et sur cette matière
Le moindre jour doit être une grande lumière,
Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant,
On ne montre jamais tout ce que l'on ressent.
J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite,
Et voir d'un oeil égal l'un et l'autre mérite ;
Mais que contre ses voeux on combat vainement,
Et que la différence est connue aisément
De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude,
A celles où du coeur fait pencher l'habitude !
Dans les unes toujours on paroît se forcer ;
Mais les autres, hélas ! se font sans y penser,
Semblables à ces eaux si pures et si belles,
Scène I

343

Oeuvres complètes . 1
Qui coulent sans effort des sources naturelles.
Ma pitié pour Dom Sylve avoit beau l'émouvoir,
J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir ;
Et mes regards au Prince, en un pareil martyre,
En disoient toujours plus que je n'en voulois dire.
Elise
Enfin, si les soupçons de cet illustre amant,
Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement,
Pour le moins font−ils foi d'une âme bien atteinte,
Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte.
De jaloux mouvements doivent être odieux,
S'ils partent d'un amour qui déplaise à nos yeux ;
Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes
Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes :
C'est par là que son feu se peut mieux exprimer :
Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer.
Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime...
Done Elvire
Ah ! ne m'avancez point cette étrange maxime.
Partout la jalousie est un monstre odieux :
Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ;
Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance,
Plus on doit ressentir les coups de cette offense.
Voir un prince emporté, qui perd à tous moments
Le respect que l'amour inspire aux vrais amants ;
Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie,
Querelle également mon chagrin et ma joie,
Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer
Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer :
Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée ;
Et sans déguisement je te dis ma pensée :
Le prince Dom Garcie est cher à mes desirs ;
Il peut d'un coeur illustre échauffer les soupirs ;
Au milieu de Léon on a vu son courage
Me donner de sa flamme un noble témoignage,
Braver en ma faveur des périls les plus grands,
M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans,
Et dans ces murs forcés mettre ma destinée
A couvert des horreurs d'un indigne hyménée ;
Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui
Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ;
Car un coeur amoureux prend un plaisir extrême
A se voir redevable, Elise, à ce qu'il aime,
Et sa flamme timide ose mieux éclater,
Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.
Oui, j'aime qu'un secours, qui hasarde sa tête,
Semble à sa passion donner droit de conquête ;
J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains ;
Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains,
Scène I

344

Oeuvres complètes . 1
Si la bonté du Ciel nous ramène mon frère,
Les voeux les plus ardents que mon coeur puisse faire,
C'est que son bras encor sur un perfide sang
Puisse aider à ce frère à reprendre son rang,
Et par d'heureux succès d'une haute vaillance
Mériter tous les soins de sa reconnoissance ;
Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux,
S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux
Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire,
C'est inutilement qu'il prétend Done Elvire :
L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds
Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux.
Elise
Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres,
C'est au Prince, Madame, à se régler aux vôtres ;
Et dans votre billet ils sont si bien marqués,
Que quand il les verra de la sorte expliqués...
Done Elvire
Je n'y veux point, Elise, employer cette lettre :
C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre.
La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant
Des témoins trop constants de notre attachement.
Ainsi donc empêchez qu'au Prince on ne la livre.
Elise
Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre.
J'admire cependant que le Ciel ait jeté
Dans le goût des esprits tant de diversité,
Et que ce que les uns regardent comme outrage
Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage.
Pour moi, je trouverois mon sort tout à fait doux,
Si j'avois un amant qui pût être jaloux ;
Je saurois m'applaudir de son inquiétude ;
Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude,
C'est de voir Dom Alvar ne prendre aucun souci.
Done Elvire
Nous ne le croyions pas si proche : le voici.

Scène I

345

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Done Elvire, Dom Alvar, Elise

Done Elvire
Votre retour surprend : qu'avez−vous à m'apprendre ?
Dom Alphonse vient−il ? a−t−on lieu de l'attendre ?
Dom Alvar
Oui, Madame ; et ce frère en Castille élevé
De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé.
Jusqu'ici Dom Louis, qui vit à sa prudence
Par le feu Roi mourant commettre son enfance,
A caché ses destins aux yeux de tout l'Etat,
Pour l'ôter aux fureurs du traître Mauregat ;
Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace,
L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place,
Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté
A l'appas dangereux de sa fausse équité.
Mais, les peuples émus par cette violence
Que vous a voulu faire une injuste puissance,
Ce généreux vieillard a cru qu'il étoit temps
D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans :
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames
Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes,
Tandis que la Castille armoit dix mille bras
Pour redonner ce prince aux voeux de ses Etats ;
Il fait auparavant semer sa renommée,
Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée,
Que tout prêt à lancer le foudre punisseur
Sous qui doit succomber un lâche ravisseur.
On investit Léon, et Dom Sylve en personne
Commande le secours que son père vous donne.
Done Elvire
Un secours si puissant doit flatter notre espoir ;
Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir.
Dom Alvar
Mais, Madame, admirez que, malgré la tempête
Que votre usurpateur oit gronder sur sa tête,
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain
Qu'à la comtesse Ignès il va donner la main.
Done Elvire
Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille
L'appui du grand crédit où se voit sa famille.
Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci ;
Mais son coeur au tyran fut toujours endurci.
Scène II

346

Oeuvres complètes . 1

Elise
De trop puissants motifs d'honneur et de tendresse
Opposent ses refus aux noeuds dont on la presse
Pour...
Dom Alvar
Le Prince entre ici.

Scène II

347

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Dom Garcie, Done Elvire, Dom Alvar, Elise

Dom Garcie
Je viens m'intéresser,
Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer.
Ce frère qui menace un tyran plein de crimes
Flatte de mon amour les transports légitimes :
Son sort offre à mon bras des périls glorieux
Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux,
Et par eux m'acquérir, si le Ciel m'est propice,
La gloire d'un revers que vous doit sa justice,
Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité,
Et rendre à votre sang toute sa dignité.
Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère,
C'est que pour être roi, le Ciel vous rend ce frère
Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins
Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins,
Et qu'il soit soupçonné que dans votre personne
Il cherche à me gagner les droits d'une couronne.
Oui, tout mon coeur voudroit montrer aux yeux de tous
Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous ;
Et cent fois, si je puis le dire sans offense,
Ses voeux se sont armés contre votre naissance ;
Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas
Souhaité le partage à vos divins appas,
Afin que de ce coeur le noble sacrifice
Pût du Ciel envers vous réparer l'injustice,
Et votre sort tenir des mains de mon amour
Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour.
Mais puisque enfin les Cieux de tout ce juste hommage
A mes feux prévenus dérobent l'avantage,
Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir
Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir,
Et qu'ils osent briguer par d'illustres services
D'un frère et d'un Etat les suffrages propices.
Done Elvire
Je sais que vous pouvez, Prince, en vengeant nos droits,
Faire pour votre amour parler cent beaux exploits ;
Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère,
Que l'aveu d'un Etat et la faveur d'un frère ;
Done Elvire n'est pas au bout de cet effort,
Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort.
Dom Garcie
Oui, Madame, j'entends ce que vous voulez dire :
Je sais bien que pour vous mon coeur en vain soupire ;
Scène III

348

Oeuvres complètes . 1
Et l'obstacle puissant qui s'oppose mes feux,
Sans que vous le nommiez, n'est pas secret pour eux.
Done Elvire
Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre,
Et par trop de chaleur, Prince, on se peut méprendre ;
Mais, puisqu'il faut parler, desirez−vous savoir
Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir ?
Dom Garcie
Ce me sera, Madame, une faveur extrême.
Done Elvire
Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime.
Dom Garcie
Et que peut−on, hélas ! observer sous les cieux
Qui ne cède à l'ardeur que m'inspirent vos yeux ?
Done Elvire
Quand votre passion ne fera rien paroître
Dont se puisse indigner celle qui l'a fait naître.
Dom Garcie
C'est là son plus grand soin.
Done Elvire
Quand tous ses mouvements
Ne prendront point de moi de trop bas sentiments.
Dom Garcie
Ils vous révèrent trop.
Done Elvire
Quand d'un injuste ombrage
Votre raison saura me réparer l'outrage,
Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux
Qui de son noir venin empoisonne vos feux,
Cette jalouse humeur dont l'importun caprice
Aux voeux que vous m'offrez rend un mauvais office,
S'oppose à leur attente, et contre eux, à tous coups,
Arme les mouvements de mon juste courroux.
Dom Garcie
Ah ! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse,
Qu'un peu de jalousie en mon coeur trouve place,
Et qu'un rival, absent de vos divins appas,
Au repos de ce coeur vient livrer des combats.
Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance
Que votre âme en ces lieux souffre de son absence,
Et que malgré mes soins, vos soupirs amoureux
Scène III

