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camus les juste

Publié le 10/06/2014

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Albert CAMUS philosophe et écrivain français [1913-1960] (1949) LES JUSTES Pièce en cinq actes Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: [email protected] Site web pédagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/ Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales" Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web: http://classiques.uqac.ca/ Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/ Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 2 Politique d'utilisation de la bibliothèque des Classiques Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite, même avec la mention de leur provenance, sans l'autorisation formelle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales, Jean-Marie Tremblay, sociologue. Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent sans autorisation formelle: - être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie) sur un serveur autre que celui des Classiques. - servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support, etc...), Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Classiques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif composé exclusivement de bénévoles. Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et personnelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et toute rediffusion est également strictement interdite. L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission. Jean-Marie Tremblay, sociologue Fondateur et Président-directeur général, LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 3 REMARQUE Ce livre est du domaine public au Canada parce qu'une oeuvre passe au domaine public 50 ans après la mort de l'auteur(e). Cette oeuvre n'est pas dans le domaine public dans les pays où il faut attendre 70 ans après la mort de l'auteur(e). Respectez la loi des droits d'auteur de votre pays. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) OEUVRES D'ALBERT CAMUS Récits-Nouvelles L'ÉTRANGER. LA PESTE. LA CHUTE. L'EXIL ET LE ROYAUME. Essais NOCES. LE MYTHE DE SISYPHE. LETTRES À UN AMI ALLEMAND. ACTUELLES, chroniques 1944-1948. ACTUELLES II, chroniques 1948-1953. (Actuelles III). CHRONIQUES ALGÉRIENNES, 1939-1958. L'HOMME RÉVOLTÉ. L'ÉTÉ. L'ENVERS ET L'ENDROIT. DISCOURS DE SUÈDE. CARNETS (mai 1935 - février 1942). CARNETS II (janvier 1942 - mars 1951). Théâtre LE MALENTENDU. CALIGULA. L'ÉTAT DE SIÈGE. LES JUSTES. 4 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) Adaptations et Traductions LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. LA DÉVOTION À LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. REQUIEM POUR UNE NONNE, de William Faulkner. LE CHEVALIER D'OLMEDO, de Lope de Vega. LES POSSÉDÉS, d'après le roman de Dostoïevski. 5 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 6 Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi et fondateur des Classiques des sciences sociales, à partir de : Albert CAMUS [1913-1960] LES JUSTES. Pièce en cinq actes. [1949] Paris : Les Éditions Gallimard, 1950, 212 pp. Collection NRF. Impression, novembre 1966. Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Comic Sans, 12 points. Pour les citations : Comic Sans, 12 points. Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 12 points. Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5'' x 11'') Édition numérique réalisée le 31 mars 2010 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 7 Albert CAMUS philosophe et écrivain français [1913-1960] LES JUSTES. Pièce en cinq actes (1949) Paris : Les Éditions Gallimard, 1950, 212 pp. Collection NRF. Impression, novembre 1966. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) Table des matières Acte premier Acte deuxième Acte troisième Acte quatrième Acte cinquième 8 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) [7] O love ! O life ! Not life but love in death ROMÉO ET JULIETTE Acte IV, scène 5. 