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Notre-dame de paris

Histoire-géographie

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Notre-dame de paris
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Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Victor Hugo

NOTRE-DAME DE PARIS
1482

(1831)

Table des matières
PRÉFACE ......................................................................................6
NOTE AJOUTÉE À L’ÉDITION DÉFINITIVE (1832) ...............8

LIVRE PREMIER.................................................................... 13
I LA GRAND’SALLE .................................................................. 14
II PIERRE GRINGOIRE............................................................34
III MONSIEUR LE CARDINAL ................................................48
IV MAÎTRE JACQUES COPPENOLE .......................................56
V QUASIMODO .........................................................................68
VI LA ESMERALDA ..................................................................78

LIVRE DEUXIÈME ................................................................82
I DE CHARYBDE EN SCYLLA ..................................................83
II LA PLACE DE GRÈVE...........................................................87
III « BESOS PARA GOLPES » ................................................. 90
IV LES INCONVÉNIENTS DE SUIVRE UNE JOLIE FEMME
LE SOIR DANS LES RUES.......................................................103
V SUITE DES INCONVÉNIENTS ........................................... 110
VI LA CRUCHE CASSÉE..........................................................113
VII UNE NUIT DE NOCES......................................................138

LIVRE TROISIÈME.............................................................. 152
I NOTRE-DAME ...................................................................... 153
II PARIS À VOL D’OISEAU..................................................... 163

LIVRE QUATRIÈME ............................................................190
I LES BONNES ÂMES ..............................................................191
II CLAUDE FROLLO ............................................................... 196
III « IMMANIS PECORIS CUSTOS IMMANIOR IPSE » ..... 202

IV LE CHIEN ET SON MAÎTRE ..............................................211
V SUITE DE CLAUDE FROLLO ............................................. 213
VI IMPOPULARITÉ ................................................................ 221

LIVRE CINQUIÈME.............................................................223
I « ABBAS BEATI MARTINI »................................................224
II CECI TUERA CELA ............................................................ 238

LIVRE SIXIÈME...................................................................255
I
COUP D’ŒIL IMPARTIAL SUR L’ANCIENNE
MAGISTRATURE .....................................................................256
II LE TROU AUX RATS...........................................................269
III HISTOIRE D’UNE GALETTE AU LEVAIN DE MAÏS ......274
IV UNE LARME POUR UNE GOUTTE D’EAU..................... 300
V FIN DE L’HISTOIRE DE LA GALETTE .............................. 312

LIVRE SEPTIÈME ................................................................ 314
I DU DANGER DE CONFIER SON SECRET À UNE CHÈVRE315
II QU’UN PRÊTRE ET UN PHILOSOPHE SONT DEUX ......335
III LES CLOCHES....................................................................347
IV

..........................................................................350

V LES DEUX HOMMES VÊTUS DE NOIR ............................369
VI EFFET QUE PEUVENT PRODUIRE SEPT JURONS EN
PLEIN AIR ................................................................................377
VII LE MOINE BOURRU ....................................................... 384
VIII UTILITÉ DES FENÊTRES QUI DONNENT SUR LA
RIVIÈRE ...................................................................................395

LIVRE HUITIÈME .............................................................. 406
I L’ÉCU CHANGÉ EN FEUILLE SÈCHE................................407
II SUITE DE L’ÉCU CHANGÉ EN FEUILLE SÈCHE ........... 420

–3–

III FIN DE L’ÉCU CHANGÉ EN FEUILLE SÈCHE ...............427
IV « LASCIATE OGNI SPERANZAI » ....................................432
V LA MÈRE ..............................................................................450
VI TROIS CŒURS D’HOMME FAITS DIFFÉREMMENT ....456

LIVRE NEUVIÈME ..............................................................479
I FIÈVRE................................................................................. 480
II BOSSU, BORGNE, BOITEUX .............................................494
III SOURD................................................................................499
IV GRÈS ET CRISTAL .............................................................503
V LA CLEF DE LA PORTE-ROUGE........................................ 517
VI SUITE DE LA CLEF DE LA PORTE-ROUGE ....................520

LIVRE DIXIÈME ..................................................................525
I GRINGOIRE A PLUSIEURS BONNES IDÉES DE SUITE
RUE DES BERNARDINS .........................................................526
II FAITES-VOUS TRUAND.....................................................542
III VIVE LA JOIE ! ..................................................................546
IV UN MALADROIT AMI ....................................................... 557
V LE RETRAIT OÙ DIT SES HEURES MONSIEUR LOUIS
DE FRANCE.............................................................................. 581
VI PETITE FLAMBE EN BAGUENAUD.................................622
VII CHATEAUPERS À LA RESCOUSSE ! ..............................624

LIVRE ONZIÈME .................................................................627
I LE PETIT SOULIER............................................................. 628
II « LA CREATURA BELLA BIANCO VESTITA » (DANTE) . 671
III MARIAGE DE PHŒBUS................................................... 682
IV MARIAGE DE QUASIMODO............................................ 684

NOTES ..................................................................................687

–4–

NOTE I. .....................................................................................687
NOTE II.................................................................................... 688

À propos de cette édition électronique................................ 689

–5–

PRÉFACE

Il y a quelques années qu’en visitant, ou, pour mieux dire,
en furetant Notre-Dame, l’auteur de ce livre trouva, dans un
recoin obscur de l’une des tours ce mot, gravé à la main sur le
mur :
1.

Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres
à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans
leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du
moyen âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal
qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.
Il se demanda, il chercha à deviner quelle pouvait être
l’âme en peine qui n’avait pas voulu quitter ce monde sans laisser ce stigmate de crime ou de malheur au front de la vieille
église.
Depuis, on a badigeonné ou gratté (je ne sais plus lequel) le
mur, et l’inscription a disparu. Car c’est ainsi qu’on agit depuis
tantôt deux cents ans avec les merveilleuses églises du moyen
âge. Les mutilations leur viennent de toutes parts, du dedans
comme du dehors. Le prêtre les badigeonne, l’architecte les
gratte, puis le peuple survient, qui les démolit.

1 Fatalité.

–6–

Ainsi, hormis le fragile souvenir que lui consacre ici
l’auteur de ce livre, il ne reste plus rien aujourd’hui du mot mystérieux gravé dans la sombre tour de Notre-Dame, rien de la
destinée inconnue qu’il résumait si mélancoliquement.
L’homme qui a écrit ce mot sur ce mur s’est effacé, il y a plusieurs siècles, du milieu des générations, le mot s’est à son tour
effacé du mur de l’église, l’église elle-même s’effacera bientôt
peut-être de la terre.
C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre.
Février 1831.

–7–

NOTE
AJOUTÉE À L’ÉDITION DÉFINITIVE (1832)

C’est par erreur qu’on a annoncé cette édition comme devant être augmentée de plusieurs chapitres nouveaux. Il fallait
dire inédits. En effet, si par nouveaux on entend nouvellement
faits, les chapitres ajoutés à cette édition ne sont pas nouveaux.
Ils ont été écrits en même temps que le reste de l’ouvrage, ils
datent de la même époque et sont venus de la même pensée, ils
ont toujours fait partie du manuscrit de Notre-Dame de Paris.
Il y a plus, l’auteur ne comprendrait pas qu’on ajoutât après
coup des développements nouveaux à un ouvrage de ce genre.
Cela ne se fait pas à volonté. Un roman, selon lui, naît, d’une
façon en quelque sorte nécessaire, avec tous ses chapitres ; un
drame naît avec toutes ses scènes. Ne croyez pas qu’il y ait rien
d’arbitraire dans le nombre de parties dont se compose ce tout,
ce mystérieux microcosme que vous appelez drame ou roman.
La greffe ou la soudure prennent mal sur des œuvres de cette
nature, qui doivent jaillir d’un seul jet et rester telles quelles.
Une fois la chose faite, ne vous ravisez pas, n’y retouchez plus.
Une fois que le livre est publié, une fois que le sexe de l’œuvre,
virile ou non, a été reconnu et proclamé, une fois que l’enfant a
poussé son premier cri, il est né, le voilà, il est ainsi fait, père ni
mère n’y peuvent plus rien, il appartient à l’air et au soleil, laissez-le vivre ou mourir comme il est. Votre livre est-il manqué ?
tant pis. N’ajoutez pas de chapitres à un livre manqué. Il est incomplet ? il fallait le compléter en l’engendrant. Votre arbre est
noué ? Vous ne le redresserez pas. Votre roman est phtisique ?
votre roman n’est pas viable ? Vous ne lui rendrez pas le souffle

–8–

qui lui manque. Votre drame est né boiteux ? Croyez-moi, ne lui
mettez pas de jambe de bois.
L’auteur attache donc un prix particulier à ce que le public
sache bien que les chapitres ajoutés ici n’ont pas été faits exprès
pour cette réimpression. S’ils n’ont pas été publiés dans les précédentes éditions du livre, c’est par une raison bien simple. À
l’époque où Notre-Dame de Paris s’imprimait pour la première
fois, le dossier qui contenait ces trois chapitres s’égara. Il fallait
ou les récrire ou s’en passer. L’auteur considéra que les deux
seuls de ces chapitres qui eussent quelque importance par leur
étendue, étaient des chapitres d’art et d’histoire qui
n’entamaient en rien le fond du drame et du roman, que le public ne s’apercevrait pas de leur disparition, et qu’il serait seul,
lui auteur, dans le secret de cette lacune. Il prit le parti de passer
outre. Et puis, s’il faut tout avouer, sa paresse recula devant la
tâche de récrire trois chapitres perdus. Il eût trouvé plus court
de faire un nouveau roman.
Aujourd’hui, les chapitres se sont retrouvés, et il saisit la
première occasion de les remettre à leur place.
Voici donc maintenant son œuvre entière, telle qu’il l’a rêvée, telle qu’il l’a faite, bonne ou mauvaise, durable ou fragile,
mais telle qu’il la veut.
Sans doute ces chapitres retrouvés auront peu de valeur
aux yeux des personnes, d’ailleurs fort judicieuses, qui n’ont
cherché dans Notre-Dame de Paris que le drame, que le roman.
Mais il est peut-être d’autres lecteurs qui n’ont pas trouvé inutile d’étudier la pensée d’esthétique et de philosophie cachée
dans ce livre, qui ont bien voulu, en lisant Notre-Dame de Paris, se plaire à démêler sous le roman autre chose que le roman,
et à suivre, qu’on nous passe ces expressions un peu ambitieuses, le système de l’historien et le but de l’artiste à travers la
création telle quelle du poète.

–9–

C’est pour ceux-là surtout que les chapitres ajoutés à cette
édition compléteront Notre-Dame de Paris, en admettant que
Notre-Dame de Paris vaille la peine d’être complétée.
L’auteur exprime et développe dans un de ces chapitres,
sur la décadence actuelle de l’architecture et sur la mort, selon
lui aujourd’hui presque inévitable, de cet art-roi, une opinion
malheureusement bien enracinée chez lui et bien réfléchie. Mais
il sent le besoin de dire ici qu’il désire vivement que l’avenir lui
donne tort un jour. Il sait que l’art, sous toutes ses formes, peut
tout espérer des nouvelles générations dont on entend sourdre
dans nos ateliers le génie encore en germe. Le grain est dans le
sillon, la moisson certainement sera belle. Il craint seulement,
et l’on pourra voir pourquoi au tome second de cette édition,
que la sève ne se soit retirée de ce vieux sol de l’architecture qui
a été pendant tant de siècles le meilleur terrain de l’art.
Cependant il y a aujourd’hui dans la jeunesse artiste tant
de vie, de puissance et pour ainsi dire de prédestination, que,
dans nos écoles d’architecture en particulier, à l’heure qu’il est,
les professeurs, qui sont détestables, l’ont, non seulement à leur
insu, mais même tout à fait malgré eux, des élèves qui sont excellents ; tout au rebours de ce potier dont parle Horace, lequel
méditait des amphores et produisait des marmites. Currit rota,
urceus exit.
Mais dans tous les cas, quel que soit l’avenir de
l’architecture, de quelque façon que nos jeunes architectes résolvent un jour la question de leur art, en attendant les monuments nouveaux, conservons les monuments anciens. Inspirons,
s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale.
C’est là, l’auteur le déclare, un des buts principaux de ce livre ;
c’est là un des buts principaux de sa vie.
Notre-Dame de Paris a peut-être ouvert quelques perspectives vraies sur l’art du moyen âge, sur cet art merveilleux jus-

– 10 –

qu’à présent inconnu des uns, et ce qui est pis encore, méconnu
des autres. Mais l’auteur est bien loin de considérer comme accomplie la tâche qu’il s’est volontairement imposée. Il a déjà
plaidé dans plus d’une occasion la cause de notre vieillie architecture, il a déjà dénoncé à haute voix bien des profanations,
bien des démolitions, bien des impiétés. Il ne se lassera pas. Il
s’est engagé à revenir souvent sur ce sujet, il y reviendra. Il sera
aussi infatigable à défendre nos édifices historiques que nos
iconoclastes d’écoles et d’académies sont acharnés à les attaquer. Car c’est une chose affligeante de voir en quelles mains
l’architecture du moyen âge est tombée et de quelle façon les
gâcheurs de plâtre d’à présent traitent la ruine de ce grand art.
C’est même une honte pour nous autres, hommes intelligents
qui les voyons faire et qui nous contentons de les huer. Et l’on
ne parle pas ici seulement de ce qui se passe en province, mais
de ce qui se fait à Paris, à notre porte, sous nos fenêtres, dans la
grande ville, dans la ville lettrée, dans la cité de la presse, de la
parole, de la pensée. Nous ne pouvons résister au besoin de signaler, pour terminer cette note, quelques-uns de ces actes de
vandalisme qui tous les jours sont projetés, débattus, commencés, continués et menés paisiblement à bien sous nos yeux, sous
les yeux du public artiste de Paris, face à face avec la critique,
que tant d’audace déconcerte. On vient de démolir l’archevêché,
édifice d’un pauvre goût, le mal n’est pas grand ; mais tout en
bloc avec l’archevêché on a démoli l’évêché, rare débris du quatorzième siècle, que l’architecte démolisseur n’a pas su distinguer du reste. Il a arraché l’épi avec l’ivraie ; c’est égal. On parle
de raser l’admirable chapelle de Vincennes, pour faire avec les
pierres je ne sais quelle fortification, dont Daumesnil n’avait
pourtant pas eu besoin. Tandis qu’on répare à grands frais et
qu’on restaure le palais Bourbon, cette masure, on laisse effondrer par les coups de vent de l’équinoxe les vitraux magnifiques
de la Sainte-Chapelle. Il y a, depuis quelques jours, un échafaudage sur la tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie ; et un de ces
matins la pioche s’y mettra. Il s’est trouvé un maçon pour bâtir
une maisonnette blanche entre les vénérables tours du Palais de

– 11 –

Justice. Il s’en est trouvé un autre pour châtrer Saint-Germaindes-Prés, la féodale abbaye aux trois clochers. Il s’en trouvera
un autre, n’en doutez pas, pour jeter bas Saint-Germainl’Auxerrois. Tous ces maçons-là se prétendent architectes, sont
payés par la préfecture ou par les menus, et ont des habits verts.
Tout le mal que le faux goût peut faire au vrai goût, ils le font. À
l’heure où nous écrivons, spectacle déplorable ! l’un d’eux tient
les Tuileries, l’un d’eux balafre Philibert Delorme au beau milieu
du visage, et ce n’est pas, certes, un des médiocres scandales de
notre temps de voir avec quelle effronterie la lourde architecture de ce monsieur vient s’épater tout au travers d’une des plus
délicates façades de la renaissance !
Paris, 20 octobre 1832.

– 12 –

LIVRE PREMIER

– 13 –

I
LA GRAND’SALLE

Il y a aujourd’hui trois cent quarante-huit ans six mois et
dix-neuf jours que les Parisiens s’éveillèrent au bruit de toutes
les cloches sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la
Cité, de l’Université et de la Ville.
Ce n’est cependant pas un jour dont l’histoire ait gardé
souvenir que le 6 janvier 1482. Rien de notable dans
l’événement qui mettait ainsi en branle, dès le matin, les cloches
et les bourgeois de Paris. Ce n’était ni un assaut de Picards ou
de Bourguignons, ni une châsse menée en procession, ni une
révolte d’écoliers dans la vigne de Laas, ni une entrée de notredit très redouté seigneur monsieur le roi, ni même une belle
pendaison de larrons et de larronnesses à la Justice de Paris. Ce
n’était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzième siècle, de quelque ambassade chamarrée et empanachée. Il y avait
à peine deux jours que la dernière cavalcade de ce genre, celle
des ambassadeurs flamands chargés de conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite de Flandre, avait fait son entrée à
Paris, au grand ennui de M. le cardinal de Bourbon, qui, pour
plaire au roi, avait dû faire bonne mine à toute cette rustique
cohue de bourgmestres flamands, et les régaler, en son hôtel de
Bourbon, d’une moult belle moralité, sotie et farce, tandis
qu’une pluie battante inondait à sa porte ses magnifiques tapisseries.
Le 6 janvier, ce qui mettoit en émotion tout le populaire de
Paris, comme dit Jehan de Troyes, c’était la double solennité,
réunie depuis un temps immémorial, du jour des Rois et de la
Fête des Fous.
– 14 –

Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation
de mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice.
Le cri en avait été fait la veille à son de trompe dans les carrefours, par les gens de M. le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine.
La foule des bourgeois et des bourgeoises s’acheminait
donc de toutes parts dès le matin, maisons et boutiques fermées, vers l’un des trois endroits désignés. Chacun avait pris
parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le mystère. Il faut dire, à l’éloge de l’antique bon sens des badauds de
Paris, que la plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le
feu de joie, lequel était tout à fait de saison, ou vers le mystère,
qui devait être représenté dans la grand-salle du Palais bien
couverte et bien close, et que les curieux s’accordaient à laisser
le pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul sous le ciel de janvier
dans le cimetière de la chapelle de Braque.
Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de
Justice, parce qu’on savait que les ambassadeurs flamands, arrivés de la surveille, se proposaient d’assister à la représentation
du mystère et à l’élection du pape des fous, laquelle devait se
faire également dans la grand-salle.
Ce n’était pas chose aisée de pénétrer ce jour-là dans cette
grand-salle, réputée cependant alors la plus grande enceinte
couverte qui fût au monde (il est vrai que Sauval n’avait pas encore mesuré la grande salle du château de Montargis 2). La place
du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenêtres
l’aspect d’une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant
d’embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant de
nouveaux flots de têtes. Les ondes de cette foule, sans cesse
2

Henri Sauval, Histoire et Recherche des Antiquités de la Ville de
Paris, Moette et Chardon (3 vol.), Paris, 1724

– 15 –

grossies, se heurtaient aux angles des maisons qui s’avançaient
çà et là, comme autant de promontoires, dans le bassin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gothique 3 du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un
double courant qui, après s’être brisé sous le perron intermédiaire, s’épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales,
le grand escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place
comme une cascade dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille pieds faisaient un grand bruit et une grande
clameur. De temps en temps cette clameur et ce bruit redoublaient, le courant qui poussait toute cette foule vers le grand
escalier rebroussait, se troublait, tourbillonnait. C’était une
bourrade d’un archer ou le cheval d’un sergent de la prévôté qui
ruait pour rétablir l’ordre ; admirable tradition que la prévôté a
léguée à la connétablie, la connétablie à la maréchaussée, et la
maréchaussée à notre gendarmerie de Paris.
2

Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures bourgeoises, calmes et
honnêtes, regardant le palais, regardant la cohue, et n’en demandant pas davantage ; car bien des gens à Paris se contentent
du spectacle des spectateurs, et c’est déjà pour nous une chose
très curieuse qu’une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose.
S’il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de
nous mêler en pensée à ces Parisiens du quinzième siècle et
d’entrer avec eux, tiraillés, coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais, si étroite le 6 janvier 1482, le spectacle ne
serait ni sans intérêt ni sans charme, et nous n’aurions autour
3

Le mot gothique, dans le sens où on l'emploie généralement, est
parfaitement impropre, mais parfaitement consacré. Nous l'acceptons
donc, et nous l'adoptons, comme tout le monde, pour caractériser l'architecture de la seconde moitié du moyen âge, celle dont l'ogive est le principe, qui succède à l'architecture de la première période, dont le plein
cintre est le générateur. (Note de Victor Hugo.)

– 16 –

de nous que des choses si vieilles qu’elles nous sembleraient
toutes neuves.
Si le lecteur y consent, nous essaierons de retrouver par la
pensée l’impression qu’il eût éprouvée avec nous en franchissant le seuil de cette grand-salle au milieu de cette cohue en
surcot, en hoqueton et en cotte-hardie.
Et d’abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux. Au-dessus de nos têtes une double voûte en
ogive, lambrissée en sculptures de bois, peinte d’azur, fleurdelysée en or ; sous nos pieds, un pavé alternatif de marbre blanc et
noir. À quelques pas de nous, un énorme pilier, puis un autre,
puis un autre ; en tout sept piliers dans la longueur de la salle,
soutenant au milieu de sa largeur les retombées de la double
voûte. Autour des quatre premiers piliers, des boutiques de
marchands, tout étincelantes de verre et de clinquants ; autour
des trois derniers, des bancs de bois de chêne, usés et polis par
le haut-de-chausses des plaideurs et la robe des procureurs. À
l’entour de la salle, le long de la haute muraille, entre les portes,
entre les croisées, entre les piliers, l’interminable rangée des
statues de tous les rois de France depuis Pharamond ; les rois
fainéants, les bras pendants et les yeux baissés ; les rois vaillants
et bataillards, la tête et les mains hardiment levées au ciel. Puis,
aux longues fenêtres ogives, des vitraux de mille couleurs ; aux
larges issues de la salle, de riches portes finement sculptées ; et
le tout, voûtes, piliers, murailles, chambranles, lambris, portes,
statues, recouvert du haut en bas d’une splendide enluminure
bleu et or, qui, déjà un peu ternie à l’époque où nous la voyons,
avait presque entièrement disparu sous la poussière et les toiles
d’araignée en l’an de grâce 1549, où Du Breul l’admirait encore
par tradition.
Qu’on se représente maintenant cette immense salle
oblongue, éclairée de la clarté blafarde d’un jour de janvier, envahie par une foule bariolée et bruyante qui dérive le long des

– 17 –

murs et tournoie autour des sept piliers, et l’on aura déjà une
idée confuse de l’ensemble du tableau dont nous allons essayer
d’indiquer plus précisément les curieux détails.
Il est certain que, si Ravaillac n’avait point assassiné Henri IV, il n’y aurait point eu de pièces du procès de Ravaillac déposées au greffe du Palais de Justice ; point de complices intéressés à faire disparaître lesdites pièces ; partant, point
d’incendiaires obligés, faute de meilleur moyen, à brûler le
greffe pour brûler les pièces, et à brûler le Palais de Justice pour
brûler le greffe ; par conséquent enfin, point d’incendie de 1618.
Le vieux Palais serait encore debout avec sa vieille grand-salle ;
je pourrais dire au lecteur : Allez la voir ; et nous serions ainsi
dispensés tous deux, moi d’en faire, lui d’en lire une description
telle quelle. – Ce qui prouve cette vérité neuve : que les grands
événements ont des suites incalculables.
Il est vrai qu’il serait fort possible d’abord que Ravaillac
n’eût pas de complices, ensuite que ses complices, si par hasard
il en avait, ne fussent pour rien dans l’incendie de 1618. Il en
existe deux autres explications très plausibles. Premièrement, la
grande étoile enflammée, large d’un pied, haute d’une coudée,
qui tomba, comme chacun sait, du ciel sur le Palais, le 7 mars
après minuit. Deuxièmement, le quatrain de Théophile :
Certes, ce fut un triste jeu
Quand à Paris dame Justice,
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit tout le palais en feu.
Quoi qu’on pense de cette triple explication politique, physique, poétique, de l’incendie du Palais de Justice en 1618, le fait
malheureusement certain, c’est l’incendie. Il reste bien peu de
chose aujourd’hui, grâce à cette catastrophe, grâce surtout aux
diverses restaurations successives qui ont achevé ce qu’elle avait
épargné, il reste bien peu de chose de cette première demeure

– 18 –

des rois de France, de ce palais aîné du Louvre, déjà si vieux du
temps de Philippe le Bel qu’on y cherchait les traces des magnifiques bâtiments élevés par le roi Robert et décrits par Helgaldus. Presque tout a disparu. Qu’est devenue la chambre de la
chancellerie où saint Louis consomma son mariage ? le jardin
où il rendait la justice, « vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches, et d’un manteau pardessus de
sandal noir, couché sur des tapis, avec Joinville » ? Où est la
chambre de l’empereur Sigismond ? celle de Charles IV ? celle
de Jean sans Terre ? Où est l’escalier d’où Charles VI promulgua
son édit de grâce ? la dalle où Marcel égorgea, en présence du
dauphin, Robert de Clermont et le maréchal de Champagne ? le
guichet où furent lacérées les bulles de l’antipape Bénédict, et
d’où repartirent ceux qui les avaient apportées, chapés et mitrés
en dérision, et faisant amende honorable par tout Paris ? et la
grand-salle, avec sa dorure, son azur, ses ogives, ses statues, ses
piliers, son immense voûte toute déchiquetée de sculptures ? et
la chambre dorée ? et le lion de pierre qui se tenait à la porte, la
tête baissée, la queue entre les jambes, comme les lions du trône
de Salomon, dans l’attitude humiliée qui convient à la force devant la justice ? et les belles portes ? et les beaux vitraux ? et les
ferrures ciselées qui décourageaient Biscornette ? et les délicates menuiseries de Du Hancy ?… Qu’a fait le temps, qu’ont fait
les hommes de ces merveilles ? Que nous a-t-on donné pour
tout cela, pour toute cette histoire gauloise, pour tout cet art
gothique ? les lourds cintres surbaissés de M. de Brosse, ce gauche architecte du portail Saint-Gervais, voilà pour l’art ; et
quant à l’histoire, nous avons les souvenirs bavards du gros pilier, encore tout retentissant des commérages des Patrus.
Ce n’est pas grand-chose. – Revenons à la véritable grandsalle du véritable vieux Palais.
Les deux extrémités de ce gigantesque parallélogramme
étaient occupées, l’une par la fameuse table de marbre, si longue, si large et si épaisse que jamais on ne vit, disent les vieux

– 19 –

papiers terriers, dans un style qui eût donné appétit à Gargantua, pareille tranche de marbre au monde ; l’autre, par la chapelle où Louis XI s’était fait sculpter à genoux devant la Vierge,
et où il avait fait transporter, sans se soucier de laisser deux niches vides dans la file des statues royales, les statues de Charlemagne et de saint Louis, deux saints qu’il supposait fort en
crédit au ciel comme rois de France. Cette chapelle, neuve encore, bâtie à peine depuis six ans, était toute dans ce goût charmant d’architecture délicate, de sculpture merveilleuse, de fine
et profonde ciselure qui marque chez nous la fin de l’ère gothique et se perpétue jusque vers le milieu du seizième siècle dans
les fantaisies féeriques de la renaissance. La petite rosace à jour
percée au-dessus du portail était en particulier un chef-d’œuvre
de ténuité et de grâce ; on eût dit une étoile de dentelle.
Au milieu de la salle, vis-à-vis la grande porte, une estrade
de brocart d’or, adossée au mur, et dans laquelle était pratiquée
une entrée particulière au moyen d’une fenêtre du couloir de la
chambre dorée, avait été élevée pour les envoyés flamands et les
autres gros personnages conviés à la représentation du mystère.
C’est sur la table de marbre que devait, selon l’usage, être
représenté le mystère. Elle avait été disposée pour cela dès le
matin ; sa riche planche de marbre, toute rayée par les talons de
la basoche, supportait une cage de charpente assez élevée, dont
la surface supérieure, accessible aux regards de toute la salle,
devait servir de théâtre, et dont l’intérieur, masqué par des tapisseries, devait tenir lieu de vestiaire aux personnages de la
pièce. Une échelle, naïvement placée en dehors, devait établir la
communication entre la scène et le vestiaire, et prêter ses roides
échelons aux entrées comme aux sorties. Il n’y avait pas de personnage si imprévu, pas de péripétie, pas de coup de théâtre qui
ne fût tenu de monter par cette échelle. Innocente et vénérable
enfance de l’art et des machines !