349

Oeuvres complètes . 1
Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux.
Mais si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire,
Il vous est bien facile, hélas ! de m'y soustraire ;
Et leur bannissement, dont j'accepte la loi,
Dépend bien plus de vous qu'il ne dépend de moi.
Oui, c'est vous qui pouvez, par deux mots pleins de flamme,
Contre la jalousie armer toute mon âme,
Et des pleines clartés d'un glorieux espoir
Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir.
Daignez donc étouffer le doute qui m'accable,
Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable
Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts,
Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux.
Done Elvire
Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande :
Au moindre mot qu'il dit, un coeur veut qu'on l'entende,
Et n'aime pas ces feux dont l'importunité
Demande qu'on s'explique avec tant de clarté.
Le premier mouvement qui découvre notre âme
Doit d'un amant discret satisfaire la flamme ;
Et c'est à s'en dédire autoriser nos voeux
Que vouloir plus avant pousser de tels aveux.
Je ne dis point quel choix, s'il m'étoit volontaire,
Entre Dom Sylve et vous mon âme pourroit faire ;
Mais vouloir vous contraindre à n'être point jaloux
Auroit dit quelque chose à tout autre que vous ;
Et je croyois cet ordre un assez doux langage,
Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage.
Cependant votre amour n'est pas encor content :
Il demande un aveu qui soit plus éclatant ;
Pour l'ôter de scrupule, il me faut à vous−même,
En des termes exprès, dire que je vous aime ;
Et peut−être qu'encor, pour vous en assurer,
Vous vous obstineriez à m'en faire jurer.
Dom Garcie
Hé bien ! Madame, hé bien ! je suis trop téméraire :
De tout ce qui vous plaît je dois me satisfaire.
Je ne demande point de plus grande clarté ;
Je crois que vous avez pour moi quelque bonté,
Que d'un peu de pitié mon feu vous sollicite,
Et je me vois heureux plus que je ne mérite.
C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux.
L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux,
Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire
Pour affranchir mon coeur de leur injuste empire.
Done Elvire
Vous promettez beaucoup, Prince ; et je doute fort
Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort.
Scène III

350

Oeuvres complètes . 1

Dom Garcie
Ah ! Madame, il suffit, pour me rendre croyable,
Que ce qu'on vous promet doit être inviolable,
Et que l'heur d'obéir à sa divinité
Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité.
Que le Ciel me déclare une éternelle guerre,
Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre,
Ou, pour périr encor par de plus rudes coups,
Puissé−je voir sur moi fondre votre courroux,
Si jamais mon amour descend à la foiblesse
De manquer aux devoirs d'une telle promesse,
Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport
Fait... !
(Dom Pèdre apporte un billet.)
Done Elvire
J'en étois en peine, et tu m'obliges fort.
Que le courrier attende. A ces regards qu'il jette,
Vois−je pas que déjà cet écrit l'inquiète ?
Prodigieux effet de son tempérament !
Qui vous arrête, Prince, au milieu du serment ?
Dom Garcie
J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble,
Et je ne voulois pas l'interrompre.
Done Elvire
Il me semble
Que vous me répondez d'un ton fort altéré ;
Je vous vois tout à coup le visage égaré :
Ce changement soudain a lieu de me surprendre ;
D'où peut−il provenir ? le pourroit−on apprendre ?
Dom Garcie
D'un mal qui tout à coup vient d'attaquer mon cœur.
Done Elvire
Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur,
Et quelque prompt secours vous seroit nécessaire.
Mais encor, dites−moi, vous prend−il d'ordinaire ?
Dom Garcie
Parfois.
Done Elvire
Ah ! prince foible ! Hé bien ! par cet écrit
Guérissez−le, ce mal : il n'est que dans l'esprit.
Dom Garcie
Par cet écrit, Madame ? Ah ! ma main le refuse :
Scène III

351

Oeuvres complètes . 1
Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse.
Si...
Done Elvire
Lisez−le, vous dis−je, et satisfaites−vous.
Dom Garcie
Pour me traiter après de foible, de jaloux ?
Non, non ! Je dois ici vous rendre un témoignage
Qu'à mon coeur cet écrit n'a point donné d'ombrage ;
Et bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir,
Pour me justifier, je ne veux point le voir.
Done Elvire
Si vous vous obstinez à cette résistance,
J'aurois tort de vouloir vous faire violence ;
Et c'est assez enfin que vous avoir pressé
De voir de quelle main ce billet m'est tracé.
Dom Garcie
Ma volonté toujours vous doit être soumise :
Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise,
Je consens volontiers à prendre cet emploi.
Done Elvire
Oui, oui, Prince, tenez : vous le lirez pour moi.
Dom Garcie
C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire...
Done Elvire
C'est ce que vous voudrez : dépêchez−vous de lire.
Dom Garcie
Il est de Done Ignès, à ce que je connoi.
Done Elvire
Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi.
Dom Garcie lit.
"Malgré l'effort d'un long mépris,
Le tyran toujours m'aime, et depuis votre absence,
Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris,
Il semble avoir tourné toute sa violence,
Dont il poursuit l'alliance
De vous et de son fils.
Ceux qui sur moi peuvent avoir empire,
Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire
Approuvent tous cet indigne lien.
J'ignore encor par où finira mon martyre ;
Mais je mourrai plutôt que de consentir rien.
Puissiez−vous jouir, belle Elvire,
Scène III

352

Oeuvres complètes . 1
D'un destin plus doux que le mien !
Done Ignès."
(Il continue.)
Dans la haute vertu son âme est affermie.
Done Elvire
Je vais faire réponse à cette illustre amie.
Cependant apprenez, Prince, à vous mieux armer
Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
J'ai calmé votre trouble avec cette lumière,
Et la chose a passé d'une douce manière ;
Mais, à n'en point mentir, il seroit des moments
Où je pourrois entrer dans d'autres sentiments.
Dom Garcie
Hé quoi ! vous croyez donc... ?
Done Elvire
Je crois ce qu'il faut croire.
Adieu : de mes avis conservez la mémoire ;
Et s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand,
Donnez−en à mon coeur les preuves qu'il prétend.
Dom Garcie
Croyez que désormais c'est toute mon envie,
Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie.

Scène III

353

Oeuvres complètes . 1
Acte II

Acte II

354

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Elise, Dom Lope

Elise
Tout ce que fait le Prince, à parler franchement,
N'est pas ce qui me donne un grand étonnement ;
Car que d'un noble amour une âme bien saisie
En pousse les transports jusqu'à la jalousie,
Que de doutes fréquents ses voeux soient traversés,
Il est fort naturel, et je l'approuve assez.
Mais ce qui me surprend, Dom Lope, c'est d'entendre
Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre,
Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux
Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux.
Encore un coup, Dom Lope, une âme bien éprise
Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise ;
Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux,
C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous.
Dom Lope
Que sur cette conduite à son aise l'on glose.
Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ;
Et rebuté par vous des soins de mon amour,
Je songe auprès du Prince à bien faire ma cour.
Elise
Mais savez−vous qu'enfin il fera mal la sienne,
S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne ?
Dom Lope
Et quand, charmante Elise, a−t−on vu, s'il vous plaît,
Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt,
Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite
D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite,
Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit,
Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit ?
Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce :
Par la plus courte voie on y cherche une place ;
Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur,
C'est de flatter toujours le foible de leur coeur,
D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire,
Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire :
C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux.
Les utiles conseils font passer pour fâcheux,
Et vous laissent toujours hors de la confidence
Où vous jette d'abord l'adroite complaisance.
Enfin on voit partout que l'art des courtisans
Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands,
Scène I

355

Oeuvres complètes . 1
A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme
Ne porter les avis des choses qu'on y blâme.
Elise
Ces maximes un temps leur peuvent succéder ;
Mais il est des revers qu'on doit appréhender ;
Et dans l'esprit des grands, qu'on tâche de surprendre,
Un rayon de lumière à la fin peut descendre,
Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement
Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement.
Cependant je dirai que votre âme s'explique
Un peu bien librement sur votre politique :
Et ses nobles motifs, au Prince rapportés,
Serviroient assez mal vos assiduités.
Dom Lope
Outre que je pourrois désavouer sans blâme
Ces libres vérités sur quoi s'ouvre mon âme,
Je sais fort bien qu'Elise a l'esprit trop discret
Pour aller divulguer cet entretien secret.
Qu'ai−je dit, après tout, que sans moi l'on ne sache ?
Et dans mon procédé que faut−il que je cache ?
On peut craindre une chute avec quelque raison,
Quand on met en usage ou ruse ou trahison ;
Mais qu'ai−je à redouter, moi, qui partout n'avance
Que les soins approuvés d'un peu de complaisance,
Et qui suis seulement par d'utiles leçons
La pente qu'a le Prince à de jaloux soupçons ?
Son âme semble en vivre, et je mets mon étude
A trouver des raisons à son inquiétude,
A voir de tous côtés s'il ne se passe rien
A fournir le sujet d'un secret entretien ;
Et quand je puis venir, enflé d'une nouvelle,
Donner à son repos une atteinte mortelle,
C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison
D'une audience avide avaler ce poison,
Et m'en remercier comme d'une victoire
Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire.
Mais mon rival paroît : je vous laisse tous deux ;
Et bien que je renonce à l'espoir de vos voeux,
J'aurois un peu de peine à voir qu'en ma présence
Il reçût des effets de quelque préférence,
Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci.
Elise
Tout amant de bon sens en doit user ainsi.

Scène I

356

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Dom Alvar, Elise

Dom Alvar
Enfin nous apprenons que le roi de Navarre
Pour les désirs du Prince aujourd'hui se déclare ;
Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend
Pour le fameux service où son amour prétend.
Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse
On ait fait avancer... Mais...

Scène II

357

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Dom Garcie, Elise, Dom Alvar

Dom Garcie
Que fait la Princesse ?
Elise.
Quelques lettres, Seigneur ; je le présume ainsi.
Mais elle va savoir que vous êtes ici.

Scène III

358

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Dom Garcie, seul.

