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Littérature

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Honoré de Balzac

La duchesse de Langeais

BeQ

Honoré de Balzac
(1799-1850)

Scènes de la vie parisienne

La duchesse de Langeais

La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 1048 : version 1.0
2

La Duchesse de Langeais, deuxième épisode
de l’Histoire des Treize, fait partie des Scènes de
la vie parisienne.

3

La duchesse de Langeais

Édition de référence :
Éditions Rencontre, Lausanne, 1968.

4

À Franz Liszt.

5

Il existe dans une ville espagnole située sur
une île de la Méditerranée, un couvent de
Carmélites Déchaussées où la règle de l’Ordre
institué par sainte Thérèse s’est conservée dans la
rigueur primitive de la réformation due à cette
illustre femme. Ce fait est vrai, quelque
extraordinaire qu’il puisse paraître. Quoique les
maisons religieuses de la Péninsule et celles du
Continent aient été presque toutes détruites ou
bouleversées par les éclats de la révolution
française et des guerres napoléoniennes, cette île
ayant été constamment protégée par la marine
anglaise, son riche couvent et ses paisibles
habitants se trouvèrent à l’abri des troubles et des
spoliations générales. Les tempêtes de tout genre
qui agitèrent les quinze premières années du dixneuvième siècle se brisèrent donc devant ce
rocher, peu distant des côtes de l’Andalousie. Si
le nom de l’Empereur vint bruire jusque sur cette
plage, il est douteux que son fantastique cortège
de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie
6

météorique aient été comprises par les saintes
filles agenouillées dans ce cloître. Une rigidité
conventuelle
que
rien
n’avait
altérée
recommandait cet asile dans toutes les mémoires
du monde catholique. Aussi, la pureté de sa règle
y attira-t-elle, des points les plus éloignés de
l’Europe, de tristes femmes dont l’âme,
dépouillée de tous liens humains, soupirait après
ce long suicide accompli dans le sein de Dieu.
Nul couvent n’était d’ailleurs plus favorable au
détachement complet des choses d’ici-bas, exigé
par la vie religieuse. Cependant, il se voit sur le
Continent un grand nombre de ces maisons
magnifiquement bâties au gré de leur destination.
Quelques-unes sont ensevelies au fond des
vallées les plus solitaires ; d’autres suspendues
au-dessus des montagnes les plus escarpées, ou
jetées au bord des précipices ; partout l’homme a
cherché les poésies de l’infini, la solennelle
horreur du silence ; partout il a voulu se mettre au
plus près de Dieu : il l’a quêté sur les cimes, au
fond des abîmes, au bord des falaises, et l’a
trouvé partout. Mais nulle autre part que sur ce
rocher à demi européen, africain à demi, ne
7

pouvaient se rencontrer autant d’harmonies
différentes qui toutes concourussent à si bien
élever l’âme, à en égaliser les impressions les
plus douloureuses, à en attiédir les plus vives, à
faire aux peines de la vie un lit profond. Ce
monastère a été construit à l’extrémité de l’île, au
point culminant du rocher, qui, par un effet de la
grande révolution du globe, est cassé net du côté
de la mer, où, sur tous les points, il présente les
vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la
hauteur de l’eau, mais infranchissables. Ce roc
est protégé de toute atteinte par des écueils
dangereux qui se prolongent au loin, et dans
lesquels se joue le flot brillant de la
Méditerranée. Il faut donc être en mer pour
apercevoir les quatre corps du bâtiment carré
dont la forme, la hauteur, les ouvertures ont été
minutieusement prescrites par les lois
monastiques. Du côté de la ville, l’église masque
entièrement les solides constructions du cloître,
dont les toits sont couverts de larges dalles qui les
rendent invulnérables aux coups de vent, aux
orages et à l’action du soleil. L’église, due aux
libéralités d’une famille espagnole, couronne la
8

ville. La façade hardie, élégante, donne une
grande et belle physionomie à cette petite cité
maritime. N’est-ce pas un spectacle empreint de
toutes nos sublimités terrestres que l’aspect d’une
ville dont les toits pressés, presque tous disposés
en amphithéâtre devant un joli port, sont
surmontés d’un magnifique portail à triglyphe
gothique, à campaniles, à tours menues, à flèches
découpées ? La religion dominant la vie, en en
offrant sans cesse aux hommes la fin et les
moyens, image tout espagnole d’ailleurs ! Jetez
ce paysage au milieu de la Méditerranée, sous un
ciel brûlant ; accompagnez-le de quelques
palmiers, de plusieurs arbres rabougris, mais
vivaces qui mêlaient leurs vertes frondaisons
agitées aux feuillages sculptés de l’architecture
immobile ! Voyez les franges de la mer
blanchissant les récifs, et s’opposant au bleu
saphir des eaux ; admirez les galeries, les
terrasses bâties en haut de chaque maison et où
les habitants viennent respirer l’air du soir parmi
les fleurs, entre la cime des arbres de leurs petits
jardins. Puis, dans le port, quelques voiles. Enfin,
par la sérénité d’une nuit qui commence, écoutez
9

la musique des orgues, le chant des offices, et les
sons admirables des cloches en pleine mer.
Partout du bruit et du calme ; mais plus souvent
le calme partout. Intérieurement, l’église se
partageait en trois nefs sombres et mystérieuses.
La furie des vents ayant sans doute interdit à
l’architecte de construire latéralement ces arcsboutants qui ornent presque partout les
cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des
chapelles, les murs qui flanquaient les deux
petites nefs et soutenaient ce vaisseau, n’y
répandaient aucune lumière. Ces fortes murailles
présentaient à l’extérieur l’aspect de leurs masses
grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur
d’énormes contreforts. La grande nef et ses deux
petites galeries latérales étaient donc uniquement
éclairées par la rose à vitraux coloriés, attachée
avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont
l’exposition favorable avait permis le luxe des
dentelles de pierre et des beautés particulières à
l’ordre improprement nommé gothique. La plus
grande portion de ces trois nefs était livrée aux
habitants de la ville, qui venaient y entendre la
messe et les offices. Devant le chœur, se trouvait
10

une grille derrière laquelle pendait un rideau brun
à plis nombreux, légèrement entrouvert au milieu,
de manière à ne laisser voir que l’officiant et
l’autel. La grille était séparée, à intervalles égaux,
par des piliers qui soutenaient une tribune
intérieure et les orgues. Cette construction, en
harmonie avec les ornements de l’église, figurait
extérieurement, en bois sculpté, les colonnettes
des galeries supportées par les piliers de la grande
nef. Il eût donc été impossible à un curieux assez
hardi pour monter sur l’étroite balustrade de ces
galeries de voir dans le chœur autre chose que les
longues fenêtres octogones et coloriées qui
s’élevaient par pans égaux, autour du maîtreautel.
Lors de l’expédition française faite en
Espagne pour rétablir l’autorité du roi
Ferdinand VII, et après la prise de Cadix, un
général français, venu dans cette île pour y faire
reconnaître le gouvernement royal, y prolongea
son séjour, dans le but de voir ce couvent, et
trouva moyen de s’y introduire. L’entreprise était
certes délicate. Mais un homme de passion, un
homme dont la vie n’avait été, pour ainsi dire,
11

qu’une suite de poésies en action, et qui avait
toujours fait des romans au lieu d’en écrire, un
homme d’exécution surtout, devait être tenté par
une chose en apparence impossible. S’ouvrir
légalement les portes d’un couvent de femmes ?
À peine le pape ou l’archevêque métropolitain
l’eussent-ils permis. Employer la ruse ou la
force ? en cas d’indiscrétion, n’était-ce pas perdre
son état, toute sa fortune militaire, et manquer le
but ? Le duc d’Angoulême était encore en
Espagne, et de toutes les fautes que pouvait
impunément commettre un homme aimé par le
généralissime, celle-là seule l’eût trouvé sans
pitié. Ce général avait sollicité sa mission afin de
satisfaire une secrète curiosité, quoique jamais
curiosité n’ait été plus désespérée. Mais cette
dernière tentative était une affaire de conscience.
La maison de ces Carmélites était le seul couvent
espagnol qui eût échappé à ses recherches.
Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure, il
s’éleva dans son âme un pressentiment favorable
à ses espérances. Puis, quoique du couvent il
n’eût vu que les murailles, que de ces religieuses
il n’eût pas même aperçu les robes, et qu’il n’eût
12