– 20 –

Quatre sergents du bailli du Palais, gardiens obligés de tous
les plaisirs du peuple les jours de fête comme les jours
d’exécution, se tenaient debout aux quatre coins de la table de
marbre.
Ce n’était qu’au douzième coup de midi sonnant à la
grande horloge du Palais que la pièce devait commencer. C’était
bien tard sans doute pour une représentation théâtrale ; mais il
avait fallu prendre l’heure des ambassadeurs.
Or toute cette multitude attendait depuis le matin. Bon
nombre de ces honnêtes curieux grelottaient dès le point du jour
devant le grand degré du Palais ; quelques-uns même affirmaient avoir passé la nuit en travers de la grande porte pour
être sûrs d’entrer les premiers. La foule s’épaississait à tout
moment, et, comme une eau qui dépasse son niveau, commençait à monter le long des murs, à s’enfler autour des piliers, à
déborder sur les entablements, sur les corniches, sur les appuis
des fenêtres, sur toutes les saillies de l’architecture, sur tous les
reliefs de la sculpture. Aussi la gêne, l’impatience, l’ennui, la
liberté d’un jour de cynisme et de folie, les querelles qui éclataient à tout propos pour un coude pointu ou un soulier ferré, la
fatigue d’une longue attente, donnaient-elles déjà, bien avant
l’heure où les ambassadeurs devaient arriver, un accent aigre et
amer à la clameur de ce peuple enfermé, emboîté, pressé, foulé,
étouffé. On n’entendait que plaintes et imprécations contre les
Flamands, le prévôt des marchands, le cardinal de Bourbon, le
bailli du Palais, madame Marguerite d’Autriche, les sergents à
verge, le froid, le chaud, le mauvais temps, l’évêque de Paris, le
pape des fous, les piliers, les statues, cette porte fermée, cette
fenêtre ouverte ; le tout au grand amusement des bandes
d’écoliers et de laquais disséminées dans la masse, qui mêlaient
à tout ce mécontentement leurs taquineries et leurs malices, et
piquaient, pour ainsi dire, à coups d’épingle la mauvaise humeur générale.

– 21 –

Il y avait entre autres un groupe de ces joyeux démons qui,
après avoir défoncé le vitrage d’une fenêtre, s’était hardiment
assis sur l’entablement, et de là plongeait tour à tour ses regards
et ses railleries au dedans et au dehors, dans la foule de la salle
et dans la foule de la place. À leurs gestes de parodie, à leurs
rires éclatants, aux appels goguenards qu’ils échangeaient d’un
bout à l’autre de la salle avec leurs camarades, il était aisé de
juger que ces jeunes clercs ne partageaient pas l’ennui et la fatigue du reste des assistants, et qu’ils savaient fort bien, pour leur
plaisir particulier, extraire de ce qu’ils avaient sous les yeux un
spectacle qui leur faisait attendre patiemment l’autre.
– Sur mon âme, c’est vous, Joannes Frollo de Molendino !
criait l’un d’eux à une espèce de petit diable blond, à jolie et maligne figure, accroché aux acanthes d’un chapiteau ; vous êtes
bien nommé Jehan du Moulin, car vos deux bras et vos deux
jambes ont l’air de quatre ailes qui vont au vent. – Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
« Par la miséricorde du diable, répondit Joannes Frollo,
voilà plus de quatre heures, et j’espère bien qu’elles me seront
comptées sur mon temps de purgatoire. J’ai entendu les huit
chantres du roi de Sicile entonner le premier verset de la haute
messe de sept heures dans la Sainte-Chapelle.
– De beaux chantres, reprit l’autre, et qui ont la voix encore
plus pointue que leur bonnet ! Avant de fonder une messe à
monsieur saint Jean, le roi aurait bien dû s’informer si monsieur saint Jean aime le latin psalmodié avec accent provençal.
– C’est pour employer ces maudits chantres du roi de Sicile
qu’il a fait cela ! cria aigrement une vieille femme dans la foule
au bas de la fenêtre. Je vous demande un peu ! mille livres parisis pour une messe ! et sur la ferme du poisson de mer des halles de Paris, encore !

– 22 –

– Paix ! vieille, reprit un gros et grave personnage qui se
bouchait le nez à côté de la marchande de poisson ; il fallait bien
fonder une messe. Vouliez-vous pas que le roi retombât malade ?
– Bravement parlé, sire Gilles Lecornu, maître pelletierfourreur des robes du roi ! » cria le petit écolier cramponné au
chapiteau.
Un éclat de rire de tous les écoliers accueillit le nom malencontreux du pauvre pelletier-fourreur des robes du roi.
« Lecornu ! Gilles Lecornu ! disaient les uns.
– Cornutus et hirsutus, reprenait un autre.
– Hé ! sans doute, continuait le petit démon du chapiteau.
Qu’ont-ils à rire ? Honorable homme Gilles Lecornu, frère de
maître Jehan Lecornu, prévôt de l’hôtel du roi, fils de maître
Mahiet Lecornu, premier portier du bois de Vincennes, tous
bourgeois de Paris, tous mariés de père en fils ! »
La gaieté redoubla. Le gros pelletier-fourreur, sans répondre un mot, s’efforçait de se dérober aux regards fixés sur lui de
tous côtés ; mais il suait et soufflait en vain : comme un coin qui
s’enfonce dans le bois, les efforts qu’il faisait ne servaient qu’à
emboîter plus solidement dans les épaules de ses voisins sa
large face apoplectique, pourpre de dépit et de colère.
Enfin un de ceux-ci, gros, court et vénérable comme lui,
vint à son secours.
« Abomination ! des écoliers qui parlent de la sorte à un
bourgeois ! de mon temps on les eût fustigés avec un fagot dont
on les eût brûlés ensuite. »

– 23 –

La bande entière éclata.
« Holàhée ! qui chante cette gamme ? quel est le chathuant de malheur ?
nier.

– Tiens, je le reconnais, dit l’un ; c’est maître Andry Mus-

– Parce qu’il est un des quatre libraires jurés de
l’Université ! dit l’autre.
– Tout est par quatre dans cette boutique, cria un troisième : les quatre nations, les quatre facultés, les quatre fêtes,
les quatre procureurs, les quatre électeurs, les quatre libraires.
– Eh bien, reprit Jehan Frollo, il faut leur faire le diable à
quatre.
– Musnier, nous brûlerons tes livres.
– Musnier, nous battrons ton laquais.
– Musnier, nous chiffonnerons ta femme.
– La bonne grosse mademoiselle Oudarde.
– Qui est aussi fraîche et aussi gaie que si elle était veuve.
– Que le diable vous emporte ! grommela maître Andry
Musnier.
– Maître Andry, reprit Jehan, toujours pendu à son chapiteau, tais-toi, ou je te tombe sur la tête ! »

– 24 –

Maître Andry leva les yeux, parut mesurer un instant la
hauteur du pilier, la pesanteur du drôle, multiplia mentalement
cette pesanteur par le carré de la vitesse, et se tut.
Jehan, maître du champ de bataille, poursuivit avec triomphe :
cre !

« C’est que je le ferais, quoique je sois frère d’un archidia-

– Beaux sires, que nos gens de l’Université ! n’avoir seulement pas fait respecter nos privilèges dans un jour comme celui-ci ! Enfin, il y a mai et feu de joie à la Ville ; mystère, pape
des fous et ambassadeurs flamands à la Cité ; et à l’Université,
rien !
– Cependant la place Maubert est assez grande ! reprit un
des clercs cantonnés sur la table de la fenêtre.
– À bas le recteur, les électeurs et les procureurs ! cria
Joannes.
– Il faudra faire, un feu de joie ce soir dans le ChampGaillard, poursuivit l’autre, avec les livres de maître Andry.
– Et les pupitres des scribes ! dit son voisin.
– Et les verges des bedeaux !
– Et les crachoirs des doyens !
– Et les buffets des procureurs !
– Et les huches des électeurs !
– Et les escabeaux du recteur !

– 25 –

– À bas ! reprit le petit Jehan en faux-bourdon ; à bas maître Andry, les bedeaux et les scribes ; les théologiens, les médecins et les décrétistes ; les procureurs, les électeurs et le recteur !
– C’est donc la fin du monde ! murmura maître Andry en
se bouchant les oreilles.
– À propos, le recteur ! le voici qui passe dans la place »,
cria un de ceux de la fenêtre.
Ce fut à qui se retournerait vers la place.
« Est-ce que c’est vraiment notre vénérable recteur maître
Thibaut ? demanda Jehan Frollo du Moulin, qui, s’étant accroché à un pilier de l’intérieur, ne pouvait voir ce qui se passait au
dehors.
– Oui, oui, répondirent tous les autres, c’est lui, c’est bien
lui, maître Thibaut le recteur. »
C’était en effet le recteur et tous les dignitaires de
l’Université qui se rendaient processionnellement au-devant de
l’ambassade et traversaient en ce moment la place du Palais. Les
écoliers, pressés à la fenêtre, les accueillirent au passage avec
des sarcasmes et des applaudissements ironiques. Le recteur,
qui marchait en tête de sa compagnie, essuya la première bordée ; elle fut rude.
« Bonjour, monsieur le recteur ! Holàhée ! bonjour donc !
– Comment fait-il pour être ici, le vieux joueur ? Il a donc
quitté ses dés ?
– Comme il trotte sur sa mule ! elle a les oreilles moins
longues que lui.

– 26 –

– Holàhée ! bonjour, monsieur le recteur Thibaut ! Tybalde
aleator4 ! vieil imbécile ! vieux joueur !
3F

– Dieu vous garde ! avez-vous fait souvent double-six cette
nuit ?
– Oh ! la caduque figure, plombée, tirée et battue pour
l’amour du jeu et des dés !
– Où allez-vous comme cela, Tybalde ad dados5, tournant
le dos à l’Université et trottant vers la Ville ?
4F

– Il va sans doute chercher un logis rue Thibautodé », cria
Jehan du Moulin.
Toute la bande répéta le quolibet avec une voix de tonnerre
et des battements de mains furieux.
« Vous allez chercher logis rue Thibautodé, n’est-ce pas,
monsieur le recteur, joueur de la partie du diable ? »
Puis ce fut le tour des autres dignitaires.
« À bas les bedeaux ! à bas les massiers !
– Dis donc, Robin Poussepain, qu’est-ce que c’est donc que
celui-là ?
– C’est Gilbert de Suilly, Gilbertus de Soliaco, le chancelier
du collège d’Autun.

4 Thibault, joueur de dés.
5

Thibault aux dés. La rue Thibaut-aux-Dés se trouve près du Lou-

vre.

– 27 –

– Tiens, voici mon soulier : tu es mieux placé que moi ;
jette-le-lui par la figure.
– Saturnalitias mittimus ecce nuces 6.
5F

– À bas les six théologiens avec leurs surplis blancs !
– Ce sont là les théologiens ? Je croyais que c’étaient les six
oies blanches données par Sainte-Geneviève à la ville, pour le
fief de Roogny.
– À bas les médecins !
– À bas les disputations cardinales et quodlibétaires !
– À toi ma coiffe, chancelier de Sainte-Geneviève ! tu m’as
fait un passe-droit. – C’est vrai cela ! il a donné ma place dans la
nation de Normandie au petit Ascanio Falzaspada, qui est de la
province de Bourges, puisqu’il est Italien.
– C’est une injustice, dirent tous les écoliers. À bas le chancelier de Sainte-Geneviève !
– Ho hé ! maître Joachim de Ladehors ! Ho hé ! Louis Dahuille ! Ho hé ! Lambert Hoctement !
– Que le diable étouffe le procureur de la nation
d’Allemagne !
– Et les chapelains de la Sainte-Chapelle, avec leurs aumusses grises ; cum tunicis grisis !
– Seu de pellibus grisis fourratis 7 !
6F

6

Martial, Épigrammes, VII, 91,2 : « Voici des noix de Saturnales
que nous t’envoyons. » Le texte est : « Saturnalicias ».

– 28 –

– Holàhée ! les maîtres ès arts ! Toutes les belles chapes
noires ! toutes les belles chapes rouges !
– Cela fait une belle queue au recteur.
– On dirait un duc de Venise qui va aux épousailles de la
mer.
– Dis donc, Jehan ! les chanoines de Sainte-Geneviève !
– Au diable la chanoinerie !
– Abbé Claude Choart ! docteur Claude Choart ! Est-ce que
vous cherchez Marie la Giffarde ?
– Elle est rue de Glatigny.
– Elle fait le lit du roi des ribauds.
– Elle paie ses quatre deniers ; quatuor denarios.
– Aut unum bombum 8.
7F

– Voulez-vous qu’elle vous paie au nez ?
– Camarades ! maître Simon Sanguin, l’électeur de Picardie, qui a sa femme en croupe.
– Post equitem sedet atra cura 9.
8F

– Hardi, maître Simon !
7 « Avec leurs tuniques grises ! –

Ou fourrées de peaux grises ! »

8 « Ou un pet. »
9 Horace, Odes, III, 1,40 : « Derrière le cavalier siège le noir souci. »

– 29 –

– Bonjour, monsieur l’électeur !
– Bonne nuit, madame l’électrice !
– Sont-ils heureux de voir tout cela », disait en soupirant
Joannes de Molendino, toujours perché dans les feuillages de
son chapiteau.
Cependant le libraire juré de l’Université, maître Andry
Musnier, se penchait à l’oreille du pelletier-fourreur des robes
du roi, maître Gilles Lecornu.
« Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. On n’a
jamais vu pareils débordements de l’écolerie. Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre
peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres !
L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.
– Je m’en aperçois bien aux progrès des étoles de velours », dit le marchand fourreur.
En ce moment midi sonna.
« Ha !… » dit toute la foule d’une seule voix. Les écoliers se
turent. Puis il se fit un grand remue-ménage, un grand mouvement de pieds et de têtes, une grande détonation générale de
toux et de mouchoirs ; chacun s’arrangea, se posta, se haussa, se
groupa ; puis un grand silence ; tous les cous restèrent tendus,
toutes les bouches ouvertes, tous les regards tournés vers la table de marbre. Rien n’y parut. Les quatre sergents du bailli
étaient toujours là, roides et immobiles comme quatre statues
peintes. Tous les yeux se tournèrent vers l’estrade réservée aux
envoyés flamands. La porte restait fermée, et l’estrade vide.
Cette foule attendait depuis le matin trois choses : midi,

– 30 –

l’ambassade de Flandre, le mystère. Midi seul était arrivé à
l’heure.
Pour le coup c’était trop fort.
On attendit une, deux, trois, cinq minutes, un quart
d’heure ; rien ne venait. L’estrade demeurait déserte, le théâtre
muet. Cependant à l’impatience avait succédé la colère. Les paroles irritées circulaient, à voix basse encore, il est vrai. « Le
mystère ! le mystère ! » murmurait-on sourdement. Les têtes
fermentaient. Une tempête, qui ne faisait encore que gronder,
flottait à la surface de cette foule. Ce fut Jehan du Moulin qui en
tira la première étincelle.
« Le mystère, et au diable les Flamands ! » s’écria-t-il de
toute la force de ses poumons, en se tordant comme un serpent
autour de son chapiteau.
La foule battit des mains.
« Le mystère, répéta-t-elle, et la Flandre à tous les diables !
– Il nous faut le mystère, sur-le-champ, reprit l’écolier ; ou
m’est avis que nous pendions le bailli du Palais, en guise de comédie et de moralité.
– Bien dit, cria le peuple, et entamons la pendaison par ses
sergents. »
Une grande acclamation suivit. Les quatre pauvres diables
commençaient à pâlir et à s’entre-regarder. La multitude
s’ébranlait vers eux, et ils voyaient déjà la frêle balustrade de
bois qui les en séparait ployer et faire ventre sous la pression de
la foule.
Le moment était critique.

– 31 –

« À sac ! à sac ! » criait-on de toutes parts.
En cet instant, la tapisserie du vestiaire que nous avons décrit plus haut se souleva, et donna passage à un personnage
dont la seule vue arrêta subitement la foule, et changea comme
par enchantement sa colère en curiosité.
« Silence ! silence ! »
Le personnage, fort peu rassuré et tremblant de tous ses
membres, s’avança jusqu’au bord de la table de marbre, avec
force révérences qui, à mesure qu’il approchait, ressemblaient
de plus en plus à des génuflexions.
Cependant le calme s’était peu à peu rétabli. Il ne restait
plus que cette légère rumeur qui se dégage toujours du silence
de la foule.
« Messieurs les bourgeois, dit-il, et mesdemoiselles les
bourgeoises, nous devons avoir l’honneur de déclamer et représenter devant son éminence Monsieur le cardinal une très belle
moralité, qui a nom : Le bon jugement de madame la vierge
Marie. C’est moi qui fais Jupiter. Son Éminence accompagne en
ce moment l’ambassade très honorable de monsieur le duc
d’Autriche ; laquelle est retenue, à l’heure qu’il est, à écouter la
harangue de monsieur le recteur de l’Université, à la porte Baudets. Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé, nous commencerons. »
Il est certain qu’il ne fallait rien moins que l’intervention de
Jupiter pour sauver les quatre malheureux sergents du bailli du
Palais. Si nous avions le bonheur d’avoir inventé cette très véridique histoire, et par conséquent d’en être responsable pardevant Notre-Dame la Critique, ce n’est pas contre nous qu’on
pourrait invoquer en ce moment le précepte classique : Nec

– 32 –

deus intersit 10. Du reste, le costume du seigneur Jupiter était
fort beau, et n’avait pas peu contribué à calmer la foule en attirant toute son attention. Jupiter était vêtu d’une brigandine
couverte de velours noir, à clous dorés ; il était coiffé d’un bicoquet garni de boutons d’argent dorés ; et, n’était le rouge et la
grosse barbe qui couvraient chacun une moitié de son visage,
n’était le rouleau de carton doré, semé de passequilles et tout
hérissé de lanières de clinquant qu’il portait à la main et dans
lequel des yeux exercés reconnaissaient aisément la foudre,
n’était ses pieds couleur de chair et enrubannés à la grecque, il
eût pu supporter la comparaison, pour la sévérité de sa tenue,
avec un archer breton du corps de monsieur de Berry.
9F

10 Horace, Art poétique, 191 : « Et qu’un dieu n’intervienne pas. »

– 33 –

II
PIERRE GRINGOIRE

Cependant, tandis qu’il haranguait, la satisfaction,
l’admiration unanimement excitées par son costume se dissipaient à ses paroles ; et quand il arriva à cette conclusion malencontreuse : « Dès que l’éminentissime cardinal sera arrivé,
nous commencerons », sa voix se perdit dans un tonnerre de
huées.
« Commencez tout de suite ! Le mystère ! le mystère tout
de suite ! criait le peuple. Et l’on entendait par-dessus toutes les
voix celle de Johannes de Molendino, qui perçait la rumeur
comme le fifre dans un charivari de Nîmes : – Commencez tout
de suite ! glapissait l’écolier.
– À bas Jupiter et le cardinal de Bourbon ! vociféraient Robin Poussepain et les autres clercs juchés dans la croisée.
– Tout de suite la moralité ! répétait la foule. Sur-lechamp ! tout de suite ! Le sac et la corde aux comédiens et au
cardinal ! »
Le pauvre Jupiter, hagard, effaré, pâle sous son rouge, laissa tomber sa foudre, prit à la main son bicoquet ; puis il saluait
et tremblait en balbutiant : Son Éminence… les ambassadeurs…
Madame Marguerite de Flandre… Il ne savait que dire. Au fond,
il avait peur d’être pendu.

– 34 –

Pendu par la populace pour attendre, pendu par le cardinal
pour n’avoir pas attendu, il ne voyait des deux côtés qu’un
abîme, c’est-à-dire une potence.
Heureusement quelqu’un vint le tirer d’embarras et assumer la responsabilité.
Un individu qui se tenait en deçà de la balustrade dans
l’espace laissé libre autour de la table de marbre, et que personne n’avait encore aperçu, tant sa longue et mince personne
était complètement abritée de tout rayon visuel par le diamètre
du pilier auquel il était adossé, cet individu, disons-nous, grand,
maigre, blême, blond, jeune encore, quoique déjà ridé au front
et aux joues, avec des yeux brillants et une bouche souriante,
vêtu d’une serge noire, râpée et lustrée de vieillesse, s’approcha
de la table de marbre et fit un signe au pauvre patient. Mais
l’autre, interdit, ne voyait pas.
Le nouveau venu fit un pas de plus : « Jupiter ! dit-il, mon
cher Jupiter ! »
L’autre n’entendait point.
nez :

Enfin le grand blond, impatienté, lui cria presque sous le
« Michel Giborne !
– Qui m’appelle ? dit Jupiter, comme éveillé en sursaut.
– Moi, répondit le personnage vêtu de noir.
– Ah ! dit Jupiter.

– 35 –

– Commencez tout de suite, reprit l’autre. Satisfaites le populaire. Je me charge d’apaiser monsieur le bailli, qui apaisera
monsieur le cardinal. »
Jupiter respira.
« Messeigneurs les bourgeois, cria-t-il de toute la force de
ses poumons à la foule qui continuait de le huer, nous allons
commencer tout de suite.
– Evoe, Jupiter ! Plaudite, cives 11 ! crièrent les écoliers.
10F

– Noël ! Noël ! » cria le peuple.
Ce fut un battement de mains assourdissant, et Jupiter
était déjà rentré sous sa tapisserie que la salle tremblait encore
d’acclamations.
Cependant le personnage inconnu qui avait si magiquement changé la tempête en bonace, comme dit notre vieux et
cher Corneille 12, était modestement rentré dans la pénombre de
son pilier, et y serait sans doute resté invisible, immobile et
muet comme auparavant, s’il n’en eût été tiré par deux jeunes
femmes qui, placées au premier rang des spectateurs, avaient
remarqué son colloque avec Michel Giborne-Jupiter.
1F

« Maître, dit l’une d’elles en lui faisant signe de
s’approcher…
– Taisez-vous donc, ma chère Liénarde, dit sa voisine, jolie,
fraîche, et toute brave à force d’être endimanchée. Ce n’est pas

11

« Applaudissez, citoyens ! » Cet appel concluait toutes les représentations théâtrales à Rome.
12 Le Menteur,II,6.

– 36 –

un clerc, c’est un laïque ; il ne faut pas dire maître, mais bien
messire.
– Messire », dit Liénarde.
L’inconnu s’approcha de la balustrade.
« Que voulez-vous de moi, mesdamoiselles ? demanda-t-il
avec empressement.
– Oh ! rien, dit Liénarde toute confuse, c’est ma voisine
Gisquette la Gencienne qui veut vous parler.
– Non pas, reprit Gisquette en rougissant ; c’est Liénarde
qui vous a dit : Maître ; je lui ai dit qu’on disait : Messire. »
Les deux jeunes filles baissaient les yeux. L’autre, qui ne
demandait pas mieux que de lier conversation, les regardait en
souriant :
« Vous n’avez donc rien à me dire, mesdamoiselles ?
– Oh ! rien du tout, répondit Gisquette.
– Rien », dit Liénarde.
Le grand jeune homme blond fit un pas pour se retirer.
Mais les deux curieuses n’avaient pas envie de lâcher prise.
« Messire, dit vivement Gisquette avec l’impétuosité d’une
écluse qui s’ouvre ou d’une femme qui prend son parti, vous
connaissez donc ce soldat qui va jouer le rôle de madame la
Vierge dans le mystère ?
– Vous voulez dire le rôle de Jupiter ? reprit l’anonyme.

– 37 –

– Hé ! oui, dit Liénarde, est-elle bête ! Vous connaissez
donc Jupiter ?
– Michel Giborne ? répondit l’anonyme ; oui, madame.
– Il a une fière barbe ! dit Liénarde.
– Cela sera-t-il beau, ce qu’ils vont dire là-dessus ? demanda timidement Gisquette.
– Très beau, madamoiselle, répondit l’anonyme sans la
moindre hésitation.
– Qu’est-ce que ce sera ? dit Liénarde.
– Le bon jugement de madame la Vierge, moralité, s’il
vous plaît, madamoiselle.
– Ah ! c’est différent », reprit Liénarde.
Un court silence suivit. L’inconnu le rompit :
« C’est une moralité toute neuve, et qui n’a pas encore servi.
– Ce n’est donc pas la même, dit Gisquette, que celle qu’on
a donnée il y a deux ans, le jour de l’entrée de monsieur le légat,
et où il y avait trois belles filles faisant personnages…
– De sirènes, dit Liénarde.
– Et toutes nues », ajouta le jeune homme.
Liénarde baissa pudiquement les yeux. Gisquette la regarda, et en fit autant. Il poursuivit en souriant :

– 38 –

« C’était chose bien plaisante à voir. Aujourd’hui c’est une
moralité faite exprès pour madame la demoiselle de Flandre.
– Chantera-t-on des bergerettes ? demanda Gisquette.
– Fi ! dit l’inconnu, dans une moralité ! Il ne faut pas
confondre les genres. Si c’était une sotie, à la bonne heure.
– C’est dommage, reprit Gisquette. Ce jour-là il y avait à la
fontaine du Ponceau des hommes et des femmes sauvages qui
se combattaient et faisaient plusieurs contenances en chantant
de petits motets et des bergerettes.
– Ce qui convient pour un légat, dit assez sèchement
l’inconnu, ne convient pas pour une princesse.
– Et près d’eux, reprit Liénarde, joutaient plusieurs bas
instruments qui rendaient de grandes mélodies.
– Et pour rafraîchir les passants, continua Gisquette, la
fontaine jetait par trois bouches, vin, lait et hypocras, dont buvait qui voulait.
– Et un peu au-dessous du Ponceau, poursuivit Liénarde, à
la Trinité, il y avait une passion par personnages, et sans parler.
– Si je m’en souviens ! s’écria Gisquette : Dieu en la croix,
et les deux larrons à droite et à gauche ! »
Ici les jeunes commères, s’échauffant au souvenir de
l’entrée de monsieur le légat, se mirent à parler à la fois.
« Et plus avant, à la porte-aux-Peintres, il y avait d’autres
personnes très richement habillées.