J'attendrai qu'elle ait fait. Près de souffrir sa vue,
D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue ;
Et la crainte, mêlée à mon ressentiment,
Jette par tout mon corps un soudain tremblement.
Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice
Ne te conduise ici dans quelque précipice,
Et que de ton esprit les désordres puissans
Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens :
Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide ;
Vois si de tes soupçons l'apparence est solide ;
Ne démens pas leur voix ; mais aussi garde bien
Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien,
Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre,
Et relis posément cette moitié de lettre.
Ha ! qu'est−ce que mon coeur, trop digne de pitié,
Ne voudroit pas donner pour son autre moitié ?
Mais, après tout, que dis−je ? il suffit bien de l'une,
Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune.
"Quoique votre rival...
Vous devez toutefois vous...
Et vous avez en vous à...
L'obstacle le plus grand...
Je chéris tendrement ce...
Pour me tirer des mains de...
Son amour, ses devoirs...
Mais il m'est odieux, avec...
Otez donc à vos feux ce...
Méritez les regards que l'on...
Et lorsqu'on vous oblige...
Ne vous obstinez point à..."
Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci :
Son coeur, comme sa main ; se fait connoître ici ;
Et les sens imparfaits de cet écrit funeste
Pour s'expliquer à moi n'ont pas besoin du reste.
Toutefois, dans l'abord agissons doucement ;
Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ;
Et de ce que je tiens ne donnant point d'indice,
Confondons son esprit par son propre artifice.
La voici : ma raison, renferme mes transports,
Et rends−toi pour un temps maîtresse du dehors.

Scène IV

359

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Done Elvire, Dom Garcie

Done Elvire
Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre ?
Dom Garcie
Ha ! qu'elle cache bien !
Done Elvire
On vient de nous apprendre
Que le Roi votre père approuve vos projets,
Et veut bien que son fils nous rende nos sujets ;
Et mon âme en a pris une allégresse extrême.
Don Garcie
Oui, Madame, et mon coeur s'en réjouit de même ;
Mais...
Done Elvire
Le tyran sans doute aura peine à parer
Les foudres que partout il entend murmurer.
Et j'ose me flatter que le même courage
Qui put bien me soustraire à sa brutale rage,
Et dans les murs d'Astorgue, arrachés de ses mains,
Me faire un sûr asile à braver ses desseins,
Pourra, de tout Léon achevant la conquête,
Sous ses nobles efforts faire choir cette tête.
Dom Garcie
Le succès en pourra parler dans quelques jours,
Mais, de grâce, passons à quelque autre discours.
Puis−je, sans trop oser, vous prier de me dire
A qui vous avez pris, Madame, soin d'écrire,
Depuis que le destin nous a conduits ici ?
Done Elvire
Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci ?
Dom Garcie
D'un désir curieux de pure fantaisie.
Done Elvire
La curiosité naît de la jalousie.
Dom Garcie
Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez :
Vos ordres de ce mal me défendent assez.

Scène V

360

Oeuvres complètes . 1
Done Elvire
Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse,
J'ai deux fois à Léon écrit à la Comtesse,
Et deux fois au marquis Dom Louis à Burgos.
Avec cette réponse êtes−vous en repos ?
Dom Garcie
Vous n'avez point écrit à quelque autre personne,
Madame ?
Done Elvire
Non, sans doute, et ce discours m'étonne.
Dom Garcie
De grâce, songez bien avant que d'assurer :
En manquant de mémoire, on peut se parjurer.
Done Elvire
Ma bouche sur ce point ne peut être parjure.
Dom Garcie
Elle a dit toutefois une haute imposture.
Done Elvire
Prince !
Dom Garcie
Madame ?
Done Elvire
O Ciel ! quel est ce mouvement ?
Avez−vous, dites−moi, perdu le jugement ?
Dom Garcie
Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j'ai cru trouver quelque sincérité
Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
Done Elvire
De quelle trahison pouvez−vous donc vous plaindre ?
Dom Garcie
Ah ! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre !
Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits.
Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits :
Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile
De découvrir pour qui vous employez ce style.
Done Elvire
Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit ?
Scène V

361

Oeuvres complètes . 1

Dom Garcie
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit
Done Elvire
L'innocence à rougir n'est point accoutumée.
Dom Garcie
Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée.
Ce billet démenti pour n'avoir point de seing...
Done Elvire
Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main ?
Dom Garcie
Encore est−ce beaucoup que, de franchise pure,
Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture ;
Mais ce sera, sans doute, et j'en serois garant,
Un billet qu'on envoie à quelque indifférent ;
Ou du moins, ce qu'il a de tendresse évidente
Sera pour une amie ou pour quelque parente.
Done Elvire
Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé,
Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé.
Dom Garcie
Et je puis, ô perfide ! ...
Done Elvire
Arrêtez, prince indigne,
De ce lâche transport l'égarement insigne.
Bien que de vous mon coeur ne prenne point de loi,
Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi,
Je veux bien me purger, pour votre seul supplice,
Du crime que m'impose un insolent caprice.
Vous serez éclairci, n'en doutez nullement ;
J'ai ma défense prête en ce même moment ;
Vous allez recevoir une pleine lumière ;
Mon innocence ici paroîtra toute entière ;
Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt,
Vous faire prononcer vous−même votre arrêt.
Dom Garcie
Ce sont propos obscurs, qu'on ne sauroit comprendre.
Done Elvire
Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre.
Elise, holà !

Scène V

362

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Dom Garcie, Done Elvire, Elise

Elise
Madame.
Done Elvire
Observez bien au moins
Si j'ose à vous tromper employer quelques soins,
Si par un seul coup d'oeil, ou geste qui l'instruise,
Je cherche de ce coup à parer la surprise.
Le billet que tantôt ma main avoir tracé,
Répondez promptement, où l'avez−vous laissé ?
Elise
Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable ;
Je ne sais comme il est demeuré sur ma table ;
Mais on vient de m'apprendre en ce même moment
Que Dom Lope, venant dans mon appartement,
Par une liberté qu'on lui voit se permettre,
A fureté partout et trouvé cette lettre.
Comme il la déplioit, Léonor a voulu
S'en saisir promptement avant qu'il eût rien lu :
Et se jetant sur lui, la lettre contestée
En deux justes moitiés dans leurs mains est restée ;
Et Dom Lope aussitôt prenant un prompt essor,
A dérobé la sienne aux soins de Léonor.
Done Elvire
Avez−vous ici l'autre ?
Elise
Oui, la voilà, Madame.
Done Elvire
Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme.
Avec votre moitié rassemblez celle−ci.
Lisez, et hautement : je veux l'entendre aussi.
Dom Garcie
"Au prince Dom Garcie." Ah !
Done Elvire
Achevez de lire :
Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire.
Dom Garcie lit.
"Quoique votre rival, Prince, alarme votre âme,
Scène VI

363

Oeuvres complètes . 1
Vous devez toutefois vous craindre plus que lui ;
Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui
L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme.
Je chéris tendrement ce qu'a fait Dom Garcie
Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs ;
Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs ;
Mais il m'est odieux, avec sa jalousie.
Otez donc à vos feux ce qu'ils en font paroître ;
Méritez les regards que l'on jette sur eux ;
Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux,
Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être."
Done Elvire
Hé bien ! que dites−vous ?
Dom Garcie
Ha ! Madame je dis
Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits,
Que je vois dans ma plainte une horrible injustice,
Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice.
Done Elvire
Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité
Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté,
C'est pour le démentir, et cent fois me dédire
De tout ce que pour vous vous y venez de lire.
Adieu, Prince.
Dom Garcie
Madame, hélas ! où fuyez−vous ?
Done Elvire
Où vous ne serez point, trop odieux jaloux.
Dom Garcie
Ha ! Madame, excusez un amant misérable,
Qu'un sort prodigieux a fait vers vous coupable,
Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant,
Eût été plus blâmable à rester innocent.
Car enfin peut−il être une âme bien atteinte
Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte ?
Et pourriez−vous penser que mon coeur eût aimé,
Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé,
S'il n'avoit point frémi des coups de cette foudre,
Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre ?
Vous−mêmes, dites−moi si cet événement
N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant,
Si d'une preuve, hélas ! qui me sembloit si claire,
Je pouvois démentir...
Done Elvire
Scène VI

364

Oeuvres complètes . 1
Oui, vous le pouviez faire ;
Et dans mes sentiments, assez bien déclarés,
Vos doutes rencontroient des garants assurés :
Vous n'aviez rien à craindre ; et d'autres, sur ce gage,
Auroient du monde entier bravé le témoignage.
Dom Garcie
Mais on mérite un bien qu'on nous fait espérer,
Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer ;
Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile,
Et nous laisse aux soupçons une pente facile.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
J'ai douté du bonheur de mes témérités ;
J'ai cru que dans ces lieux rangés sous ma puissance,
Votre âme se forçoit à quelque complaisance,
Que déguisant pour moi votre sévérité...
Done Elvire
Et je pourrois descendre à cette lâcheté !
Moi prendre le parti d'une honteuse feinte !
Agir par les motifs d'une servile crainte !
Trahir mes sentiments ! et, pour être en vos mains,
D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains !
La gloire sur mon coeur auroit si peu d'empire !
Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire !
Apprenez que ce coeur ne sait point s'abaisser,
Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer ;
Et s'il vous a fait voir, par une erreur insigne,
Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne,
Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir,
La haine que pour vous il se résout d'avoir,
Braver votre furie, et vous faire connoître
Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être.
Dom Garcie
Hé bien ! je suis coupable, et ne m'en défends pas ;
Mais je demande grâce à vos divins appas :
Je la demande au nom de la plus vive flamme
Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme
Que si votre courroux ne peut être apaisé,
Si mon crime est trop grand pour se voir excusé,
Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause,
Ni le vif repentir que mon coeur vous expose,
Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir,
M'arrache à des tourments que je ne puis souffrir.
Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire,
Je puisse vivre une heure avec votre colère.
Déjà de ce moment la barbare longueur
Sous ses cuisants remords fait succomber mon coeur ;
Et de mille vautours les blessures cruelles
N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles.
Scène VI