9 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 10 [9] LES JUSTES ont été représentés pour la première fois le 15 décembre 1949, sur la scène du Théàtre-Hébertot (direction Jacques Hébertot) dans la mise en scène de Paul Oettly, le décor et les costumes étant de de Rosnay. DISTRIBUTION Dora Doulebov La grande-duchesse Ivan Kaliayev Stepan Fedorov Boris Annenkov Alxxis Voinov Skouratov Foka Le gardien Maria Casarès Michèle Lahaye Serge Reggiani Michel Bouquet Yves Brainville Jean Pommier Paul Oettly Moncorbier Louis Perdoux Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) [11] LES JUSTES (1949) Acte premier Retour à la table des matières 11 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) [12] L'appartement des terroristes. Le matin. 12 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 13 [13] Le rideau se lève dans le silence. Dora et Annenkou sont sur la scène, immobiles. On entend le timbre de l'entrée, une fois. Annenkov fait un geste pour arrêter Dora qui semble vouloir parler. Le timbre retentit deux fois, coup sur coup. ANNENKOV C'est lui. Il sort. Dora attend, toujours immobile. Annenkov revient avec Stepan qu'il tient par les épaules. ANNENKOV C'est lui ! Voilà Stepan. [14] DORA, elle va vers Stepan et lui prend la main. Quel bonheur, Stepan ! Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 14 STEPAN Bonjour, Dora. DORA, elle le regarde. Trois ans, déjà. STEPAN Oui, trois ans. Le jour où ils m'ont arrêté, j'allais vous rejoindre. DORA Nous t'attendions. Le temps passait et mon coeur se serrait de plus en plus. Nous n'osions plus nous regarder, [15] ANNENKOV Il a fallu changer d'appartement, une fois de plus. STEPAN Je sais. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 15 DORA Et là-bas, Stepan ? STEPAN Là-bas ? DORA Le bagne ? STEPAN On s'en évade. [16 ANNENKOV Oui. Nous étions contents quand nous avons appris que tu avais pu gagner la Suisse. STEPAN La Suisse est un autre bagne, Boria. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 16 ANNENKOV Que dis-tu ? Ils sont libres, au moins. STEPAN La liberté est un bagne aussi longtemps qu'un seul homme est asservi sur la terre. J'étais libre et je ne cessais de penser à la Russie et à ses esclaves. Silence. ANNENKOV Je suis heureux, Stepan, que le parti t'ait envoyé ici. [17] STEPAN Il le fallait. J'étouffais. Agir, agir enfin.. Il regarde Annenkov. Nous le tuerons, n'est-ce pas ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 17 ANNENKOV J'en suis sûr. STEPAN Nous tuerons ce bourreau. Tu es le chef Boria, et je t'obéirai. ANNENKOV Je n'ai pas besoin de ta promesse, Stepan. Nous sommes tous frères. STEPAN Il faut une discipline. J'ai compris cela au bagne. Le parti socialiste révolutionnaire a [18] besoin d'une discipline. Disciplinés, nous tuerons le grand-duc et nous abattrons la tyrannie. DORA, allant vers lui. Assieds-toi, Stepan. Tu dois être fatigué, après ce long voyage. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 18 STEPAN Je ne suis jamais fatigué. Silence. Dora va s'asseoir. STEPAN Tout est-il prêt, Boria ? ANNENKOV, changeant de ton. Depuis un mois, deux des nôtres étudient les déplacements du grand-duc. Dora a réuni le matériel nécessaire. STEPAN La proclamation est-elle rédigée ? [19] ANNENKOV Oui. Toute la Russie saura que le grand-duc Serge a été exécuté à la bombe par le groupe de combat du parti socialiste révolutionnaire pour hâter la libération du peuple russe. La cour impériale apprendra aussi que nous sommes décidés Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 19 à exercer la terreur jusqu'à ce que la terre soit rendue au peuple. Oui, Stepan, oui, tout est prêt ! Le moment approche. STEPAN Que dois-je faire ? ANNENKOV Pour commencer, tu aideras Dora. Schweitzer, que tu remplaces, travaillait avec elle. STEPAN Il a été tué ? [20] ANNENKOV Oui. STEPAN Comment ? DORA Un accident. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 20 Stepan regarde Dora. Dora détourne les yeux. STEPAN Ensuite ? ANNENKOV Ensuite, nous verrons. Tu dois être prêt à nous remplacer, le cas échéant, et maintenir la liaison avec le Comité Central. STEPAN Qui sont nos camarades ? [21] ANNENKOV Tu as rencontré Voinov en Suisse. J'ai confiance en lui, malgré sa jeunesse. Tu ne connais pas Yanek. STEPAN Yanek ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 21 ANNENKOV Kaliayev. Nous l'appelons aussi le Poète. STEPAN Ce n'est pas un nom pour un terroriste. ANNENKOV, riant. Yanek pense le contraire. Il dit que la poésie est révolutionnaire. STEPAN La bombe seule est révolutionnaire. (Silence.) Dora, croistu que je saurai t'aider ? [22] DORA Oui. Il faut seulement prendre garde à ne pas briser le tube. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 22 STEPAN Et s'il se brise ? DORA C'est ainsi que Schweitzer est mort. (Un temps.) Pourquoi souris-tu, Stepan ? STEPAN Je souris ? DORA Oui. STEPAN Cela m'arrive quelquefois. (Un temps. Stepan [23] semble réfléchir.) Dora, une seule bombe suffirait-elle à faire sauter cette maison ? DORA Une seule, non. Mais elle l'endommagerait. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) STEPAN Combien en faudrait-il pour faire sauter Moscou ? ANNENKOV Tu es fou ! Que veux-tu dire ? STEPAN Rien. On sonne une fois. Ils écoutent et attendent. On sonne deux fois. Annenkov passe dans l'antichambre et revient avec Voinov. [24] VOINOV Stepan ! STEPAN Bonjour. Ils se serrent la main. Voinov va vers Dora et l'embrasse. 23 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 24 ANNENKOV Tout s'est bien passé, Alexis ? VOINOV Oui. ANNENKOV As-tu étudié le parcours du palais au théâtre ? VOINOV Je puis maintenant le dessiner. Regarde. (Il [25] dessine.) Des tournants, des voies rétrécies, des encombrements... la voiture passera sous nos fenêtres. ANNENKOV Que signifient ces deux croix ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 25 VOINOV Une petite place où les chevaux ralentiront et le théâtre où ils s'arrêteront. À mon avis, ce sont les meilleurs endroits. ANNENKOV Donne ! STEPAN Les mouchards ? VOINOV, hésitant Il y en a beaucoup. [26] STEPAN Ils t'impressionnent ? VOINOV Je ne suis pas à l'aise. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) ANNENKOV Personne n'est à l'aise devant eux. Ne te trouble pas. VOINOV Je ne crains rien. Je ne m'habitue pas à mentir, voilà tout. STEPAN Tout le monde ment. Bien mentir, voilà ce qu'il faut. VOINOV Ce n'est pas facile. Lorsque j'étais étudiant, [27] mes camarades se moquaient de moi parce que je ne savais pas dissimuler. Je disais ce que je pensais. Finalement, on m'a renvoyé de l'Université. STEPAN Pourquoi ? 26 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 27 VOINOV Au cours d'histoire, le professeur m'a demandé comment Pierre le Grand avait édifié Saint-Pétersbourg. STEPAN Bonne question. VOINOV Avec le sang et le fouet, ai-je répondu. J'ai été chassé. STEPAN Ensuite... [28] VOINOV J'ai compris qu'il ne suffisait pas de dénoncer l'injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre. Maintenant, je suis heureux. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 28 STEPAN Et pourtant, tu mens ? VOINOV Je mens. Mais je ne mentirai plus le jour où je lancerai la bombe. On sonne. Deux coups, puis un seul. Dora s'élance. ANNENKOV C'est Yanek. STEPAN Ce n'est pas le même signal. [29] ANNENKOV Yanek s'est amusé à le changer. Il a son signal personnel. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) Stepan hausse les épaules. On entend Dora parler dans l'antichambre. Entrent Dora et Kaliayev, se tenant par le bras, Kaliayev rit. DORA Yanek. Voici Stepan qui remplace Schweitzer. KALIAYEV Sois le bienvenu, frère. STEPAN Merci. Dora et Kaliayev vont s'asseoir, face aux autres. [30] ANNENKOV Yanek, es-tu sûr de reconnaître la calèche ? 