– 39 –

– Et à la fontaine Saint-Innocent, ce chasseur qui poursuivait une biche avec grand bruit de chiens et de trompes de
chasse !
– Et à la boucherie de Paris, ces échafauds qui figuraient la
bastille de Dieppe !
– Et quand le légat passa, tu sais, Gisquette, on donna
l’assaut, et les Anglais eurent tous les gorges coupées.
– Et contre la porte du Châtelet, il y avait de très beaux
personnages !
– Et sur le Pont-au-Change, qui était tout tendu pardessus !
– Et quand le légat passa, on laissa voler sur le pont plus de
deux cents douzaines de toutes sortes d’oiseaux ; c’était très
beau, Liénarde.
– Ce sera plus beau aujourd’hui, reprit enfin leur interlocuteur, qui semblait les écouter avec impatience.
– Vous nous promettez que ce mystère sera beau ? dit Gisquette.
– Sans doute, répondit-il ; puis il ajouta avec une certaine
emphase : – Mesdamoiselles, c’est moi qui en suis l’auteur.
– Vraiment ? dirent les jeunes filles, tout ébahies.
– Vraiment ! répondit le poète en se rengorgeant légèrement ; c’est-à-dire nous sommes deux : Jehan Marchand, qui a
scié les planches, et dressé la charpente du théâtre et toute la
boiserie, et moi qui ai fait la pièce. – Je m’appelle Pierre Gringoire. »

– 40 –

L’auteur du Cid n’eût pas dit avec plus de fierté : Pierre
Corneille.
Nos lecteurs ont pu observer qu’il avait déjà dû s’écouler un
certain temps depuis le moment où Jupiter était rentré sous la
tapisserie jusqu’à l’instant où l’auteur de la moralité nouvelle
s’était révélé ainsi brusquement à l’admiration naïve de Gisquette et de Liénarde. Chose remarquable : toute cette foule,
quelques minutes auparavant si tumultueuse, attendait maintenant avec mansuétude, sur la foi du comédien ; ce qui prouve
cette vérité éternelle et tous les jours encore éprouvée dans nos
théâtres, que le meilleur moyen de faire attendre patiemment le
public, c’est de lui affirmer qu’on va commencer tout de suite.
Toutefois l’écolier Joannes ne s’endormait pas.
« Holàhée ! cria-t-il tout à coup au milieu de la paisible attente qui avait succédé au trouble, Jupiter, madame la Vierge,
bateleurs du diable ! vous gaussez-vous ? la pièce ! la pièce !
Commencez, ou nous recommençons. »
Il n’en fallut pas davantage.
Une musique de hauts et bas instruments se fit entendre de
l’intérieur de l’échafaudage ; la tapisserie se souleva ; quatre
personnages bariolés et fardés en sortirent, grimpèrent la roide
échelle du théâtre, et, parvenus sur la plate-forme supérieure, se
rangèrent en ligne devant le public, qu’ils saluèrent profondément ; alors la symphonie se tut. C’était le mystère qui commençait.
Les quatre personnages, après avoir largement recueilli le
paiement de leurs révérences en applaudissements, entamèrent,
au milieu d’un religieux silence, un prologue dont nous faisons
volontiers grâce au lecteur. Du reste, ce qui arrive encore de nos

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jours, le public s’occupait encore plus des costumes qu’ils portaient que du rôle qu’ils débitaient ; et en vérité c’était justice.
Ils étaient vêtus tous quatre de robes mi-parties jaune et blanc,
qui ne se distinguaient entre elles que par la nature de l’étole ; la
première était en brocart, or et argent, la deuxième en soie, la
troisième en laine, la quatrième en toile. Le premier des personnages portait en main droite une épée, le second deux clefs
d’or, le troisième une balance, le quatrième une bêche ; et pour
aider les intelligences paresseuses qui n’auraient pas vu clair à
travers la transparence de ces attributs, on pouvait lire en grosses lettres noires brodées : au bas de la robe de brocart, JE
M’APPELLE NOBLESSE ; au bas de la robe de soie, JE
M’APPELLE CLERGÉ ; au bas de la robe de laine, JE
M’APPELLE MARCHANDISE ; au bas de la robe de toile, JE
M’APPELLE LABOUR. Le sexe des deux allégories mâles était
clairement indiqué à tout spectateur judicieux par leurs robes
moins longues et par la cramignole qu’elles portaient en tête,
tandis que les deux allégories femelles, moins court-vêtues,
étaient coiffées d’un chaperon.
Il eût fallu aussi beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas
comprendre, à travers la poésie du prologue, que Labour était
marié à Marchandise et Clergé à Noblesse, et que les deux heureux couples possédaient en commun un magnifique dauphin
d’or, qu’ils prétendaient n’adjuger qu’à la plus belle. Ils allaient
donc par le monde cherchant et quêtant cette beauté, et après
avoir successivement rejeté la reine de Golconde, la princesse de
Trébizonde, la fille du Grand-Khan de Tartarie, etc., etc., Labour
et Clergé, Noblesse et Marchandise étaient venus se reposer sur
la table de marbre du Palais de Justice, en débitant devant
l’honnête auditoire autant de sentences et de maximes qu’on en
pouvait alors dépenser à la Faculté des arts aux examens, sophismes, déterminances, figures et actes où les maîtres prenaient leurs bonnets de licence.
Tout cela était en effet très beau.

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Cependant, dans cette foule sur laquelle les quatre allégories versaient à qui mieux mieux des flots de métaphores, il n’y
avait pas une oreille plus attentive, pas un cœur plus palpitant,
pas un œil plus hagard, pas un cou plus tendu, que l’œil,
l’oreille, le cou et le cœur de l’auteur, du poète, de ce brave
Pierre Gringoire, qui n’avait pu résister, le moment
d’auparavant, à la joie de dire son nom à deux jolies filles. Il
était retourné à quelques pas d’elles, derrière son pilier, et là, il
écoutait, il regardait, il savourait. Les bienveillants applaudissements qui avaient accueilli le début de son prologue retentissaient encore dans ses entrailles, et il était complètement absorbé dans cette espèce de contemplation extatique avec laquelle
un auteur voit ses idées tomber une à une de la bouche de
l’acteur dans le silence d’un vaste auditoire. Digne Pierre Gringoire !
Il nous en coûte de le dire, mais cette première extase fut
bien vite troublée. À peine Gringoire avait-il approché ses lèvres
de cette coupe enivrante de joie et de triomphe, qu’une goutte
d’amertume vint s’y mêler.
Un mendiant déguenillé, qui ne pouvait faire recette, perdu
qu’il était au milieu de la foule, et qui n’avait sans doute pas
trouvé suffisante indemnité dans les poches de ses voisins, avait
imaginé de se jucher sur quelque point en évidence, pour attirer
les regards et les aumônes. Il s’était donc hissé pendant les
premiers vers du prologue, à l’aide des piliers de l’estrade réservée, jusqu’à la corniche qui en bordait la balustrade à sa partie
inférieure, et là, il s’était assis, sollicitant l’attention et la pitié de
la multitude avec ses haillons et une plaie hideuse qui couvrait
son bras droit. Du reste il ne proférait pas une parole.
Le silence qu’il gardait laissait aller le prologue sans encombre, et aucun désordre sensible ne serait survenu, si le malheur n’eût voulu que l’écolier Joannes avisât, du haut de son

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pilier, le mendiant et ses simagrées. Un fou rire s’empara du
jeune drôle, qui, sans se soucier d’interrompre le spectacle et de
troubler le recueillement universel, s’écria gaillardement :
« Tiens ! ce malingreux qui demande l’aumône ! »
Quiconque a jeté une pierre dans une mare à grenouilles ou
tiré un coup de fusil dans une volée d’oiseaux, peut se faire une
idée de l’effet que produisirent ces paroles incongrues, au milieu
de l’attention générale. Gringoire en tressaillit comme d’une
secousse électrique. Le prologue resta court, et toutes les têtes
se retournèrent en tumulte vers le mendiant, qui, loin de se déconcerter, vit dans cet incident une bonne occasion de récolte,
et se mit à dire d’un air dolent, en fermant ses yeux à demi :
« La charité, s’il vous plaît !
– Eh mais, sur mon âme, reprit Joannes, c’est Clopin
Trouillefou. Holàhée ! l’ami, ta plaie te gênait donc à la jambe,
que tu l’as mise sur ton bras ? »
En parlant ainsi, il jetait avec une adresse de singe un petitblanc dans le feutre gras que le mendiant tendait de son bras
malade. Le mendiant reçut sans broncher l’aumône et le sarcasme, et continua d’un accent lamentable : « La charité, s’il
vous plaît ! »
Cet épisode avait considérablement distrait l’auditoire, et
bon nombre de spectateurs, Robin Poussepain et tous les clercs
en tête, applaudissaient gaiement à ce duo bizarre que venaient
d’improviser, au milieu du prologue, l’écolier avec sa voix
criarde et le mendiant avec son imperturbable psalmodie.
Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa première stupéfaction, il s’évertuait à crier aux quatre personnages en
scène : « Continuez ! que diable, continuez ! » sans même daigner jeter un regard de dédain sur les deux interrupteurs.

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En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout ;
il se retourna, non sans quelque humeur, et eut assez de peine à
sourire. Il le fallait pourtant. C’était le joli bras de Gisquette la
Gencienne, qui, passé à travers la balustrade, sollicitait de cette
façon son attention.
« Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu’ils vont continuer ?
tion.

– Sans doute, répondit Gringoire, assez choqué de la ques-

– En ce cas, messire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie
de m’expliquer…
– Ce qu’ils vont dire ? interrompit Gringoire. Eh bien,
écoutez !
– Non, dit Gisquette, mais ce qu’ils ont dit jusqu’à présent. »
Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on
toucherait la plaie à vif.
« Peste de la petite fille sotte et bouchée ! » dit-il entre ses
dents.
À dater de ce moment-là, Gisquette fut perdue dans son
esprit.
Cependant, les acteurs avaient obéi à son injonction, et le
public, voyant qu’ils se remettaient à parler, s’était remis à écouter, non sans avoir perdu force beautés, dans l’espèce de soudure qui se fit entre les deux parties de la pièce ainsi brusquement coupée. Gringoire en faisait tout bas l’amère réflexion.
Pourtant la tranquillité s’était rétablie peu à peu, l’écolier se tai-

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sait, le mendiant comptait quelque monnaie dans son chapeau,
et la pièce avait repris le dessus.
C’était en réalité un fort bel ouvrage, et dont il nous semble
qu’on pourrait encore fort bien tirer parti aujourd’hui, moyennant quelques arrangements. L’exposition, un peu longue et un
peu vide, c’est-à-dire dans les règles, était simple, et Gringoire,
dans le candide sanctuaire de son for intérieur, en admirait la
clarté. Comme on s’en doute bien, les quatre personnages allégoriques étaient un peu fatigués d’avoir parcouru les trois parties du monde sans trouver à se défaire convenablement de leur
dauphin d’or. Là-dessus, éloge du poisson merveilleux, avec
mille allusions délicates au jeune fiancé de Marguerite de Flandre, alors fort tristement reclus à Amboise, et ne se doutant
guère que Labour et Clergé, Noblesse et Marchandise venaient
de faire le tour du monde pour lui. Le susdit dauphin donc était
jeune, était beau, était fort, et surtout (magnifique origine de
toutes les vertus royales !) il était fils du lion de France. Je déclare que cette métaphore hardie est admirable, et que l’histoire
naturelle du théâtre, un jour d’allégorie et d’épithalame royal,
ne s’effarouche aucunement d’un dauphin fils d’un lion. Ce sont
justement ces rares et pindariques mélanges qui prouvent
l’enthousiasme. Néanmoins, pour faire aussi la part de la critique, le poète aurait pu développer cette belle idée en moins de
deux cents vers. Il est vrai que le mystère devait durer depuis
midi jusqu’à quatre heures, d’après l’ordonnance de monsieur le
prévôt, et qu’il faut bien dire quelque chose. D’ailleurs, on écoutait patiemment.
Tout à coup, au beau milieu d’une querelle entre mademoiselle Marchandise et madame Noblesse, au moment où maître
Labour prononçait ce vers mirifique :
Onc ne vis dans les bois bête plus triomphante !

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la porte de l’estrade réservée, qui était jusque-là restée si
mal à propos fermée, s’ouvrit plus mal à propos encore ; et la
voix retentissante de l’huissier annonça brusquement : Son
Éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.

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III
MONSIEUR LE CARDINAL

Pauvre Gringoire ! le fracas de tous les gros doubles pétards de la Saint-Jean, la décharge de vingt arquebuses à croc, la
détonation de cette fameuse serpentine de la Tour de Billy, qui,
lors du siège de Paris, le dimanche 29 septembre 1465, tua sept
Bourguignons d’un coup, l’explosion de toute la poudre à canon
emmagasinée à la porte du Temple, lui eût moins rudement déchiré les oreilles, en ce moment solennel et dramatique, que ce
peu de paroles tombées de la bouche d’un huissier : Son Éminence monseigneur le cardinal de Bourbon.
Ce n’est pas que Pierre Gringoire craignît monsieur le cardinal ou le dédaignât. Il n’avait ni cette faiblesse ni cette outrecuidance. Véritable éclectique, comme on dirait aujourd’hui,
Gringoire était de ces esprits élevés et fermes, modérés et calmes, qui savent toujours se tenir au milieu de tout (stare in dimidio rerum), et qui sont pleins de raison et de libérale philosophie, tout en faisant état des cardinaux. Race précieuse et jamais interrompue de philosophes auxquels la sagesse, comme
une autre Ariane, semble avoir donné une pelote de fil qu’ils
s’en vont dévidant depuis le commencement du monde à travers
le labyrinthe des choses humaines. On les retrouve dans tous les
temps, toujours les mêmes, c’est-à-dire toujours selon tous les
temps. Et sans compter notre Pierre Gringoire, qui les représenterait au quinzième siècle si nous parvenions à lui rendre
l’illustration qu’il mérite, certainement c’est leur esprit qui animait le père Du Breul lorsqu’il écrivait dans le seizième ces paroles naïvement sublimes, dignes de tous les siècles : « Ie suis

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parisien de nation et parrhisian de parler, puisque parrhisia en
grec signifie liberté de parler : de laquelle i’ai vsé mesme enuers
messeigneurs les cardinaux, oncle et frère de monseigneur le
prince de Conty : toutes fois auec respect de leur grandeur, et
sans offenser personne de leur suitte, qui est beaucoup 13 »
12F

Il n’y avait donc ni haine du cardinal, ni dédain de sa présence, dans l’impression désagréable qu’elle fit à Pierre Gringoire. Bien au contraire ; notre poète avait trop de bon sens et
une souquenille trop râpée pour ne pas attacher un prix particulier à ce que mainte allusion de son prologue, et en particulier la
glorification du dauphin fils du lion de France, fût recueillie par
une oreille éminentissime. Mais ce n’est pas l’intérêt qui domine
dans la noble nature des poètes. Je suppose que l’entité du
poète soit représentée par le nombre dix, il est certain qu’un
chimiste, en l’analysant et pharmacopolisant, comme dit Rabelais, la trouverait composée d’une partie d’intérêt contre neuf
parties d’amour-propre. Or, au moment où la porte s’était ouverte pour le cardinal, les neuf parties d’amour-propre de Gringoire, gonflées et tuméfiées au souffle de l’admiration populaire,
étaient dans un état d’accroissement prodigieux, sous lequel
disparaissait comme étouffée cette imperceptible molécule
d’intérêt que nous distinguions tout à l’heure dans la constitution des poètes ; ingrédient précieux du reste, lest de réalité et
d’humanité sans lequel ils ne toucheraient pas la terre. Gringoire jouissait de sentir, de voir, de palper pour ainsi dire une
assemblée entière, de marauds il est vrai, mais qu’importe, stupéfiée, pétrifiée, et comme asphyxiée devant les incommensurables tirades qui surgissaient à chaque instant de toutes les
parties de son épithalame. J’affirme qu’il partageait lui-même la
béatitude générale, et qu’au rebours de La Fontaine, qui, à la
représentation de sa comédie du Florentin, demandait : Quel est
le malotru qui a fait cette rapsodie ? Gringoire eût volontiers
demandé à son voisin : De qui est ce chef-d’œuvre ? On peut
13 Du Breul, Théâtre des Antiquités de Paris,

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Au Lecteur.

juger maintenant quel effet produisit sur lui la brusque et intempestive survenue du cardinal.
Ce qu’il pouvait craindre ne se réalisa que trop. L’entrée de
son éminence bouleversa l’auditoire. Toutes les têtes se tournèrent vers l’estrade. Ce fut à ne plus s’entendre. « Le cardinal ! Le
cardinal ! » répétèrent toutes les bouches. Le malheureux prologue resta court une seconde fois.
Le cardinal s’arrêta un moment sur le seuil de l’estrade.
Tandis qu’il promenait un regard assez indifférent sur
l’auditoire, le tumulte redoublait. Chacun voulait le mieux voir.
C’était à qui mettrait sa tête sur les épaules de son voisin.
C’était en effet un haut personnage et dont le spectacle valait bien toute autre comédie. Charles, cardinal de Bourbon, archevêque et comte de Lyon, primat des Gaules, était à la fois
allié à Louis XI par son frère, Pierre, seigneur de Beaujeu, qui
avait épousé la fille aînée du roi, et allié à Charles le Téméraire
par sa mère Agnès de Bourgogne. Or le trait dominant, le trait
caractéristique et distinctif du caractère du primat des Gaules,
c’était l’esprit de courtisan et la dévotion aux puissances. On
peut juger des embarras sans nombre que lui avait valus cette
double parenté, et de tous les écueils temporels entre lesquels sa
barque spirituelle avait dû louvoyer, pour ne se briser ni à
Louis, ni à Charles, cette Charybde et cette Scylla qui avaient
dévoré le duc de Nemours et le connétable de Saint-Pol. Grâce
au ciel, il s’était assez bien tiré de la traversée, et était arrivé à
Rome sans encombre. Mais, quoiqu’il fût au port, et précisément parce qu’il était au port, il ne se rappelait jamais sans inquiétude les chances diverses de sa vie politique, si longtemps
alarmée et laborieuse. Aussi avait-il coutume de dire que l’année
1476 avait été pour lui noire et blanche ; entendant par là qu’il
avait perdu dans cette même année sa mère la duchesse de
Bourbonnais et son cousin le duc de Bourgogne, et qu’un deuil
l’avait consolé de l’autre.

– 50 –

Du reste, c’était un bon homme. Il menait joyeuse vie de
cardinal, s’égayait volontiers avec du cru royal de Challuau, ne
haïssait pas Richarde la Garmoise et Thomasse la Saillarde, faisait l’aumône aux jolies filles plutôt qu’aux vieilles femmes, et
pour toutes ces raisons était fort agréable au populaire de Paris.
Il ne marchait qu’entouré d’une petite cour d’évêques et d’abbés
de hautes lignées, galants, grivois et faisant ripaille au besoin ;
et plus d’une fois les braves dévotes de Saint-Germain
d’Auxerre, en passant le soir sous les fenêtres illuminées du logis de Bourbon, avaient été scandalisées d’entendre les mêmes
voix qui leur avaient chanté vêpres dans la journée, psalmodier
au bruit des verres le proverbe bachique de Benoît XII, ce pape
qui avait ajouté une troisième couronne à la tiare : « Bibamus
papaliter 14. »
13F

Ce fut sans doute cette popularité, acquise à si juste titre,
qui le préserva, à son entrée, de tout mauvais accueil de la part
de la cohue, si mécontente le moment d’auparavant, et fort peu
disposée au respect d’un cardinal le jour même où elle allait
élire un pape. Mais les Parisiens ont peu de rancune ; et puis, en
faisant commencer la représentation d’autorité, les bons bourgeois l’avaient emporté sur le cardinal, et ce triomphe leur suffisait. D’ailleurs monsieur le cardinal de Bourbon était bel
homme, il avait une fort belle robe rouge qu’il portait fort bien ;
c’est dire qu’il avait pour lui toutes les femmes, et par conséquent la meilleure moitié de l’auditoire. Certainement il y aurait
injustice et mauvais goût à huer un cardinal pour s’être fait attendre au spectacle, lorsqu’il est bel homme et qu’il porte bien
sa robe rouge.
Il entra donc, salua l’assistance avec ce sourire héréditaire
des grands pour le peuple, et se dirigea à pas lents vers son fauteuil de velours écarlate, en ayant l’air de songer à tout autre
14 « Buvons papalement. »

– 51 –

chose. Son cortège, ce que nous appellerions aujourd’hui son
état-major d’évêques et d’abbés, fit irruption à sa suite dans
l’estrade, non sans redoublement de tumulte et de curiosité au
parterre. C’était à qui se les montrerait, se les nommerait, à qui
en connaîtrait au moins un ; qui, monsieur l’évêque de Marseille, Alaudet, si j’ai bonne mémoire ; qui, le primicier de SaintDenis ; qui, Robert de Lespinasse, abbé de Saint-Germain-desPrés, ce frère libertin d’une maîtresse de Louis XI : le tout avec
force méprises et cacophonies. Quant aux écoliers, ils juraient.
C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de
droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on pût jurer à son aise
et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne
compagnie de gens d’église et de filles de joie ? Aussi ne s’en
faisaient-ils faute ; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint
Louis. Pauvre saint Louis, quelle nargue ils lui faisaient dans
son propre palais de justice ! Chacun d’eux, dans les nouveaux
venus de l’estrade, avait pris à partie une soutane noire, ou
grise, ou blanche, ou violette. Quant à Joannes Frollo de Molendino, en sa qualité de frère d’un archidiacre, c’était à la rouge
qu’il s’était hardiment attaqué, et il chantait à tue-tête, en fixant
ses yeux effrontés sur le cardinal : Cappa repleta mero15 !
14F

Tous ces détails, que nous mettons ici à nu pour
l’édification du lecteur, étaient tellement couverts par la rumeur
générale qu’ils s’y effaçaient avant d’arriver jusqu’à l’estrade
réservée. D’ailleurs le cardinal s’en fût peu ému, tant les libertés
de ce jour-là étaient dans les mœurs. Il avait du reste, et sa mine
en était toute préoccupée, un autre souci qui le suivait de près et
15 « Cape pleine de vin ! »

– 52 –

qui entra presque en même temps que lui dans l’estrade. C’était
l’ambassade de Flandre.
Non qu’il fût profond politique, et qu’il se fît une affaire des
suites possibles du mariage de madame sa cousine Marguerite
de Bourgogne avec monsieur son cousin Charles, dauphin de
Vienne ; combien durerait la bonne intelligence plâtrée du duc
d’Autriche et du roi de France, comment le roi d’Angleterre
prendrait ce dédain de sa fille, cela l’inquiétait peu, et il fêtait
chaque soir le vin du cru royal de Chaillot, sans se douter que
quelques flacons de ce même vin (un peu revu et corrigé, il est
vrai, par le médecin Coictier), cordialement offerts à Édouard
IV par Louis XI, débarrasseraient un beau matin Louis XI
d’Édouard IV. La moult honorée ambassade de monsieur le duc
d’Autriche n’apportait au cardinal aucun de ces soucis, mais elle
l’importunait par un autre côté. Il était en effet un peu dur, et
nous en avons déjà dit un mot à la deuxième page de ce livre,
d’être obligé de faire fête et bon accueil, lui Charles de Bourbon,
à je ne sais quels bourgeois ; lui cardinal, à des échevins ; lui
Français, joyeux convive, à des Flamands buveurs de bière ; et
cela en public. C’était là, certes, une des plus fastidieuses grimaces qu’il eût jamais faites pour le bon plaisir du roi.
Il se tourna donc vers la porte, et de la meilleure grâce du
monde (tant il s’y étudiait), quand l’huissier annonça d’une voix
sonore : Messieurs les envoyés de monsieur le duc d’Autriche. Il
est inutile de dire que la salle entière en fit autant.
Alors arrivèrent, deux par deux, avec une gravité qui faisait
contraste au milieu du pétulant cortège ecclésiastique de Charles de Bourbon, les quarante-huit ambassadeurs de Maximilien
d’Autriche, ayant en tête révérend père en Dieu, Jehan, abbé de
Saint-Bertin, chancelier de la Toison d’or, et Jacques de Goy,
sieur Dauby, haut bailli de Gand. Il se fit dans l’assemblée un
grand silence accompagné de rires étouffés pour écouter tous
les noms saugrenus et toutes les qualifications bourgeoises que

– 53 –

chacun de ces personnages transmettait imperturbablement à
l’huissier, qui jetait ensuite noms et qualités pêle-mêle et tout
estropiés à travers la foule. C’était maître Loys Roelof, échevin
de la ville de Louvain ; messire Clays d’Etuelde, échevin de
Bruxelles ; messire Paul de Baeust, sieur de Voirmizelle, président de Flandre ; maître Jehan Coleghens, bourgmestre de la
ville d’Anvers ; maître George de la Moere, premier échevin de
la kuere de la ville de Gand ; maître Gheldolf van der Hage,
premier échevin des parchons de ladite ville ; et le sieur de Bierbecque, et Jehan Pinnock, et Jehan Dymaerzelle, etc., etc., etc.,
baillis, échevins, bourgmestres ; bourgmestres, échevins, baillis ; tous roides, gourmés, empesés, endimanchés de velours et
de damas, encapuchonnés de cramignoles de velours noir à
grosses houppes de fil d’or de Chypre ; bonnes têtes flamandes
après tout, figures dignes et sévères, de la famille de celles que
Rembrandt fait saillir si fortes et si graves sur le fond noir de sa
Ronde de nuit ; personnages qui portaient tous écrit sur le front
que Maximilien d’Autriche avait eu raison de se confier à plain,
comme disait son manifeste, en leur sens, vaillance, expérience,
loyaultez et bonnes preudomies.
Un excepté pourtant. C’était un visage fin, intelligent, rusé,
une espèce de museau de singe et de diplomate, au-devant duquel le cardinal fit trois pas et une profonde révérence, et qui ne
s’appelait pourtant que Guillaume Rym, conseiller et pensionnaire de la ville de Gand.
Peu de personnes savaient alors ce que c’était que Guillaume Rym. Rare génie qui dans un temps de révolution eût
paru avec éclat à la surface des événements, mais qui au quinzième siècle était réduit aux caverneuses intrigues et à vivre
dans les sapes, comme dit le duc de Saint-Simon. Du reste, il
était apprécié du premier sapeur de l’Europe, il machinait familièrement avec Louis XI, et mettait souvent la main aux secrètes
besognes du roi. Toutes choses fort ignorées de cette foule

– 54 –

qu’émerveillaient les politesses du cardinal à cette chétive figure
de bailli flamand.