365

Oeuvres complètes . 1
Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer :
S'il n'est point de pardon que je doive espérer,
Cette épée aussitôt, par un coup favorable,
Va percer, à vos yeux, le coeur d'un misérable,
Ce coeur, ce traître coeur, dont les perplexités
Ont si fort outragé vos extrêmes bontés :
Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime
Efface en votre esprit l'image de mon crime,
Et ne laisse aucuns traits de votre aversion
Au foible souvenir de mon affection !
C'est l'unique faveur que demande ma flamme.
Done Elvire
Ha ! Prince trop cruel !
Dom Garcie
Dites, parlez, Madame.
Done Elvire
Faut−il encor pour vous conserver des bontés,
Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ?
Dom Garcie
Un coeur ne peut jamais outrager quand il aime ;
Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui−même.
Done Elvire
L'amour n'excuse point de tels emportements.
Dom Garcie
Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvements ;
Et plus il devient fort, plus il trouve de peine...
Done Elvire
Non, ne m'en parlez point ; vous méritez ma haine.
Dom Garcie
Vous me haïssez donc ?
Done Elvire
J'y veux tâcher, au moins ;
Mais, hélas ! je crains bien que j'y perde mes soins,
Et que tout le courroux qu'excite votre offense
Ne puisse jusque−là faire aller ma vengeance.
Dom Garcie
D'un supplice si grand ne tentez point l'effort,
Puisque pour vous venger je vous offre ma mort :
Prononcez−en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.
Done Elvire
Scène VI

366

Oeuvres complètes . 1
Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure.
Dom Garcie
Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés
Accordent un pardon à mes témérités.
Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre.
Done Elvire
Hélas ! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre.
Par l'aveu d'un pardon n'est−ce pas se trahir
Que dire au criminel qu'on. ne le peut haïr ?
Dom Garcie.
Ah ! c'en est trop : souffrez, adorable Princesse...
Done Elvire
Laissez : je me veux mal d'une telle foiblesse.
Dom Garcie
Enfin je suis...

Scène VI

367

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Dom Lope, Dom Garcie

Dom Lope
Seigneur, je viens vous informer
D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer.
Dom Garcie
Ne me viens point parler de secret ni d'alarme
Dans les doux mouvements du transport qui me charme.
Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter,
Il n'est point de soupçons que je doive écouter,
Et d'un divin objet la bonté sans pareille
A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille :
Ne m'en fais plus.
Dom Lope
Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît :
Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt.
J'ai cru que le secret que je viens de surprendre
Méritoit bien qu'en hâte on vous le vint apprendre ;
Mais puisque vous voulez que je n'en touche rien,
Je vous dirai, Seigneur, pour changer d'entretien,
Que déjà dans Léon on voit chaque famille
Lever le masque au bruit des troupes de Castille,
Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi
Un éclat à donner au tyran de l'effroi.
Dom Garcie
La Castille du moins n'aura pas la victoire
Sans que nous essayions d'en partager la gloire ;
Et nos troupes aussi peuvent être en état
D'imprimer quelque crainte au coeur de Mauregat.
Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire ?
Voyons un peu.
Dom Lope
Seigneur, je n'ai rien à vous dire.
Dom Garcie
Va, va, parle, mon coeur t'en donne le pouvoir.
Dom Lope
Vos paroles, Seigneur, m'en ont trop fait savoir ;
Et puisque mes avis ont de quoi vous déplaire,
Je saurai désormais trouver l'art de me taire.
Dom Garcie
Scène VII

368

Oeuvres complètes . 1
Enfin, je veux savoir la chose absolument.
Dom Lope
Je ne réplique point à ce commandement.
Mais, Seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle
Trahiroit le secret d'une telle nouvelle.
Sortons pour vous l'apprendre ; et, sans rien embrasser,
Vous−même vous verrez ce qu'on en doit penser.

Scène VII

369

Oeuvres complètes . 1
Acte III

Acte III

370

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Done Elvire, Elise Done Elvire

Done Elvire
Elise, que dis−tu de l'étrange foiblesse
Que vient de témoigner le coeur d'une princesse ?
Que dis−tu de me voir tomber si promptement
De toute la chaleur de mon ressentiment,
Et malgré tant d'éclat, relâcher mon courage
Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage ?
Elise
Moi, je dis que d'un coeur que nous pouvons chérir
Une injure sans doute est bien dure à souffrir ;
Mais que s'il n'en est point qui davantage irrite,
Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite,
Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux
De tous les prompts transports du plus bouillant courroux,
D'autant plus aisément, Madame, quand l'offense
Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance.
Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé,
Je ne m'étonne point de le voir apaisé ;
Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace,
A de pareils forfaits donnera toujours grâce.
Done Elvire
Ah ! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois,
Que mon front a rougi pour la dernière fois,
Et que si désormais on pousse ma colère,
Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère.
Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment,
C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment ;
Car enfin un esprit qu'un peu d'orgueil inspire
Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire,
Et souvent, aux dépens d'un pénible combat,
Fait sur ses propres voeux un illustre attentat,
S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole
A la noble fierté de tenir sa parole.
Ainsi dans le pardon que l'on vient d'obtenir
Ne prends point de clartés pour régler l'avenir ;
Et quoi qu'à mes destins la fortune prépare,
Crois que je ne puis être au prince de Navarre
Que de ces noirs accès qui troublent sa raison
Il n'ait fait éclater l'entière guérison,
Et réduit tout mon coeur, que ce mal persécute,
A n'en plus redouter l'affront d'une rechute.
Elise
Scène I

371

Oeuvres complètes . 1
Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux ?
Done Elvire
En est−il un qui soit plus digne de courroux ?
Et puisque notre coeur fait un effort extrême
Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime,
Puisque l'honneur du sexe ; en tout temps rigoureux,
Oppose un fort obstacle à de pareils aveux,
L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle
Doit−il impunément douter de cet oracle ?
Et n'est−il pas coupable alors qu'il ne croit pas
Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats ?
Elise
Moi, je tiens que toujours un peu de défiance
En ces occasions n'a rien qui nous offense,
Et qu'il est dangereux qu'un coeur qu'on a charmé
Soit trop persuadé, Madame, d'être aimé,
Si...
Done Elvire
N'en disputons plus : chacun a sa pensée.
C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée ;
Et contre mes désirs, je sens je ne sais quoi
Me prédire un éclat entre le Prince et moi,
Qui malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille...
Mais, ô Ciel ! en ces lieux Dom Sylve de Castille !
Ah ! Seigneur, par quel sort vous vois−je maintenant ?

Scène I

372

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Dom Sylve, Done Elvire, Elise

Dom Sylve
Je sais que mon abord, Madame, est surprenant,
Et qu'être sans éclat entré dans cette ville,
Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile,
Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats,
C'est un événement que vous n'attendiez pas.
Mais si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles,
L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles.
Tout mon coeur a senti par de trop rudes coups
Le rigoureux destin d'être éloigné de vous ;
Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue
Quelques moments secrets d'une si chère vue.
Je viens vous dire donc que je rends grâce aux Cieux
De vous voir hors des mains d'un tyran odieux.
Mais parmi les douceurs d'une telle aventure,
Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture,
C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort
Ont envié l'honneur de cet illustre effort,
Et fait à mon rival, avec trop d'injustice,
Offrir les doux périls d'un si fameux service.
Oui, Madame, j'avois, pour rompre vos liens,
Des sentiments sans doute aussi beaux que les siens ;
Et je pouvois pour vous gagner cette victoire,
Si le Ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire.
Done Elvire
Je sais, Seigneur, je sais que vous avez un coeur
Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur ;
Et je ne doute point que ce généreux zèle,
Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle,
N'eût, contre les efforts d'un indigne projet,
Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait.
Mais, sans cette action dont vous étiez capable,
Mon sort à la Castille est assez redevable :
On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi
Le comte votre père a fait pour le feu Roi.
Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière,
Il donne en ses Etats un asile à mon frère.
Quatre lustres entiers il y cache son sort
Aux barbares fureurs de quelque lâche effort,
Et pour rendre à son front l'éclat d'une couronne,
Contre nos ravisseurs vous marchez en personne :
N'êtes−vous pas content ? et ces soins généreux
Ne m'attachent−ils point par d'assez puissants noeuds ?
Quoi ? votre âme, Seigneur, seroit−elle obstinée
Scène II