écouté que les chants de la Liturgie, il rencontra
sous ces murailles et dans ces chants de légers
indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin,
quelque légers que fussent des soupçons si
bizarrement réveillés, jamais passion humaine ne
fut plus violemment intéressée que ne l’était alors
la curiosité du général. Mais il n’y a point de
petits événements pour le cœur ; il grandit tout ; il
met dans les mêmes balances la chute d’un
empire de quatorze ans et la chute d’un gant de
femme, et presque toujours le gant y pèse plus
que l’empire. Or, voici les faits dans toute leur
simplicité positive. Après les faits viendront les
émotions.
Une heure après que le général eut abordé cet
îlot, l’autorité royale y fut rétablie. Quelques
Espagnols constitutionnels, qui s’y étaient
nuitamment réfugiés après la prise de Cadix,
s’embarquèrent sur un bâtiment que le général
leur permit de fréter pour s’en aller à Londres. Il
n’y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette
petite Restauration insulaire n’allait pas sans une
messe, à laquelle durent assister les deux
compagnies commandées pour l’expédition. Or,
13

ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez
les Carmélites Déchaussées, le général avait
espéré pouvoir obtenir, dans l’église, quelques
renseignements sur les religieuses enfermées
dans le couvent, dont une d’elles peut-être lui
était plus chère que la vie et plus précieuse que
l’honneur. Ses espérances furent d’abord
cruellement déçues. La messe fut, à la vérité,
célébrée avec pompe. En faveur de la solennité,
les rideaux qui cachaient habituellement le chœur
furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses,
les précieux tableaux et les chasses ornées de
pierreries dont l’éclat effaçait celui des nombreux
ex-voto d’or et d’argent attachés par les marins de
ce port aux piliers de la grande nef. Les
religieuses s’étaient toutes réfugiées dans la
tribune de l’orgue. Cependant, malgré ce premier
échec, durant la messe d’actions de grâces, se
développa largement le drame le plus secrètement
intéressant qui jamais ait fait battre un cœur
d’homme. La sœur qui touchait l’orgue excita un
si vif enthousiasme qu’aucun des militaires ne
regretta d’être venu à l’office. Les soldats même
y trouvèrent du plaisir, et tous les officiers furent
14

dans le ravissement. Quant au général, il resta
calme et froid en apparence. Les sensations que
lui causèrent les différents morceaux exécutés par
la religieuse sont du petit nombre de choses dont
l’expression est interdite à la parole, et la rend
impuissante, mais qui, semblables à la mort, à
Dieu, à l’Éternité, ne peuvent s’apprécier que
dans le léger point de contact qu’elles ont avec
les hommes. Par un singulier hasard, la musique
des orgues paraissait appartenir à l’école de
Rossini, le compositeur qui a transporté le plus de
passion humaine dans l’art musical, et dont les
œuvres inspireront quelque jour, par leur nombre
et leur étendue, un respect homérique. Parmi les
partitions dues à ce beau génie, la religieuse
semblait avoir plus particulièrement étudié celle
du Mose, sans doute parce que le sentiment de la
musique sacrée s’y trouve exprimé au plus haut
degré. Peut-être ces deux esprits, l’un si
glorieusement européen, l’autre inconnu,
s’étaient-ils rencontrés dans l’intuition d’une
même poésie. Cette opinion était celle de deux
officiers, vrais dilettanti, qui regrettaient sans
doute en Espagne le théâtre Favart. Enfin, au Te
15

Deum, il fut impossible de ne pas reconnaître une
âme française dans le caractère que prit soudain
la musique. Le triomphe du Roi Très-Chrétien
excitait évidemment la joie la plus vive au fond
du cœur de cette religieuse. Certes elle était
Française. Bientôt le sentiment de la patrie éclata,
jaillit comme une gerbe de lumière dans une
réplique des orgues où la sœur introduisit des
motifs qui respirèrent toute la délicatesse du goût
parisien, et auxquels se mêlèrent vaguement les
pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des
mains espagnoles n’eussent pas mis, à ce
gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la
chaleur qui acheva de déceler l’origine de la
musicienne.
– Il y a donc de la France partout ? dit un
soldat.
Le général était sorti pendant le Te Deum, il
lui avait été impossible de l’écouter. Le jeu de la
musicienne lui dénonçait une femme aimée avec
ivresse, et qui s’était si profondément ensevelie
au cœur de la religion et si soigneusement
dérobée aux regards du monde, qu’elle avait
16

échappé jusqu’alors à des recherches obstinées
adroitement faites par des hommes qui
disposaient et d’un grand pouvoir et d’une
intelligence supérieure. Le soupçon réveillé dans
le cœur du général fut presque justifié par le
vague rappel d’un air délicieux de mélancolie,
l’air de Fleuve du Tage, romance française dont
souvent il avait entendu jouer le prélude dans un
boudoir de Paris à la personne qu’il aimait, et
dont cette religieuse venait alors de se servir pour
exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs,
les regrets d’une exilée. Terrible sensation !
Espérer la résurrection d’un amour perdu, le
retrouver
encore
perdu,
l’entrevoir
mystérieusement, après cinq années pendant
lesquelles la passion s’était irritée dans le vide, et
agrandie par l’inutilité des tentatives faites pour
la satisfaire !
Qui, dans sa vie, n’a pas, une fois au moins,
bouleversé son chez-soi, ses papiers, sa maison,
fouillé sa mémoire avec impatience en cherchant
un objet précieux, et ressenti l’ineffable plaisir de
le trouver, après un jour ou deux consumés en
recherches vaines ; après avoir espéré, désespéré
17

de le rencontrer ; après avoir dépensé les
irritations les plus vives de l’âme pour ce rien
important qui causait presque une passion ? Eh !
bien, étendez cette espèce de rage sur cinq
années ; mettez une femme, un cœur, un amour à
la place de ce rien ; transportez la passion dans
les plus hautes régions du sentiment ; puis
supposez un homme ardent, un homme à cœur et
face de lion, un de ces hommes à crinière qui
imposent et communiquent à ceux qui les
envisagent une respectueuse terreur ! Peut-être
comprendrez-vous alors la brusque sortie du
général pendant le Te Deum, au moment où le
prélude d’une romance jadis écoutée avec délices
par lui, sous des lambris dorés, vibra sous la nef
de cette église marine.
Il descendit la rue montueuse qui conduisait à
cette église, et ne s’arrêta qu’au moment où les
sons graves de l’orgue ne parvinrent plus à son
oreille. Incapable de songer à autre chose qu’à
son amour, dont la volcanique éruption lui brûlait
le cœur, le général français ne s’aperçut de la fin
du Te Deum qu’au moment où l’assistance
espagnole descendit par flots. Il sentit que sa
18