– 55 –

IV
MAÎTRE JACQUES COPPENOLE

Pendant que le pensionnaire de Gand et l’éminence échangeaient une révérence fort basse et quelques paroles à voix plus
basse encore, un homme à haute stature, à large face, à puissantes épaules, se présentait pour entrer de front avec Guillaume
Rym : on eût dit un dogue auprès d’un renard. Son bicoquet de
feutre et sa veste de cuir faisaient tache au milieu du velours et
de la soie qui l’entouraient. Présumant que c’était quelque palefrenier fourvoyé, l’huissier l’arrêta.
« Hé, l’ami ! on ne passe pas. »
L’homme à veste de cuir le repoussa de l’épaule.
« Que me veut ce drôle ? dit-il avec un éclat de voix qui
rendit la salle entière attentive à cet étrange colloque. Tu ne vois
pas que j’en suis ?
– Votre nom ? demanda l’huissier.
– Jacques Coppenole.
– Vos qualités ?
– Chaussetier, à l’enseigne des Trois Chaînettes, à Gand. »
L’huissier recula. Annoncer des échevins et des bourgmestres, passe ; mais un chaussetier, c’était dur. Le cardinal était

– 56 –

sur les épines. Tout le peuple écoutait et regardait. Voilà deux
jours que son Éminence s’évertuait à lécher ces ours flamands
pour les rendre un peu plus présentables en public, et
l’incartade était rude. Cependant Guillaume Rym, avec son fin
sourire, s’approcha de l’huissier :
« Annoncez maître Jacques Coppenole, clerc des échevins
de la ville de Gand, lui souffla-t-il très bas.
– Huissier, reprit le cardinal à haute voix, annoncez maître
Jacques Coppenole, clerc des échevins de l’illustre ville de
Gand. »
Ce fut une faute. Guillaume Rym tout seul eût escamoté la
difficulté ; mais Coppenole avait entendu le cardinal.
« Non, croix-Dieu ! s’écria-t-il avec sa voix de tonnerre,
Jacques Coppenole, chaussetier. Entends-tu, l’huissier ? Rien de
plus, rien de moins. Croix-Dieu ! chaussetier, c’est assez beau.
Monsieur l’archiduc a plus d’une fois cherché son gant dans mes
chausses. »
Les rires et les applaudissements éclatèrent. Un quolibet
est tout de suite compris à Paris, et par conséquent toujours
applaudi.
Ajoutons que Coppenole était du peuple, et que ce public
qui l’entourait était du peuple. Aussi la communication entre
eux et lui avait été prompte, électrique, et pour ainsi dire de
plain-pied. L’altière algarade du chaussetier flamand, en humiliant les gens de cour, avait remué dans toutes les âmes plébéiennes je ne sais quel sentiment de dignité encore vague et
indistinct au quinzième siècle. C’était un égal que ce chaussetier, qui venait de tenir tête à monsieur le cardinal ! réflexion
bien douce à de pauvres diables qui étaient habitués à respect et

– 57 –

obéissance envers les valets des sergents du bailli de l’abbé de
Sainte-Geneviève, caudataire du cardinal.
Coppenole salua fièrement son Éminence, qui rendit son
salut au tout-puissant bourgeois redouté de Louis XI. Puis, tandis que Guillaume Rym, sage homme et malicieux, comme dit
Philippe de Comines, les suivait tous deux d’un sourire de raillerie et de supériorité, ils gagnèrent chacun leur place, le cardinal
tout décontenancé et soucieux, Coppenole tranquille et hautain,
et songeant sans doute qu’après tout son titre de chaussetier en
valait bien un autre, et que Marie de Bourgogne, mère de cette
Marguerite que Coppenole mariait aujourd’hui, l’eût moins redouté cardinal que chaussetier : car ce n’est pas un cardinal qui
eût ameuté les Gantois contre les favoris de la fille de Charles le
Téméraire ; ce n’est pas un cardinal qui eût fortifié la foule avec
une parole contre ses larmes et ses prières, quand la demoiselle
de Flandre vint supplier son peuple pour eux jusqu’au pied de
leur échafaud ; tandis que le chaussetier n’avait eu qu’à lever
son coude de cuir pour faire tomber vos deux têtes, illustrissimes seigneurs, Guy d’Hymbercourt, chancelier Guillaume Hugonet !
Cependant tout n’était pas fini pour ce pauvre cardinal, et il
devait boire jusqu’à la lie le calice d’être en si mauvaise compagnie.
Le lecteur n’a peut-être pas oublié l’effronté mendiant qui
était venu se cramponner, dès le commencement du prologue,
aux franges de l’estrade cardinale. L’arrivée des illustres conviés
ne lui avait nullement fait lâcher prise, et tandis que prélats et
ambassadeurs s’encaquaient, en vrais harengs flamands, dans
les stalles de la tribune, lui s’était mis à l’aise, et avait bravement croisé ses jambes sur l’architrave. L’insolence était rare, et
personne ne s’en était aperçu au premier moment, l’attention
étant tournée ailleurs. Lui, de son côté, ne s’apercevait de rien
dans la salle ; il balançait sa tête avec une insouciance de napoli-

– 58 –

tain, répétant de temps en temps dans la rumeur, comme par
une machinale habitude : « La charité, s’il vous plaît ! » Et certes il était, dans toute l’assistance, le seul probablement qui
n’eût pas daigné tourner la tête à l’altercation de Coppenole et
de l’huissier. Or, le hasard voulut que le maître chaussetier de
Gand, avec qui le peuple sympathisait déjà si vivement et sur
qui tous les yeux étaient fixés, vînt précisément s’asseoir au
premier rang de l’estrade au-dessus du mendiant ; et l’on ne fut
pas médiocrement étonné de voir l’ambassadeur flamand, inspection faite du drôle placé sous ses yeux, frapper amicalement
sur cette épaule couverte de haillons. Le mendiant se retourna ;
il y eut surprise, reconnaissance, épanouissement des deux visages, etc. ; puis, sans se soucier le moins du monde des spectateurs, le chaussetier et le malingreux se mirent à causer à voix
basse, en se tenant les mains dans les mains, tandis que les guenilles de Clopin Trouillefou étalées sur le drap d’or de l’estrade
faisaient l’effet d’une chenille sur une orange.
La nouveauté de cette scène singulière excita une telle rumeur de folie et de gaieté dans la salle que le cardinal ne tarda
pas à s’en apercevoir ; il se pencha à demi, et ne pouvant, du
point où il était placé, qu’entrevoir fort imparfaitement la casaque ignominieuse de Trouillefou, il se figura assez naturellement que le mendiant demandait l’aumône, et, révolté de
l’audace, il s’écria : « Monsieur le bailli du Palais, jetez-moi ce
drôle à la rivière !
– Croix-Dieu ! monseigneur le cardinal, dit Coppenole sans
quitter la main de Clopin, c’est un de mes amis.
– Noël ! Noël ! » cria la cohue. À dater de ce moment, maître Coppenole eut à Paris, comme à Gand, grand crédit avec le
peuple ; car gens de telle taille l’y ont, dit Philippe de Comines,
quand ils sont ainsi désordonnés.

– 59 –

Le cardinal se mordit les lèvres. Il se pencha vers son voisin
l’abbé de Sainte-Geneviève, et lui dit à demi-voix :
« Plaisants ambassadeurs que nous envoie là monsieur
l’archiduc pour nous annoncer madame Marguerite !
– Votre Éminence, répondit l’abbé, perd ses politesses avec
ces groins flamands. Margaritas ante porcos 16.
15F

– Dites plutôt, répondit le cardinal avec un sourire : Porcos
ante Margaritam. »
Toute la petite cour en soutane s’extasia sur le jeu de mots.
Le cardinal se sentit un peu soulagé ; il était maintenant quitte
avec Coppenole, il avait eu aussi son quolibet applaudi.
Maintenant, que ceux de nos lecteurs qui ont la puissance
de généraliser une image et une idée, comme on dit dans le style
d’aujourd’hui, nous permettent de leur demander s’ils se figurent bien nettement le spectacle qu’offrait, au moment où nous
arrêtons leur attention, le vaste parallélogramme de la grandsalle du Palais. Au milieu de la salle, adossée au mur occidental,
une large et magnifique estrade de brocart d’or, dans laquelle
entrent processionnellement, par une petite porte ogive, de graves personnages successivement annoncés par la voix criarde
d’un huissier. Sur les premiers bancs, déjà force vénérables figures, embéguinées d’hermine, de velours et d’écarlate. Autour de
l’estrade, qui demeure silencieuse et digne, en bas, en face, partout, grande foule et grande rumeur. Mille regards du peuple
sur chaque visage de l’estrade, mille chuchotements sur chaque
nom. Certes, le spectacle est curieux et mérite bien l’attention
des spectateurs. Mais là-bas, tout au bout, qu’est-ce donc que
16

Matthieu, VII, 6 : « Des perles aux cochons ». Le jeu de mot suivant est basé sur le double sens du mot Margarita, perle ou Marguerite :
« Des Porcs avant Marguerite ».

– 60 –

cette espèce de tréteau avec quatre pantins bariolés dessus et
quatre autres en bas ? Qu’est-ce donc, à côté du tréteau, que cet
homme à souquenille noire et à pâle figure ? Hélas ! mon cher
lecteur, c’est Pierre Gringoire et son prologue.
Nous l’avions tous profondément oublié.
Voilà précisément ce qu’il craignait.
Du moment où le cardinal était entré, Gringoire n’avait
cessé de s’agiter pour le salut de son prologue. Il avait d’abord
enjoint aux acteurs, restés en suspens, de continuer et de hausser la voix ; puis, voyant que personne n’écoutait, il les avait arrêtés, et depuis près d’un quart d’heure que l’interruption durait, il n’avait cessé de frapper du pied, de se démener,
d’interpeller Gisquette et Liénarde, d’encourager ses voisins à la
poursuite du prologue ; le tout en vain. Nul ne bougeait du cardinal, de l’ambassade et de l’estrade, unique centre de ce vaste
cercle de rayons visuels. Il faut croire aussi, et nous le disons à
regret, que le prologue commençait à gêner légèrement
l’auditoire, au moment où son Éminence était venue y faire diversion d’une si terrible façon. Après tout, à l’estrade comme à
la table de marbre, c’était toujours le même spectacle : le conflit
de Labour et de Clergé, de Noblesse et de Marchandise. Et
beaucoup de gens aimaient mieux les voir tout bonnement, vivant, respirant, agissant, se coudoyant, en chair et en os, dans
cette ambassade flamande, dans cette cour épiscopale, sous la
robe du cardinal, sous la veste de Coppenole, que fardés, attifés,
parlant en vers, et pour ainsi dire empaillés sous les tuniques
jaunes et blanches dont les avait affublés Gringoire.
Pourtant quand notre poète vit le calme un peu rétabli, il
imagina un stratagème qui eût tout sauvé.
« Monsieur, dit-il en se tournant vers un de ses voisins,
brave et gros homme à figure patiente, si l’on recommençait ?

– 61 –

– Quoi ? dit le voisin.
– Hé ! le mystère, dit Gringoire.
– Comme il vous plaira », repartit le voisin.
Cette demi-approbation suffit à Gringoire, et faisant ses affaires lui-même, il commença à crier, en se confondant le plus
possible avec la foule : « Recommencez le mystère ! recommencez !
– Diable ! dit Joannes de Molendino, qu’est-ce qu’ils chantent donc là-bas, au bout ? (Car Gringoire faisait du bruit
comme quatre.) Dites donc, camarades ! est-ce que le mystère
n’est pas fini ? Ils veulent le recommencer. Ce n’est pas juste.
– Non ! non ! crièrent tous les écoliers. À bas le mystère ! à
bas ! »
Mais Gringoire se multipliait et n’en criait que plus fort :
« Recommencez ! recommencez ! »
Ces clameurs attirèrent l’attention du cardinal.
« Monsieur le bailli du Palais, dit-il à un grand homme noir
placé à quelques pas de lui, est-ce que ces drôles sont dans un
bénitier, qu’ils font ce bruit d’enfer ? »
Le bailli du Palais était une espèce de magistrat amphibie,
une sorte de chauve-souris de l’ordre judiciaire, tenant à la fois
du rat et de l’oiseau, du juge et du soldat. Il s’approcha de son
Éminence, et, non sans redouter fort son mécontentement, il lui
expliqua en balbutiant l’incongruité populaire : que midi était
arrivé avant son Éminence, et que les comédiens avaient été
forcés de commencer sans attendre son Éminence.

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Le cardinal éclata de rire.
« Sur ma foi, monsieur le recteur de l’Université aurait bien
dû en faire autant. Qu’en dites-vous, maître Guillaume Rym ?
– Monseigneur, répondit Guillaume Rym, contentons-nous
d’avoir échappé à la moitié de la comédie. C’est toujours cela de
gagné.
– Ces coquins peuvent-ils continuer leur farce ? demanda
le bailli.
– Continuez, continuez, dit le cardinal ; cela m’est égal.
Pendant ce temps-là, je vais lire mon bréviaire. »
Le bailli s’avança au bord de l’estrade, et cria, après avoir
fait faire silence d’un geste de la main :
« Bourgeois, manants et habitants, pour satisfaire ceux qui
veulent qu’on recommence et ceux qui veulent qu’on finisse, son
éminence ordonne que l’on continue. »
Il fallut bien se résigner des deux parts. Cependant l’auteur
et le public en gardèrent longtemps rancune au cardinal.
Les personnages en scène reprirent donc leur glose, et
Gringoire espéra que du moins le reste de son œuvre serait
écouté. Cette espérance ne tarda pas à être déçue comme ses
autres illusions ; le silence s’était bien en effet rétabli tellement
quellement dans l’auditoire ; mais Gringoire n’avait pas remarqué que, au moment où le cardinal avait donné l’ordre de continuer, l’estrade était loin d’être remplie, et qu’après les envoyés
flamands étaient survenus de nouveaux personnages faisant
partie du cortège dont les noms et qualités, lancés tout au travers de son dialogue par le cri intermittent de l’huissier, y pro-

– 63 –

duisaient un ravage considérable. Qu’on se figure en effet, au
milieu d’une pièce de théâtre, le glapissement d’un huissier jetant, entre deux rimes et souvent entre deux hémistiches, des
parenthèses comme celles-ci :
Maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour
d’église !
Jehan de Harlay, écuyer, garde de l’office de chevalier du
guet de nuit de la ville de Paris !
Messire Galiot de Genoilhac, chevalier, seigneur de Brussac, maître de l’artillerie du roi !
Maître Dreux-Raguier, enquesteur des eaux et forêts du roi
notre sire, ès pays de France, Champagne et Brie !
Messire Louis de Graville, chevalier, conseiller et chambellan du roi, amiral de France, concierge du bois de Vincennes !
Maître Denis Le Mercier, garde de la maison des aveugles
de Paris ! – Etc., etc., etc.
Cela devenait insoutenable.
Cet étrange accompagnement, qui rendait la pièce difficile
à suivre, indignait d’autant plus Gringoire qu’il ne pouvait se
dissimuler que l’intérêt allait toujours croissant et qu’il ne manquait à son ouvrage que d’être écouté. Il était en effet difficile
d’imaginer une contexture plus ingénieuse et plus dramatique.
Les quatre personnages du prologue se lamentaient dans leur
mortel embarras, lorsque Vénus en personne, vera incessu patuit dea17, s’était présentée à eux, vêtue d’une belle cotte-hardie
armoriée au navire de la ville de Paris. Elle venait elle-même
16F

17 Virgile, Enéide, I, 405 : « La déesse s’est

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révélée à sa démarche ».

réclamer le dauphin promis à la plus belle. Jupiter, dont on entendait la foudre gronder dans le vestiaire, l’appuyait, et la
déesse allait l’emporter, c’est-à-dire, sans figure, épouser monsieur le dauphin, lorsqu’une jeune enfant, vêtue de damas blanc
et tenant en main une marguerite (diaphane personnification de
mademoiselle de Flandre), était venue lutter avec Vénus. Coup
de théâtre et péripétie. Après controverse, Vénus, Marguerite et
la cantonade étaient convenues de s’en remettre au bon jugement de la sainte Vierge. Il y avait encore un beau rôle, celui de
dom Pèdre, roi de Mésopotamie. Mais, à travers tant
d’interruptions, il était difficile de démêler à quoi il servait. Tout
cela était monté par l’échelle.
Mais c’en était fait. Aucune de ces beautés n’était sentie, ni
comprise. À l’entrée du cardinal on eût dit qu’un fil invisible et
magique avait subitement tiré tous les regards de la table de
marbre à l’estrade, de l’extrémité méridionale de la salle au côté
occidental. Rien ne pouvait désensorceler l’auditoire. Tous les
yeux restaient fixés là, et les nouveaux arrivants, et leurs noms
maudits, et leurs visages, et leurs costumes étaient une diversion continuelle. C’était désolant. Excepté Gisquette et Liénarde, qui se détournaient de temps en temps quand Gringoire
les tirait par la manche, excepté le gros voisin patient, personne
n’écoutait, personne ne regardait en face la pauvre moralité
abandonnée. Gringoire ne voyait plus que des profils.
Avec quelle amertume il voyait s’écrouler pièce à pièce tout
son échafaudage de gloire et de poésie ! Et songer que ce peuple
avait été sur le point de se rebeller contre monsieur le bailli, par
impatience d’entendre son ouvrage ! maintenant qu’on l’avait,
on ne s’en souciait. Cette même représentation qui avait commencé dans une si unanime acclamation ! Éternel flux et reflux
de la faveur populaire ! Penser qu’on avait failli pendre les sergents du bailli ! Que n’eût-il pas donné pour en être encore à
cette heure de miel !

– 65 –

Le brutal monologue de l’huissier cessa pourtant. Tout le
monde était arrivé, et Gringoire respira. Les acteurs continuaient bravement. Mais ne voilà-t-il pas que maître Coppenole, le chaussetier, se lève tout à coup, et que Gringoire lui entend prononcer, au milieu de l’attention universelle, cette abominable harangue :
« Messieurs les bourgeois et hobereaux de Paris, je ne sais,
croix-Dieu ! pas ce que nous faisons ici. Je vois bien là-bas dans
ce coin, sur ce tréteau, des gens qui ont l’air de vouloir se battre.
J’ignore si c’est là ce que vous appelez un mystère ; mais ce n’est
pas amusant. Ils se querellent de la langue, et rien de plus. Voilà
un quart d’heure que j’attends le premier coup. Rien ne vient.
Ce sont des lâches, qui ne s’égratignent qu’avec des injures. Il
fallait faire venir des lutteurs de Londres ou de Rotterdam ; et, à
la bonne heure ! vous auriez eu des coups de poing qu’on aurait
entendus de la place. Mais ceux-là font pitié. Ils devraient nous
donner au moins une danse morisque, ou quelque autre momerie ! Ce n’est pas là ce qu’on m’avait dit. On m’avait promis une
fête des fous, avec élection du pape. Nous avons aussi notre
pape des fous à Gand, et en cela nous ne sommes pas en arrière,
croix-Dieu ! Mais voici comme nous faisons. On se rassemble
une cohue, comme ici. Puis chacun à son tour va passer sa tête
par un trou et fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus
laide, à l’acclamation de tous, est élu pape. Voilà. C’est fort divertissant. Voulez-vous que nous fassions votre pape à la mode
de mon pays ? Ce sera toujours moins fastidieux que d’écouter
ces bavards. S’ils veulent venir faire leur grimace à la lucarne, ils
seront du jeu. Qu’en dites-vous, messieurs les bourgeois ? Il y a
ici un suffisamment grotesque échantillon des deux sexes pour
qu’on rie à la flamande, et nous sommes assez de laids visages
pour espérer une belle grimace. »
Gringoire eût voulu répondre. La stupéfaction, la colère,
l’indignation lui ôtèrent la parole. D’ailleurs la motion du
chaussetier populaire fut accueillie avec un tel enthousiasme

– 66 –

par ces bourgeois flattés d’être appelés hobereaux, que toute
résistance était inutile. Il n’y avait plus qu’à se laisser aller au
torrent. Gringoire cacha son visage de ses deux mains, n’ayant
pas le bonheur d’avoir un manteau pour se voiler la tête comme
l’Agamemnon de Timanthe.

– 67 –

V
QUASIMODO

En un clin d’œil tout fut prêt pour exécuter l’idée de Coppenole. Bourgeois, écoliers et basochiens s’étaient mis à l’œuvre.
La petite chapelle située en face de la table de marbre fut choisie
pour le théâtre des grimaces. Une vitre brisée à la jolie rosace
au-dessus de la porte laissa libre un cercle de pierre par lequel il
fut convenu que les concurrents passeraient la tête. Il suffisait,
pour y atteindre, de grimper sur deux tonneaux, qu’on avait pris
je ne sais où et juchés l’un sur l’autre tant bien que mal. Il fut
réglé que chaque candidat, homme ou femme (car on pouvait
faire une papesse), pour laisser vierge et entière l’impression de
sa grimace, se couvrirait le visage et se tiendrait caché dans la
chapelle jusqu’au moment de faire apparition. En moins d’un
instant la chapelle fut remplie de concurrents, sur lesquels la
porte se referma.
Coppenole de sa place ordonnait tout, dirigeait tout, arrangeait tout. Pendant le brouhaha, le cardinal, non moins décontenancé que Gringoire, s’était, sous un prétexte d’affaires et
de vêpres, retiré avec toute sa suite, sans que cette foule, que
son arrivée avait remuée si vivement, se fût le moindrement
émue à son départ. Guillaume Rym fut le seul qui remarqua la
déroute de son éminence. L’attention populaire, comme le soleil, poursuivait sa révolution ; partie d’un bout de la salle, après
s’être arrêtée quelque temps au milieu, elle était maintenant à
l’autre bout. La table de marbre, l’estrade de brocart avaient eu
leur moment ; c’était le tour de la chapelle de Louis XI. Le

– 68 –

champ était désormais libre à toute folie. Il n’y avait plus que
des flamands et de la canaille.
Les grimaces commencèrent. La première figure qui apparut à la lucarne, avec des paupières retournées au rouge, une
bouche ouverte en gueule et un front plissé comme nos bottes à
la hussarde de l’empire, fit éclater un rire tellement inextinguible qu’Homère eût pris tous ces manants pour des dieux. Cependant la grand-salle n’était rien moins qu’un Olympe, et le
pauvre Jupiter de Gringoire le savait mieux que personne. Une
seconde, une troisième grimace succédèrent, puis une autre,
puis une autre, et toujours les rires et les trépignements de joie
redoublaient. Il y avait dans ce spectacle je ne sais quel vertige
particulier, je ne sais quelle puissance d’enivrement et de fascination dont il serait difficile de donner une idée au lecteur de
nos jours et de nos salons. Qu’on se figure une série de visages
présentant successivement toutes les formes géométriques, depuis le triangle jusqu’au trapèze, depuis le cône jusqu’au polyèdre ; toutes les expressions humaines, depuis la colère jusqu’à
la luxure ; tous les âges, depuis les rides du nouveau-né jusqu’aux rides de la vieille moribonde ; toutes les fantasmagories
religieuses, depuis Faune jusqu’à Belzébuth ; tous les profils
animaux, depuis la gueule jusqu’au bec, depuis la hure jusqu’au
museau. Qu’on se représente tous les mascarons du Pont-Neuf,
ces cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon, prenant vie et souffle, et venant tour à tour vous regarder en face
avec des yeux ardents ; tous les masques du carnaval de Venise
se succédant à votre lorgnette ; en un mot, un kaléidoscope humain.
L’orgie devenait de plus en plus flamande. Teniers n’en
donnerait qu’une bien imparfaite idée. Qu’on se figure en bacchanale la bataille de Salvator Rosa. Il n’y avait plus ni écoliers,
ni ambassadeurs, ni bourgeois, ni hommes, ni femmes ; plus de
Clopin Trouillefou, de Gilles Lecornu, de Marie Quatrelivres, de
Robin Poussepain. Tout s’effaçait dans la licence commune. La

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grand-salle n’était plus qu’une vaste fournaise d’effronterie et de
jovialité où chaque bouche était un cri, chaque œil un éclair,
chaque face une grimace, chaque individu une posture. Le tout
criait et hurlait. Les visages étranges qui venaient tour à tour
grincer des dents à la rosace étaient comme autant de brandons
jetés dans le brasier. Et de toute cette foule effervescente
s’échappait, comme la vapeur de la fournaise, une rumeur aigre,
aiguë, acérée, sifflante comme les ailes d’un moucheron.
« Ho hé ! malédiction !
– Vois donc cette figure !
– Elle ne vaut rien.
– À une autre !
– Guillemette Maugerepuis, regarde donc ce mufle de taureau, il ne lui manque que des cornes. Ce n’est pas ton mari ?
– Une autre !
– Ventre du pape ! qu’est-ce que cette grimace-là ?
– Holà hé ! c’est tricher. On ne doit montrer que son visage.
– Cette damnée Perrette Callebotte ! elle est capable de cela.
– Noël ! Noël !
– J’étouffe !
– En voilà un dont les oreilles ne peuvent passer ! »

– 70 –

Etc., etc.
Il faut rendre pourtant justice à notre ami Jehan. Au milieu
de ce sabbat, on le distinguait encore au haut de son pilier,
comme un mousse dans le hunier. Il se démenait avec une incroyable furie. Sa bouche était toute grande ouverte, et il s’en
échappait un cri que l’on n’entendait pas, non qu’il fût couvert
par la clameur générale, si intense qu’elle fût, mais parce qu’il
atteignait sans doute la limite des sons aigus, perceptibles, les
douze mille vibrations de Sauveur ou les huit mille de Biot.
Quant à Gringoire, le premier mouvement d’abattement
passé, il avait repris contenance. Il s’était roidi contre
l’adversité. « Continuez ! » avait-il dit pour la troisième fois à
ses comédiens, machines parlantes. Puis se promenant à grands
pas devant la table de marbre, il lui prenait des fantaisies d’aller
apparaître à son tour à la lucarne de la chapelle, ne fût-ce que
pour avoir le plaisir de faire la grimace à ce peuple ingrat.
« Mais non, cela ne serait pas digne de nous ; pas de vengeance !
luttons jusqu’à la fin, se répétait-il. Le pouvoir de la poésie est
grand sur le peuple ; je les ramènerai. Nous verrons qui
l’emportera, des grimaces ou des belles-lettres. »
Hélas ! il était resté le seul spectateur de sa pièce.
C’était bien pis que tout à l’heure. Il ne voyait plus que des
dos.
Je me trompe. Le gros homme patient, qu’il avait déjà
consulté dans un moment critique, était resté tourné vers le
théâtre. Quant à Gisquette et à Liénarde, elles avaient déserté
depuis longtemps.
Gringoire fut touché au fond du cœur de la fidélité de son
unique spectateur. Il s’approcha de lui, et lui adressa la parole

– 71 –

en lui secouant légèrement le bras ; car le brave homme s’était
appuyé à la balustrade et dormait un peu.
« Monsieur, dit Gringoire, je vous remercie.
– Monsieur, répondit le gros homme avec un bâillement,
de quoi ?
– Je vois ce qui vous ennuie, reprit le poète, c’est tout ce
bruit qui vous empêche d’entendre à votre aise. Mais soyez
tranquille : votre nom passera à la postérité. Votre nom, s’il
vous plaît ?
– Renault Château, garde du scel du Châtelet de Paris,
pour vous servir.
– Monsieur, vous êtes ici le seul représentant des muses,
dit Gringoire.
– Vous êtes trop honnête, monsieur, répondit le garde du
scel du Châtelet.
– Vous êtes le seul, reprit Gringoire, qui ayez convenablement écouté la pièce. Comment la trouvez-vous ?
– Hé ! hé ! répondit le gros magistrat à demi réveillé, assez
gaillarde en effet. »
Il fallut que Gringoire se contentât de cet éloge, car un tonnerre d’applaudissements, mêlé à une prodigieuse acclamation,
vint couper court à leur conversation. Le pape des fous était élu.
« Noël ! Noël ! Noël ! » criait le peuple de toutes parts.
C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui
rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les

– 72 –

figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s’étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui
s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne
fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole luimême applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et
Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n’essaierons
pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette
bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées,
ébréchées çà et là, comme les créneaux d’une forteresse, de cette
lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la
défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la
physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice,
d’étonnement et de tristesse. Qu’on rêve, si l’on peut, cet ensemble.
L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous.
Mais c’est alors que la surprise et l’admiration furent à leur
comble. La grimace était son visage.
Ou plutôt toute sa personne était une grimace. Une grosse
tête hérissée de cheveux roux ; entre les deux épaules une bosse
énorme dont le contre-coup se faisait sentir par devant ; un système de cuisses et de jambes si étrangement fourvoyées qu’elles
ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face,
ressemblaient à deux croissants de faucilles qui se rejoignent
par la poignée ; de larges pieds, des mains monstrueuses ; et,
avec toute cette difformité, je ne sais quelle allure redoutable de
vigueur, d’agilité et de courage ; étrange exception à la règle
éternelle qui veut que la force, comme la beauté, résulte de
l’harmonie. Tel était le pape que les fous venaient de se donner.