373

Oeuvres complètes . 1
A vouloir asservir toute ma destinée,
Et faut−il que jamais il ne tombe sur nous
L'ombre d'un seul bienfait, qu'il ne vienne de vous ?
Ah ! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose,
Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose ;
Et ne vous plaignez point de voir un autre bras
Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas.
Dom Sylve
Oui, Madame, mon coeur doit cesser de s'en plaindre :
Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre ;
Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur,
Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur.
Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ;
Mais, hélas ! de mes maux ce n'est pas là le pire :
Le coup, le rude coup dont je suis atterré,
C'est de me voir par vous ce rival préféré.
Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire
Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ;
Et cette occasion de servir vos appas,
Cet avantage offert de signaler son bras,
Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire,
N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire,
Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux,
Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos voeux.
Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée.
Contre vos fiers tyrans je conduis une armée ;
Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi,
Assuré que vos voeux ne seront pas pour moi,
Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare
L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre.
Ah ! Madame, faut−il me voir précipité
De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté ?
Et ne puis−je savoir quels crimes on m'impute,
Pour avoir mérité cette effroyable chute ?
Done Elvire
Ne me demandez rien avant que regarder
Ce qu'à mes sentiments vous devez demander ;
Et sur cette froideur qui semble vous confondre
Répondez−vous, Seigneur, ce que je puis répondre.
Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer
Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer ;
Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute,
Pour vouloir m'obliger à commettre une faute.
Vous−même dites−vous s'il est de l'équité
De me voir couronner une infidélité,
Si vous pouviez m'offrir sans beaucoup d'injustice
Un coeur à d'autres yeux offert en sacrifice,
Vous plaindre avec raison et blâmer mes refus,
Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus.
Scène II

374

Oeuvres complètes . 1
Oui, Seigneur, c'est un crime ; et les premières flammes
Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes,
Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour,
Plutôt que de pencher vers un second amour.
J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime
Pour un courage haut, pour un coeur magnanime ;
Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois,
Et soutenez l'honneur de votre premier choix.
Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse
Vous conserve le coeur de l'aimable comtesse,
Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, Seigneur)
Elle a d'un choix constant refusé de bonheur,
Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême,
Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ;
Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés,
Et rendez à son coeur ce que vous lui devez.
Dom Sylve
Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite :
Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte ;
Et si mon coeur vous dit ce que pour elle il sent,
J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent.
Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine
L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne.
Aucun espoir pour vous n'a flatté mes desirs
Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs,
Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme
Quelques tristes regards vers sa première flamme,
Se reprocher l'effet de vos divins attraits,
Et mêler des remords à mes plus chers souhaits.
J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire :
Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire,
Sortir de votre chaîne, et rejeter mon coeur
Sous le joug innocent de son premier vainqueur.
Mais après mes efforts, ma constance abattue
Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue.
Et dût être mon sort à jamais malheureux,
Je ne puis renoncer à l'espoir de mes voeux ;
Je ne saurois souffrir l'épouvantable idée
De vous voir par un autre à mes yeux possédée ;
Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas,
Doit avant cet hymen éclairer mon trépas.
Je sais que je trahis une princesse aimable :
Mais, Madame, après tout, mon coeur est−il coupable ?
Et le fort ascendant que prend votre beauté
Laisse−t−il aux esprits aucune liberté ?
Hélas ! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle :
Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle ;
D'un pareil déplaisir on se peut consoler ;
Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler,
J'ai celui de quitter une aimable personne,
Scène II

375

Oeuvres complètes . 1
Et tous les maux encor que mon amour me donne
Done Elvire
Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir,
Et toujours notre coeur est en notre pouvoir :
Il peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse ;
Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse...

Scène II

376

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Dom Garcie, Done Elvire, Dom Sylve

Dom Garcie
Madame, mon abord, comme je connois bien,
Assez mal à propos trouble votre entretien ;
Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die,
Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie.
Done Elvire
Cette vue, en effet, surprend au dernier point ;
Et de même que vous, je ne l'attendois point.
Dom Garcie
Oui, Madame, je crois que de cette visite,
Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite.
Mais, Seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur
De nous donner avis de ce rare bonheur,
Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre,
De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre.
Dom Sylve
Les héroïques soins vous occupent si fort,
Que de vous en tirer, Seigneur, j'aurois eu tort ;
Et des grands conquérants les sublimes pensées
Sont aux civilités avec peine abaissées.
Dom Garcie
Mais les grands conquérants, dont on vante les soins,
Loin d'aimer le secret, affectent les témoins.
Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée,
Les fait dans leurs projets aller tête levée,
Et s'appuyant toujours sur des hauts sentiments,
Ne s'abaisse jamais à des déguisements.
Ne commettez−vous point vos vertus héroïques
En passant dans ces lieux par des sourdes pratiques ?
Et ne craignez−vous point qu'on puisse, aux yeux de tous,
Trouver cette action trop indigne de vous ?
Dom Sylve
Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite,
Au secret que j'ai fait d'une telle visite ;
Mais je sais qu'aux projets veulent la clarté,
Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité ;
Et quand j'aurai sur vous à faire une entreprise,
Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise :
Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir,
Scène III

377

Oeuvres complètes . 1
Et l'on prendra le soin de vous en avertir.
Cependant demeurons aux termes ordinaires,
Remettons nos débats après d'autres affaires ;
Et d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons,
N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons.
Done Elvire
Prince, vous avez tort ; et sa visite est telle,
Que vous...
Dom Garcie
Ah ! c'en est trop que prendre sa querelle,
Madame, et votre esprit devroit feindre un peu mieux,
Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux :
Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre
Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre.
Done Elvire
Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu,
Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu.
Dom Garcie
Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque,
Et que sans hésister tout votre coeur s'explique :
C'est au déguisement donner trop de crédit.
Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit.
Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte,
Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte,
Que pour vous sa présence a des charmes si doux...
Done Elvire
Et si je veux l'aimer, m'en empêcherez−vous ?
Avez−vous sur mon coeur quelque empire à prétendre ?
Et pour régler mes voeux, ai−je votre ordre à prendre ?
Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir,
Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir ;
Et que mes sentiments sont d'une âme trop grande,
Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande.
Je ne vous dirai point si le Comte est aimé ;
Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé,
Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse,
Méritent mieux que vous les voeux d'une princesse,
Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir,
Tout le ressentiment qu'une âme puisse avoir,
Et que si des destins la fatale puissance
M'ôte la liberté d'être sa récompense,
Au moins est−il en moi de promettre à ses voeux
Qu'on ne me verra point le butin de vos feux ;
Et sans vous amuser d'une attente frivole,
C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole.
Voilà mon coeur ouvert, puisque vous le voulez,
Scène III

378

Oeuvres complètes . 1
Et mes vrais sentiments à vos yeux étalés.
Etes−vous satisfait ? et mon âme attaquée
S'est−elle, à votre avis, assez bien expliquée ?
Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner,
S'il reste quelque jour encore à vous donner.
Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire,
Songez que votre bras, Comte, m'est nécessaire,
Et d'un capricieux quels que soient les transports,
Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts ;
Fermez l'oreille enfin à toute sa furie ;
Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.

Scène III

379

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Dom Garcie, Dom Sylve

Dom Garcie
Tout vous rit, et votre âme, en cette occasion,
Jouit superbement de ma confusion.
Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire
Sur les feux d'un rival marquer votre victoire ;
Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal,
D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival ;
Et mes prétentions hautement étouffées
A vos voeux triomphants sont d'illustres trophées.
Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant ;
Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend.
La fureur qui m'anime a de trop justes causes,
Et l'on verra peut−être arriver bien des choses.
Un désespoir va loin quand il est échappé,
Et tout est pardonnable à qui se voit trompé.
Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme,
A jamais n'être à moi vient d'engager son âme,
Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux,
Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous.
Dom Sylve
Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine.
Nous verrons quelle attente en tout cas sera vaine ;
Et chacun, de ses feux, pourra par sa valeur
Ou défendre la gloire, ou venger le malheur.
Mais comme, entre rivaux, l'âme la plus posée
A des termes d'aigreur trouve une pente aisée,
Et que je ne veux point qu'un pareil entretien
Puisse trop échauffer votre esprit et le mien,
Prince, affranchissez−moi d'une gêne secrète,
Et me donnez moyen de faire ma retraite.
Dom Garcie
Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit
A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit.
Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte,
Je sais, Comte, je sais quand il faut qu'elle éclate.
Ces lieux vous sont ouverts : oui, sortez−en, sortez
Glorieux des douceurs que vous en remportez ;
Mais, encore une fois, apprenez que ma tête
Peut seule dans vos mains mettre votre conquête.
Dom Sylve
Quand nous en serons là, le sort en notre bras
De tous nos intérêts vuidera les débats.
Scène IV

380

Oeuvres complètes . 1
Acte IV

Acte IV

381

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Done Elvire, Dom Alvar

Done Elvire
Retournez, Dom Alvar, et perdez l'espérance
De me persuader l'oubli de cette offense.
Cette plaie en mon coeur ne sauroit se guérir,
Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir.
A quelques faux respects croit−il que je défère ?
Non, non : il a poussé trop avant ma colère ;
Et son vain repentir ; qui porte ici vos pas,
Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas.
Dom Alvar
Madame, il fait pitié. Jamais coeur, que je pense,
Par un plus vif remords n'expia son offense ;
Et si dans sa douleur vous le considériez,
Il toucheroit votre âme, et vous l'excuseriez.
On sait bien que le Prince est dans un âge à suivre
Les premiers mouvements où son âme se livre,
Et qu'en un sang bouillant toutes les passions
Ne laissent guère place à des réflexions.
Dom Lope, prévenu d'une fausse lumière,
De l'erreur de son maître a fourni la matière.
Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret
A de l'abord du Comte éventé le secret,
Vous avoit mise aussi de cette intelligence
Qui dans ces lieux gardés a donné sa présence.
Le Prince a cru l'avis, et son amour séduit,
Sur une fausse alarme, a fait tout ce grand bruit.
Mais d'une telle erreur son âme est revenue :
Votre innocence enfin lui vient d'être connue,
Et Dom Lope qu'il chasse est un visible effet
Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait.
Done Elvire
Ah ! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence ;
Il n'en a pas encore une entière assurance :
Dites−lui, dites−lui qu'il doit bien tout peser,
Et ne se hâter point, de peur de s'abuser.
Dom Alvar
Madame, il sait trop bien...
Done Elvire
Mais, Dom Alvar, de grâce,
N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse :
Il réveille un chagrin qui vient à contre−temps
Scène I

382

Oeuvres complètes . 1
En troubler dans mon coeur d'autres plus importants.
Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse,
Et le bruit du trépas de l'illustre Comtesse,
Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir,
Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir.
Dom Alvar
Madame, ce peut être une fausse nouvelle ;
Mais mon retour au Prince en porte une cruelle.
Done Elvire
De quelque grand ennui qu'il puisse être agité,
Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité.