conduite ou son attitude pouvaient paraître
ridicules, et revint prendre sa place à la tête du
cortège, en disant à l’alcade et au gouverneur de
la ville qu’une subite indisposition l’avait obligé
d’aller prendre l’air. Puis, afin de pouvoir rester
dans l’île, il songea soudain à tirer parti de ce
prétexte
d’abord
insouciamment
donné.
Objectant l’aggravation de son malaise, il refusa
de présider le repas offert par les autorités
insulaires aux officiers français ; il se mit au lit,
et fit écrire au major général pour lui annoncer la
passagère maladie qui le forçait de remettre à un
colonel le commandement des troupes. Cette ruse
si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de
tout soin pendant le temps nécessaire à
l’accomplissement de ses projets. En homme
essentiellement catholique et monarchique, il
s’informa de l’heure des offices et affecta le plus
grand attachement aux pratiques religieuses, piété
qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même, pendant le départ de ses
soldats, le général se rendit au couvent pour
assister aux vêpres. Il trouva l’église désertée par
les habitants qui, malgré leur dévotion, étaient
19

allés voir sur le port l’embarcation des troupes.
Le Français, heureux de se trouver seul dans
l’église, eut soin d’en faire retentir les voûtes
sonores du bruit de ses éperons ; il y marcha
bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à luimême pour apprendre aux religieuses, et surtout à
la musicienne, que, si les Français partaient, il en
restait un. Ce singulier avis fut-il entendu,
compris ?... le général le crut. Au Magnificat, les
orgues semblèrent lui faire une réponse qui lui fut
apportée par les vibrations de l’air. L’âme de la
religieuse vola vers lui sur les ailes de ses notes,
et s’émut dans le mouvement des sons. La
musique éclata dans toute sa puissance ; elle
échauffa l’église. Ce chant de joie, consacré par
la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour
exprimer l’exaltation de l’âme en présence des
splendeurs du Dieu toujours vivant, devint
l’expression d’un cœur presque effrayé de son
bonheur, en présence des splendeurs d’un
périssable amour qui durait encore et venait
l’agiter au-delà de la tombe religieuse où
s’ensevelissent les femmes pour renaître épouses
du Christ.
20

L’orgue est certes le plus grand, le plus
audacieux, le plus magnifique de tous les
instruments créés par le génie humain. Il est un
orchestre entier, auquel une main habile peut tout
demander, il peut tout exprimer. N’est-ce pas, en
quelque sorte, un piédestal sur lequel l’âme se
pose pour s’élancer dans les espaces lorsque,
dans son vol, elle essaie de tracer mille tableaux,
de peindre la vie, de parcourir l’infini qui sépare
le ciel de la terre ? Plus un poète en écoute les
gigantesques harmonies, mieux il conçoit
qu’entre les hommes agenouillés et le Dieu caché
par les éblouissants rayons du Sanctuaire les cent
voix de ce chœur terrestre peuvent seules
combler les distances, et sont le seul truchement
assez fort pour transmettre au ciel les prières
humaines dans l’omnipotence de leurs modes,
dans la diversité de leurs mélancolies, avec les
teintes de leurs méditatives extases, avec les jets
impétueux de leurs repentirs et les mille
fantaisies de toutes les croyances. Oui, sous ces
longues voûtes, les mélodies enfantées par le
génie des choses saintes trouvent des grandeurs
inouïes dont elles se parent et se fortifient. Là, le
21

jour affaibli, le silence profond, les chants qui
alternent avec le tonnerre des orgues, font à Dieu
comme un voile à travers lequel rayonnent ses
lumineux attributs. Toutes ces richesses sacrées
semblèrent être jetées comme un grain d’encens
sur le frêle autel de l’Amour à la face du trône
éternel d’un Dieu jaloux et vengeur. En effet, la
joie de la religieuse n’eut pas ce caractère de
grandeur et de gravité qui doit s’harmonier avec
les solennités du Magnificat ; elle lui donna de
riches, de gracieux développements, dont les
différents rythmes accusaient une gaieté humaine.
Ses motifs eurent le brillant des roulades d’une
cantatrice qui tâche d’exprimer l’amour, et ses
chants sautillèrent comme l’oiseau près de sa
compagne. Puis, par moments, elle s’élançait par
bonds dans le passé pour y folâtrer, pour y
pleurer tour à tour. Son mode changeant avait
quelque chose de désordonné comme l’agitation
de la femme heureuse du retour de son amant.
Puis, après les fugues flexibles du délire et les
effets merveilleux de cette reconnaissance
fantastique, l’âme qui parlait ainsi fit un retour
sur elle-même. La musicienne, passant du majeur
22

au mineur, sut instruire son auditeur de sa
situation présente. Soudain elle lui raconta ses
longues mélancolies et lui dépeignit sa lente
maladie morale. Elle avait aboli chaque jour un
sens, retranché chaque nuit quelque pensée,
réduit graduellement son cœur en cendres. Après
quelques molles ondulations, sa musique prit, de
teinte en teinte, une couleur de tristesse profonde.
Bientôt les échos versèrent les chagrins à torrents.
Enfin tout à coup les hautes notes firent détonner
un concert de voix angéliques, comme pour
annoncer à l’amant perdu, mais non pas oublié,
que la réunion des deux âmes ne se ferait plus
que dans les cieux : touchante espérance ! Vint
l’Amen. Là, plus de joie ni de larmes dans les
airs ; ni mélancolie, ni regrets. L’Amen fut un
retour à Dieu ; ce dernier accord fut grave,
solennel, terrible. La musicienne déploya tous les
crêpes de la religieuse, et, après les derniers
grondements des basses, qui firent frémir les
auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla
s’être replongée dans la tombe d’où elle était
pour un moment sortie. Quand les airs eurent, par
degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous
23

eussiez dit que l’église, jusque là lumineuse,
rentrait dans une profonde obscurité.
Le général avait été rapidement emporté par la
course de ce vigoureux génie, et l’avait suivi dans
les régions qu’il venait de parcourir. Il
comprenait, dans toute leur étendue, les images
dont abonda cette brûlante symphonie, et pour lui
ces accords allaient bien loin. Pour lui, comme
pour la sœur, ce poème était l’avenir, le présent et
le passé. La musique, même celle du théâtre,
n’est-elle pas, pour les âmes tendres et poétiques,
pour les cœurs souffrants et blessés, un texte
qu’ils développent au gré de leurs souvenirs ? S’il
faut un cœur de poète pour faire un musicien, ne
faut-il pas de la poésie et de l’amour pour
écouter, pour comprendre les grandes œuvres
musicales ? La Religion, l’Amour et la Musique
ne sont-ils pas la triple expression d’un même
fait, le besoin d’expansion dont est travaillée
toute âme noble ? Ces trois poésies vont toutes à
Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres.
Aussi cette sainte Trinité humaine participe-t-elle
des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne
configurons jamais sans l’entourer des feux de
24