– 73 –

On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.
Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, immobile, trapu, et presque aussi large que haut, carré
par la base, comme dit un grand homme, à son surtout mi-parti
rouge et violet, semé de campanilles d’argent, et surtout à la
perfection de sa laideur, la populace le reconnut sur-le-champ,
et s’écria d’une voix :
« C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël ! »
On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.
« Gare les femmes grosses ! criaient les écoliers.
– Ou qui ont envie de l’être », reprenait Joannes.
Les femmes en effet se cachaient le visage.
« Oh ! le vilain singe, disait l’une.
– Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
– C’est le diable, ajoutait une troisième.
– J’ai le malheur de demeurer auprès de Notre-Dame ;
toute la nuit je l’entends rôder dans la gouttière.
– Avec les chats.
– Il est toujours sur nos toits.
– Il nous jette des sorts par les cheminées.

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– L’autre soir, il est venu me faire la grimace à ma lucarne.
Je croyais que c’était un homme. J’ai eu une peur !
– Je suis sûre qu’il va au sabbat. Une fois, il a laissé un balai sur mes plombs.
– Oh ! la déplaisante face de bossu !
– Oh ! la vilaine âme !
– Buah ! »
Les hommes au contraire étaient ravis, et applaudissaient.
Quasimodo, objet du tumulte, se tenait toujours sur la
porte de la chapelle, debout, sombre et grave, se laissant admirer.
Un écolier, Robin Poussepain, je crois, vint lui rire sous le
nez, et trop près. Quasimodo se contenta de le prendre par la
ceinture, et de le jeter à dix pas à travers la foule. Le tout sans
dire un mot.
Maître Coppenole, émerveillé, s’approcha de lui.
« Croix-Dieu ! Saint-Père ! tu as bien la plus belle laideur
que j’aie vue de ma vie. Tu mériterais la papauté à Rome comme
à Paris. »
En parlant ainsi, il lui mettait la main gaiement sur
l’épaule. Quasimodo ne bougea pas. Coppenole poursuivit.
« Tu es un drôle avec qui j’ai démangeaison de ripailler,
dût-il m’en coûter un douzain neuf de douze tournois. Que t’en
semble ? »

– 75 –

Quasimodo ne répondit pas.
« Croix-Dieu ! dit le chaussetier, est-ce que tu es sourd ? »
Il était sourd en effet.
Cependant il commençait à s’impatienter des façons de
Coppenole, et se tourna tout à coup vers lui avec un grincement
de dents si formidable que le géant flamand recula, comme un
bouledogue devant un chat.
Alors il se fit autour de l’étrange personnage un cercle de
terreur et de respect qui avait au moins quinze pas géométriques de rayon. Une vieille femme expliqua à maître Coppenole
que Quasimodo était sourd.
« Sourd ! dit le chaussetier avec son gros rire flamand.
Croix-Dieu ! c’est un pape accompli.
– Hé ! je le reconnais, s’écria Jehan, qui était enfin descendu de son chapiteau pour voir Quasimodo de plus près, c’est le
sonneur de cloches de mon frère l’archidiacre. – Bonjour, Quasimodo !
– Diable d’homme ! dit Robin Poussepain, encore tout
contus de sa chute. Il paraît : c’est un bossu. Il marche : c’est un
bancal. Il vous regarde : c’est un borgne. Vous lui parlez : c’est
un sourd. – Ah çà, que fait-il de sa langue, ce Polyphème ?
– Il parle quand il veut, dit la vieille. Il est devenu sourd à
sonner les cloches. Il n’est pas muet.
– Cela lui manque, observa Jehan.
– Et il a un œil de trop, ajouta Robin Poussepain.

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– Non pas, dit judicieusement Jehan. Un borgne est bien
plus incomplet qu’un aveugle. Il sait ce qui lui manque. »
Cependant tous les mendiants, tous les laquais, tous les
coupe-bourses, réunis aux écoliers, avaient été chercher processionnellement, dans l’armoire de la basoche, la tiare de carton et
la simarre dérisoire du pape des fous. Quasimodo s’en laissa
revêtir sans sourciller et avec une sorte de docilité orgueilleuse.
Puis on le fit asseoir sur un brancard bariolé. Douze officiers de
la confrérie des fous l’enlevèrent sur leurs épaules ; et une espèce de joie amère et dédaigneuse vint s’épanouir sur la face
morose du cyclope, quand il vit sous ses pieds difformes toutes
ces têtes d’hommes beaux, droits et bien faits. Puis la procession
hurlante et déguenillée se mit en marche pour faire, selon
l’usage, la tournée intérieure des galeries du Palais, avant la
promenade des rues et des carrefours.

– 77 –

VI
LA ESMERALDA

Nous sommes ravi d’avoir à apprendre à nos lecteurs que
pendant toute cette scène Gringoire et sa pièce avaient tenu
bon. Ses acteurs, talonnés par lui, n’avaient pas discontinué de
débiter sa comédie, et lui n’avait pas discontinué de l’écouter. Il
avait pris son parti du vacarme, et était déterminé à aller jusqu’au bout, ne désespérant pas d’un retour d’attention de la part
du public. Cette lueur d’espérance se ranima quand il vit Quasimodo, Coppenole et le cortège assourdissant du pape des fous
sortir à grand bruit de la salle. La foule se précipita avidement à
leur suite. Bon, se dit-il, voilà tous les brouillons qui s’en vont. –
Malheureusement, tous les brouillons c’était le public. En un
clin d’œil la grand-salle fut vide.
À vrai dire, il restait encore quelques spectateurs, les uns
épars, les autres groupés autour des piliers, femmes, vieillards
ou enfants, en ayant assez du brouhaha et du tumulte. Quelques
écoliers étaient demeurés à cheval sur l’entablement des fenêtres et regardaient dans la place.
« Eh bien, pensa Gringoire, en voilà encore autant qu’il en
faut pour entendre la fin de mon mystère. Ils sont peu, mais
c’est un public d’élite, un public lettré. »
Au bout d’un instant, une symphonie qui devait produire le
plus grand effet à l’arrivée de la sainte Vierge, manqua. Gringoire s’aperçut que sa musique avait été emmenée par la procession du pape des fous. « Passez outre », dit-il stoïquement.

– 78 –

Il s’approcha d’un groupe de bourgeois qui lui fit l’effet de
s’entretenir de sa pièce. Voici le lambeau de conversation qu’il
saisit :
« Vous savez, maître Cheneteau, l’hôtel de Navarre, qui
était à M. de Nemours ?
– Oui, vis-à-vis la chapelle de Braque.
– Eh bien, le fisc vient de le louer à Guillaume Alixandre,
historieur, pour six livres huit sols parisis par an.
– Comme les loyers renchérissent !
– Allons ! se dit Gringoire en soupirant, les autres écoutent.
– Camarades, cria tout à coup un de ces jeunes drôles des
croisées, la Esmeralda ! la Esmeralda dans la place ! »
Ce mot produisit un effet magique. Tout ce qui restait dans
la salle se précipita aux fenêtres, grimpant aux murailles pour
voir, et répétant : la Esmeralda ! la Esmeralda !
En même temps on entendait au dehors un grand bruit
d’applaudissements.
« Qu’est-ce que cela veut dire, la Esmeralda ? dit Gringoire
en joignant les mains avec désolation. Ah ! mon Dieu ! il paraît
que c’est le tour des fenêtres maintenant. »
Il se retourna vers la table de marbre, et vit que la représentation était interrompue. C’était précisément l’instant où
Jupiter devait paraître avec sa foudre. Or Jupiter se tenait immobile au bas du théâtre.

– 79 –

« Michel Giborne ! cria le poète irrité, que fais-tu là ? est-ce
ton rôle ? monte donc !
– Hélas, dit Jupiter, un écolier vient de prendre l’échelle. »
Gringoire regarda. La chose n’était que trop vraie. Toute
communication était interceptée entre son nœud et son dénouement.
« Le drôle ! murmura-t-il. Et pourquoi a-t-il pris cette
échelle ?
– Pour aller voir la Esmeralda, répondit piteusement Jupiter. Il a dit : Tiens, voilà une échelle qui ne sert pas ! et il l’a
prise. »
C’était le dernier coup. Gringoire le reçut avec résignation.
« Que le diable vous emporte ! dit-il aux comédiens, et si je
suis payé vous le serez. »
Alors il fit retraite, la tête basse, mais le dernier, comme un
général qui s’est bien battu.
Et tout en descendant les tortueux escaliers du Palais :
« Belle cohue d’ânes et de butors que ces Parisiens ! grommelait-il entre ses dents ; ils viennent pour entendre un mystère, et
n’en écoutent rien ! Ils se sont occupés de tout le monde, de
Clopin Trouillefou, du cardinal, de Coppenole, de Quasimodo,
du diable ! mais de madame la Vierge Marie, point. Si j’avais su,
je vous en aurais donné, des Vierges Marie, badauds ! Et moi !
venir pour voir des visages, et ne voir que des dos ! être poète, et
avoir le succès d’un apothicaire ! Il est vrai qu’Homerus a mendié par les bourgades grecques, et que Nason mourut en exil
chez les Moscovites. Mais je veux que le diable m’écorche si je

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comprends ce qu’ils veulent dire avec leur Esmeralda ! Qu’est-ce
que c’est que ce mot-là d’abord ? c’est de l’égyptiaque ! »

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LIVRE DEUXIÈME

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I
DE CHARYBDE EN SCYLLA

La nuit arrive de bonne heure en janvier. Les rues étaient
déjà sombres quand Gringoire sortit du Palais. Cette nuit tombée lui plut ; il lui tardait d’aborder quelque ruelle obscure et
déserte pour y méditer à son aise et pour que le philosophe posât le premier appareil sur la blessure du poète. La philosophie
était du reste son seul refuge, car il ne savait où loger. Après
l’éclatant avortement de son coup d’essai théâtral, il n’osait rentrer dans le logis qu’il occupait, rue Grenier-sur-l’Eau, vis-à-vis
le Port-au-Foin, ayant compté sur ce que M. le prévôt devait lui
donner de son épithalame pour payer à maître Guillaume
Doulx-Sire, fermier de la coutume du pied-fourché de Paris, les
six mois de loyer qu’il lui devait, c’est-à-dire douze sols parisis ;
douze fois la valeur de ce qu’il possédait au monde, y compris
son haut-de-chausses, sa chemise et son bicoquet. Après avoir
un moment réfléchi, provisoirement abrité sous le petit guichet
de la prison du trésorier de la Sainte-Chapelle, au gîte qu’il élirait pour la nuit, ayant tous les pavés de Paris à son choix, il se
souvint d’avoir avisé, la semaine précédente, rue de la Savaterie,
à la porte d’un conseiller au parlement, un marche-pied à monter sur mule, et de s’être dit que cette pierre serait, dans
l’occasion, un fort excellent oreiller pour un mendiant ou pour
un poète. Il remercia la providence de lui avoir envoyé cette
bonne idée ; mais, comme il se préparait à traverser la place du
Palais pour gagner le tortueux labyrinthe de la Cité, où serpentent toutes ces vieilles sœurs, les rues de la Barillerie, de la
Vieille-Draperie, de la Savaterie, de la Juiverie, etc., encore debout aujourd’hui avec leurs maisons à neuf étages, il vit la procession du pape des fous qui sortait aussi du Palais et se ruait au
travers de la cour, avec grands cris, grande clarté de torches et
– 83 –

sa musique, à lui Gringoire. Cette vue raviva les écorchures de
son amour-propre ; il s’enfuit. Dans l’amertume de sa mésaventure dramatique, tout ce qui lui rappelait la fête du jour
l’aigrissait et faisait saigner sa plaie.
Il voulut prendre le pont Saint-Michel, des enfants y couraient çà et là avec des lances à feu et des fusées.
« Peste soit des chandelles d’artifice ! » dit Gringoire, et il
se rabattit sur le Pont-au-Change. On avait attaché aux maisons
de la tête du pont trois drapels représentant le roi, le dauphin et
Marguerite de Flandre, et six petits drapelets où étaient pourtraicts le duc d’Autriche, le cardinal de Bourbon, et
M. de Beaujeu, et madame Jeanne de France, et M. le bâtard de
Bourbon, et je ne sais qui encore ; le tout éclairé de torches. La
cohue admirait.
« Heureux peintre Jehan Fourbault ! » dit Gringoire avec
un gros soupir, et il tourna le dos aux drapels et drapelets. Une
rue était devant lui ; il la trouva si noire et si abandonnée qu’il
espéra y échapper à tous les retentissements comme à tous les
rayonnements de la fête. Il s’y enfonça. Au bout de quelques
instants, son pied heurta un obstacle ; il trébucha et tomba.
C’était la botte de mai, que les clercs de la basoche avaient déposée le matin à la porte d’un président au parlement, en
l’honneur de la solennité du jour. Gringoire supporta héroïquement cette nouvelle rencontre. Il se releva et gagna le bord
de l’eau. Après avoir laissé derrière lui la tournelle civile et la
tour criminelle, et longé le grand mur des jardins du roi, sur
cette grève non pavée où la boue lui venait à la cheville, il arriva
à la pointe occidentale de la Cité, et considéra quelque temps
l’îlot du Passeur-aux-Vaches, qui a disparu depuis sous le cheval
de bronze et le Pont-Neuf. L’îlot lui apparaissait dans l’ombre
comme une masse noire au delà de l’étroit cours d’eau blanchâtre qui l’en séparait. On y devinait, au rayonnement d’une petite

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lumière, l’espèce de hutte en forme de ruche où le passeur aux
vaches s’abritait la nuit.
« Heureux passeur aux vaches ! pensa Gringoire ; tu ne
songes pas à la gloire et tu ne fais pas d’épithalames ! Que
t’importent les rois qui se marient et les duchesses de Bourgogne ! Tu ne connais d’autres marguerites que celles que ta pelouse d’avril donne à brouter à tes vaches ! Et moi, poète, je suis
hué, et je grelotte, et je dois douze sous, et ma semelle est si
transparente qu’elle pourrait servir de vitre à ta lanterne. Merci ! passeur aux vaches ! ta cabane repose ma vue, et me fait oublier Paris ! »
Il fut réveillé de son extase presque lyrique par un gros
double pétard de la Saint-Jean, qui partit brusquement de la
bienheureuse cabane. C’était le passeur aux vaches qui prenait
sa part des réjouissances du jour et se tirait un feu d’artifice.
Ce pétard fit hérisser l’épiderme de Gringoire.
« Maudite fête ! s’écria-t-il, me poursuivras-tu partout ?
Oh ! mon Dieu ! jusque chez le passeur aux vaches ! »
Puis il regarda la Seine à ses pieds, et une horrible tentation le prit :
« Oh ! dit-il, que volontiers je me noierais, si l’eau n’était
pas si froide ! »
Alors il lui vint une résolution désespérée. C’était, puisqu’il
ne pouvait échapper au pape des fous, aux drapelets de Jehan
Fourbault, aux bottes de mai, aux lances à feu et aux pétards, de
s’enfoncer hardiment au cœur même de la fête, et d’aller à la
place de Grève.

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« Au moins, pensa-t-il, j’y aurai peut-être un tison du feu
de joie pour me réchauffer, et j’y pourrai souper avec quelque
miette des trois grandes armoiries de sucre royal qu’on a dû y
dresser sur le buffet public de la ville. »

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II
LA PLACE DE GRÈVE

Il ne reste aujourd’hui qu’un bien imperceptible vestige de
la place de Grève telle qu’elle existait alors. C’est la charmante
tourelle qui occupe l’angle nord de la place, et qui, déjà ensevelie sous l’ignoble badigeonnage qui empâte les vives arêtes de
ses sculptures, aura bientôt disparu peut-être, submergée par
cette crue de maisons neuves qui dévore si rapidement toutes
les vieilles façades de Paris.
Les personnes qui, comme nous, ne passent jamais sur la
place de Grève sans donner un regard de pitié et de sympathie à
cette pauvre tourelle étranglée entre deux masures du temps de
Louis XV, peuvent reconstruire aisément dans leur pensée
l’ensemble d’édifices auquel elle appartenait, et y retrouver entière la vieille place gothique du quinzième siècle.
C’était, comme aujourd’hui, un trapèze irrégulier bordé
d’un côté par le quai, et des trois autres par une série de maisons hautes, étroites et sombres. Le jour, on pouvait admirer la
variété de ses édifices, tous sculptés en pierre ou en bois, et présentant déjà de complets échantillons des diverses architectures
domestiques du moyen âge, en remontant du quinzième au onzième siècle, depuis la croisée qui commençait à détrôner
l’ogive, jusqu’au plein cintre roman qui avait été supplanté par
l’ogive, et qui occupait encore, au-dessous d’elle, le premier
étage de cette ancienne maison de la Tour-Roland, angle de la
place sur la Seine, du côté de la rue de la Tannerie. La nuit, on
ne distinguait de cette masse d’édifices que la dentelure noire

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des toits déroulant autour de la place leur chaîne d’angles aigus.
Car c’est une des différences radicales des villes d’alors et des
villes d’à présent, qu’aujourd’hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues, et qu’alors c’étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se sont retournées.
Au centre, du côté oriental de la place, s’élevait une lourde
et hybride construction formée de trois logis juxtaposés. On
l’appelait de trois noms qui expliquent son histoire, sa destination et son architecture : la Maison-au-Dauphin, parce que
Charles V, dauphin, l’avait habitée ; la Marchandise, parce
qu’elle servait d’Hôtel de Ville ; la Maison-aux-Piliers (domus
ad piloria), à cause d’une suite de gros piliers qui soutenaient
ses trois étages. La ville trouvait là tout ce qu’il faut à une bonne
ville comme Paris : une chapelle, pour prier Dieu ; un plaidoyer,
pour tenir audience et rembarrer au besoin les gens du roi ; et,
dans les combles, un arsenac plein d’artillerie. Car les bourgeois
de Paris savent qu’il ne suffit pas en toute conjoncture de prier
et de plaider pour les franchises de la Cité, et ils ont toujours en
réserve dans un grenier de l’Hôtel de Ville quelque bonne arquebuse rouillée.
La Grève avait dès lors cet aspect sinistre que lui conservent encore aujourd’hui l’idée exécrable qu’elle réveille et le
sombre Hôtel de Ville de Dominique Boccador, qui a remplacé
la Maison-aux-Piliers. Il faut dire qu’un gibet et un pilori permanents, une justice et une échelle, comme on disait alors,
dressés côte à côte au milieu du pavé, ne contribuaient pas peu
à faire détourner les yeux de cette place fatale, où tant d’êtres
pleins de santé et de vie ont agonisé ; où devait naître cinquante
ans plus tard cette fièvre de Saint-Vallier, cette maladie de la
terreur de l’échafaud, la plus monstrueuse de toutes les maladies, parce qu’elle ne vient pas de Dieu, mais de l’homme.
C’est une idée consolante, disons-le en passant, de songer
que la peine de mort, qui, il y a trois cents ans, encombrait en-

– 88 –

core de ses roues de fer, de ses gibets de pierre, de tout son attirail de supplices permanent et scellé dans le pavé, la Grève, les
Halles, la place Dauphine, la Croix-du-Trahoir, le Marché-auxPourceaux, ce hideux Montfaucon, la barrière des Sergents, la
Place-aux-Chats, la porte Saint-Denis, Champeaux, la porte
Baudets, la porte Saint-Jacques, sans compter les innombrables
échelles des prévôts, de l’évêque, des chapitres, des abbés, des
prieurs ayant justice ; sans compter les noyades juridiques en
rivière de Seine ; il est consolant qu’aujourd’hui, après avoir
perdu successivement toutes les pièces de son armure, son luxe
de supplices, sa pénalité d’imagination et de fantaisie, sa torture
à laquelle elle refaisait tous les cinq ans un lit de cuir au GrandChâtelet, cette vieille suzeraine de la société féodale, presque
mise hors de nos lois et de nos villes, traquée de code en code,
chassée de place en place, n’ait plus dans notre immense Paris
qu’un coin déshonoré de la Grève, qu’une misérable guillotine,
furtive, inquiète, honteuse, qui semble toujours craindre d’être
prise en flagrant délit, tant elle disparaît vite après avoir fait son
coup !

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III
« BESOS PARA GOLPES 18 »
17F

Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il
était transi. Il avait pris par le Pont-aux-Meuniers pour éviter la
cohue du Pont-au-Change et les drapelets de Jehan Fourbault ;
mais les roues de tous les moulins de l’évêque l’avaient éclaboussé au passage, et sa souquenille était trempée. Il lui semblait en outre que la chute de sa pièce le rendait plus frileux encore. Aussi se hâta-t-il de s’approcher du feu de joie qui brûlait
magnifiquement au milieu de la place. Mais une foule considérable faisait cercle à l’entour.
« Damnés Parisiens ! se dit-il à lui-même, car Gringoire en
vrai poète dramatique était sujet aux monologues, les voilà qui
m’obstruent le feu ! Pourtant j’ai bon besoin d’un coin de cheminée. Mes souliers boivent, et tous ces maudits moulins qui
ont pleuré sur moi ! Diable d’évêque de Paris avec ses moulins !
Je voudrais bien savoir ce qu’un évêque peut faire d’un moulin !
est-ce qu’il s’attend à devenir d’évêque meunier ? S’il ne lui faut
que ma malédiction pour cela, je la lui donne, et à sa cathédrale,
et à ses moulins ! Voyez un peu s’ils se dérangeront, ces badauds ! Je vous demande ce qu’ils font là ! Ils se chauffent ;
beau plaisir ! Ils regardent brûler un cent de bourrées ; beau
spectacle ! »
En examinant de plus près, il s’aperçut que le cercle était
beaucoup plus grand qu’il ne fallait pour se chauffer au feu du
18 « Des baisers pour des coups. »

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roi, et que cette affluence de spectateurs n’était pas uniquement
attirée par la beauté du cent de bourrées qui brûlait.
Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une
jeune fille dansait.
Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un
ange, c’est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout
poète ironique qu’il était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.
Elle n’était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine
taille s’élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait
que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était andalou, car il
était tout ensemble à l’étroit et à l’aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux
tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois
qu’en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses
grands yeux noirs vous jetaient un éclair.
Autour d’elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis qu’elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et
purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme
une guêpe, avec son corsage d’or sans pli, sa robe bariolée qui se
gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme,
c’était une surnaturelle créature.
« En vérité, pensa Gringoire, c’est une salamandre, c’est
une nymphe, c’est une déesse, c’est une bacchante du mont Ménaléen ! »

– 91 –

En ce moment une des nattes de la chevelure de la « salamandre » se détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était
attachée roula à terre.
« Hé non ! dit-il, c’est une bohémienne. »
Toute illusion avait disparu.
Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle
appuya la pointe sur son front et qu’elle fit tourner dans un sens
tandis qu’elle tournait dans l’autre. C’était en effet tout bonnement une bohémienne. Mais quelque désenchanté que fût Gringoire, l’ensemble de ce tableau n’était pas sans prestige et sans
magie ; le feu de joie l’éclairait d’une lumière crue et rouge qui
tremblait toute vive sur le cercle des visages de la foule, sur le
front brun de la jeune fille, et au fond de la place jetait un blême
reflet mêlé aux vacillations de leurs ombres, d’un côté sur la
vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers, de l’autre
sur les bras de pierre du gibet.
Parmi les mille visages que cette lueur teignait d’écarlate, il
y en avait un qui semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la contemplation de la danseuse. C’était une figure
d’homme, austère, calme et sombre. Cet homme, dont le costume était caché par la foule qui l’entourait, ne paraissait pas
avoir plus de trente-cinq ans ; cependant il était chauve ; à peine
avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux rares et déjà
gris ; son front large et haut commençait à se creuser de rides ;
mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunesse extraordinaire, une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans
cesse attachés sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune
fille de seize ans dansait et voltigeait au plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait devenir de plus en plus sombre. De temps en
temps un sourire et un soupir se rencontraient sur ses lèvres,
mais le sourire était plus douloureux que le soupir.

– 92 –

La jeune fille, essoufflée, s’arrêta enfin, et le peuple
l’applaudit avec amour.
« Djali », dit la bohémienne.
Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche,
alerte, éveillée, lustrée, avec des cornes dorées, avec des pieds
dorés, avec un collier doré, qu’il n’avait pas encore aperçue, et
qui était restée jusque-là accroupie sur un coin du tapis et regardant danser sa maîtresse.
« Djali, dit la danseuse, à votre tour. »
Et s’asseyant, elle présenta gracieusement à la chèvre son
tambour de basque.
« Djali, continua-t-elle, à quel mois sommes-nous de
l’année ? »
La chèvre leva son pied de devant et frappa un coup sur le
tambour. On était en effet au premier mois. La foule applaudit.
« Djali, reprit la jeune fille en tournant son tambour de
basque d’un autre côté, à quel jour du mois sommes-nous ? »
Djali leva son petit pied d’or et frappa six coups sur le tambour.
« Djali, poursuivit l’égyptienne toujours avec un nouveau
manège du tambour, à quelle heure du jour sommes-nous ? »
Djali frappa sept coups. Au même moment l’horloge de la
Maison-aux-Piliers sonna sept heures.
Le peuple était émerveillé.

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« Il y a de la sorcellerie là-dessous », dit une voix sinistre
dans la foule. C’était celle de l’homme chauve qui ne quittait pas
la bohémienne des yeux.
Elle tressaillit, se détourna ; mais les applaudissements
éclatèrent et couvrirent la morose exclamation.
Ils l’effacèrent même si complètement dans son esprit
qu’elle continua d’interpeller sa chèvre.
« Djali, comment fait maître Guichard Grand-Remy, capitaine des pistoliers de la ville, à la procession de la Chandeleur ? »
Djali se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à bêler,
en marchant avec une si gentille gravité que le cercle entier des
spectateurs éclata de rire à cette parodie de la dévotion intéressée du capitaine des pistoliers.
« Djali, reprit la jeune fille enhardie par le succès croissant,
comment prêche maître Jacques Charmolue, procureur du roi
en cour d’église ? »
La chèvre prit séance sur son derrière, et se mit à bêler, en
agitant ses pattes de devant d’une si étrange façon que, hormis
le mauvais français et le mauvais latin, geste, accent, attitude,
tout Jacques Charmolue y était.
Et la foule d’applaudir de plus belle.
« Sacrilège ! profanation ! » reprit la voix de l’homme
chauve.
La bohémienne se retourna encore une fois.