Scène I

383

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Done Elvire, Elise

Elise
J'attendois qu'il sortît, Madame, pour vous dire
Ce [qui] veut maintenant que votre âme respire,
Puisque votre chagrin dans un moment d'ici,
Du sort de Done Ignès peut se voir éclairci.
Un inconnu qui vient pour cette confidence
Vous fait par un des siens demander audience.
Done Elvire
Elise, il faut le voir : qu'il vienne promptement.
Elise
Mais il veut n'être vu que de vous seulement ;
Et par cet envoyé, Madame, il sollicite
Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite.
Done Elvire
Hé bien ! nous serons seuls, et je vais l'ordonner,
Tandis que tu prendras le soin de l'amener.
Que mon impatience en ce moment est forte !
O destins, est−ce joie ou douleur qu'on m'apporte ?

Scène II

384

Oeuvres complètes . 1
Scène III

Dom Pèdre, Elise

Elise
Où... ?
Dom Pèdre
Si vous me cherchez, Madame, me voici.
Elise.
En quel lieu votre maître... ?
Dom Pèdre
Il est proche d'ici :
Le ferai−je venir ?
Elise
Dites−lui qu'il s'avance,
Assuré qu'on l'attend avec impatience,
Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé.
Je ne sais quel secret en doit être auguré :
Tant de précautions qu'il affecte de prendre...
Mais le voici déjà.

Scène III

385

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Done Ignès, Elise

Elise
Seigneur, pour vous attendre
On a fait... Mais que vois−je ? Ha ! Madame, mes yeux...
Done Ignès, en habit de cavalier.
Ne me découvrez point, Elise, dans ces lieux,
Et laissez respirer ma triste destinée
Sous une feinte mort que je me suis donnée.
C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans,
Car je puis sous ce nom comprendre mes parents.
J'ai par elle évité cet hymen redoutable,
Pour qui j'aurois souffert une mort véritable ;
Et sous cet équipage et le bruit de ma mort
Il faut cacher à tous le secret de mon sort,
Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite
Qui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite.
Elise
Ma surprise en public eût trahi vos desirs ;
Mais allez là dedans étouffer des soupirs,
Et des charmants transports d'une pleine allégresse
Saisir à votre aspect le coeur de la Princesse.
Vous la trouverez seule : elle−même a pris soin
Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin.
Vois−je pas Dom Alvar ?

Scène IV

386

Oeuvres complètes . 1
Scène V

Dom Alvar, Elise

Dom Alvar
Le Prince me renvoie
Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie.
De ses jours, belle Elise, on doit n'espérer rien,
S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien ;
Son âme a des transports... Mais le voici lui−même.

Scène V

387

Oeuvres complètes . 1
Scène VI

Dom Garcie, Dom Alvar, Elise

Dom Garcie
Ah ! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême,
Elise, et prends pitié d'un coeur infortuné,
Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné.
Elise
C'est avec d'autres yeux que ne fait la Princesse,
Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse !
Mais nous avons du Ciel ou du tempérament
Que nous jugeons de tout chacun diversement.
Et puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie
Lui fait un monstre affreux de votre jalousie,
Je serois complaisante ; et voudrois m'efforcer
De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser.
Un amant suit sans doute une utile méthode,
S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode ;
Et cent devoirs font moins que ces ajustements
Qui font croire en deux coeurs les mêmes sentiments :
L'art de ces deux rapports fortement les assemble,
Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.
Dom Garcie
Je le sais ; mais, hélas ! les destins inhumains
S'opposent à l'effet de ces justes desseins,
Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre
Un piége dont mon coeur ne sauroit se défendre.
Ce n'est pas que l'ingrate aux yeux de mon rival
N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal,
Et témoigné pour lui des excès de tendresse
Dont le cruel objet me reviendra sans cesse.
Mais comme trop d'ardeur enfin m'avoir séduit
Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit,
D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte
A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte.
Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté,
Que ce soit de son coeur pure infidélité ;
Et venant m'excuser d'un trait de promptitude,
Dérober tout prétexte à son ingratitude.
Elise
Laissez un peu de temps à son ressentiment ;
Et ne la voyez point, Seigneur, si promptement.
Dom Garcie
Ah ! si tu me chéris, obtiens que je la voie :
Scène VI

388

Oeuvres complètes . 1
C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie ;
Je ne pars point d'ici, qu'au moins son fier dédain...
Elise
De grâce, différez l'effet de ce dessein.
Dom Garcie
Non ! ne m'oppose point une excuse frivole.
Elise
Il faut que ce soit elle, avec une parole,
Qui trouve les moyens de le faire en aller.
Demeurez donc, Seigneur : je m'en vais lui parler.
Dom Garcie
Dis−lui que j'ai d'abord banni de ma présence
Celui dont les avis ont causé mon offense,
Que Dom Lope jamais...

Scène VI

389

Oeuvres complètes . 1
Scène VII

Dom Garcie, Dom Alvar

Dom Garcie
Que vois−je, ô justes Cieux !
Faut−il que je m'assure au rapport de mes yeux ?
Ah ! sans doute ils me sont des témoins trop fidèles.
Voilà le comble affreux de mes peines mortelles,
Voici le coup fatal qui devoit m'accabler ;
Et quand par des soupçons je me sentois troubler,
C'étoit, c'étoit le ciel, dont la sourde menace
Présageoit à mon coeur cette horrible disgrâce.
Dom Alvar
Qu'avez−vous vu, Seigneur, qui vous puisse émouvoir ?
Dom Garcie
J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir ;
Et le renversement de toute la nature
Ne m'étonneroit pas comme cette aventure.
C'en est fait... Le destin... Je ne saurois parler.
Dom Alvar
Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler.
Dom Garcie
J'ai vu... Vengeance, ô Ciel !
Dom Alvar
Quelle atteinte soudaine...
Dom Garcie
J'en mourrai, Dom Alvar, la chose est bien certaine.
Dom Alvar
Mais, Seigneur, qui pourroit... ?
Dom Garcie
Ah ! tout est ruiné ;
Je suis, je suis trahi, je suis assassiné :
Un homme... Sans mourir te le puis−je bien dire ?
Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire.
Dom Alvar
Ah ! Seigneur ! la Princesse est vertueuse au point...
Dom Garcie
Ah ! sur ce que j'ai vu ne me contestez point,
Scène VII

390

Oeuvres complètes . 1
Dom Alvar : c'en est trop que soutenir sa gloire,
Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire.
Dom Alvar
Seigneur, nos passions nous font prendre souvent
Pour chose véritable un objet décevant.
Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie
Se puisse...
Dom Garcie
Dom Alvar, laissez−moi, je vous prie :
Un conseiller me choque en cette occasion,
Et je ne prends avis que de ma passion.
Dom Alvar
Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche.
Dom Garcie
Ah ! que sensiblement cette atteinte me touche !
Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir...
La voici. Ma fureur, te peux−tu retenir ?

Scène VII

391

Oeuvres complètes . 1
Scène VIII

Done Elvire, Dom Garcie, Dom Alvar

Done Elvire
Hé bien ! que voulez−vous ? et quel espoir de grâce,
Après vos procédés, peut flatter votre audace ?
Osez−vous à mes yeux encor vous présenter,
Et que me direz−vous que je doive écouter ?
Dom Garcie
Que toutes les horreurs dont une âme est capable
A vos déloyautés n'ont rien de comparable,
Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux,
N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.
Done Elvire
Ah ! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage ;
Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage.
Dom Garcie
Oui, oui, c'en est un autre ; et vous n'attendiez pas
Que j'eusse découvert le traître dans vos bras,
Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte
Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte.
Est−ce l'heureux amant sur ses pas revenu,
Ou quelque autre rival qui m'étoit inconnu ?
O Ciel ! donne à mon coeur des forces suffisantes
Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes !
Rougissez maintenant : vous en avez raison,
Et le masque est levé de votre trahison.
Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme :
Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme :
Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvoit odieux,
Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ;
Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,
Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre.
Mais ne présumez pas que sans être vengé
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance,
Que l'amour veut partout naître sans dépendance,
Que jamais par la force on n'entra dans un coeur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur :
Aussi ne trouverois−je aucun sujet de plainte,
Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ;
Et son arrêt livrant mon espoir à la mort,
Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort.
Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
C'est une trahison, c'est une perfidie,
Scène VIII