l’amour, des sistres d’or de la musique, de
lumière et d’harmonie. N’est-il pas le principe et
la fin de nos œuvres ?
Le Français devina que, dans ce désert, sur ce
rocher entouré par la mer, la religieuse s’était
emparée de la musique pour y jeter le surplus de
passion qui la dévorait. Était-ce un hommage fait
à Dieu de son amour, était-ce le triomphe de
l’amour sur Dieu ? questions difficiles à décider.
Mais, certes, le général ne put douter qu’il ne
retrouvât en ce cœur mort au monde une passion
tout aussi brûlante que l’était la sienne. Les
vêpres finies, il revint chez l’alcade, où il était
logé. Restant d’abord en proie aux mille
jouissances que prodigue une satisfaction
longtemps attendue, péniblement cherchée, il ne
vit rien au-delà. Il était toujours aimé. La solitude
avait grandi l’amour dans ce cœur, autant que
l’amour avait été grandi dans le sien par les
barrières successivement franchies et mises par
cette femme entre elle et lui ! Cet épanouissement
de l’âme eut sa durée naturelle. Puis vint le désir
de revoir cette femme, de la disputer à Dieu, de la
lui ravir, projet téméraire qui plut à cet homme
25

audacieux. Après le repas, il se coucha pour
éviter les questions, pour être seul, pour pouvoir
penser sans trouble, et resta plongé dans les
méditations les plus profondes, jusqu’au
lendemain matin. Il ne se leva que pour aller à la
messe. Il vint à l’église, il se plaça près de la
grille ; son front touchait le rideau ; il aurait
voulu le déchirer, mais il n’était pas seul : son
hôte l’avait accompagné par politesse, et la
moindre imprudence pouvait compromettre
l’avenir de sa passion, en ruiner les nouvelles
espérances. Les orgues se firent entendre, mais
elles n’étaient plus touchées par les mêmes
mains. La musicienne des deux jours précédents
ne tenait plus le clavier. Tout fut pâle et froid
pour le général. Sa maîtresse était-elle accablée
par les mêmes émotions sous lesquelles
succombait presque un vigoureux cœur
d’homme ? Avait-elle si bien partagé, compris un
amour fidèle et désiré, qu’elle en fût mourante
sur son lit dans sa cellule ? Au moment où mille
réflexions de ce genre s’élevaient dans l’esprit du
Français, il entendit résonner près de lui la voix
de la personne qu’il adorait, il en reconnut le
26

timbre clair. Cette voix, légèrement altérée par un
tremblement qui lui donnait toutes les grâces que
prête aux jeunes filles leur timidité pudique,
tranchait sur la masse du chant, comme celle
d’une prima donna sur l’harmonie d’un finale.
Elle faisait à l’âme l’effet que produit aux yeux
un filet d’argent ou d’or dans une frise obscure.
C’était donc bien elle ! Toujours Parisienne, elle
n’avait pas dépouillé sa coquetterie, quoiqu’elle
eût quitté les parures du monde pour le bandeau,
pour la dure étamine des Carmélites. Après avoir
signé son amour la veille, au milieu des louanges
adressées au Seigneur, elle semblait dire à son
amant : – Oui, c’est moi, je suis là, j’aime
toujours : mais je suis à l’abri de l’amour. Tu
m’entendras, mon âme t’enveloppera, et je
resterai sous le linceul brun de ce chœur d’où nul
pouvoir ne saurait m’arracher. Tu ne me verras
pas.
– C’est bien elle ! se dit le général en relevant
son front, en le dégageant de ses mains, sur
lesquelles il l’avait appuyé ; car il n’avait pu
d’abord soutenir l’écrasante émotion qui s’éleva
comme un tourbillon dans son cœur quand cette
27

voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée
par le murmure des vagues. L’orage était au
dehors, et le calme dans le sanctuaire. Cette voix
si riche continuait à déployer toutes ses
câlineries, elle arrivait comme un baume sur le
cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans
l’air, qu’on désirait mieux aspirer pour y
reprendre les émanations d’une âme exhalée avec
amour dans les paroles de la prière. L’alcade vint
rejoindre son hôte, il le trouva fondant en larmes
à l’Élévation, qui fut chantée par la religieuse, et
l’emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant de
dévotion dans un militaire français, l’alcade avait
invité à souper le confesseur du couvent, et il en
prévint le général, auquel jamais nouvelle n’avait
fait autant de plaisir. Pendant le souper, le
confesseur fut l’objet des attentions du Français,
dont le respect intéressé confirma les Espagnols
dans la haute opinion qu’ils avaient prise de sa
piété. Il demanda gravement le nombre des
religieuses, des détails sur les revenus du couvent
et sur ses richesses, en homme qui paraissait
vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre
des choses dont il devait être le plus occupé. Puis
28

il s’informa de la vie que menaient ces saintes
filles. Pouvaient-elles sortir ? les voyait-on ?
– Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la
règle est sévère. S’il faut une permission de Notre
Saint-Père pour qu’une femme vienne dans une
maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. Il est
impossible à un homme d’entrer dans un couvent
de Carmélites Déchaussées, à moins qu’il ne soit
prêtre et attaché par l’archevêque au service de la
Maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant la
grande sainte (la mère Thérèse) a souvent quitté
sa cellule. Le Visiteur ou les Mères Supérieures
peuvent seules permettre à une religieuse, avec
l’autorisation de l’archevêque, de voir des
étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous
sommes un Chef d’Ordre, et nous avons
conséquemment une Mère Supérieure au
Couvent. Nous avons, entre autres étrangères,
une Française, la sœur Thérèse, celle qui dirige la
musique de la Chapelle.
– Ah ! répondit le général en feignant la
surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des
armes de la maison de Bourbon ?
29

– Je leur ai dit l’objet de la messe, elles sont
toujours un peu curieuses.
– Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts
en France, elle voudrait peut-être y faire savoir
quelque chose, en demander des nouvelles ?
– Je ne le crois pas, elle se serait adressée à
moi pour en savoir.
– En qualité de compatriote, dit le général, je
serais bien curieux de la voir... Si cela est
possible, si la Supérieure y consent, si...
– À la grille, et même en présence de la
Révérende Mère, une entrevue serait impossible
pour qui que ce soit ; mais en faveur d’un
libérateur du trône catholique et de la sainte
religion, malgré la rigidité de la Mère, la règle
peut dormir un moment, dit le confesseur en
clignant les yeux. J’en parlerai.
– Quel âge a la sœur Thérèse ? demanda
l’amant qui n’osa pas questionner le prêtre sur la
beauté de la religieuse.
– Elle n’a plus d’âge, répondit le bonhomme
avec une simplicité qui fit frémir le général.
30

Le lendemain matin, avant la sieste, le
confesseur vint annoncer au Français que la sœur
Thérèse et la Mère consentaient à le recevoir à la
grille du parloir, avant l’heure des vêpres. Après
la sieste, pendant laquelle le général dévora le
temps en allant se promener sur le port, par la
chaleur du midi, le prêtre revint le chercher, et
l’introduisit dans le couvent ; il le guida sous une
galerie qui longeait le cimetière, et dans laquelle
quelques fontaines, plusieurs arbres verts et des
arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur en
harmonie avec le silence du lieu. Parvenus au
fond de cette longue galerie, le prêtre fit entrer
son compagnon dans une salle partagée en deux
parties par une grille couverte d’un rideau brun.
Dans la partie en quelque sorte publique, où le
confesseur laissa le général, régnait, le long du
mur, un banc de bois ; quelques chaises
également en bois se trouvaient près de la grille.
Le plafond était composé de solives saillantes, en
chêne vert, et sans nul ornement. Le jour ne
venait dans cette salle que par deux fenêtres
situées dans la partie affectée aux religieuses, en
sorte que cette faible lumière, mal reflétée par un
31