– 94 –

« Ah ! dit-elle, c’est ce vilain homme ! » puis, allongeant sa
lèvre inférieure au delà de la lèvre supérieure, elle fit une petite
moue qui paraissait lui être familière, pirouetta sur le talon, et
se mit à recueillir dans un tambour de basque les dons de la
multitude.
Les grands-blancs, les petits-blancs, les targes, les liards-àl’aigle pleuvaient. Tout à coup elle passa devant Gringoire.
Gringoire mit si étourdiment la main à sa poche qu’elle s’arrêta.
« Diable ! » dit le poète en trouvant au fond de sa poche la réalité, c’est-à-dire le vide. Cependant la jolie fille était là, le regardant avec ses grands yeux, lui tendant son tambour, et attendant. Gringoire suait à grosses gouttes. S’il avait eu le Pérou
dans sa poche, certainement il l’eût donné à la danseuse ; mais
Gringoire n’avait pas le Pérou, et d’ailleurs l’Amérique n’était
pas encore découverte.
Heureusement un incident inattendu vint à son secours.
« T’en iras-tu, sauterelle d’Égypte ? » cria une voix aigre
qui partait du coin le plus sombre de la place.
La jeune fille se retourna effrayée. Ce n’était plus la voix de
l’homme chauve ; c’était une voix de femme, une voix dévote et
méchante.
Du reste, ce cri, qui fit peur à la bohémienne, mit en joie
une troupe d’enfants qui rôdait par là.
« C’est la recluse de la Tour-Roland, s’écrièrent-ils avec des
rires désordonnés, c’est la sachette qui gronde ! Est-ce qu’elle
n’a pas soupé ? portons-lui quelque reste du buffet de ville ! »
Tous se précipitèrent vers la Maison-aux-Piliers.

– 95 –

Cependant Gringoire avait profité du trouble de la danseuse pour s’éclipser. La clameur des enfants lui rappela que lui
aussi n’avait pas soupé. Il courut donc au buffet. Mais les petits
drôles avaient de meilleures jambes que lui ; quand il arriva, ils
avaient fait table rase. Il ne restait même pas un misérable camichon à cinq sols la livre. Il n’y avait plus sur le mur que les
sveltes fleurs de lys, entremêlées de rosiers, peintes en 1434 par
Mathieu Biterne. C’était un maigre souper.
C’est une chose importune de se coucher sans souper ; c’est
une chose moins riante encore de ne pas souper et de ne savoir
où coucher. Gringoire en était là. Pas de pain, pas de gîte ; il se
voyait pressé de toutes parts par la nécessité, et il trouvait la
nécessité fort bourrue. Il avait depuis longtemps découvert cette
vérité, que Jupiter a créé les hommes dans un accès de misanthropie, et que, pendant toute la vie du sage, sa destinée tient en
état de siège sa philosophie. Quant à lui, il n’avait jamais vu le
blocus si complet ; il entendait son estomac battre la chamade,
et il trouvait très déplacé que le mauvais destin prît sa philosophie par la famine.
Cette mélancolique rêverie l’absorbait de plus en plus,
lorsqu’un chant bizarre, quoique plein de douceur, vint brusquement l’en arracher. C’était la jeune égyptienne qui chantait.
Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa
beauté. C’était indéfinissable et charmant ; quelque chose de
pur, de sonore, d’aérien, d’ailé, pour ainsi dire. C’étaient de
continuels épanouissements, des mélodies, des cadences inattendues, puis des phrases simples semées de notes acérées et
sifflantes, puis des sauts de gammes qui eussent dérouté un rossignol, mais où l’harmonie se retrouvait toujours, puis de molles
ondulations d’octaves qui s’élevaient et s’abaissaient comme le
sein de la jeune chanteuse. Son beau visage suivait avec une
mobilité singulière tous les caprices de sa chanson, depuis

– 96 –

l’inspiration la plus échevelée jusqu’à la plus chaste dignité. On
eût dit tantôt une folle, tantôt une reine.
Les paroles qu’elle chantait étaient d’une langue inconnue
à Gringoire, et qui paraissait lui être inconnue à elle-même, tant
l’expression qu’elle donnait au chant se rapportait peu au sens
des paroles. Ainsi ces quatre vers dans sa bouche étaient d’une
gaieté folle :
Un cofre de gran riqueza
Hallaron dentro un pilar,
Dentro del, nuevas banderas
Con figuras de espantar.
Et un instant après, à l’accent qu’elle donnait à cette
stance :
Alarabes de cavallo
Sin poderse menear,
Con espadas, y los cuellos,
Ballestas de buen echar.
Gringoire se sentait venir les larmes aux yeux. Cependant
son chant respirait surtout la joie, et elle semblait chanter,
comme l’oiseau, par sérénité et par insouciance.
La chanson de la bohémienne avait troublé la rêverie de
Gringoire, mais comme le cygne trouble l’eau. Il l’écoutait avec
une sorte de ravissement et d’oubli de toute chose. C’était depuis plusieurs heures le premier moment où il ne se sentît pas
souffrir.
Ce moment fut court.
La même voix de femme qui avait interrompu la danse de
la bohémienne vint interrompre son chant.

– 97 –

« Te tairas-tu, cigale d’enfer ? » cria-t-elle, toujours du
même coin obscur de la place.
La pauvre cigale s’arrêta court. Gringoire se boucha les
oreilles.
« Oh ! s’écria-t-il, maudite scie ébréchée, qui vient briser la
lyre ! »
Cependant les autres spectateurs murmuraient comme lui :
« Au diable la sachette ! » disait plus d’un. Et la vieille troublefête invisible eût pu avoir à se repentir de ses agressions contre
la bohémienne, s’ils n’eussent été distraits en ce moment même
par la procession du pape des fous, qui, après avoir parcouru
force rues et carrefours, débouchait dans la place de Grève, avec
toutes ses torches et toute sa rumeur.
Cette procession, que nos lecteurs ont vue partir du Palais,
s’était organisée chemin faisant, et recrutée de tout ce qu’il y
avait à Paris de marauds, de voleurs oisifs, et de vagabonds disponibles ; aussi présentait-elle un aspect respectable lorsqu’elle
arriva en Grève.
D’abord marchait l’Égypte. Le duc d’Égypte, en tête, à cheval, avec ses comtes à pied, lui tenant la bride et l’étrier ; derrière eux, les égyptiens et les égyptiennes pêle-mêle avec leurs
petits enfants criant sur leurs épaules ; tous, duc, comtes, menu
peuple, en haillons et en oripeaux. Puis c’était le royaume
d’argot : c’est-à-dire tous les voleurs de France, échelonnés par
ordre de dignité ; les moindres passant les premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes de leurs grades
dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci boiteux,
ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts,
les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons, les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les mar-

– 98 –

candiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux ; dénombrement à fatiguer Homère. Au centre du conclave
des cagoux et des archisuppôts, on avait peine à distinguer le roi
de l’argot, le grand coësre, accroupi dans une petite charrette
traînée par deux grands chiens. Après le royaume des argotiers,
venait l’empire de Galilée. Guillaume Rousseau, empereur de
l’empire de Galilée, marchait majestueusement dans sa robe de
pourpre tachée de vin, précédé de baladins s’entre-battant et
dansant des pyrrhiques, entouré de ses massiers, de ses suppôts, et des clercs de la chambre des comptes. Enfin venait la
basoche, avec ses mais couronnés de fleurs, ses robes noires, sa
musique digne du sabbat, et ses grosses chandelles de cire
jaune. Au centre de cette foule, les grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leurs épaules un brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte-Geneviève en temps
de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de NotreDame, Quasimodo le Bossu.
Chacune des sections de cette procession grotesque avait sa
musique particulière. Les égyptiens faisaient détonner leurs balafos et leurs tambourins d’Afrique. Les argotiers, race fort peu
musicale, en étaient encore à la viole, au cornet à bouquin et à la
gothique rubebbe du douzième siècle. L’empire de Galilée
n’était guère plus avancé ; à peine distinguait-on dans sa musique quelque misérable rebec de l’enfance de l’art, encore emprisonné dans le ré-la-mi. Mais c’est autour du pape des fous que
se déployaient, dans une cacophonie magnifique, toutes les richesses musicales de l’époque. Ce n’étaient que dessus de rebec,
hautes-contre de rebec, tailles de rebec, sans compter les flûtes
et les cuivres. Hélas ! nos lecteurs se souviennent que c’était
l’orchestre de Gringoire.
Il est difficile de donner une idée du degré
d’épanouissement orgueilleux et béat où le triste et hideux visage de Quasimodo était parvenu dans le trajet du Palais à la

– 99 –

Grève. C’était la première jouissance d’amour-propre qu’il eût
jamais éprouvée. Il n’avait connu jusque-là que l’humiliation, le
dédain pour sa condition, le dégoût pour sa personne. Aussi,
tout sourd qu’il était, savourait-il en véritable pape les acclamations de cette foule qu’il haïssait pour s’en sentir haï. Que son
peuple fût un ramas de fous, de perclus, de voleurs, de mendiants, qu’importe ! c’était toujours un peuple, et lui un souverain. Et il prenait au sérieux tous ces applaudissements ironiques, tous ces respects dérisoires, auxquels nous devons dire
qu’il se mêlait pourtant dans la foule un peu de crainte fort réelle. Car le bossu était robuste ; car le bancal était agile ; car le
sourd était méchant : trois qualités qui tempèrent le ridicule.
Du reste, que le nouveau pape des fous se rendît compte à
lui-même des sentiments qu’il éprouvait et des sentiments qu’il
inspirait, c’est ce que nous sommes loin de croire. L’esprit qui
était logé dans ce corps manqué avait nécessairement lui-même
quelque chose d’incomplet et de sourd. Aussi, ce qu’il ressentait
en ce moment était-il pour lui absolument vague, indistinct et
confus. Seulement la joie perçait, l’orgueil dominait. Autour de
cette sombre et malheureuse figure, il y avait rayonnement.
Ce ne fut donc pas sans surprise et sans effroi que l’on vit
tout à coup, au moment où Quasimodo, dans cette demi-ivresse,
passait triomphalement devant la Maison-aux-Piliers, un
homme s’élancer de la foule et lui arracher des mains, avec un
geste de colère, sa crosse de bois doré, insigne de sa folle papauté.
Cet homme, ce téméraire, c’était le personnage au front
chauve qui, le moment auparavant, mêlé au groupe de la bohémienne, avait glacé la pauvre fille de ses paroles de menace et de
haine. Il était revêtu du costume ecclésiastique. Au moment où
il sortit de la foule, Gringoire, qui ne l’avait point remarqué jusqu’alors, le reconnut : « Tiens ! dit-il, avec un cri d’étonnement,

– 100 –

c’est mon maître en Hermès, dom Claude Frollo, l’archidiacre !
Que diable veut-il à ce vilain borgne ? Il va se faire dévorer. »
Un cri de terreur s’éleva en effet. Le formidable Quasimodo
s’était précipité à bas du brancard, et les femmes détournaient
les yeux pour ne pas le voir déchirer l’archidiacre. Il fit un bond
jusqu’au prêtre, le regarda, et tomba à genoux.
Le prêtre lui arracha sa tiare, lui brisa sa crosse, lui lacéra
sa chape de clinquant.
Quasimodo resta à genoux, baissa la tête et joignit les
mains.
Puis il s’établit entre eux un étrange dialogue de signes et
de gestes, car ni l’un ni l’autre ne parlait. Le prêtre, debout, irrité, menaçant, impérieux ; Quasimodo, prosterné, humble, suppliant. Et cependant il est certain que Quasimodo eût pu écraser
le prêtre avec le pouce.
Enfin l’archidiacre, secouant rudement la puissante épaule
de Quasimodo, lui fit signe de se lever et de le suivre.
Quasimodo se leva.
Alors la confrérie des fous, la première stupeur passée,
voulut défendre son pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute la basoche vinrent japper autour du
prêtre.
Quasimodo se plaça devant le prêtre, fit jouer les muscles
de ses poings athlétiques, et regarda les assaillants avec le grincement de dents d’un tigre fâché.
Le prêtre reprit sa gravité sombre, fit un signe à Quasimodo, et se retira en silence.

– 101 –

Quasimodo marchait devant lui, éparpillant la foule à son
passage.
Quand ils eurent traversé la populace et la place, la nuée
des curieux et des oisifs voulut les suivre. Quasimodo prit alors
l’arrière-garde, et suivit l’archidiacre à reculons, trapu, hargneux, monstrueux, hérissé, ramassant ses membres, léchant
ses défenses de sanglier, grondant comme une bête fauve, et
imprimant d’immenses oscillations à la foule avec un geste ou
un regard.
On les laissa s’enfoncer tous deux dans une rue étroite et
ténébreuse, où nul n’osa se risquer après eux ; tant la seule chimère de Quasimodo grinçant des dents en barrait bien l’entrée.
« Voilà qui est merveilleux, dit Gringoire ; mais où diable
trouverai-je à souper ? »

– 102 –

IV
LES INCONVÉNIENTS DE SUIVRE UNE
JOLIE FEMME LE SOIR DANS LES RUES

Gringoire, à tout hasard, s’était mis à suivre la bohémienne. Il lui avait vu prendre, avec sa chèvre, la rue de la Coutellerie ; il avait pris la rue de la Coutellerie.
« Pourquoi pas ? » s’était-il dit.
Gringoire, philosophe pratique des rues de Paris, avait remarqué que rien n’est propice à la rêverie comme de suivre une
jolie femme sans savoir où elle va. Il y a dans cette abdication
volontaire de son libre arbitre, dans cette fantaisie qui se soumet à une autre fantaisie, laquelle ne s’en doute pas, un mélange
d’indépendance fantasque et d’obéissance aveugle, je ne sais
quoi d’intermédiaire entre l’esclavage et la liberté qui plaisait à
Gringoire, esprit essentiellement mixte, indécis et complexe,
tenant le bout de tous les extrêmes, incessamment suspendu
entre toutes les propensions humaines, et les neutralisant l’une
par l’autre. Il se comparait lui-même volontiers au tombeau de
Mahomet, attiré en sens inverse par deux pierres d’aimant, et
qui hésite éternellement entre le haut et le bas, entre la voûte et
le pavé, entre la chute et l’ascension, entre le zénith et le nadir.
Si Gringoire vivait de nos jours, quel beau milieu il tiendrait entre le classique et le romantique !

– 103 –

Mais il n’était pas assez primitif pour vivre trois cents ans,
et c’est dommage. Son absence est un vide qui ne se fait que
trop sentir aujourd’hui.
Du reste, pour suivre ainsi dans les rues les passants (et
surtout les passantes), ce que Gringoire faisait volontiers, il n’y
a pas de meilleure disposition que de ne savoir où coucher.
Il marchait donc tout pensif derrière la jeune fille qui hâtait
le pas et faisait trotter sa jolie chèvre en voyant rentrer les bourgeois et se fermer les tavernes, seules boutiques qui eussent été
ouvertes ce jour-là.
« Après tout, pensait-il à peu près, il faut bien qu’elle loge
quelque part ; les bohémiennes ont bon cœur. – Qui sait ?… »
Et il y avait dans les points suspensifs dont il faisait suivre
cette réticence dans son esprit je ne sais quelles idées assez gracieuses.
Cependant de temps en temps, en passant devant les derniers groupes de bourgeois fermant leurs portes, il attrapait
quelque lambeau de leurs conversations qui venait rompre
l’enchaînement de ses riantes hypothèses.
Tantôt c’étaient deux vieillards qui s’accostaient.
« Maître Thibaut Fernicle, savez-vous qu’il fait froid ?
(Gringoire savait cela depuis le commencement de l’hiver.)
– Oui, bien, maître Boniface Disome ! Est-ce que nous allons avoir un hiver comme il y a trois ans, en 80, que le bois
coûtait huit sols le moule ?

– 104 –

– Bah ! ce n’est rien, maître Thibaut, près de l’hiver de
1407, qu’il gela depuis la Saint-Martin jusqu’à la Chandeleur ! et
avec une telle furie que la plume du greffier du parlement gelait,
dans la grand-chambre, de trois mots en trois mots ! ce qui interrompit l’enregistrement de la justice. »
Plus loin, c’étaient des voisines à leur fenêtre avec des
chandelles que le brouillard faisait grésiller.
« Votre mari vous a-t-il conté le malheur, madamoiselle La
Boudraque ?
– Non. Qu’est-ce que c’est donc, madamoiselle Turquant ?
– Le cheval de M. Gilles Godin, le notaire au Châtelet, qui
s’est effarouché des Flamands et de leur procession, et qui a
renversé maître Philippot Avrillot, oblat des Célestins.
– En vérité ?
– Bellement.
– Un cheval bourgeois ! c’est un peu fort. Si c’était un cheval de cavalerie, à la bonne heure ! »
Et les fenêtres se refermaient. Mais Gringoire n’en avait
pas moins perdu le fil de ses idées.
Heureusement il le retrouvait vite et le renouait sans peine,
grâce à la bohémienne, grâce à Djali, qui marchaient toujours
devant lui ; deux fines, délicates et charmantes créatures, dont il
admirait les petits pieds, les jolies formes, les gracieuses manières, les confondant presque dans sa contemplation ; pour
l’intelligence et la bonne amitié, les croyant toutes deux jeunes
filles ; pour la légèreté, l’agilité, la dextérité de la marche, les
trouvant chèvres toutes deux.

– 105 –

Les rues cependant devenaient à tout moment plus noires
et plus désertes. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et
l’on commençait à ne plus rencontrer qu’à de rares intervalles
un passant sur le pavé, une lumière aux fenêtres. Gringoire
s’était engagé, à la suite de l’égyptienne, dans ce dédale inextricable de ruelles, de carrefours et de culs-de-sac, qui environne
l’ancien sépulcre des Saints-Innocents, et qui ressemble à un
écheveau de fil brouillé par un chat. « Voilà des rues qui ont
bien peu de logique ! » disait Gringoire, perdu dans ces mille
circuits qui revenaient sans cesse sur eux-mêmes, mais où la
jeune fille suivait un chemin qui lui paraissait bien connu, sans
hésiter et d’un pas de plus en plus rapide. Quant à lui, il eût parfaitement ignoré où il était, s’il n’eût aperçu en passant, au détour d’une rue, la masse octogone du pilori des halles, dont le
sommet à jour détachait vivement sa découpure noire sur une
fenêtre encore éclairée de la rue Verdelet.
Depuis quelques instants, il avait attiré l’attention de la
jeune fille ; elle avait à plusieurs reprises tourné la tête vers lui
avec inquiétude ; elle s’était même une fois arrêtée tout court,
avait profité d’un rayon de lumière qui s’échappait d’une boulangerie entr’ouverte pour le regarder fixement du haut en bas ;
puis, ce coup d’œil jeté, Gringoire lui avait vu faire cette petite
moue qu’il avait déjà remarquée, et elle avait passé outre.
Cette petite moue donna à penser à Gringoire. Il y avait
certainement du dédain et de la moquerie dans cette gracieuse
grimace. Aussi commençait-il à baisser la tête, à compter les
pavés, et à suivre la jeune fille d’un peu plus loin, lorsque, au
tournant d’une rue qui venait de la lui faire perdre de vue, il
l’entendit pousser un cri perçant.
Il hâta le pas.

– 106 –

La rue était pleine de ténèbres. Pourtant une étoupe imbibée d’huile, qui brûlait dans une cage de fer aux pieds de la
Sainte-Vierge du coin de la rue, permit à Gringoire de distinguer
la bohémienne se débattant dans les bras de deux hommes qui
s’efforçaient d’étouffer ses cris. La pauvre petite chèvre, tout
effarée, baissait les cornes et bêlait.
« À nous, messieurs du guet », cria Gringoire, et il s’avança
bravement. L’un des hommes qui tenaient la jeune fille se tourna vers lui. C’était la formidable figure de Quasimodo.
Gringoire ne prit pas la fuite, mais il ne fit point un pas de
plus.
Quasimodo vint à lui, le jeta à quatre pas sur le pavé d’un
revers de la main, et s’enfonça rapidement dans l’ombre, emportant la jeune fille ployée sur un de ses bras comme une
écharpe de soie. Son compagnon le suivait, et la pauvre chèvre
courait après tous, avec son bêlement plaintif.
« Au meurtre ! au meurtre ! criait la malheureuse bohémienne.
– Halte-là, misérables, et lâchez-moi cette ribaude ! » dit
tout à coup d’une voix de tonnerre un cavalier qui déboucha
brusquement du carrefour voisin.
C’était un capitaine des archers de l’ordonnance du roi armé de pied en cap, et l’espadon à la main.
Il arracha la bohémienne des bras de Quasimodo stupéfait,
la mit en travers sur sa selle, et, au moment où le redoutable
bossu, revenu de sa surprise, se précipitait sur lui pour reprendre sa proie, quinze ou seize archers, qui suivaient de près leur
capitaine, parurent l’estramaçon au poing. C’était une escouade

– 107 –

de l’ordonnance du roi qui faisait le contre-guet, par ordre de
messire Robert d’Estouteville, garde de la prévôté de Paris.
Quasimodo fut enveloppé, saisi, garrotté. Il rugissait, il
écumait, il mordait, et, s’il eût fait grand jour, nul doute que son
visage seul, rendu plus hideux encore par la colère, n’eût mis en
fuite toute l’escouade. Mais la nuit il était désarmé de son arme
la plus redoutable, de sa laideur.
Son compagnon avait disparu dans la lutte.
La bohémienne se dressa gracieusement sur la selle de
l’officier, elle appuya ses deux mains sur les deux épaules du
jeune homme, et le regarda fixement quelques secondes, comme
ravie de sa bonne mine et du bon secours qu’il venait de lui porter. Puis, rompant le silence la première, elle lui dit, en faisant
plus douce encore sa douce voix :
« Comment vous appelez-vous, monsieur le gendarme ?
– Le capitaine Phœbus de Châteaupers, pour vous servir,
ma belle ! répondit l’officier en se redressant.
– Merci », dit-elle.
Et, pendant que le capitaine Phœbus retroussait sa moustache à la bourguignonne, elle se laissa glisser à bas du cheval,
comme une flèche qui tombe à terre, et s’enfuit.
Un éclair se fût évanoui moins vite.
« Nombril du pape ! dit le capitaine en faisant resserrer les
courroies de Quasimodo, j’eusse aimé mieux garder la ribaude.
– Que voulez-vous, capitaine ? dit un gendarme, la fauvette
s’est envolée, la chauve-souris est restée. »

– 108 –

– 109 –

V
SUITE DES INCONVÉNIENTS

Gringoire, tout étourdi de sa chute, était resté sur le pavé
devant la bonne Vierge du coin de la rue. Peu à peu, il reprit ses
sens ; il fut d’abord quelques minutes flottant dans une espèce
de rêverie à demi somnolente qui n’était pas sans douceur, où
les aériennes figures de la bohémienne et de la chèvre se mariaient à la pesanteur du poing de Quasimodo. Cet état dura
peu. Une assez vive impression de froid à la partie de son corps
qui se trouvait en contact avec le pavé le réveilla tout à coup, et
fit revenir son esprit à la surface. « D’où me vient donc cette
fraîcheur ? » se dit-il brusquement. Il s’aperçut alors qu’il était
un peu dans le milieu du ruisseau.
« Diable de cyclope bossu ! » grommela-t-il entre ses dents,
et il voulut se lever. Mais il était trop étourdi et trop meurtri.
Force lui fut de rester en place. Il avait du reste la main assez
libre ; il se boucha le nez, et se résigna.
« La boue de Paris, pensa-t-il (car il croyait bien être sûr
que décidément le ruisseau serait son gîte,
Et que faire en un gîte à moins que l’on ne songe 19 ?),
18F

la boue de Paris est particulièrement puante. Elle doit renfermer beaucoup de sel volatil et nitreux. C’est, du reste,
l’opinion de maître Nicolas Flamel et des hermétiques… »
19 La Fontaine, Fables, II, 14, Le lièvre et les grenouilles.

– 110 –

Le mot d’hermétiques amena subitement l’idée de
l’archidiacre Claude Frollo dans son esprit. Il se rappela la scène
violente qu’il venait d’entrevoir, que la bohémienne se débattait
entre deux hommes, que Quasimodo avait un compagnon, et la
figure morose et hautaine de l’archidiacre passa confusément
dans son souvenir. « Cela serait étrange ! » pensa-t-il. Et il se
mit à échafauder, avec cette donnée et sur cette base, le fantasque édifice des hypothèses, ce château de cartes des philosophes. Puis soudain, revenant encore une fois à la réalité : « Ah
çà ! je gèle ! » s’écria-t-il.
La place, en effet, devenait de moins en moins tenable.
Chaque molécule de l’eau du ruisseau enlevait une molécule de
calorique rayonnant aux reins de Gringoire, et l’équilibre entre
la température de son corps et la température du ruisseau
commençait à s’établir d’une rude façon.
Un ennui d’une toute autre nature vint tout à coup
l’assaillir.
Un groupe d’enfants, de ces petits sauvages va-nu-pieds
qui ont de tout temps battu le pavé de Paris sous le nom éternel
de gamins, et qui, lorsque nous étions enfants aussi, nous ont
jeté des pierres à tous le soir au sortir de classe, parce que nos
pantalons n’étaient pas déchirés, un essaim de ces jeunes drôles
accourait vers le carrefour où gisait Gringoire, avec des rires et
des cris qui paraissaient se soucier fort peu du sommeil des voisins. Ils traînaient après eux je ne sais quel sac informe ; et le
bruit seul de leurs sabots eût réveillé un mort. Gringoire, qui ne
l’était pas encore tout à fait, se souleva à demi.
« Ohé, Hennequin Dandèche ! ohé, Jehan Pincebourde !
criaient-ils à tue-tête ; le vieux Eustache Moubon, le marchand
feron du coin, vient de mourir. Nous avons sa paillasse, nous
allons en faire un feu de joie. C’est aujourd’hui les flamands ! »

– 111 –

Et voilà qu’ils jetèrent la paillasse précisément sur Gringoire, près duquel ils étaient arrivés sans le voir. En même
temps, un d’eux prit une poignée de paille qu’il alla allumer à la
mèche de la bonne Vierge.
« Mort-Christ ! grommela Gringoire, est-ce que je vais
avoir trop chaud maintenant ? »
Le moment était critique. Il allait être pris entre le feu et
l’eau ; il fit un effort surnaturel, un effort de faux monnayeur
qu’on va bouillir et qui tâche de s’échapper. Il se leva debout,
rejeta la paillasse sur les gamins, et s’enfuit.
« Sainte Vierge ! crièrent les enfants ; le marchand feron
qui revient ! »
Et ils s’enfuirent de leur côté.
La paillasse resta maîtresse du champ de bataille. Belleforêt, le père Le Juge et Corrozet assurent que le lendemain elle
fut ramassée avec grande pompe par le clergé du quartier et
portée au trésor de l’église Sainte-Opportune, où le sacristain se
fit jusqu’en 1789 un assez beau revenu avec le grand miracle de
la statue de la Vierge du coin de la rue Mauconseil, qui avait, par
sa seule présence, dans la mémorable nuit du 6 au 7 janvier
1482, exorcisé défunt Eustache Moubon, lequel, pour faire niche
au diable, avait, en mourant, malicieusement caché son âme
dans sa paillasse.

