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Maurice Maeterlinck et l’analogie

Littérature

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Maurice Maeterlinck et l’analogie
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Maurice Maeterlinck et l’analogie
COMMUNICATION DE PAUL GORCEIX
A LA SEANCE MENSUELLE DU 12 FEVRIER 2000

n peu plus de cinquante ans après la mort de Maeterlinck, l’histoire littéraire
est encore loin d’avoir pris la juste mesure du rôle que l’écrivain a joué dans le
changement d’épistémè au tournant du siècle. En poésie, ses Serres chaudes ont
ouvert la voie à une esthétique novatrice où les anomalies s’abolissent dans les
images délivrées des contraintes de la vraisemblance. Dramaturge, Maeterlinck a
inauguré un théâtre construit sur la suggestion du mystère, situé en deçà et au-delà
de la parole, qu’il juge incapable de fabriquer de la vérité. Penseur, dans ses essais
qui marquèrent l’esprit de plus d’une génération, il développa une réflexion sur
l’Inconnaissable dans la forme du fragment, parce que l’inachevé lui est apparu la
seule forme d’expression convenable pour un texte dont l’énoncé total est
impossible. Entomologiste, il a poursuivi dans des ouvrages qui furent de vrais
best-sellers, sa quête de l’Inconnu à travers la vie de l’infiniment petit.

U

On s’est souvent trompé sur la vraie personnalité de l’écrivain, secret, difficilement
accessible, atypique. Maeterlinck n’est pas un esthète dilettante, ni le plagiateur,
1
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tel que Maurice Lecat l’a présenté . Il n’est pas non plus un « dandy spirituel »,
qui aurait fini par se tourner vers un occultisme à la mode. C’est un homme de
connaissance, un lecteur curieux, passionné dès ses débuts par les cultures
anciennes et, comme il l’avoue, par des « œuvres qui passent pour fort abstruses »,

Maurice Lecat, Le maeterlinckisme, Bruxelles, Castaigne, 1939.
Jean Biès, Littérature française et pensée hindoue. Des origines à 1950, thèse présentée devant
l’Université de Toulouse-Le Mirail (1973), Service de reproduction des thèses à l’Université de
Lille, 1974, p. 398.
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1

« Novalis, Coleridge, Platon, Plotin, saint Denys l’Aréopagite, Böhme3 », etc. Il
faut prendre au sérieux l’inquiétude métaphysique qui, très tôt, a porté le futur
auteur de La Princesse Maleine vers des lectures qui concernent des questions que
l’intellect n’est pas en mesure de résoudre. La vérité, c’est que, sa vie durant, il n’a
cessé d’être préoccupé jusqu’à l’obsession par la situation paradoxale de l’homme
dans l’univers et par le constat de l’inanité de l’existence humaine. Face à la vérité
suprême du néant et de la mort, son œuvre d’un bout à l’autre, des Serres chaudes à
L’autre monde ou le cadran stellaire (1942), porte cependant le témoignage qu’il
existe des relations entre les êtres et les choses, des correspondances qui
rapprochent le fini de l’infini, qui lient le visible et l’invisible. Pour ce prospecteur
d’inconnu qu’il est, l’œuvre ne peut être bâtie que sur la foi en la possibilité d’une
synthèse au sein de « l’âme universelle ». Quant à son écriture, tissée d’images, de
métaphores et d’analogies, elle s’alimente à cette source cachée où elle puise son
unité. C’est ce que nous voudrions essayer de montrer.
« Au fond, j’ai de l’art une idée si grande qu’elle se confond avec cette mer de
4
mystères que nous portons en nous . » Maeterlinck a vingt-neuf ans, en 1890, au
moment où il fait cette déclaration en réponse à l’enquête d’Edmond Picard parue
sous le titre « Confession de poète ». Il y formule un projet esthétique en rupture
avec un art de la signification et de la transparence, focalisé sur l’indéfini, sur
l’inintelligible, sur l’énigme de l’existence. Cette position, qui implique le
bouleversement des valeurs traditionnelles et des critères de l’écriture, va
déterminer sa carrière : « Nous ne sommes qu’un mystère, et ce que nous savons
5
n’est pas intéressant », lui souffle Novalis en 1895. Trente-cinq ans plus tard, se
penchant sur l’énigme de la vie à travers l’observation des insectes, il émet cette
hypothèse : « L’Inconnaissable qui nous mène, ne sachant au juste où il allait, a-til voulu faire trois essais, sur les termites, les fourmis et les abeilles, avant de lancer
dans le temps ou l’éternité l’homme, sa dernière pensée et le dernier venu des

Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles (1896), Paris, Mercure de France, 1912, « Ruysbroeck
l’Admirable », p. 95.
4
Maurice Maeterlinck, Confession de poète, Réponse à l’Enquête d’Edmond Picard, parue dans L’Art
moderne, février 1890.
5
Trésor des humbles, op. cit., « Novalis », p. 145.
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animaux6 ? » Quelque dix ans auparavant, il avait conclu son essai sur l’histoire de
l’occultisme par cette phrase en forme de boutade : « Le grand secret, le seul
secret, c’est que tout est secret7. » Le questionnement sur l’Inconnu nous apparaît
comme une sorte d’invariant de sa réflexion.
C’est un fait que, dès les années 1860, les ouvrages qui traitent des sciences
8
occultes représentent un contrepoids du scientisme . L’affirmation de l’inconnu ou
même le simple sentiment du mystère ambiant traduit la réaction des
contemporains de Maeterlinck contre le positivisme envahissant et les excès du
naturalisme. Symptomatique, la réflexion de Remy de Gourmont à Jules Huret en
1891 : « M. Maeterlinck vient de traduire Ruysbroeck ; d’autres travaux
préparatoires vont émerger Nous en avons assez de vivre sans espoir au Pays du
Mufle ! Un peu d’encens, un peu de prière, un peu de latin liturgique, de la prose
de saint Bernard, des vers de saint Bonaventure, — et des secrets pour exorciser
M. Zola9 ! » La préface d’Anatole France au traité publié par Papus (docteur G.
Encausse) en 1888 atteste la dimension croissante faite au mystère dans la
littérature de l’époque : « La Magie occupe une large place dans l’imagination de
nos poètes et de nos romanciers, y lit-on. Le vertige de l’invisible les saisit, l’idée
de l’inconnu les hante10… » Villiers, auquel Maeterlinck reconnaît beaucoup
devoir, se passionne pour le Rituel de haute magie d’Eliphas Lévi11. 1889, l’année des
Serres chaudes, paraît la Préface des Grands Initiés d’Édouard Schuré ; Bergson
publie les Données immédiates de la conscience et Charles Morice La littérature de
tout à l’heure. Quant à Charles Morice, comme l’a constaté Paul Delsemme, il a
rattaché l’évolution de la nouvelle génération vers l’irrationnel à l’influence de
12
Thomas Carlyle, qui voyait dans l’intuition la seule méthode de la philosophie .
De fait, Maeterlinck place Carlyle à côté de Platon, d’Emerson et de Shakespeare
6

Maurice Maeterlinck, La vie des fourmis (1930). On se référera à M. Maeterlinck, La vie de la
nature, La vie des abeilles, L’intelligence des fleurs, La vie des termites, La vie des fourmis, préface de
Jacques Lacarrière, Postface de Paul Gorceix, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997, p. 483.
7
Maurice Maeterlinck, Le grand secret, Paris, Fasquelle, 1921, p. 319.
8
Se reporter à ce sujet à l’ouvrage remarquable d’Yves Vadé qui traite de l’histoire des rapports
entre les écrivains et la magie : L’enchantement littéraire. Écriture et magie de Chateaubriand à
Rimbaud, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1990.
9
Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire (1891), Vanves, Éditions Thot, 1982, p. 141.
10
Cité par Guy Michaud, Message poétique du Symbolisme, Paris, Nizet, 1966, p. 372.
11
Ibid., p. 224.
12
D’après Paul Delsemme, Un théoricien du symbolisme : Charles Morice, Paris, Nizet, 1958, p. 139.

3

parmi ceux qui ont exercé « la plus grande influence » sur son esprit13. De manière
plus générale, la place qu’occupent les res occultae dans le renouveau de la sensibilité à la fin du siècle, est loin d’être un phénomène négligeable pour comprendre
la création littéraire du symbolisme. Dès 1886, chez Maeterlinck, l’occulte a joué
un rôle majeur de stimulant dans l’élaboration de son esthétique symboliste. Dix
années plus tard, en 1896, encore sous le coup des révélations de la pensée
mystique, celui-ci confie à Adolphe Brisson : « Nous voudrions déchiffrer l’irritante énigme. L’inconnu nous environne, l’acte le moins important que nous
accomplissons est soumis à des influences que la raison est impuissante à
expliquer… Il y a là un champ d’étude autrement intéressant que l’analyse de
quelques cas passionnels ; la vraie psychologie est la psychologie élémentaire, dont
14
le règne, Dieu merci ! est près de finir . »
Hostile à la psychologie traditionnelle, Maeterlinck voit dans les sciences
occultes une pensée primitive, synthétique, dotée du pouvoir de jeter un pont de
symboles et d’analogies entre le moi et les choses. C’est d’ailleurs en ce sens-là
qu’il faut comprendre son mysticisme. Chez lui, la foi dans le cosmos où s’insèrent
des créatures vivantes s’associe aux spéculations mystiques de Ruysbroeck et de
Böhme. Compte tenu de la crise intérieure de courte durée qu’il traversa vers 1888,
il faut cependant se garder d’attribuer à Maeterlinck des aspirations religieuses au
sens traditionnel du terme. Pas question d’ascèse, ni d’adhésion à un dogme révélé.
L’homme de pensée qu’il a été, le poète, le dramaturge, cherche ses garants
spirituels dans des philosophies qui impliquent la possibilité pour l’homme de se
dépasser, de faire éclater le carcan de sa finitude.
Les notes du Cahier bleu écrites à bâtons rompus à la charnière des années
15
1888-1889 nous apportent des informations précieuses sur ce temps d’initiation à
l’esthétique symboliste. On constate que la qualité de « sympathie » y ressort
comme une des idées maîtresses autour de laquelle se cristallise la réflexion du
Réponse à l’enquête de la Revue des revues (mai 1891). Se reporter à l’&e...




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