bois à teintes brunes, suffisait à peine pour
éclairer le grand Christ noir, le portrait de sainte
Thérèse et un tableau de la Vierge qui décoraient
les parois grises du parloir. Les sentiments du
général prirent donc, malgré leur violence, une
couleur mélancolique. Il devint calme dans ce
calme domestique. Quelque chose de grand
comme la tombe le saisit sous ces frais planchers.
N’était-ce pas son silence éternel, sa paix
profonde, ses idées d’infini ? Puis, la quiétude et
la pensée fixe du cloître, cette pensée qui se
glisse dans l’air, dans le clair-obscur, dans tout, et
qui, n’étant tracée nulle part, est encore agrandie
par l’imagination, ce grand mot : la paix dans le
Seigneur, entre là, de vive force, dans l’âme la
moins religieuse. Les couvents d’hommes se
conçoivent peu ; l’homme y semble faible : il est
né pour agir, pour accomplir une vie de travail à
laquelle il se soustrait dans sa cellule. Mais dans
un monastère de femmes, combien de vigueur
virile et de touchante faiblesse ! Un homme peut
être poussé par mille sentiments au fond d’une
abbaye, il s’y jette comme dans un précipice ;
mais la femme n’y vient jamais qu’entraînée par
32

un seul sentiment : elle ne s’y dénature pas, elle
épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux :
Pourquoi n’avez-vous pas lutté ? Mais la
réclusion d’une femme n’est-elle pas toujours une
lutte sublime ? Enfin, le général trouva ce parloir
muet et ce couvent perdu dans la mer tout pleins
de lui. L’amour arrive rarement à la solennité ;
mais l’amour encore fidèle au sein de Dieu,
n’était-ce pas quelque chose de solennel, et plus
qu’un homme n’avait le droit d’espérer au dixneuvième siècle, par les mœurs qui courent ? Les
grandeurs infinies de cette situation pouvaient
agir sur l’âme du général, il était précisément
assez élevé pour oublier la politique, les
honneurs, l’Espagne, le monde de Paris, et
monter jusqu’à la hauteur de ce dénouement
grandiose. D’ailleurs, quoi de plus véritablement
tragique ? Combien de sentiments dans la
situation des deux amants seuls réunis au milieu
de la mer sur un banc de granit, mais séparés par
une idée, par une barrière infranchissable ! Voyez
l’homme se disant : – Triompherai-je de Dieu
dans ce cœur ? Un léger bruit fit tressaillir cet
homme, le rideau brun se tira ; puis il vit dans la
33

lumière une femme debout, mais dont la figure
lui était cachée par le prolongement du voile plié
sur la tête : suivant la règle de la maison, elle était
vêtue de cette robe dont la couleur est devenue
proverbiale. Le général ne put apercevoir les
pieds nus de la religieuse, qui lui en auraient
attesté l’effrayante maigreur ; cependant, malgré
les plis nombreux de la robe grossière qui
couvrait et ne parait plus cette femme, il devina
que les larmes, la prière, la passion, la vie
solitaire l’avaient déjà desséchée.
La main glacée d’une femme, celle de la
Supérieure sans doute, tenait encore le rideau ; et
le général, ayant examiné le témoin nécessaire de
cet entretien, rencontra le regard noir et profond
d’une vieille religieuse, presque centenaire,
regard clair et jeune, qui démentait les rides
nombreuses par lesquelles le pâle visage de cette
femme était sillonné.
– Madame la duchesse, demanda-t-il d’une
voix fortement émue à la religieuse qui baissait la
tête, votre compagne entend-elle le français ?
– Il n’y a pas de duchesse ici, répondit la
34

religieuse. Vous êtes devant la sœur Thérèse. La
femme, celle que vous nommez ma compagne,
est ma Mère en Dieu, ma Supérieure ici-bas.
Ces paroles, si humblement prononcées par la
voix qui jadis s’harmoniait avec le luxe et
l’élégance au milieu desquels avait vécu cette
femme, reine de la mode à Paris, par une bouche
dont le langage était jadis si léger, si moqueur,
frappèrent le général comme l’eût fait un coup de
foudre.
– Ma sainte mère ne parle que le latin et
l’espagnol, ajouta-t-elle.
– Je ne sais ni l’un ni l’autre. Ma chère
Antoinette, excusez-moi près d’elle.
En entendant son nom doucement prononcé
par un homme naguère si dur pour elle, la
religieuse éprouva une vive émotion intérieure
que trahirent les légers tremblements de son
voile, sur lequel la lumière tombait en plein.
– Mon frère, dit-elle en portant sa manche
sous son voile pour s’essuyer les yeux peut-être,
je me nomme la sœur Thérèse...
35

Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en
espagnol, ces paroles que le général entendait
parfaitement ; il en savait assez pour le
comprendre, et peut-être aussi pour le parler :
– Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses
respects, et vous prie de l’excuser de ne pouvoir
les mettre lui-même à vos pieds ; mais il ne sait
aucune des deux langues que vous parlez...
La vieille inclina la tête lentement, sa
physionomie prit une expression de douceur
angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment
de sa puissance et de sa dignité.
– Tu connais ce cavalier ? lui demanda la
Mère en lui jetant un regard pénétrant.
– Oui, ma mère.
– Rentre dans ta cellule, ma fille ! dit la
Supérieure d’un ton impérieux.
Le général s’effaça vivement derrière le
rideau, pour ne pas laisser deviner sur son visage
les émotions terribles qui l’agitaient ; et, dans
l’ombre, il croyait voir encore les yeux perçants
de la Supérieure. Cette femme, maîtresse de la
36

fragile et passagère félicité dont la conquête
coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il
tremblait, lui qu’une triple rangée de canons
n’avait jamais effrayé. La duchesse marchait vers
la porte, mais elle se retourna : – Ma Mère, ditelle d’un ton de voix horriblement calme, ce
Français est un de mes frères.
– Reste donc, ma fille ! répondit la vieille
femme après une pause.
Cet admirable jésuitisme accusait tant d’amour
et de regrets, qu’un homme moins fortement
organisé que ne l’était le général se serait senti
défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu
d’un immense péril, pour lui tout nouveau. De
quelle valeur étaient donc les mots, les regards,
les gestes dans une scène où l’amour devait
échapper à des yeux de lynx, à des griffes de
tigre ! La sœur Thérèse revint.
– Vous voyez, mon frère, ce que j’ose faire
pour vous entretenir un moment de votre salut, et
des vœux que mon âme adresse pour vous chaque
jour au ciel. Je commets un péché mortel. J’ai
menti. Combien de jours de pénitence pour
37

effacer ce mensonge ! mais ce sera souffrir pour
vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur
est d’aimer dans le ciel, de pouvoir s’avouer ses
sentiments alors que la religion les a purifiés, les
a transportés dans les régions les plus hautes, et
qu’il nous est permis de ne plus regarder qu’à
l’âme. Si les doctrines, si l’esprit de la sainte à
laquelle nous devons cet asile ne m’avaient pas
enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien
loin de la sphère où elle est, mais certes au-dessus
du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis
vous voir, vous entendre et demeurer calme....
– Hé ! bien, Antoinette, s’écria le général en
l’interrompant à ces mots, faites que je vous voie,
vous que j’aime maintenant avec ivresse,
éperdument, comme vous avez voulu être aimée
par moi.
– Ne m’appelez pas Antoinette, je vous en
supplie. Les souvenirs du passé me font mal. Ne
voyez ici que la sœur Thérèse, une créature
confiante en la miséricorde divine. Et, ajouta-telle après une pause, modérerez-vous, mon frère.
Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si
38