– 112 –

VI
LA CRUCHE CASSÉE

Après avoir couru à toutes jambes pendant quelque temps,
sans savoir où, donnant de la tête à maint coin de rue, enjambant maint ruisseau, traversant mainte ruelle, maint cul-de-sac,
maint carrefour, cherchant fuite et passage à travers tous les
méandres du vieux pavé des Halles, explorant dans sa peur panique ce que le beau latin des chartes appelle tota via, cheminum et viaria 20, notre poète s’arrêta tout à coup,
d’essoufflement d’abord, puis saisi en quelque sorte au collet
par un dilemme qui venait de surgir dans son esprit. « Il me
semble, maître Pierre Gringoire, se dit-il à lui-même en appuyant son doigt sur son front, que vous courez là comme un
écervelé. Les petits drôles n’ont pas eu moins peur de vous que
vous d’eux. Il me semble, vous dis-je, que vous avez entendu le
bruit de leurs sabots qui s’enfuyait au midi, pendant que vous
vous enfuyiez au septentrion. Or, de deux choses l’une : ou ils
ont pris la fuite ; et alors la paillasse qu’ils ont dû oublier dans
leur terreur est précisément ce lit hospitalier après lequel vous
courez depuis ce matin, et que madame la Vierge vous envoie
miraculeusement pour vous récompenser d’avoir fait en son
honneur une moralité accompagnée de triomphes et momeries ;
ou les enfants n’ont pas pris la fuite, et dans ce cas ils ont mis le
brandon à la paillasse, et c’est là justement l’excellent feu dont
vous avez besoin pour vous réjouir, sécher et réchauffer. Dans
les deux cas, bon feu ou bon lit, la paillasse est un présent du
ciel. La benoîte vierge Marie, qui est au coin de la rue Mau19F

20 « Toutes les voies, chemins et passages. »

– 113 –

conseil, n’a peut-être fait mourir Eustache Moubon que pour
cela ; et c’est folie à vous de vous enfuir ainsi sur traîne-boyau,
comme un Picard devant un Français, laissant derrière vous ce
que vous cherchez devant ; et vous êtes un sot ! »
Alors il revint sur ses pas, et s’orientant et furetant, le nez
au vent et l’oreille aux aguets, il s’efforça de retrouver la bienheureuse paillasse. Mais en vain. Ce n’étaient qu’intersections
de maisons, culs-de-sac, pattes-d’oie, au milieu desquels il hésitait et doutait sans cesse, plus empêché et plus englué dans cet
enchevêtrement de ruelles noires qu’il ne l’eût été dans le dédalus même de l’hôtel des Tournelles. Enfin il perdit patience, et
s’écria solennellement : « Maudits soient les carrefours ! c’est le
diable qui les a faits à l’image de sa fourche. »
Cette exclamation le soulagea un peu, et une espèce de reflet rougeâtre qu’il aperçut en ce moment au bout d’une longue
et étroite ruelle, acheva de relever son moral. « Dieu soit loué !
dit-il, c’est là-bas ! Voilà ma paillasse qui brûle. » Et se comparant au nocher qui sombre dans la nuit : « Salve, ajouta-t-il
pieusement, salve, maris stella 21 ! »
20F

Adressait-il ce fragment de litanie à la sainte Vierge ou à la
paillasse ? c’est ce que nous ignorons parfaitement.
À peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée, et de plus en plus boueuse et
inclinée, qu’il remarqua quelque chose d’assez singulier. Elle
n’était pas déserte. Çà et là, dans sa longueur, rampaient je ne
sais quelles masses vagues et informes, se dirigeant toutes vers
la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de brin d’herbe en brin d’herbe vers
un feu de pâtre.

21 « Salut, étoile de la mer ! »

– 114 –

Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place
de son gousset. Gringoire continua de s’avancer, et eut bientôt
rejoint celle de ces larves qui se traînait le plus paresseusement
à la suite des autres. En s’en approchant, il vit que ce n’était rien
autre chose qu’un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses
deux mains, comme un faucheux blessé qui n’a plus que deux
pattes. Au moment où il passa près de cette espèce d’araignée à
face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable : « La buona mancia, signor ! la buona mancia 22 !
21F

– Que le diable t’emporte, dit Gringoire, et moi avec toi, si
je sais ce que tu veux dire ! »
Et il passa outre.
Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes, et
l’examina. C’était un perclus, à la fois boiteux et manchot, et si
manchot et si boiteux que le système compliqué de béquilles et
de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l’air d’un échafaudage de maçons en marche. Gringoire, qui avait les comparaisons nobles et classiques, le compara dans sa pensée au trépied
vivant de Vulcain.
Ce trépied vivant le salua au passage, mais en arrêtant son
chapeau à la hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à
barbe, et en lui criant aux oreilles : « Señor caballero, para
comprar un pedaso de pan 23 !
2F

– Il paraît, dit Gringoire, que celui-là parle aussi ; mais
c’est une rude langue, et il est plus heureux que moi s’il la comprend. »

22 « La bonne aumône, seigneur ! la bonne aumône ! » (Italien.)
23

« Seigneur chevalier, pour acheter un morceau de pain ! » (espa-

gnol)

– 115 –

Puis se frappant le front par une subite transition d’idée :
« À propos, que diable voulaient-ils dire ce matin avec leur Esmeralda ? »
Il voulut doubler le pas ; mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le chemin. Ce quelque chose, ou plutôt ce
quelqu’un, c’était un aveugle, un petit aveugle à face juive et
barbue, qui, ramant dans l’espace autour de lui avec un bâton,
et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois : « Facitote caritatem 24 !
23F

– À la bonne heure ! dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin
qui parle un langage chrétien. Il faut que j’aie la mine bien aumônière pour qu’on me demande ainsi la charité dans l’état de
maigreur où est ma bourse. Mon ami (et il se tournait vers
l’aveugle), j’ai vendu la semaine passée ma dernière chemise ;
c’est-à-dire, puisque vous ne comprenez que la langue de Cicéro : Vendidi hebdomade nuper transita meam ultimam chemisam. »
Cela dit, il tourna le dos à l’aveugle, et poursuivit son chemin ; mais l’aveugle se mit à allonger le pas en même temps que
lui, et voilà que le perclus, voilà que le cul-de-jatte surviennent
de leur côté avec grande hâte et grand bruit d’écuelle et de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s’entre-culbutant aux trousses du pauvre Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson :
« Caritatem ! chantait l’aveugle.
– La buona mancia ! » chantait le cul-de-jatte.
Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant : « Un
pedaso de pan ! »

24 « Faites la charité ! » (Latin.)

– 116 –

Gringoire se boucha les oreilles. « Ô tour de Babel ! »
s’écria-t-il.
Il se mit à courir. L’aveugle courut. Le boiteux courut. Le
cul-de-jatte courut.
Et puis, à mesure qu’il s’enfonçait dans la rue, culs-dejatte, aveugles, boiteux, pullulaient autour de lui, et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopinclopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière, et vautrés dans la
fange comme des limaces après la pluie.
Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne
sachant trop ce que cela allait devenir, marchait effaré au milieu
des autres, tournant les boiteux, enjambant les culs-de-jatte, les
pieds empêtrés dans cette fourmilière d’éclopés, comme ce capitaine anglais qui s’enlisa dans un troupeau de crabes.
L’idée lui vint d’essayer de retourner sur ses pas. Mais il
était trop tard. Toute cette légion s’était refermée derrière lui, et
ses trois mendiants le tenaient. Il continua donc, poussé à la fois
par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige qui lui faisait
de tout cela une sorte de rêve horrible.
Enfin, il atteignit l’extrémité de la rue. Elle débouchait sur
une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le
brouillard confus de la nuit. Gringoire s’y jeta, espérant échapper par la vitesse de ses jambes aux trois spectres infirmes qui
s’étaient cramponnés à lui.

– 117 –

« Ondè vas, hombre25 ! » cria le perclus jetant là ses béquilles, et courant après lui avec les deux meilleures jambes qui
eussent jamais tracé un pas géométrique sur le pavé de Paris.
24F

Cependant le cul-de-jatte, debout sur ses pieds, coiffait
Gringoire de sa lourde jatte ferrée, et l’aveugle le regardait en
face avec des yeux flamboyants.
« Où suis-je ? dit le poète terrifié.
– Dans la Cour des Miracles, répondit un quatrième spectre qui les avait accostés.
– Sur mon âme, reprit Gringoire, je vois bien les aveugles
qui regardent et les boiteux qui courent ; mais où est le Sauveur ? »
Ils répondirent par un éclat de rire sinistre.
Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet
dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête
homme n’avait pénétré à pareille heure ; cercle magique où les
officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui s’y aventuraient disparaissaient en miettes ; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris ; égout d’où s’échappait chaque matin, et
où revenait croupir chaque nuit ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage toujours débordé dans les rues des capitales ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin
tous les frelons de l’ordre social ; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué, l’écolier perdu, les vauriens de toutes
les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de
plaies fardées, mendiants le jour, se transfiguraient la nuit en
brigands ; immense vestiaire, en un mot, où s’habillaient et se
25 « Où vas-tu l’homme ! » (Espagnol.)

– 118 –

déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie
éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le
pavé de Paris.
C’était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme
toutes les places de Paris alors. Des feux, autour desquels fourmillaient des groupes étranges, y brillaient çà et là. Tout cela
allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagissements d’enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de
cette foule, noires sur le fond lumineux, y découpaient mille
gestes bizarres. Par moments, sur le sol, où tremblait la clarté
des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir
passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui
ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces
semblaient s’effacer dans cette cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladie, tout
semblait être en commun parmi ce peuple ; tout allait ensemble,
mêlé, confondu, superposé ; chacun y participait de tout.
Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à
Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l’entour de
l’immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons
dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées
chacune d’une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans
l’ombre d’énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle,
monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.
C’était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique.
Gringoire, de plus en plus effaré, pris par les trois mendiants comme par trois tenailles, assourdi d’une foule d’autres
visages qui moutonnaient et aboyaient autour de lui, le malencontreux Gringoire tâchait de rallier sa présence d’esprit pour se
rappeler si l’on était à un samedi. Mais ses efforts étaient vains ;

– 119 –

le fil de sa mémoire et de sa pensée était rompu ; et doutant de
tout, flottant de ce qu’il voyait à ce qu’il sentait, il se posait cette
insoluble question : « Si je suis, cela est-il ? si cela est, suisje ? »
En ce moment, un cri distinct s’éleva dans la cohue bourdonnante qui l’enveloppait : « Menons-le au roi ! menons-le au
roi !
– Sainte Vierge ! murmura Gringoire, le roi d’ici, ce doit
être un bouc.
– Au roi ! au roi ! » répétèrent toutes les voix.
On l’entraîna. Ce fut à qui mettrait la griffe sur lui. Mais les
trois mendiants ne lâchaient pas prise, et l’arrachaient aux autres en hurlant : « Il est à nous ! »
Le pourpoint déjà malade du poète rendit le dernier soupir
dans cette lutte.
En traversant l’horrible place, son vertige se dissipa. Au
bout de quelques pas, le sentiment de la réalité lui était revenu.
Il commençait à se faire à l’atmosphère du lieu. Dans le premier
moment, de sa tête de poète, ou peut-être, tout simplement et
tout prosaïquement, de son estomac vide, il s’était élevé une
fumée, une vapeur pour ainsi dire, qui, se répandant entre les
objets et lui, ne les lui avait laissé entrevoir que dans la brume
incohérente du cauchemar, dans ces ténèbres des rêves qui font
trembler tous les contours, grimacer toutes les formes,
s’agglomérer les objets en groupes démesurés, dilatant les choses en chimères et les hommes en fantômes. Peu à peu à cette
hallucination succéda un regard moins égaré et moins grossissant. Le réel se faisait jour autour de lui, lui heurtait les yeux, lui
heurtait les pieds, et démolissait pièce à pièce toute l’effroyable
poésie dont il s’était cru d’abord entouré. Il fallut bien

– 120 –

s’apercevoir qu’il ne marchait pas dans le Styx, mais dans la
boue, qu’il n’était pas coudoyé par des démons, mais par des
voleurs ; qu’il n’y allait pas de son âme, mais tout bonnement de
sa vie (puisqu’il lui manquait ce précieux conciliateur qui se
place si efficacement entre le bandit et l’honnête homme : la
bourse). Enfin, en examinant l’orgie de plus près et avec plus de
sang-froid, il tomba du sabbat au cabaret.
La Cour des Miracles n’était en effet qu’un cabaret, mais un
cabaret de brigands, tout aussi rouge de sang que de vin.
Le spectacle qui s’offrit à ses yeux, quand son escorte en
guenilles le déposa enfin au terme de sa course, n’était pas propre à le ramener à la poésie, fût-ce même à la poésie de l’enfer.
C’était plus que jamais la prosaïque et brutale réalité de la taverne. Si nous n’étions pas au quinzième siècle, nous dirions
que Gringoire était descendu de Michel-Ange à Callot.
Autour d’un grand feu qui brûlait sur une large dalle ronde,
et qui pénétrait de ses flammes les tiges rougies d’un trépied
vide pour le moment, quelques tables vermoulues étaient dressées, çà et là, au hasard, sans que le moindre laquais géomètre
eût daigné ajuster leur parallélisme ou veiller à ce qu’au moins
elles ne se coupassent pas à des angles trop inusités. Sur ces
tables reluisaient quelques pots ruisselants de vin et de cervoise,
et autour de ces pots se groupaient force visages bachiques, empourprés de feu et de vin. C’était un homme à gros ventre et à
joviale figure qui embrassait bruyamment une fille de joie,
épaisse et charnue. C’était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les
bandages de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son genou
sain et vigoureux, emmailloté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours, c’était un malingreux qui préparait avec de
l’éclaire et du sang de bœuf sa jambe de Dieu du lendemain.
Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet
de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la

– 121 –

psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait
leçon d’épilepsie d’un vieux sabouleux qui lui enseignait l’art
d’écumer en mâchant un morceau de savon. À côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronnesses qui se disputaient à la même table un enfant volé
dans la soirée. Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard,
semblèrent si ridicules à la cour, comme dit Sauval, qu’elles
servirent de passe-temps au roi et d’entrée au ballet royal de
La Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon 26. « Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les
subites métamorphoses de la Cour des Miracles n’ont été plus
heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des
vers assez galants. »
25F

Le gros rire éclatait partout, et la chanson obscène. Chacun
tirait à soi, glosant et jurant sans écouter le voisin. Les pots
trinquaient, et les querelles naissaient au choc des pots, et les
pots ébréchés faisaient déchirer les haillons.
Un gros chien, assis sur sa queue, regardait le feu. Quelques enfants étaient mêlés à cette orgie. L’enfant volé, qui pleurait et criait. Un autre, gros garçon de quatre ans, assis les jambes pendantes sur un banc trop élevé, ayant de la table jusqu’au
menton, et ne disant mot. Un troisième étalant gravement avec
son doigt sur la table le suif en fusion qui coulait d’une chandelle. Un dernier, petit, accroupi dans la boue, presque perdu
dans un chaudron qu’il raclait avec une tuile et dont il tirait un
son à faire évanouir Stradivarius.
Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C’était le roi sur son trône.

26 Sauval, I, 512.

– 122 –

Les trois qui avaient Gringoire l’amenèrent devant ce tonneau, et toute la bacchanale fit un moment silence, excepté le
chaudron habité par l’enfant.
Gringoire n’osait souffler ni lever les yeux.
« Hombre, quita ta sombrero 27 », dit l’un des trois drôles à
qui il était ; et avant qu’il eût compris ce que cela voulait dire,
l’autre lui avait pris son chapeau. Misérable bicoquet, il est vrai,
mais bon encore un jour de soleil ou un jour de pluie. Gringoire
soupira.
26F

Cependant le roi, du haut de sa futaille, lui adressa la parole.
« Qu’est-ce que c’est que ce maraud ? »
Gringoire tressaillit. Cette voix, quoique accentuée par la
menace, lui rappela une autre voix qui le matin même avait porté le premier coup à son mystère en nasillant au milieu de
l’auditoire : La charité, s’il vous plaît ! Il leva la tête. C’était en
effet Clopin Trouillefou.
Clopin Trouillefou, revêtu de ses insignes royaux, n’avait
pas un haillon de plus ni de moins. Sa plaie au bras avait déjà
disparu. Il portait à la main un de ces fouets à lanières de cuir
blanc dont se servaient alors les sergents à verge pour serrer la
foule, et que l’on appelait boullayes. Il avait sur la tête une espèce de coiffure cerclée et fermée par le haut ; mais il était difficile de distinguer si c’était un bourrelet d’enfant ou une couronne de roi, tant les deux choses se ressemblent.

27 « Homme, ôte ton chapeau » (Espagnol.)

– 123 –

Cependant Gringoire, sans savoir pourquoi, avait repris
quelque espoir en reconnaissant dans le roi de la Cour des Miracles son maudit mendiant de la grand-salle.
« Maître, balbutia-t-il… Monseigneur… Sire… Comment
dois-je vous appeler ? dit-il enfin, arrivé au point culminant de
son crescendo, et ne sachant plus comment monter ni redescendre.
– Monseigneur, Sa Majesté, ou camarade, appelle-moi
comme tu voudras. Mais dépêche. Qu’as-tu à dire pour ta défense ? »
Pour ta défense ! pensa Gringoire, ceci me déplaît. Il reprit
en bégayant : « Je suis celui qui ce matin…
– Par les ongles du diable ! interrompit Clopin, ton nom,
maraud, et rien de plus. Écoute. Tu es devant trois puissants
souverains : moi, Clopin Trouillefou, roi de Thunes, successeur
du grand coësre, suzerain suprême du royaume de l’argot ; Mathias Hungadi Spicali, duc d’Égypte et de Bohême, ce vieux
jaune que tu vois là avec un torchon autour de la tête ; Guillaume Rousseau, empereur de Galilée, ce gros qui ne nous
écoute pas et qui caresse une ribaude. Nous sommes tes juges.
Tu es entré dans le royaume d’argot sans être argotier, tu as violé les privilèges de notre ville. Tu dois être puni, à moins que tu
ne sois capon, franc-mitou ou rifodé, c’est-à-dire, dans l’argot
des honnêtes gens, voleur, mendiant ou vagabond. Es-tu quelque chose comme cela ? Justifie-toi. Décline tes qualités.
– Hélas ! dit Gringoire, je n’ai pas cet honneur. Je suis
l’auteur…
– Cela suffit, reprit Trouillefou sans le laisser achever. Tu
vas être pendu. Chose toute simple, messieurs les honnêtes
bourgeois ! comme vous traitez les nôtres chez vous, nous trai-

– 124 –

tons les vôtres chez nous. La loi que vous faites aux truands, les
truands vous la font. C’est votre faute si elle est méchante. Il
faut bien qu’on voie de temps en temps une grimace d’honnête
homme au-dessus du collier de chanvre ; cela rend la chose honorable. Allons, l’ami, partage gaiement tes guenilles à ces demoiselles. Je vais te faire pendre pour amuser les truands, et tu
leur donneras ta bourse pour boire. Si tu as quelque momerie à
faire, il y a là-bas dans l’égrugeoir un très bon Dieu-le-Père en
pierre que nous avons volé à Saint-Pierre-aux-Bœufs. Tu as
quatre minutes pour lui jeter ton âme à la tête. »
La harangue était formidable.
« Bien dit, sur mon âme ! Clopin Trouillefou prêche comme
un saint-père le pape, s’écria l’empereur de Galilée en cassant
son pot pour étayer sa table.
– Messeigneurs les empereurs et rois, dit Gringoire avec
sang-froid (car je ne sais comment la fermeté lui était revenue,
et il parlait résolument), vous n’y pensez pas. Je m’appelle
Pierre Gringoire, je suis le poète dont on a représenté ce matin
une moralité dans la grand-salle du Palais.
– Ah ! c’est toi, maître ! dit Clopin. J’y étais, par la têteDieu ! Eh bien ! camarade, est-ce une raison, parce que tu nous
as ennuyés ce matin, pour ne pas être pendu ce soir ? »
J’aurai de la peine à m’en tirer, pensa Gringoire. Il tenta
pourtant encore un effort. « Je ne vois pas pourquoi, dit-il, les
poètes ne sont pas rangés parmi les truands. Vagabond, Aesopus le fut ; mendiant, Homerus le fut ; voleur, Mercurius
l’était… »
Clopin l’interrompit : « Je crois que tu veux nous matagraboliser avec ton grimoire. Pardieu, laisse-toi pendre, et pas tant
de façons !

– 125 –

– Pardon, monseigneur le roi de Thunes, répliqua Gringoire, disputant le terrain pied à pied. Cela en vaut la peine… Un
moment !… Écoutez-moi… vous ne me condamnerez pas sans
m’entendre… »
Sa malheureuse voix, en effet, était couverte par le vacarme
qui se faisait autour de lui. Le petit garçon raclait son chaudron
avec plus de verve que jamais ; et pour comble, une vieille
femme venait de poser sur le trépied ardent une poêle pleine de
graisse, qui glapissait au feu avec un bruit pareil aux cris d’une
troupe d’enfants qui poursuit un masque.
Cependant Clopin Trouillefou parut conférer un moment
avec le duc d’Égypte et l’empereur de Galilée, lequel était complètement ivre. Puis il cria aigrement : « Silence donc ! » et,
comme le chaudron et la poêle à frire ne l’écoutaient pas et
continuaient leur duo, il sauta à bas de son tonneau, donna un
coup de pied dans le chaudron, qui roula à dix pas avec l’enfant,
un coup de pied dans la poêle, dont toute la graisse se renversa
dans le feu, et il remonta gravement sur son trône, sans se soucier des pleurs étouffés de l’enfant, ni des grognements de la
vieille, dont le souper s’en allait en belle flamme blanche.
Trouillefou fit un signe, et le duc, et l’empereur, et les archisuppôts et les cagoux vinrent se ranger autour de lui en un
fer-à-cheval, dont Gringoire, toujours rudement appréhendé au
corps, occupait le centre. C’était un demi-cercle de haillons, de
guenilles, de clinquant, de fourches, de haches, de jambes avinées, de gros bras nus, de figures sordides, éteintes et hébétées.
Au milieu de cette table ronde de la gueuserie, Clopin Trouillefou, comme le doge de ce sénat, comme le roi de cette pairie,
comme le pape de ce conclave, dominait, d’abord de toute la
hauteur de son tonneau, puis de je ne sais quel air hautain, farouche et formidable qui faisait pétiller sa prunelle et corrigeait

– 126 –

dans son sauvage profil le type bestial de la race truande. On eût
dit une hure parmi des groins.
« Écoute, dit-il à Gringoire en caressant son menton difforme avec sa main calleuse, je ne vois pas pourquoi tu ne serais
pas pendu. Il est vrai que cela a l’air de te répugner ; et c’est tout
simple, vous autres bourgeois, vous n’y êtes pas habitués, vous
vous faites de la chose une grosse idée. Après tout, nous ne te
voulons pas de mal, voici un moyen de te tirer d’affaire pour le
moment, veux-tu être des nôtres ? »
On peut juger de l’effet que fit cette proposition sur Gringoire, qui voyait la vie lui échapper, et commençait à lâcher
prise. Il s’y rattacha énergiquement.
« Je le veux, certes, bellement, dit-il.
– Tu consens, reprit Clopin, à t’enrôler parmi les gens de la
petite flambe ?
– De la petite flambe. Précisément, répondit Gringoire.
– Tu te reconnais membre de la franche bourgeoisie ? reprit le roi de Thunes.
– De la franche bourgeoisie.
– Sujet du royaume d’argot ?
– Du royaume d’argot.
– Truand ?
– Truand.
– Dans l’âme ?

– 127 –

– Dans l’âme.
– Je te fais remarquer, reprit le roi, que tu n’en seras pas
moins pendu pour cela.
– Diable ! dit le poète.
– Seulement, continua Clopin, imperturbable, tu seras
pendu plus tard, avec plus de cérémonie, aux frais de la bonne
ville de Paris, à un beau gibet de pierre, et par les honnêtes
gens. C’est une consolation.
– Comme vous dites, répondit Gringoire.
– Il y a d’autres avantages. En qualité de franc-bourgeois,
tu n’auras à payer ni boues, ni pauvres, ni lanternes, à quoi sont
sujets les bourgeois de Paris.
– Ainsi soit-il, dit le poète. Je consens. Je suis truand, argotier, franc-bourgeois, petite flambe, tout ce que vous voudrez. Et
j’étais tout cela d’avance, monsieur le roi de Thunes, car je suis
philosophe ; et omnia in philosophia, omnes in philosopho
continentur 28, comme vous savez. »
27F

Le roi de Thunes fronça le sourcil.
« Pour qui me prends-tu, l’ami ? Quel argot de juif de Hongrie nous chantes-tu là ? Je ne sais pas l’hébreu. Pour être bandit on n’est pas juif. Je ne vole même plus, je suis au-dessus de
cela, je tue. Coupe-gorge, oui ; coupe-bourse, non. »

28

« Toutes choses sont dans la philosophie, et tous les hommes
dans le philosophe. »

– 128 –

Gringoire tâcha de glisser quelque excuse à travers ces brèves paroles que la colère saccadait de plus en plus. « Je vous
demande pardon, monseigneur. Ce n’est pas de l’hébreu, c’est
du latin.
– Je te dis, reprit Clopin avec emportement, que je ne suis
pas juif, et que je te ferai pendre, ventre de synagogue ! ainsi
que ce petit marcandier de Judée qui est auprès de toi et que
j’espère bien voir clouer un jour sur un comptoir, comme une
pièce de fausse monnaie qu’il est ! »
En parlant ainsi, il désignait du doigt le petit juif hongrois
barbu, qui avait accosté Gringoire de son facitote caritatem, et
qui, ne comprenant pas d’autre langue, regardait avec surprise
la mauvaise humeur du roi de Thunes déborder sur lui.
Enfin monseigneur Clopin se calma.
« Maraud ! dit-il à notre poète, tu veux donc être truand ?
– Sans doute, répondit le poète.
– Ce n’est pas le tout de vouloir, dit le bourru Clopin. La
bonne volonté ne met pas un oignon de plus dans la soupe, et
n’est bonne que pour aller en paradis ; or, paradis et argot sont
deux. Pour être reçu dans l’argot, il faut que tu prouves que tu es
bon à quelque chose, et pour cela que tu fouilles le mannequin.
– Je fouillerai, dit Gringoire, tout ce qu’il vous plaira. »
Clopin fit un signe. Quelques argotiers se détachèrent du
cercle et revinrent un moment après. Ils apportaient deux poteaux terminés à leur extrémité inférieure par deux spatules en
charpente, qui leur faisaient prendre aisément pied sur le sol. À
l’extrémité supérieure des deux poteaux ils adaptèrent une solive transversale, et le tout constitua une fort jolie potence por-

– 129 –

tative, que Gringoire eut la satisfaction de voir se dresser devant
lui en un clin d’œil. Rien n’y manquait, pas même la corde qui
se balançait gracieusement au-dessous de la traverse.
« Où veulent-ils en venir ? » se demanda Gringoire avec
quelque inquiétude. Un bruit de sonnettes qu’il entendit au
même moment mit fin à son anxiété. C’était un mannequin que
les truands suspendaient par le cou à la corde, espèce
d’épouvantail aux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de
grelots et de clochettes qu’on eût pu en harnacher trente mules
castillanes. Ces mille sonnettes frissonnèrent quelque temps aux
oscillations de la corde, puis s’éteignirent peu à peu, et se turent
enfin, quand le mannequin eut été ramené à l’immobilité par
cette loi du pendule qui a détrôné la clepsydre et le sablier.
Alors Clopin, indiquant à Gringoire un vieil escabeau chancelant placé au-dessous du mannequin : « Monte là-dessus.
– Mort-diable ! objecta Gringoire, je vais me rompre le cou.
Votre escabelle boite comme un distique de Martial ; elle a un
pied hexamètre et un pied pentamètre.
– Monte », reprit Clopin.
Gringoire monta sur l’escabeau, et parvint, non sans quelques oscillations de la tête et des bras, à y retrouver son centre
de gravité.
« Maintenant, poursuivit le roi de Thunes, tourne ton pied
droit autour de ta jambe gauche et dresse-toi sur la pointe du
pied gauche.
– Monseigneur, dit Gringoire, vous tenez donc absolument
à ce que je me casse quelque membre ? »
Clopin hocha la tête.