392

Oeuvres complètes . 1
Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments,
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Non, non, n'espérez rien après un tel outrage :
Je ne suis plus à moi ; je suis tout à la rage ;
Trahi de tous côtés, mis dans un triste état,
Il faut que mon amour se venge avec éclat,
Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême,
Et que mon désespoir achève par moi−même.
Done Elvire
Assez paisiblement vous a−t−on écouté ?
Et pourrai−je à mon tour parler en liberté ?
Dom Garcie
Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire... ?
Done Elvire
Si vous avez encor quelque chose à me dire,
Vous pouvez l'ajouter : je suis prête à l'ouïr ;
Sinon, faites au moins que je puisse jouir
De deux ou trois moments de paisible audience.
Dom Garcie
Hé bien ! j'écoute. O Ciel, quelle est ma patience !
Done Elvire
Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur.
Répondre à ce discours si rempli de fureur.
Dom Garcie
C'est que vous voyez bien...
Done Elvire
Ah ! j'ai prêté l'oreille
Autant qu'il vous a plu : rendez−moi la pareille.
J'admire mon destin, et jamais sous les cieux
Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux,
Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable,
Et rien que la raison rende moins supportable.
Je me vois un amant qui, sans se rebuter,
Applique tous ses soins à me persécuter,
Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime
Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime.
Rien au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux
Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des Cieux,
Et de mes actions défende l'innocence
Contre le moindre effort d'une fausse apparence !
Oui, je vois... Ah ! surtout ne m'interrompez point.
Je vois, dis−je, mort sort malheureux à ce point,
Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire
Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire,
Scène VIII

393

Oeuvres complètes . 1
Il voudroit contre tous en être le garant,
Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand.
On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme
Aucune occasion de soupçonner mon âme.
Mais c'est peu des soupçons : il en fait des éclats
Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas.
Loin d'agir en amant, qui, plus que la mort même,
Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime,
Qui se plaint doucement, et cherche avec respect
A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect,
A toute extrémité dans ses doutes il passe,
Et ce n'est que fureur, qu'injure et que menace.
Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux
Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux,
Et lui donner moyen, par une bonté pure,
De tirer son salut d'une nouvelle injure.
Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir
Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir :
J'aurois tort de vouloir démentir votre vue,
Et votre âme sans doute a dû paroître émue.
Dom Garcie
Et n'est−ce pas... ?
Done Elvire
Encore un peu d'attention,
Et vous allez savoir ma résolution.
Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse.
Vous êtes maintenant sur un grand précipice ;
Et ce que votre coeur pourra délibérer
Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer.
Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre,
Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre
Et ne demandez point d'autre preuve que moi
Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi,
Si de vos sentiments la prompte déférence
Veut sur ma seule foi croire mon innocence
Et de tous vos soupçons démentir le crédit
Pour croire aveuglément ce que mon coeur vous dit,
Cette soumission, cette marque d'estime,
Du passé dans ce coeur efface tout le crime :
Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux
M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous :
Et si je puis un jour choisir ma destinée
Sans choquer les devoirs du rang où je suis née,
Mon honneur, satisfait par ce respect soudain,
Promet à votre amour et mes yeux et ma main.
Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire :
Si cet offre sur vous obtient si peu d'empire,
Que vous me refusiez de me faire entre nous
Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux,
Scène VIII

394

Oeuvres complètes . 1
S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance
Que vous peuvent donner mon coeur et ma naissance,
Et que de votre esprit les ombrages puissants
Forcent mon innocence à convaincre vos sens
Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage
D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage,
Je suis prête à le faire, et vous serez content ;
Mais il vous faut de moi détacher à l'instant,
A mes voeux pour jamais renoncer de vous−même ;
Et j'atteste du Ciel la puissance suprême
Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous,
Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous.
Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire :
Avisez maintenant celui qui peut vous plaire.
Dom Garcie
Juste Ciel ! jamais rien peut−il être inventé
Avec plus d'artifice et de déloyauté ?
Tout ce que des enfers la malice étudie
A−t−il rien de si noir que cette perfidie ?
Et peut−elle trouver dans toute sa rigueur
Un plus cruel moyen d'embarrasser un coeur ?
Ah ! que vous savez bien ici contre moi−même,
Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême,
Et ménager pour vous l'effort prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Parce qu'on est surprise et qu'on manque d'excuse,
D'un offre de pardon on emprunte la ruse.
Votre feinte douceur forge un amusement
Pour divertir l'effet de mon ressentiment,
Et par le noeud subtil du choix qu'elle embarrasse,
Veut soustraire un perfide au coup qui le menace ;
Oui, vos dextérités veulent me détourner
D'un éclaircissement qui vous doit condamner ;
Et votre âme, feignant une innocence entière,
Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière
Qu'à des conditions qu'après d'ardents souhaits
Vous pensez que mon coeur n'acceptera jamais.
Mais vous serez trompée en me croyant surprendre :
Oui, oui, je prétends voir ce qui doit vous défendre,
Et quel fameux prodige, accusant ma fureur,
Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur.
Done Elvire
Songez que par ce choix vous allez vous prescrire
De ne plus rien prétendre au coeur de Done Elvire.
Dom Garcie
Soit : je souscris à tout, et mes voeux aussi bien,
En l'état où je suis, ne prétendent plus rien.

Scène VIII

395

Oeuvres complètes . 1
Done Elvire
Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites.
Dom Garcie
Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites ;
Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir
Que quelque autre dans peu se pourra repentir :
Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage
De dérober sa vie à l'effort de ma rage.
Done Elvire
Ah ! c'est trop en souffrir, et mon coeur irrité
Ne doit plus conserver une sotte bonté :
Abandonnons l'ingrat à son propre caprice,
Et puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse.
Elise... A cet éclat vous voulez me forcer ;
Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser.
(Elise entre.)
Faites un peu sortir la personne chérie...
Allez, vous m'entendez : dites que je l'en prie.
Dom Garcie
Et je puis...
Done Elvire
Attendez, vous serez satisfait.
Elise
Voici de son jaloux sans doute un nouveau trait.
Done Elvire
Prenez garde qu'au moins cette noble colère
Dans la même fierté jusqu'au bout persévère ;
Et surtout désormais songez bien à quel prix
Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis,
Voici, grâces au Ciel, ce qui les a fait naître,
Ces soupçons obligeants que l'on me fait paroître.
Voyez bien ce visage, et si de Done Ignès
Vos yeux au même instant n'y connoissent les traits.

Scène VIII

396

Oeuvres complètes . 1
Scène IX

Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Dom Alvar, Elise

Dom Garcie
O Ciel !
Done Elvire
Si la fureur dont votre âme est émue
Vous trouble jusque−là l'usage de la vue,
Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter
Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter.
Sa mort est une adresse au besoin inventée,
Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée ;
Et sous un tel habit, elle cachoit son sort,
Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort.
Madame, pardonnez, s'il faut que je consente
A trahir vos secrets et tromper votre attente :
Je me vois exposée à sa témérité ;
Toutes mes actions n'ont plus de liberté ;
Et mon honneur en butte aux soupçons qu'il peut prendre
Est réduit à toute heure aux soins de se défendre.
Nos doux embrassements, qu'a surpris ce jaloux,
De cent indignités m'ont fait souffrir les coups.
Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte,
Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte.
Jouissez à cette heure en tyran absolu
De l'éclaircissement que vous avez voulu ;
Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire
De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire ;
Et si je puis jamais oublier mes serments,
Tombent sur moi du Ciel les plus grands châtiments !
Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre,
Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre !
Allons, Madame, allons, ôtons−nous de ces lieux,
Qu'infectent les regards d'un monstre furieux ;
Fuyons−en promptement l'atteinte envenimée,
Evitons les effets de sa rage animée,
Et ne faisons des voeux, dans nos justes desseins,
Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains.
Done Ignès
Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence
A la même vertu vient de faire une offense.
Dom Garcie
Quelles tristes clartés dissipent mon erreur,
Enveloppent mes sens d'une profonde horreur,
Et ne laissent plus voir à mon âme abattue
Scène IX

397

Oeuvres complètes . 1
Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue !
Ah ! Dom Alvar, je vois que vous avez raison ;
Mais l'enfer dans mon coeur a soufflé son poison ;
Et par un trait fatal d'une rigueur extrême,
Mon plus grand ennemi se rencontre en moi−même.
Que me sert−il d'aimer du plus ardent amour
Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour,
Si par ses mouvements, qui font toute ma peine,
Cet amour à tous coups se rend digne de haine ?
Il faut, il faut venger par mon juste trépas
L'outrage que j'ai fait à ses divins appas.
Aussi bien quel conseil aujourd'hui puis−je suivre ?
Ah ! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimois à vivre :
Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses voeux,
Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux.
Dom Alvar
Seigneur...
Dom Garcie
Non, Dom Alvar, ma mort est nécessaire :
Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire.
Mais il faut que mon sort en se précipitant
Rende à cette princesse un service éclatant ;
Et je veux me chercher dans cette illustre envie
Les moyens glorieux de sortir de la vie,
Faire par un grand coup, qui signale ma foi,
Qu'en expirant pour elle, elle ait regret à moi,
Et qu'elle puisse dire, en se voyant vengée :
"C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outragée."
Il faut que de ma main un illustre attentat
Porte une mort trop due au sein de Mauregat,
Que j'aille prévenir par une belle audace
Le coup dont la Castille avec bruit le menace ;
Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal
De ravir cette gloire à l'espoir d'un rival.
Dom Alvar
Un service, Seigneur, de cette conséquence
Auroit bien le pouvoir d'effacer votre offense,
Mais hasarder...
Dom Garcie
Allons, par un juste devoir,
Faire à ce noble effort servir mon désespoir.