votre visage trahissait des passions mondaines,
ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se
recueillir. Quand il leva les yeux sur la grille, il
aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie,
pâle, mais ardente encore de la religieuse. Son
teint, où jadis fleurissaient tous les
enchantements de la jeunesse, où l’heureuse
opposition d’un blanc mat contrastait avec les
couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton
chaud d’une coupe de porcelaine sous laquelle est
enfermée une faible lumière. La belle chevelure
dont cette femme était si fière avait été rasée. Un
bandeau ceignait son front et enveloppait son
visage. Ses yeux, entourés d’une meurtrissure due
aux austérités de cette vie, lançaient, par
moments, des rayons fiévreux, et leur calme
habituel n’était qu’un voile. Enfin, de cette
femme il ne restait que l’âme.
– Ah ! vous quitterez ce tombeau, vous qui
êtes devenue ma vie ! Vous m’apparteniez, et
n’étiez pas libre de vous donner, même à Dieu.
Ne m’avez-vous pas promis de sacrifier tout au
39

moindre de mes commandements ? Maintenant
vous me trouverez peut-être digne de cette
promesse, quand vous saurez ce que j’ai fait pour
vous. Je vous ai cherchée dans le monde entier.
Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les
instants, l’occupation de ma vie. Mes amis, des
amis bien puissants, vous le savez, m’ont aidé de
toute leur force à fouiller les couvents de France,
d’Italie, d’Espagne, de Sicile, de l’Amérique.
Mon amour s’allumait plus vif à chaque
recherche vaine ; j’ai souvent fait de longs
voyages sur un faux espoir, j’ai dépensé ma vie et
les plus larges battements de mon cœur autour
des murailles de plusieurs cloîtres. Je ne vous
parle pas d’une fidélité sans bornes, qu’est-ce ?
un rien en comparaison des vœux infinis de mon
amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos
remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre
aujourd’hui.
– Vous oubliez que je ne suis pas libre.
– Le duc est mort, répondit-il vivement.
La sœur Thérèse rougit.
– Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une
40

vive émotion, il a été généreux pour moi. Mais je
ne parlais pas de ces liens, une de mes fautes a
été de vouloir les briser tous sans scrupule pour
vous.
– Vous parlez de vos vœux, s’écria le général
en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas que
quelque chose vous pesât au cœur plus que votre
amour. Mais n’en doutez pas, Antoinette,
j’obtiendrai du Saint-Père un bref qui déliera vos
serments. J’irai certes à Rome, j’implorerai toutes
les puissances de la terre ; et si Dieu pouvait
descendre, je le...
– Ne blasphémez pas.
– Ne vous inquiétez donc pas de Dieu ! Ah !
j’aimerais bien mieux savoir que vous franchiriez
pour moi ces murs ; que, ce soir même, vous vous
jetteriez dans une barque au bas des rochers.
Nous irions être heureux je ne sais où, au bout du
monde ! Et, près de moi, vous reviendriez à la
vie, à la santé, sous les ailes de l’Amour.
– Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse,
vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi.
Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais
41

aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous et je
ne vous vois plus avec les yeux du corps. Si vous
connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir se
livrer sans honte à une amitié pure que Dieu
protège ! Vous ignorez combien je suis heureuse
d’appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne
prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant
ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de
mon éternité, avoir quelque certitude que vous
êtes heureux en ce monde, et que vous serez
heureux en l’autre, pendant tous les siècles. Ma
vie éternelle est tout ce que le malheur m’a laissé
à vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les
larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle ;
d’ailleurs vous mépriseriez une religieuse
devenue femme, qu’aucun sentiment, même
l’amour maternel, n’absoudrait pas.... Que me
direz-vous qui puisse balancer les innombrables
réflexions accumulées dans mon cœur depuis
cinq années, et qui l’ont changé, creusé, flétri ?
J’aurais dû le donner moins triste à Dieu !
– Ce que je dirai, ma chère Antoinette ! je
dirai que je t’aime ; que l’affection, l’amour,
l’amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur
42

tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est
si rare et si difficile à rencontrer, que j’ai douté
de toi, que je t’ai soumise à de rudes épreuves ;
mais aujourd’hui je t’aime de toute les puissances
de mon âme : si tu me suis dans la retraite, je
n’entendrai plus d’autre voix que la tienne, je ne
verrai plus d’autre visage que le tien...
– Silence, Armand ! Vous abrégez le seul
instant pendant lequel il nous sera permis de nous
voir ici-bas.
– Antoinette, veux-tu me suivre ?
– Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre
cœur, mais autrement que par un intérêt de plaisir
mondain, de vanité, de jouissance égoïste ; je vis
ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de
Dieu ! S’il est juste, vous serez heureux...
– Phrases que tout cela ! Et si je te veux pâle
et flétrie ? Et si je ne puis être heureux qu’en te
possédant ? Tu connaîtras donc toujours des
devoirs en présence de ton amant ? Il n’est donc
jamais au-dessus de tout dans ton cœur ?
Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne sais
quoi ; maintenant, c’est Dieu, c’est mon salut.
43

Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la
duchesse ignorante des plaisirs de l’amour, et
toujours insensible sous les apparences de la
sensibilité. Tu ne m’aimes pas, tu n’as jamais
aimé...
– Ha, mon frère...
– Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes
mon âme, dis-tu ? Eh ! bien, tu la perdras à
jamais, cette âme, je me tuerai...
– Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol,
je vous ai menti, cet homme est mon amant !
Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré
stupide, entendit à peine les portes intérieures se
fermant avec violence.
– Ah ! elle m’aime encore ! s’écria-t-il en
comprenant tout ce qu’il y avait de sublime dans
le cri de la religieuse. Il faut l’enlever d’ici...
Le général quitta l’île, revint au quartiergénéral, il allégua des raison de santé, demanda
un congé et retourna promptement en France.
Voici maintenant l’aventure qui avait
déterminé la situation respective où se trouvaient
44

alors les deux personnages de cette scène.
Ce que l’on nomme en France le faubourg
Saint-Germain n’est ni un quartier, ni une secte,
ni une institution, ni rien qui se puisse nettement
exprimer. La place Royale, le faubourg SaintHonoré,
la
Chaussée-d’Antin
possèdent
également des hôtels où se respire l’air du
faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le
faubourg n’est pas dans le faubourg. Des
personnes nées fort loin de son influence peuvent
la ressentir et s’agréger à ce monde, tandis que
certaines autres qui y sont nées peuvent en être à
jamais bannies. Les manières, le parler, en un
mot la tradition faubourg Saint-Germain est à
Paris, depuis environ quarante ans, ce que la Cour
y était jadis, ce qu’était l’hôtel Saint-Paul dans le
quatorzième siècle, le Louvre au quinzième, le
Palais, l’hôtel Rambouillet, la place Royale au
seizième, puis Versailles au dix-septième et au
dix-huitième siècle. À toutes les phases de
l’histoire, le Paris de la haute classe et de la
noblesse a eu son centre, comme le Paris vulgaire
aura toujours le sien. Cette singularité périodique
offre une ample matière aux réflexions de ceux
45