29 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 30 KALIAYEV Oui, je l'ai vue deux fois, à loisir. Qu'elle paraisse à l'horizon et je la reconnaîtrai entre mille ! J'ai noté tous les détails. Par exemple, un des verres de la lanterne gauche est ébréché. VOINOV Et les mouchards ? KALIAYEV Des nuées. Mais nous sommes de vieux amis. Ils m'achètent des cigarettes. (Il rit.) ANNENKOV Pavel a-t-il confirme le renseignement ? [31] KALIAYEV Le grand-duc ira cette semaine au théâtre. Dans un moment, Pavel connaîtra le jour exact et remettra un message au portier. (Il se tourne vers Dora et rit.) Nous avons de la chance, Dora. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 31 DORA, le regardant. Tu n'es plus colporteur ? Te voilà grand seigneur à présent. Que tu es beau. Tu ne regrettes pas ta touloupe ? KALIAYEV, il rit. C'est vrai, j'en étais très fier. (À Stepan et Annenkov.) J'ai passé deux mois à observer les colporteurs, plus d'un mois à m'exercer dans ma petite chambre. Mes collègues n'ont jamais eu de soupçons. « Un fameux gaillard, disaientils. Il vendrait même les chevaux du tsar. » Et ils essayaient de m'imiter à leur tour. [32] DORA Naturellement, tu riais. KALIAYEV Tu sais bien que je ne peux m'en empêcher. Ce déguisement cette nouvelle vie... Tout m'amusait. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 32 DORA Moi, je n'aime pas les déguisements. (Elle montre sa robe.) Et puis, cette défroque luxueuse ! Boria aurait pu me trouver autre chose. Une actrice ! Mon coeur est simple. KALIAYEV, il rit. Tu es si jolie, avec cette robe. DORA Jolie ! Je serais contente de l'être. Mais il ne faut pas y penser. [33] KALIAYEV Pourquoi ? Tes yeux sont toujours tristes, Dora. Il faut être gaie, il faut être fière. La beauté existe, la joie existe ! « Aux lieux tranquilles où mon coeur te souhaitait... DORA, souriant. Je respirais un éternel été... » Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 33 KALIAYEV Oh ! Dora, tu te souviens de ces vers. Tu souris ? Comme je suis heureux... STEPAN, le coupant. Nous perdons notre temps. Boria, je suppose qu'il faut prévenir le portier ? Kaliayev le regarde avec étonnement. ANNENKOV Oui. Dora, veux-tu descendre ? N'oublie pas [34] le pourboire. Voinov t'aidera ensuite à rassembler le matériel dans la chambre. Ils sortent chacun d'un côté. Stepan marche vers Annenkov d'un pas décidé. STEPAN Je veux lancer la bombe. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 34 ANNENKOV Non, Stepan. Les lanceurs ont déjà été désignés. STEPAN Je t'en prie. Tu sais ce que cela signifie pour moi. ANNENKOV Non. La règle est la règle. (Un silence.) Je ne la lance pas, moi, et je vais attendre ici. La règle est dure. [35] STEPAN Qui lancera la première bombe ? KALIAYEV Moi. Voinov lance la deuxième. STEPAN Toi ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 35 KALIAYEV Cela te surprend ? Tu n'as donc pas confiance en moi ! STEPAN Il faut de l'expérience. KALIAYEV De l'expérience ? Tu sais très bien qu'on [36] ne la lance jamais qu'une fois et qu'ensuite... Personne ne l'a jamais lancée deux fois. STEPAN Il faut une main ferme. KALIAYEV, montrant sa main. Regarde. Crois-tu qu'elle tremblera ? Stepan se détourne. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 36 KALIAYEV Elle ne tremblera pas. Quoi ! J'aurais le tyran devant moi et j'hésiterais ? Comment peux-tu le croire ? Et si même mon bras tremblait, je sais un moyen de tuer le grand-duc à coup sûr. ANNENKOV Lequel ? KALIAYEV Se jeter sous les pieds des chevaux. [37] Stepan hausse les épaules et va s'asseoir au fond. ANNENKOV Non, cela n'est pas nécessaire. Il faudra essayer de fuir. L'organisation a besoin de toi, tu dois te préserver. KALIAYEV J'obéirai, Boria ! Quel honneur, quel honneur pour moi ! Oh ! j'en serai digne. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 37 ANNENKOV Stepan, tu seras dans la rue, pendant que Yanek et Alexis guetteront la calèche. Tu passeras régulièrement devant nos fenêtres et nous conviendrons d'un signal. Dora et moi attendrons ici le moment de lancer la proclamation. Si nous avons un peu de chance, le grand-duc sera abattu. [38] KALIAYEV, dans l'exaltation. Oui, je l'abattrai ! Quel bonheur si c'est un succès ! Le grand-duc, ce n'est rien. Il faut frapper plus haut ! ANNENKOV D'abord le grand-duc. KALIAYEV Et si c'est un échec, Boria ? Vois-tu, il faudrait imiter les Japonais. ANNENKOV Que veux-tu dire ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 38 KALIAYEV Pendant la guerre, les Japonais ne se rendaient pas. Ils se suicidaient. [39] ANNENKOV Non. Ne pense pas au suicide. KALIAYEV À quoi donc ? ANNENKOV À la terreur, de nouveau. STEPAN, parlant au fond. Pour se suicider, il faut beaucoup s'aimer. Un vrai révolutionnaire ne peut pas s'aimer. KALIAYEV, se retournant vivement. Un vrai révolutionnaire ? Pourquoi me traites-tu ainsi ? Que t'ai-je fait ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 39 [40] STEPAN Je n'aime pas ceux qui entrent dans la révolution parce qu'ils s'ennuient. ANNENKOV Stepan ! STEPAN, se levant et descendant vers eux. Oui, je suis brutal. Mais pour moi, la haine n'est pas un jeu. Nous ne sommes pas là pour nous admirer. Nous sommes là pour réussir. KALIAYEV, doucement. Pourquoi m'offenses-tu ? Qui t'a dit que je m'ennuyais ? STEPAN Je ne sais pas. Tu changes les signaux, tu [41] aimes à jouer le rôle de colporteur, tu dis des vers, tu veux te lancer sous les pieds des chevaux, et maintenant, le suicide... (Il le regarde.) Je n'ai pas confiance en toi. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 40 KALIAYEV, se dominant. Tu ne me connais pas, frère. J'aime la vie. Je ne m'ennuie pas. Je suis entré dans la révolution. parce que j'aime la vie. STEPAN Je n'aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie. KALIAYEV, avec un effort visible. Chacun sert la justice comme il peut. Il faut accepter que nous soyons différents. Il faut nous aimer, si nous le pouvons. [42] STEPAN Nous ne le pouvons pas. KALIAYEV, éclatant. Que fais-tu donc parmi nous ? Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 41 STEPAN Je suis venu pour tuer un homme, non pour l'aimer ni pour saluer sa différence. KALIAYEV, violemment. Tu ne le tueras pas seul ni au nom de rien. Tu le tueras avec nous et au nom du peuple russe. Voilà ta justification. STEPAN, même jeu. Je n'en ai pas besoin. J'ai été justifié en une nuit, et pour toujours, il y a trois ans, au bagne. Et je ne supporterai pas... [43] ANNENKOV Assez ! Etes-vous donc fous ? Vous souvenez-vous de qui nous sommes ? Des frères, confondus les uns aux autres, tournés vers l'exécution des tyrans, pour la libération du pays ! Nous tuons ensemble, et rien ne peut nous séparer. (Silence. Il les regarde.) Viens, Stepan, nous devons convenir des signaux... Stepan sort. Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) ANNENKOV, à Kaliayev. Ce n'est rien. Stepan a souffert. Je lui parlerai. KALIAYEV, très pâle. Il m'a offensé, Boria. Entre Dora. DORA, apercevant Kaliayev. Qu'y a-t-il ? [44] ANNENKOV Rien. Il sort. DORA, à Kaliayev. Qu'y a-t-il ? 42 Albert Camus, Les justes. Pièce en cinq actes (1949) 43 KALIAYEV Nous nous sommes heurtés, déjà. Il ne m'aime pas. Dora va s'asseoir, en silence. Un temps. DORA Je crois qu'il n'aime personne. Quand tout sera fini, il sera plus heureux. Ne sois pas triste. KALIAYEV Je suis triste. J'ai besoin d'être aimé de vous [45] tous. J'ai tout quitté pour l'Organisation. Comment supporter que mes frères se détournent de moi ? Quelquefois, j'ai l'impr...
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Pièce en cinq actes (1949) 2 Politique d'utilisation de la bibliothèque des Classiques Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite, même avec la mention de leur pr ovenance, sans l’autorisation for- melle, écrite, du fondateur des Cl assiques des sciences sociales, Jean-Marie Tremblay, sociologue.

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