– 130 –

« Écoute, l’ami, tu parles trop, voilà en deux mots de quoi il
s’agit. Tu vas te dresser sur la pointe du pied, comme je te le
dis ; de cette façon tu pourras atteindre jusqu’à la poche du
mannequin ; tu y fouilleras ; tu en tireras une bourse qui s’y
trouve ; et si tu fais tout cela sans qu’on entende le bruit d’une
sonnette, c’est bien ; tu seras truand. Nous n’aurons plus qu’à te
rouer de coups pendant huit jours.
– Ventre-Dieu ! je n’aurais garde, dit Gringoire. Et si je fais
chanter les sonnettes ?
– Alors tu seras pendu. Comprends-tu ?
– Je ne comprends pas du tout, répondit Gringoire.
– Écoute encore une fois. Tu vas fouiller le mannequin et
lui prendre sa bourse ; si une seule sonnette bouge dans
l’opération, tu seras pendu. Comprends-tu cela ?
– Bien, dit Gringoire ; je comprends cela. Après ?
– Si tu parviens à enlever la bourse sans qu’on entende les
grelots, tu es truand, et tu seras roué de coups pendant huit
jours consécutifs. Tu comprends sans doute, maintenant ?
– Non, monseigneur, je ne comprends plus. Où est mon
avantage ? pendu dans un cas, battu dans l’autre…
– Et truand ? reprit Clopin, et truand ? n’est-ce rien ? C’est
dans ton intérêt que nous te battrons, afin de t’endurcir aux
coups.
– Grand merci, répondit le poète.

– 131 –

– Allons, dépêchons, dit le roi en frappant du pied sur son
tonneau qui résonna comme une grosse caisse. Fouille le mannequin, et que cela finisse. Je t’avertis une dernière fois que si
j’entends un seul grelot, tu prendras la place du mannequin. »
La bande des argotiers applaudit aux paroles de Clopin, et
se rangea circulairement autour de la potence, avec un rire tellement impitoyable que Gringoire vit qu’il les amusait trop pour
n’avoir pas tout à craindre d’eux. Il ne lui restait donc plus
d’espoir, si ce n’est la frêle chance de réussir dans la redoutable
opération qui lui était imposée. Il se décida à la risquer, mais ce
ne fut pas sans avoir adressé d’abord une fervente prière au
mannequin qu’il allait dévaliser et qui eût été plus facile à attendrir que les truands. Cette myriade de sonnettes avec leurs
petites langues de cuivre lui semblaient autant de gueules
d’aspics ouvertes, prêtes à mordre et à siffler.
« Oh ! disait-il tout bas, est-il possible que ma vie dépende
de la moindre des vibrations du moindre de ces grelots ! Oh !
ajoutait-il les mains jointes, sonnettes, ne sonnez pas ! clochettes, ne clochez pas ! grelots, ne grelottez pas ! »
Il tenta encore un effort sur Trouillefou.
« Et s’il survient un coup de vent ? lui demanda-t-il.
– Tu seras pendu », répondit l’autre sans hésiter.
Voyant qu’il n’y avait ni répit, ni sursis, ni faux-fuyant possible, il prit bravement son parti. Il tourna son pied droit autour
de son pied gauche, se dressa sur son pied gauche, et étendit le
bras ; mais, au moment où il touchait le mannequin, son corps
qui n’avait plus qu’un pied chancela sur l’escabeau qui n’en
avait que trois ; il voulut machinalement s’appuyer au mannequin, perdit l’équilibre, et tomba lourdement sur la terre, tout
assourdi par la fatale vibration des mille sonnettes du manne-

– 132 –

quin, qui, cédant à l’impulsion de sa main, décrivit d’abord une
rotation sur lui-même, puis se balança majestueusement entre
les deux poteaux.
« Malédiction ! » cria-t-il en tombant, et il resta comme
mort la face contre terre.
Cependant il entendait le redoutable carillon au-dessus de
sa tête, et le rire diabolique des truands, et la voix de Trouillefou, qui disait : « Relevez-moi le drôle, et pendez-le-moi rudement. »
Il se leva. On avait déjà décroché le mannequin pour lui
faire place.
Les argotiers le firent monter sur l’escabeau. Clopin vint à
lui, lui passa la corde au cou, et lui frappant sur l’épaule :
« Adieu, l’ami ! Tu ne peux plus échapper maintenant, quand
même tu digérerais avec les boyaux du pape. »
Le mot grâce expira sur les lèvres de Gringoire. Il promena
ses regards autour de lui. Mais aucun espoir : tous riaient.
« Bellevigne de l’Étoile, dit le roi de Thunes à un énorme
truand qui sortit des rangs, grimpe sur la traverse. »
Bellevigne de l’Étoile monta lestement sur la solive transversale, et au bout d’un instant Gringoire, en levant les yeux, le
vit avec terreur accroupi sur la traverse au-dessus de sa tête.
« Maintenant, reprit Clopin Trouillefou, dès que je frapperai des mains, Andry le Rouge, tu jetteras l’escabelle à terre d’un
coup de genou ; François Chante-Prune, tu te pendras aux pieds
du maraud ; et toi, Bellevigne, tu te jetteras sur ses épaules ; et
tous trois à la fois, entendez-vous ? »

– 133 –

Gringoire frissonna.
« Y êtes-vous ? » dit Clopin Trouillefou aux trois argotiers
prêts à se précipiter sur Gringoire comme trois araignées sur
une mouche. Le pauvre patient eut un moment d’attente horrible, pendant que Clopin repoussait tranquillement du bout du
pied dans le feu quelques brins de sarment que la flamme
n’avait pas gagnés. « Y êtes-vous ? » répéta-t-il, et il ouvrit ses
mains pour frapper. Une seconde de plus, c’en était fait.
Mais il s’arrêta, comme averti par une idée subite. « Un
instant ! dit-il ; j’oubliais !… Il est d’usage que nous ne pendions
pas un homme sans demander s’il y a une femme qui en veut.
Camarade, c’est ta dernière ressource. Il faut que tu épouses une
truande ou la corde. »
Cette loi bohémienne, si bizarre qu’elle puisse sembler au
lecteur, est aujourd’hui encore écrite tout au long dans la vieille
législation anglaise. Voyez Burington’s Observations.
Gringoire respira. C’était la seconde fois qu’il revenait à la
vie depuis une demi-heure. Aussi n’osait-il trop s’y fier.
« Holà ! cria Clopin remonté sur sa futaille, holà ! femmes,
femelles, y a-t-il parmi vous, depuis la sorcière jusqu’à sa chatte,
une ribaude qui veuille de ce ribaud ? Holà, Colette la Charonne ! Élisabeth Trouvain ! Simone Jodouyne ! Marie Piédebou ! Thonne la Longue ! Bérarde Fanouel ! Michelle Genaille !
Claude Ronge-Oreille ! Mathurine Girorou ! Holà ! Isabeau la
Thierrye ! Venez et voyez ! un homme pour rien ! qui en veut ? »
Gringoire, dans ce misérable état, était sans doute peu appétissant. Les truandes se montrèrent médiocrement touchées
de la proposition. Le malheureux les entendit répondre :
« Non ! non ! pendez-le, il y aura du plaisir pour toutes. »

– 134 –

Trois cependant sortirent de la foule et vinrent le flairer. La
première était une grosse fille à face carrée. Elle examina attentivement le pourpoint déplorable du philosophe. La souquenille
était usée et plus trouée qu’une poêle à griller des châtaignes. La
fille fit la grimace. « Vieux drapeau ! » grommela-t-elle, et
s’adressant à Gringoire : « Voyons ta cape ? – Je l’ai perdue, dit
Gringoire. – Ton chapeau ? On me l’a pris. – Tes souliers ? – Ils
commencent à n’avoir plus de semelles. – Ta bourse ? – Hélas !
bégaya Gringoire, je n’ai pas un denier parisis. – Laisse-toi pendre, et dis merci ! » répliqua la truande en lui tournant le dos.
La seconde, vieille, noire, ridée, hideuse, d’une laideur à
faire tache dans la Cour des Miracles, tourna autour de Gringoire. Il tremblait presque qu’elle ne voulût de lui. Mais elle dit
entre ses dents : « Il est trop maigre ! » et s’éloigna.
La troisième était une jeune fille, assez fraîche, et pas trop
laide. « Sauvez-moi ! » lui dit à voix basse le pauvre diable. Elle
le considéra un moment d’un air de pitié, puis baissa les yeux,
fit un pli à sa jupe, et resta indécise. Il suivait des yeux tous ses
mouvements ; c’était la dernière lueur d’espoir. « Non, dit enfin
la jeune fille, non ! Guillaume Longuejoue me battrait. » Elle
rentra dans la foule.
« Camarade, dit Clopin, tu as du malheur. »
Puis, se levant debout sur son tonneau : « Personne n’en
veut ? cria-t-il en contrefaisant l’accent d’un huissier priseur, à
la grande gaieté de tous ; personne n’en veut ? une fois, deux
fois, trois fois ! » Et se tournant vers la potence avec un signe de
tête : « Adjugé ! »
Bellevigne de l’Étoile, Andry le Rouge, François ChantePrune se rapprochèrent de Gringoire.

– 135 –

En ce moment un cri s’éleva parmi les argotiers : « La Esmeralda ! la Esmeralda ! »
Gringoire tressaillit, et se tourna du côté d’où venait la
clameur. La foule s’ouvrit, et donna passage à une pure et
éblouissante figure.
C’était la bohémienne.
« La Esmeralda ! » dit Gringoire, stupéfait, au milieu de ses
émotions, de la brusque manière dont ce mot magique nouait
tous les souvenirs de sa journée.
Cette rare créature paraissait exercer jusque dans la Cour
des Miracles son empire de charme et de beauté. Argotiers et
argotières se rangeaient doucement à son passage, et leurs brutales figures s’épanouissaient à son regard.
Elle s’approcha du patient avec son pas léger. Sa jolie Djali
la suivait. Gringoire était plus mort que vif. Elle le considéra un
moment en silence.
« Vous allez pendre cet homme ? dit-elle gravement à Clopin.
– Oui, sœur, répondit le roi de Thunes, à moins que tu ne le
prennes pour mari. »
Elle fit sa jolie petite moue de la lèvre inférieure.
« Je le prends », dit-elle.
Gringoire ici crut fermement qu’il n’avait fait qu’un rêve
depuis le matin, et que ceci en était la suite.
La péripétie en effet, quoique gracieuse, était violente.

– 136 –

On détacha le nœud coulant, on fit descendre le poète de
l’escabeau. Il fut obligé de s’asseoir, tant la commotion était
vive.
Le duc d’Égypte, sans prononcer une parole, apporta une
cruche d’argile. La bohémienne la présenta à Gringoire. « Jetezla à terre », lui dit-elle.
La cruche se brisa en quatre morceaux.
« Frère, dit alors le duc d’Égypte en leur imposant les
mains sur le front, elle est ta femme ; sœur, il est ton mari. Pour
quatre ans. Allez. »

– 137 –

VII
UNE NUIT DE NOCES

Au bout de quelques instants, notre poète se trouva dans
une petite chambre voûtée en ogive, bien close, bien chaude,
assis devant une table qui ne paraissait pas demander mieux
que de faire quelques emprunts à un garde-manger suspendu
tout auprès, ayant un bon lit en perspective, et tête à tête avec
une jolie fille. L’aventure tenait de l’enchantement. Il commençait à se prendre sérieusement pour un personnage de conte de
fées ; de temps en temps il jetait les yeux autour de lui comme
pour chercher si le char de feu attelé de deux chimères ailées,
qui avait seul pu le transporter si rapidement du tartare au paradis, était encore là. Par moments aussi il attachait obstinément son regard aux trous de son pourpoint, afin de se cramponner à la réalité et de ne pas perdre terre tout à fait. Sa raison,
ballottée dans les espaces imaginaires, ne tenait plus qu’à ce fil.
La jeune fille ne paraissait faire aucune attention à lui ; elle
allait, venait, dérangeait quelque escabelle, causait avec sa chèvre, faisait sa moue çà et là. Enfin elle vint s’asseoir près de la
table, et Gringoire put la considérer à l’aise.
Vous avez été enfant, lecteur, et vous êtes peut-être assez
heureux pour l’être encore. Il n’est pas que vous n’ayez plus
d’une fois (et pour mon compte j’y ai passé des journées entières, les mieux employées de ma vie) suivi de broussaille en
broussaille, au bord d’une eau vive, par un jour de soleil, quelque belle demoiselle verte ou bleue, brisant son vol à angles
brusques et baisant le bout de toutes les branches. Vous vous

– 138 –

rappelez avec quelle curiosité amoureuse votre pensée et votre
regard s’attachaient à ce petit tourbillon sifflant et bourdonnant, d’ailes de pourpre et d’azur, au milieu duquel flottait une
forme insaisissable voilée par la rapidité même de son mouvement. L’être aérien qui se dessinait confusément à travers ce
frémissement d’ailes vous paraissait chimérique, imaginaire,
impossible à toucher, impossible à voir. Mais lorsque enfin la
demoiselle se reposait à la pointe d’un roseau et que vous pouviez examiner, en retenant votre souffle, les longues ailes de
gaze, la longue robe d’émail, les deux globes de cristal, quel
étonnement n’éprouviez-vous pas et quelle peur de voir de nouveau la forme s’en aller en ombre et l’être en chimère ! Rappelez-vous ces impressions, et vous vous rendrez aisément compte
de ce que ressentait Gringoire en contemplant sous sa forme
visible et palpable cette Esmeralda qu’il n’avait entrevue jusquelà qu’à travers un tourbillon de danse, de chant et de tumulte.
Enfoncé de plus en plus dans sa rêverie, « Voilà donc, se
disait-il en la suivant vaguement des yeux, ce que c’est que la
Esmeralda ! une céleste créature ! une danseuse des rues ! tant
et si peu ! C’est elle qui a donné le coup de grâce à mon mystère
ce matin, c’est elle qui me sauve la vie ce soir. Mon mauvais génie ! mon bon ange ! – Une jolie femme, sur ma parole ! – et qui
doit m’aimer à la folie pour m’avoir pris de la sorte. – À propos,
dit-il en se levant tout à coup avec ce sentiment du vrai qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, je ne sais trop
comment cela se fait, mais je suis son mari ! »
Cette idée en tête et dans les yeux, il s’approcha de la jeune
fille d’une façon si militaire et si galante qu’elle recula.
« Que me voulez-vous donc ? dit-elle.
– Pouvez-vous me le demander, adorable Esmeralda ? »
répondit Gringoire avec un accent si passionné qu’il en était
étonné lui-même en s’entendant parler.

– 139 –

L’égyptienne ouvrit ses grands yeux. « Je ne sais pas ce que
vous voulez dire.
– Eh quoi ! reprit Gringoire, s’échauffant de plus en plus, et
songeant qu’il n’avait affaire après tout qu’à une vertu de la
Cour des Miracles, ne suis-je pas à toi, douce amie ? n’es-tu pas
à moi ? »
Et, tout ingénument, il lui prit la taille.
Le corsage de la bohémienne glissa dans ses mains comme
la robe d’une anguille. Elle sauta d’un bond à l’autre bout de la
cellule, se baissa, et se redressa, avec un petit poignard à la
main, avant que Gringoire eût eu seulement le temps de voir
d’où ce poignard sortait ; irritée et fière, les lèvres gonflées, les
narines ouvertes, les joues rouges comme une pomme d’api, les
prunelles rayonnantes d’éclairs. En même temps, la chevrette
blanche se plaça devant elle, et présenta à Gringoire un front de
bataille, hérissé de deux cornes jolies, dorées et fort pointues.
Tout cela se fit en un clin d’œil.
La demoiselle se faisait guêpe et ne demandait pas mieux
que de piquer.
Notre philosophe resta interdit, promenant tour à tour de
la chèvre à la jeune fille des regards hébétés.
« Sainte Vierge ! dit-il enfin quand la surprise lui permit de
parler, voilà deux luronnes ! »
La bohémienne rompit le silence de son côté.
« Il faut que tu sois un drôle bien hardi !

– 140 –

– Pardon, mademoiselle, dit Gringoire en souriant. Mais
pourquoi donc m’avez-vous pris pour mari ?
– Fallait-il te laisser pendre ?
– Ainsi, reprit le poète un peu désappointé dans ses espérances amoureuses, vous n’avez eu d’autre pensée en
m’épousant que de me sauver du gibet ?
– Et quelle autre pensée veux-tu que j’aie eue ? »
Gringoire se mordit les lèvres. « Allons, dit-il, je suis pas
encore si triomphant en Cupido que je croyais. Mais alors, à
quoi bon avoir cassé cette pauvre cruche ? »
Cependant le poignard de la Esmeralda et les cornes de la
chèvre étaient toujours sur la défensive.
« Mademoiselle Esmeralda, dit le poète, capitulons. Je ne
suis pas clerc-greffier au Châtelet, et ne vous chicanerai pas de
porter ainsi une dague dans Paris à la barbe des ordonnances et
prohibitions de M. le prévôt. Vous n’ignorez pas pourtant que
Noël Lescripvain a été condamné il y a huit jours en dix sols parisis pour avoir porté un braquemard. Or ce n’est pas mon affaire, et je viens au fait. Je vous jure sur ma part de paradis de
ne pas vous approcher sans votre congé et permission ; mais
donnez-moi à souper. »
Au fond, Gringoire, comme M. Despréaux, était « très peu
voluptueux ». Il n’était pas de cette espèce chevalière et mousquetaire qui prend les jeunes filles d’assaut. En matière
d’amour, comme en toute autre affaire, il était volontiers pour
les temporisations et les moyens termes ; et un bon souper, en
tête à tête aimable, lui paraissait, surtout quand il avait faim, un
entr’acte excellent entre le prologue et le dénoûment d’une
aventure d’amour.

– 141 –

L’égyptienne ne répondit pas. Elle fit sa petite moue dédaigneuse, dressa la tête comme un oiseau, puis éclata de rire, et le
poignard mignon disparut comme il était venu, sans que Gringoire pût voir où l’abeille cachait son aiguillon.
Un moment après, il y avait sur la table un pain de seigle,
une tranche de lard, quelques pommes ridées et un broc de cervoise. Gringoire se mit à manger avec emportement. À entendre
le cliquetis furieux de sa fourchette de fer et de son assiette de
faïence, on eût dit que tout son amour s’était tourné en appétit.
La jeune fille assise devant lui le regardait faire en silence,
visiblement préoccupée d’une autre pensée à laquelle elle souriait de temps en temps, tandis que sa douce main caressait la
tête intelligente de la chèvre mollement pressée entre ses genoux.
Une chandelle de cire jaune éclairait cette scène de voracité
et de rêverie.
Cependant, les premiers bêlements de son estomac apaisés,
Gringoire sentit quelque fausse honte de voir qu’il ne restait
plus qu’une pomme. « Vous ne mangez pas, mademoiselle Esmeralda ? »
Elle répondit par un signe de tête négatif, et son regard
pensif alla se fixer à la voûte de la cellule.
« De quoi diable est-elle occupée ? » pensa Gringoire, et
regardant ce qu’elle regardait : « Il est impossible que ce soit la
grimace de ce nain de pierre sculpté dans la clef de voûte qui
absorbe ainsi son attention. Que diable ! je puis soutenir la
comparaison ! »
Il haussa la voix : « Mademoiselle ! »

– 142 –

Elle ne paraissait pas l’entendre.
Il reprit plus haut encore : « Mademoiselle Esmeralda ! »
Peine perdue. L’esprit de la jeune fille était ailleurs, et la
voix de Gringoire n’avait pas la puissance de le rappeler. Heureusement la chèvre s’en mêla. Elle se mit à tirer doucement sa
maîtresse par la manche : « Que veux-tu, Djali ? dit vivement
l’égyptienne, comme réveillée en sursaut.
– Elle a faim, » dit Gringoire, charmé d’entamer la conversation.
La Esmeralda se mit à émietter du pain, que Djali mangeait
gracieusement dans le creux de sa main.
Du reste, Gringoire ne lui laissa pas le temps de reprendre
sa rêverie. Il hasarda une question délicate.
« Vous ne voulez donc pas de moi pour votre mari ? »
La jeune fille le regarda fixement, et dit : « Non.
– Pour votre amant ? » reprit Gringoire.
Elle fit sa moue, et répondit : « Non.
– Pour votre ami ? » poursuivit Gringoire.
Elle le regarda encore fixement, et dit après un moment de
réflexion : « Peut-être. »
Ce peut-être, si cher aux philosophes, enhardit Gringoire.
« Savez-vous ce que c’est que l’amitié ? demanda-t-il.

– 143 –

– Oui, répondit l’égyptienne. C’est être frère et sœur, deux
âmes qui se touchent sans se confondre, les deux doigts de la
main.
– Et l’amour ? poursuivit Gringoire.
– Oh ! l’amour ! dit-elle, et sa voix tremblait, et son œil
rayonnait. C’est être deux et n’être qu’un. Un homme et une
femme qui se fondent en un ange. C’est le ciel. »
La danseuse des rues était, en parlant ainsi, d’une beauté
qui frappait singulièrement Gringoire, et lui semblait en rapport
parfait avec l’exaltation presque orientale de ses paroles. Ses
lèvres roses et pures souriaient à demi ; son front candide et
serein devenait trouble par moments sous sa pensée, comme un
miroir sous une haleine ; et de ses longs cils noirs baissés
s’échappait une sorte de lumière ineffable qui donnait à son
profil cette suavité idéale que Raphaël retrouva depuis au point
d’intersection mystique de la virginité, de la maternité et de la
divinité.
Gringoire n’en poursuivit pas moins.
« Comment faut-il donc être pour vous plaire ?
– Il faut être homme.
– Et moi, dit-il, qu’est-ce que je suis donc ?
– Un homme a le casque en tête, l’épée au poing et des éperons d’or aux talons.
– Bon, dit Gringoire, sans le cheval point d’homme. – Aimez-vous quelqu’un ?

– 144 –

– D’amour ?
– D’amour. »
Elle resta un moment pensive, puis elle dit avec une expression particulière : « Je saurai cela bientôt.
– Pourquoi pas ce soir ? reprit alors tendrement le poète.
Pourquoi pas moi ? »
Elle lui jeta un coup d’œil grave.
« Je ne pourrai aimer qu’un homme qui pourra me protéger. »
Gringoire rougit et se le tint pour dit. Il était évident que la
jeune fille faisait allusion au peu d’appui qu’il lui avait prêté
dans la circonstance critique où elle s’était trouvée deux heures
auparavant. Ce souvenir, effacé par ses autres aventures de la
soirée, lui revint. Il se frappa le front.
« À propos, mademoiselle, j’aurais dû commencer par là.
Pardonnez-moi mes folles distractions. Comment donc avezvous fait pour échapper aux griffes de Quasimodo ? »
Cette question fit tressaillir la bohémienne.
« Oh ! l’horrible bossu ! dit-elle en se cachant le visage dans
ses mains ; et elle frissonnait comme dans un grand froid.
– Horrible en effet ! dit Gringoire qui ne lâchait pas son
idée ; mais comment avez-vous pu lui échapper ? »
La Esmeralda sourit, soupira, et garda le silence.

– 145 –

« Savez-vous pourquoi il vous avait suivie ? reprit Gringoire, tâchant de revenir à sa question par un détour.
– Je ne sais pas », dit la jeune fille. Et elle ajouta vivement :
« Mais vous qui me suiviez aussi, pourquoi me suiviez-vous ?
– En bonne foi, répondit Gringoire, je ne sais pas non
plus. »
Il y eut un silence. Gringoire tailladait la table avec son
couteau. La jeune fille souriait et semblait regarder quelque
chose à travers le mur. Tout à coup elle se prit à chanter d’une
voix à peine articulée :
Quando las pintadas aves
Mudas están, y la tierra 29…
28F

Elle s’interrompit brusquement, et se mit à caresser Djali.
« Vous avez là une jolie bête, dit Gringoire.
– C’est ma sœur, répondit-elle.
– Pourquoi vous appelle-t-on la Esmeralda ? demanda le
poète.
– Je n’en sais rien.
– Mais encore ? »
Elle tira de son sein une espèce de petit sachet oblong suspendu à son cou par une chaîne de grains d’adrézarach. Ce sachet exhalait une forte odeur de camphre. Il était recouvert de
29

Abel Hugo, Romances historiques, Paris, 1822 : « Quand les oiseaux multicolores/Sont muets, et que la terre… »

– 146 –

soie verte, et portait à son centre une grosse verroterie verte,
imitant l’émeraude.
« C’est peut-être à cause de cela », dit-elle.
Gringoire voulut prendre le sachet. Elle recula. « N’y touchez pas. C’est une amulette ; tu ferais mal au charme, ou le
charme à toi. »
La curiosité du poète était de plus en plus éveillée.
« Qui vous l’a donnée ? »
Elle mit un doigt sur sa bouche et cacha l’amulette dans
son sein. Il essaya d’autres questions, mais elle répondait à
peine.
« Que veut dire ce mot : la Esmeralda ?
– Je ne sais pas, dit-elle.
– À quelle langue appartient-il ?
– C’est de l’égyptien, je crois.
– Je m’en étais douté, dit Gringoire, vous n’êtes pas de
France ?
– Je n’en sais rien.
– Avez-vous vos parents ? »
Elle se mit à chanter sur un vieil air :
Mon père est oiseau,
Ma mère est oiselle,

– 147 –

Je passe l’eau sans nacelle,
Je passe l’eau sans bateau,
Ma mère est oiselle.
Mon père est oiseau.
« C’est bon, dit Gringoire. À quel âge êtes-vous venue en
France ?
– Toute petite.
– À Paris ?
– L’an dernier. Au moment où nous entrions par la porte
Papale, j’ai vu filer en l’air la fauvette de roseaux ; c’était à la fin
d’août ; j’ai dit : L’hiver sera rude.
– Il l’a été, dit Gringoire, ravi de ce commencement de
conversation ; je l’ai passé à souffler dans mes doigts. Vous avez
donc le don de prophétie ? »
Elle retomba dans son laconisme.
« Non.
– Cet homme que vous nommez le duc d’Égypte, c’est le
chef de votre tribu ?
– Oui.
– C’est pourtant lui qui nous a mariés », observa timidement le poète.
Elle fit sa jolie grimace habituelle. « Je ne sais seulement
pas ton nom.
– Mon nom ? si vous le voulez, le voici : Pierre Gringoire.

– 148 –

– J’en sais un plus beau, dit-elle.
– Mauvaise ! reprit le poète. N’importe, vous ne m’irriterez
pas. Tenez, vous m’aimerez peut-être en me connaissant mieux ;
et puis vous m’avez conté votre histoire avec tant de confiance
que je vous dois un peu la mienne. Vous saurez donc que je
m’appelle Pierre Gringoire, et que je suis fils du fermier du tabellionage de Gonesse. Mon père a été pendu par les Bourguignons et ma mère éventrée par les Picards, lors du siège de Paris, il y a vingt ans. À six ans donc, j’étais orphelin, n...


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