qui veulent observer ou peindre les différentes
zones sociales ; et peut-être ne doit-on pas en
rechercher les causes seulement pour justifier le
caractère de cette aventure, mais aussi pour servir
à de graves intérêts, plus vivaces dans l’avenir
que dans le présent, si toutefois l’expérience n’est
pas un non-sens pour les partis comme pour la
jeunesse. Les grands seigneurs et les gens riches,
qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à
toutes les époques, éloigné leurs maisons des
endroits très habités. Si le duc d’Uzès se bâtit,
sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte
duquel il mit la fontaine de la rue Montmartre,
acte de bienfaisance qui le rendit, outre ses
vertus, l’objet d’une vénération si populaire que
le quartier suivit en masse son convoi, ce coin de
Paris était alors désert. Mais aussitôt que les
fortifications s’abattirent, que les marais situés
au-delà des boulevards s’emplirent de maisons, la
famille d’Uzès quitta ce bel hôtel, habité de nos
jours par un banquier. Puis la noblesse,
compromise au milieu des boutiques, abandonna
la place Royale, les alentours du centre parisien,
et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son
46

aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des
palais s’étaient élevés autour de l’hôtel bâti par
Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses
légitimés. Pour les gens accoutumés aux
splendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus
ignoble que le tumulte, la boue, les cris, la
mauvaise
odeur,
l’étroitesse
des
rues
populeuses ? Les habitudes d’un quartier
marchand ou manufacturier ne sont-elles pas
constamment en désaccord avec les habitudes des
Grands ? Le Commerce et le Travail se couchent
au moment où l’aristocratie songe à dîner, les uns
s’agitent bruyamment quand l’autre se repose ;
leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns
sont la recette, et l’autre est la dépense. De là des
mœurs
diamétralement
opposées.
Cette
observation n’a rien de dédaigneux. Une
aristocratie est en quelque sorte la pensée d’une
société, comme la bourgeoisie et les prolétaires
en sont l’organisme et l’action. De là des sièges
différents pour ces forces ; et, de leur
antagonisme, vient une antipathie apparente que
produit la diversité de mouvements faits
néanmoins dans un but commun. Ces
47

discordances sociales résultent si logiquement de
toute charte constitutionnelle, que le libéral le
plus disposé à s’en plaindre, comme d’un attentat
envers les sublimes idées sous lesquelles les
ambitieux des classes inférieures cachent leurs
desseins, trouverait prodigieusement ridicule à
monsieur le prince de Montmorency de demeurer
rue Saint-Martin, au coin de la rue qui porte son
nom, ou à monsieur le duc de Fitz-James, le
descendant de la race royale écossaise, d’avoir
son hôtel rue Marie-Stuart, au coin de la rue
Montorgueil. Sint ut sunt, aut non sint, ces belles
paroles pontificales peuvent servir de devise aux
Grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque
époque, et toujours accepté par le peuple, porte
en lui des raisons d’état : il est à la fois un effet et
une cause, un principe et une loi. Les masses ont
un bon sens qu’elles ne désertent qu’au moment
où les gens de mauvaise foi les passionnent. Ce
bon sens repose sur des vérités d’un ordre
général, vraies à Moscou comme à Londres,
vraies à Genève comme à Calcutta. Partout,
lorsque vous rassemblerez des familles d’inégale
fortune sur un espace donné, vous verrez se
48

former des cercles supérieurs, des patriciens, des
première, seconde et troisième sociétés. L’égalité
sera peut-être un droit, mais aucune puissance
humaine ne saura le convertir en fait. Il serait
bien utile pour le bonheur de la France d’y
populariser cette pensée. Aux masses les moins
intelligentes se révèlent encore les bienfaits de
l’harmonie politique. L’harmonie est la poésie de
l’ordre, et les peuples ont un vif besoin d’ordre.
La concordance des choses entre elles, l’unité,
pour tout dire en un mot, n’est-elle pas la plus
simple expression de l’ordre ? L’Architecture, la
musique, la poésie, tout dans la France s’appuie,
plus qu’en aucun autre pays, sur ce principe, qui
d’ailleurs est écrit au fond de son clair et pur
langage, et la langue sera toujours la plus
infaillible formule d’une nation. Aussi, voyezvous le peuple y adoptant les airs les plus
poétiques, les mieux modulés ; s’attachant aux
idées les plus simples ; aimant les motifs incisifs
qui contiennent le plus de pensées. La France est
le seul pays où quelque petite phrase puisse faire
une grande révolution. Les masses ne s’y sont
jamais révoltées que pour essayer de mettre
49

d’accord les hommes, les choses et les principes.
Or, nulle autre nation ne sent mieux la pensée
d’unité qui doit exister dans la vie aristocratique,
peut-être parce que nulle autre n’a mieux compris
les nécessités politiques : l’histoire ne la trouvera
jamais en arrière. La France est souvent trompée,
mais comme une femme l’est, par des idées
généreuses, par des sentiments chaleureux dont la
portée échappe d’abord au calcul.
Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique,
le faubourg Saint-Germain a la splendeur de ses
hôtels, ses grands jardins, leur silence, jadis en
harmonie avec la magnificence de ses fortunes
territoriales. Cet espace mis entre une classe et
toute une capitale n’est-il pas une consécration
matérielle des distances morales qui doivent les
séparer ? Dans toutes les créations, la tête a sa
place marquée. Si par hasard une nation fait
tomber son chef à ses pieds, elle s’aperçoit tôt ou
tard qu’elle s’est suicidée. Comme les nations ne
veulent pas mourir, elles travaillent alors à se
refaire une tête. Quand la nation n’en a plus la
force, elle périt, comme ont péri Rome, Venise et
tant d’autres. La distinction introduite par la
50

différence des mœurs entre les autres sphères
d’activité sociale et la sphère supérieure implique
nécessairement une valeur réelle, capitale, chez
les sommités aristocratiques. Dès qu’en tout
l’État, sous quelque forme qu’affecte le
Gouvernement, les patriciens manquent à leurs
conditions de supériorité complète, ils deviennent
sans force, et le peuple les renverse aussitôt. Le
peuple veut toujours leur voir aux mains, au cœur
et à la tête, la fortune, le pouvoir et l’action ; la
parole, l’intelligence et la gloire. Sans cette triple
puissance, tout privilège s’évanouit. Les peuples,
comme les femmes, aiment la force en quiconque
les gouverne, et leur amour ne va pas sans le
respect ; ils n’accordent point leur obéissance à
qui ne l’impose pas. Une aristocratie mésestimée
est comme un roi fainéant, un mari en jupon ; elle
est nulle avant de n’être rien. Ainsi, la séparation
des Grands, leurs mœurs tranchées ; en un mot, le
costume général des castes patriciennes est tout à
la fois le symbole d’une puissance réelle, et les
raisons de leur mort quand elles ont perdu la
puissance. Le faubourg Saint-Germain s’est laissé
momentanément abattre pour n’avoir pas voulu
51

reconnaître les obligations de son existence qu’il
lui était encore facile de perpétuer. Il devait avoir
la bonne foi de voir à temps, comme le vit
l’aristocratie anglaise, que les institutions ont
leurs années climatériques où les mêmes mots
n’ont plus les mêmes significations, où les idées
prennent d’autres vêtements, et où les conditions
de la vie politique changent totalement de forme,
sans que le fond soit essentiellement altéré. Ces
idées veulent des développements qui
appartiennent essentiellement à cette aventure,
dans laquelle ils entrent, et comme définition des
causes, et comme explication des faits.
Le grandiose des châteaux et des palais
aristocratiques, le luxe de leurs détails, la
somptuosité constante des ameublements, l’aire
dans laquelle s’y meut sans gêne, et sans
éprouver de froissement, l’heureux propriétaire,
riche avant de naître ; puis l’habitude de ne
jamais descendre au calcul des intérêts journaliers
et mesquins de l’existence, le temps dont il
dispose,
l’instruction
supérieure
peut
prématurément acquérir ; enfin les traditions
patriciennes qui lui donnent des forces sociales
52