Scène IX

398

Oeuvres complètes . 1
Acte V

Acte V

399

Oeuvres complètes . 1
Scène I

Dom Alvar, Elise

Dom Alvar
Oui, jamais il ne fut de si rude surprise :
Il venoit de former cette haute entreprise ;
A l'avide désir d'immoler Mauregat
De son prompt désespoir il tournoit tout l'éclat ;
Ses soins précipités vouloient à son courage
De cette juste mort assurer l'avantage,
Y chercher son pardon, et prévenir l'ennui
Qu'un rival partageât cette gloire avec lui ;
Il sortoit de ces murs, quand un bruit trop fidèle
Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle
Que ce même rival, qu'il vouloit prévenir,
A remporté l'honneur qu'il pensoit obtenir,
L'a prévenu lui−même en immolant le traître,
Et pousse dans ce jour Dom Alphonse à paroître,
Qui d'un si prompt succès va goûter la douceur,
Et vient prendre en ces lieux la princesse sa soeur.
Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance,
On entend publier que c'est la récompense
Dont il prétend payer le service éclatant
Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend.
Elise
Oui, Done Elvire a su ces nouvelles semées,
Et du vieux Dom Louis les trouve confirmées,
Qui vient de lui mander que Léon dans ce jour
De Dom Alphonse et d'elle attend l'heureux retour,
Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère,
Lui voir prendre un époux de la main de ce frère :
Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez à voir
Que Dom Sylve est l'époux qu'elle doit recevoir.
Dom Alvar
Ce coup au coeur du Prince...
Elise
Est sans doute bien rude,
Et je le trouve à plaindre en son inquiétude.
Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé,
Est encor cher au coeur qu'il a tant outragé ;
Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante,
La Princesse ait fait voir une âme fort contente
De ce frère qui vient et de la lettre aussi.
Mais...

Scène I

400

Oeuvres complètes . 1
Scène II

Done Elvire, Dom Alvar, Elise, Done Ignès

Done Elvire
Faites, Dom Alvar, venir le Prince ici.
Souffrez que devant vous je lui parle, Madame,
Sur cet événement dont on surprend mon âme ;
Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement,
Si je perds contre lui tout mon ressentiment.
Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre ;
Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre.
Et le Ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur,
N'a que trop bien servi les serments de mon coeur.
Un éclatant arrêt de ma gloire outragée
A jamais n'être à lui me tenoit engagée ;
Mais quand par les destins il est exécuté,
J'y vois pour son amour trop de sévérité ;
Et le triste succès de tout ce qu'il m'adresse,
M'efface son offense et lui rend ma tendresse.
Oui, mon coeur, trop vengé par de si rudes coups,
Laisse à leur cruauté désarmer son courroux,
Et cherche maintenant, par un soin pitoyable,
A consoler le sort d'un amant misérable ;
Et je crois que sa flamme a bien pu mériter
Cette compassion que je lui veux prêter.
Done Ignès
Madame, on auroit tort de trouver à redire
Aux tendres sentiments qu'on voit qu'il vous inspire :
Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, et sa pâleur
De ce coup surprenant marque assez la douleur.

Scène II

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Oeuvres complètes . 1
Scène III

Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Elise

Dom Garcie
Madame, avec quel front faut−il que je m'avance,
Quand je viens vous offrir l'odieuse présence... ?
Done Elvire
Prince, ne parlons plus de mon ressentiment :
Votre sort dans mon âme a fait du changement,
Et par le triste état où sa rigueur vous jette
Ma colère est éteinte, et notre paix est faite.
Oui, bien que votre amour ait mérité les coups
Que fait sur lui du Ciel éclater le courroux,
Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire
Par des indignités qu'on auroit peine à croire,
J'avouerai toutefois que je plains son malheur
Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur,
Que je hais les faveurs de ce fameux service
Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice,
Et voudrois bien pouvoir racheter les moments
Où le sort contre vous n'armoit que mes serments.
Mais enfin vous savez comme nos destinées
Aux intérêts publics sont toujours enchaînées,
Et que l'ordre des Cieux, pour disposer de moi,
Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi.
Cédez comme moi, Prince, à cette violence
Où la grandeur soumet celles de ma naissance ;
Et si de votre amour les déplaisirs sont grands,
Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends,
Et ne se serve point contre un coup qui l'étonne
Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne :
Ce vous seroit sans doute un indigne transport
De vouloir dans vos maux lutter contre le sort ;
Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage,
La soumission prompte est grandeur de courage.
Ne résistez donc point à ses coups éclatants,
Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends,
Laissez−moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre
Ce que mon triste coeur a résolu de rendre ;
Et ce fatal hommage, où mes voeux sont forcés,
Peut−être n'ira pas si loin, que vous pensez.
Dom Garcie
C'est faire voir, Madame, une bonté trop rare,
Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare :
Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir
Le foudre rigoureux de tout votre devoir.
Scène III

402

Oeuvres complètes . 1
En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire :
J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire ;
Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer,
Que je me suis ôté le droit d'en murmurer.
Par où pourrois−je, hélas ! dans ma vaste disgrâce,
Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace ?
Mon amour s'est rendu mille fois odieux ;
Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux ;
Et lorsque par un juste et fameux sacrifice
Mon bras à votre sang cherche à rendre un service,
Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal
De me voir prévenu par le bras d'un rival.
Madame, après cela je n'ai rien à prétendre,
Je suis digne du coup que l'on me fait attendre,
Et je le vois venir sans oser contre lui
Tenter de votre coeur le favorable appui.
Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême,
C'est de chercher alors mon remède en moi−même.
Et faire que ma mort, propice à mes desirs,
Affranchisse mon coeur de tous ses déplaisirs.
Oui, bientôt dans ses lieux Dom Alphonse doit être,
Et déjà mon rival commence de paroître ;
De Léon vers ces murs il semble avoir volé,
Pour recevoir le prix du tyran immolé.
Ne craignez point du tout qu'aucune résistance
Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance :
Il n'est effort humain que pour vous conserver,
Si vous y consentiez, je ne pusse braver ;
Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire,
A pouvoir espérer cet aveu plein de gloire ;
Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains,
Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins.
Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame :
Je vais en liberté laisser toute votre âme,
Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur
Et subir de mon sort la dernière rigueur.

Scène III

403

Oeuvres complètes . 1
Scène IV

Done Elvire, Done Ignès, Elise

Done Elvire
Madame, au désespoir où son destin l'expose
De tous mes déplaisirs n'imputez pas la cause :
Vous me rendrez justice en croyant que mon coeur
Fait de vos intérêts sa plus vive douleur,
Que bien plus que l'amour l'amitié m'est sensible,
Et que si je me plains d'une disgrâce horrible,
C'est de voir que du Ciel le funeste courroux
Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous,
Et rendu mes regards coupables d'une flamme
Qui traite indignement les bontés de votre âme.
Done Ignès
C'est un événement dont sans doute vos yeux
N'ont point pour moi, Madame, à quereller les Cieux.
Si les foibles attraits qu'étale mon visage
M'exposoient au destin de souffrir un volage,
Le Ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups,
Quand pour m'ôter ce coeur il s'est servi de vous ;
Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance
Qui de vos traits aux miens marque la différence.
Si pour ce changement je pousse des soupirs,
Ils viennent de le voir fatal à vos désirs ;
Et dans cette douleur que l'amitié m'excite
Je m'accuse pour vous de mon peu de mérite,
Qui n'a pu retenir un coeur dont les tributs
Causent un si grand trouble à vos voeux combattus.
Done Elvire
Accusez−vous plutôt de l'injuste silence
Qui m'a de vos deux coeurs caché l'intelligence.
Ce secret, plus tôt su, peut−être à toutes deux
Nous auroit épargné des troubles si fâcheux ;
Et mes justes froideurs, des désirs d'un volage
Au point de leur naissance ayant banni l'hommage,
Eussent pu renvoyer...
Done Ignès
Madame, le voici.
Done Elvire
Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici :
Ne sortez point, Madame, et dans un tel martyre
Veuillez être témoin de ce que je vais dire.

Scène IV

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Oeuvres complètes . 1
Done Ignès
Madame, j'y consens, quoique je sache bien
Qu'on fuiroit en ma place un pareil entretien.
Done Elvire
Son succès si le Ciel seconde ma pensée,
Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée.

Scène IV

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Oeuvres complètes . 1
Scène V

Dom Sylve, Done Elvire, Done Ignès

Done Elvire
Avant que vous parliez, je demande instamment
Que vous daigniez, Seigneur, m'écouter un moment.
Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles
Porté de votre bras les soudaines merveilles ;
Et j'admire avec tous comme en si peu de temps
Il donne à nos destins ces succès éclatants.
Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence
Ne sauroit demander trop de reconnoissance,
Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel
Qui replace mon frère au trône paternel.
Mais quoi que de son coeur vous offrent les hommages,
Usez en généreux de tous vos avantages,
Et ne permettez pas que ce coup glorieux
Jette sur moi, Seigneur, un joug impérieux ;
Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime,
S'obstine à triompher d'un refus légitime,
Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer,
Commence d'être roi pour me tyranniser.
Léon a d'autres prix, dont en cette occurrence
Il peut mieux honorer votre haute vaillance ;
Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas,
Que vous donner un coeur qui ne se donne pas.
Peut−on être jamais satisfait en soi−même,
Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime ?
C'est un triste avantage, et l'amant généreux
A ces conditions refuse d'être heureux ;
Il ne veut rien devoir à cette violence
Qu'exercent sur nos coeurs les droit...


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