que ses adversaires compensent à peine par des
études, par une volonté, par une vocation
tenaces ; tout devrait élever l’âme de l’homme
qui, dès le jeune âge, possède de tels privilèges,
lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la
moindre conséquence est une noblesse de cœur
en harmonie avec la noblesse du nom. Cela est
vrai pour quelques familles. Çà et là, dans le
faubourg Saint-Germain, se rencontrent de beaux
caractères, exceptions qui prouvent contre
l’égoïsme général qui a causé la perte de ce
monde à part. Ces avantages sont acquis à
l’aristocratie française, comme à toutes les
efflorescences patriciennes qui se produiront à la
surface des nations aussi longtemps qu’elles
assiéront leur existence sur le domaine, le
domaine-sol comme le domaine-argent, seule
base solide d’une société régulière ; mais ces
avantages ne demeurent aux patriciens de toute
sorte qu’autant qu’ils maintiennent les conditions
auxquelles le peuple les leur laisse. C’est des
espèces de fiefs moraux dont la tenure oblige
envers le souverain, et ici le souverain est certes
aujourd’hui le peuple. Les temps sont changés, et
53

aussi les armes. Le Banneret à qui suffisait jadis
de porter la cotte de maille, le haubert, de bien
manier la lance et de montrer son pennon, doit
aujourd’hui faire preuve d’intelligence ; et là où il
n’était besoin que d’un grand cœur, il faut, de nos
jours, un large crâne. L’art, la science et l’argent
forment le triangle social où s’inscrit l’écu du
pouvoir, et d’où doit procéder la moderne
aristocratie. Un beau théorème vaut un grand
nom. Les Fugger modernes sont princes de fait.
Un grand artiste est réellement un oligarque, il
représente tout un siècle, et devient presque
toujours une loi. Ainsi, le talent de la parole, les
machines à haute pression de l’écrivain, le génie
du poète, la constance du commerçant, la volonté
de l’homme d’État qui concentre en lui mille
qualités éblouissantes, le glaive du général, ces
conquêtes personnelles faites par un seul sur
toute la société pour lui imposer, la classe
aristocratique doit s’efforcer d’en avoir
aujourd’hui le monopole, comme jadis elle avait
celui de la force matérielle. Pour rester à la tête
d’un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le
conduire ; en être l’âme et l’esprit, pour en faire
54

agir les mains ? Comment mener un peuple sans
avoir les puissances qui font le commandement ?
Que serait le bâton des maréchaux sans la force
intrinsèque du capitaine qui le tient à la main ? Le
faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons,
en croyant qu’ils étaient tout le pouvoir. Il avait
renversé les termes de la proposition qui
commande son existence. Au lieu de jeter les
insignes qui choquaient le peuple et de garder
secrètement la force, il a laissé saisir la force à la
bourgeoisie, s’est cramponné fatalement aux
insignes, et a constamment oublié les lois que lui
imposait sa faiblesse numérique. Une aristocratie,
qui personnellement fait à peine le millième
d’une société, doit aujourd’hui, comme jadis, y
multiplier ses moyens d’action pour y opposer,
dans les grandes crises, un poids égal à celui des
masses populaires. De nos jours, les moyens
d’action doivent être des forces réelles, et non des
souvenirs historiques. Malheureusement, en
France, la noblesse, encore grosse de son
ancienne puissance évanouie, avait contre elle
une sorte de présomption dont il était difficile
qu’elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut
55

national. Le Français, plus que tout autre homme,
ne conclut jamais en dessous de lui, il va du
degré sur lequel il se trouve au degré supérieur :
il plaint rarement les malheureux au-dessus
desquels il s’élève, il gémit toujours de voir tant
d’heureux au-dessus de lui. Quoiqu’il ait
beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouter
son esprit. Cet instinct national qui fait toujours
aller les Français en avant, cette vanité qui ronge
leurs fortunes et les régit aussi absolument que le
principe d’économie régit les Hollandais, a
dominé depuis trois siècles la noblesse, qui, sous
ce rapport, fut éminemment française. L’homme
du faubourg Saint-Germain a toujours conclu de
sa supériorité matérielle en faveur de sa
supériorité intellectuelle. Tout, en France, l’en a
convaincu, parce que depuis l’établissement du
faubourg
Saint-Germain,
révolution
aristocratique commencée le jour où la monarchie
quitta Versailles, le faubourg Saint-Germain
s’est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur
le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou
moins faubourg Saint-Germain : de là sa défaite
en 1830. À cette époque, il était comme une
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armée opérant sans avoir de base. Il n’avait point
profité de la paix pour s’implanter dans le cœur
de la nation. Il péchait par un défaut d’instruction
et par un manque total de vue sur l’ensemble de
ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit
d’un présent douteux. Voici peut-être la raison de
cette fausse politique. La distance physique et
morale que ces supériorités s’efforçaient de
maintenir entre elles et le reste de la nation, a
fatalement eu pour tout résultat, depuis quarante
ans, d’entretenir dans la haute classe le sentiment
personnel en tuant le patriotisme de caste. Jadis,
alors que la noblesse française était grande, riche
et puissante, les gentilshommes savaient, dans le
danger, se choisir des chefs et leur obéir.
Devenus moindres, ils se sont montrés
indisciplinables ; et, comme dans le Bas-Empire,
chacun d’eux voulait être empereur ; en se voyant
tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous
supérieurs. Chaque famille ruinée par la
révolution, ruinée par le partage égal des biens,
ne pensa qu’à elle, au lieu de penser à la grande
famille aristocratique, et il leur semblait que si
toutes s’enrichissaient, le parti serait fort. Erreur.
57

L’argent aussi n’est qu’un signe de la puissance.
Composées de personnes qui conservaient les
hautes traditions de bonne politesse, d’élégance
vraie, de beau langage, de pruderie et d’orgueil
nobiliaires, en harmonie avec leurs existences,
occupations mesquines quand elles sont devenues
le principal d’une vie de laquelle elles ne doivent
être que l’accessoire, toutes ces familles avaient
une certaine valeur intrinsèque, qui, mise en
superficie, ne leur laisse qu’une valeur nominale.
Aucune de ces familles n’a eu le courage de se
dire : Sommes-nous assez fortes pour porter le
pouvoir ? Elle se sont jetées dessus comme firent
les avocats en 1830. Au lieu de se montrer
protecteur comme un Grand, le faubourg SaintGermain fut avide comme un parvenu. Du jour
où il fut prouvé à la nation la plus intelligente du
monde, que la noblesse restaurée organisait le
pouvoir et le budget à son profit, ce jour, elle fut
mortellement malade. Elle voulait être une
aristocratie quand elle ne pouvait plus être qu’une
oligarchie, deux systèmes bien différents, et que
comprendra tout homme assez habile pour lire
attentivement les noms patronymiques des lords
58

de la chambre haute. Certes, le gouvernement
royal eut de bonnes intentions ; mais il oubliait
constamment qu’il faut tout faire vouloir au
peuple, même son bonheur, et que la France,
femme capricieuse, veut être heureuse ou battue à
son gré. S’il y avait eu beaucoup de ducs de
Laval, que sa mo...


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duchesse

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