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le parachutage

Littérature

Aperçu du corrigé : le parachutage



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le parachutage
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LE PARACHUTAGE
Norbert ZONGO
Roman
_______________________________________________

Avant-propos

– Qui t’a dit d’écrire au président ?
J’ouvrais la bouche pour répondre quand une gifle claqua,
sèche, comme un coup de tonnerre. Une autre plus violente suivit.
Puis une troisième, puis plusieurs. Je me couvris les tempes des
deux mains. C’était un midi, non, un matin, non, un soir, non…
Dans mon esprit, le temps fondait peu à peu, comme un morceau
de beurre dans une marmite chaude en cette journée du 27 mars
1981.
– Pourquoi as-tu écrit au président ?
Malgré mes bourdonnements d’oreilles, je compris la question
du gendarme de la section spéciale.
– Où sont les preuves, eus-je le courage de crier ? Le gendarme
ouvrit rageusement un tiroir de son bureau et jeta à ma figure une
feuille volante. Je la saisis et, avant de la lire, j’osai :
– À quelle adresse écrit-on à un tel président ? Est-ce un tract ou
une lettre ? Elle n’a pas d’en-tête et elle n’est pas signée. Après
tout, est-ce intelligent d’écrire à un président pour l’insulter ?
Autant faire un tr…
Un coup de poing me renversa avec la chaise. Ce furent les
dernières questions que je posai en une année entière de détention
dont trois mois fermes de cellule. Trois jours plus tard, j’étais
accusé « d’atteinte grave à la sûreté de l’État. »
– Tu es subversif et dangereux. À cause de toi quatre cents de
nos étudiants sont menacé à l’étranger. Le plus pire (sic), c’est que
tu es un antimilitariste dangereux, très dangereux même. Tu écris

1

des bêtises sur la politique. Et comme tu réclames des preuves je
vais te les donner.
Le gendarme jeta sur la table un paquet. Je lus : ''Le
parachutage'' ; c’était mon manuscrit que j’avais envoyé aux
Éditions CLE de Yaoundé, il y avait cinq mois de cela. Je voulus
savoir comment et pourquoi ''Le Parachutage'' était parvenu dans
les mains de la gendarmerie. Mais je me rappelai ce que valaient
les questions et me tus.
Depuis ce jour, je compris tout, tout, c’est-à-dire la nature réelle
d’un certain pouvoir en Afrique, le caractère suicidaire de toute
opposition, de toute contestation, mais surtout le devoir qui
incombe à tous les Africains conscients de lutter, de se battre pour
une Afrique plus humaine, débarrassée des cellules - mouroirs et
des légions de tortionnaires à la solde des présidents-fondateurs,
guides-éclairés, créateurs du parti unique.
Béni soit le jour où des Africains pourront défiler, pancartes à la
main, pas pour sublimer souvent le règne d’un cancre, médiocre
tyran drapé de « démocratie », mais pour désapprouver la politique
d’un pouvoir dont ils auraient contribué à asseoir les fondements
de sa légitimité. Le sous-développement serait alors vaincu.

2

LE PARACHUTAGE

Le soleil poussait nonchalamment sa porte de nuages et
regardait d’un œil encore bouffi de sommeil la ville qui s’éveillait.
L’horizon se teignit de pourpre. Le jour naissait.
Les boîtes de nuit finissaient de vomir leurs noctambules qui se
mêlaient aux lève-tôt couche-tard : monde hétéroclite fait de
marchandes, de curés, de boulangers, de muezzins, d’ouvriers…
Les rares buildings érigeant par-ci, par-là, leur masse, trouaient
le brouillard du matin qui submergeait la ville.
Un nouveau jour se levait : un nouveau sursis de vie pour les
millions de désœuvrés et de miséreux d’Afrique. Pour eux, il
apportait au mont – combien déjà très haut – des souffrances des
années et des jours précédents, son amer rajout de misère.
Encore un nouveau jour : un sursis de vie pour des milliers
d’hommes-cancrelats, peuple méconnu des prisons abjectes des
présidents-fondateurs-guides éclairés d’Afrique.
Encore un nouveau jour : la continuation d’un exubérant
bonheur pour des milliers d’hommes auxquels la vie n’avait rien
''refusé'', peuple de tortues intellectuelles à carapaces de diplômes
ou d’argent, moralement invertébré, pour lequel il était aussi
normal d’exploiter, d’asservir l’Homme que d’exploiter ou de
maltraiter son âne.
Encore un nouveau jour qui se levait sur ce monde, le nôtre :
terrible paradoxe où les dieux se définissent par les diables et où
l’esprit se mesure à l’aune de la matière. Ce monde à
l’incompréhensible dualité où le bien tient la main du mal, où
l’enfer fait corps avec le paradis.
Monde où l’affamé squelettique côtoie l’obèse.
Monde de l’eucharistie et de la pilule.
Monde des Brigades-rouges et de la Croix-Rouge.
Mais aussi en Afrique, monde du président-dieu et du militantvotant, « l’homo applaudicus ».
Le jour était né. L’armée de mendiants avait pris d’assaut les
devantures des grandes banques bourrées d’argent, occupant ses
3

éternelles positions stratégiques pour avoir les quelques jetons qui
lui permettront de voir un autre jour naître demain.
Les buildings, véritables nids de tisserins s’animaient. Ils
avaient déjà avalé un grand nombre de personnes, travailleurs
comme chômeurs en quête de boulot. Leurs escaliers résonnaient
du martèlement des chaussures. Les crépitements des machines à
écrire, telles des rafales d’armes automatiques, s’ajoutaient aux
grésillements des téléphones et aux voix humaines pour instaurer
une ambiance de marché africain.
Mais n’exagérons pas. Tous les buildings ne connaissaient pas
cette ambiance. Au centre de la ville, sur une petite colline se
dressait un building, au milieu d’une très vaste cour, grand champ
de fleurs. Il se distinguait par son architecture et la haie d’hommes
armés jusqu’aux dents qui entouraient la cour et en interdisait
l’accès.
Vu de l’extérieur, on eût dit un temple, une église ou une
mosquée. Car le calme qui régnait dans la cour était
impressionnant.
C’était plutôt une banque, un palais – coffre où l’État, la
« nation » et le « peuple » gardaient leur trésor inestimable : leur
illustre Fils, Guide-éclairé, Père-fondateur, Leader-bien aimé qui a
tout créé, tout, surtout les prisons et le parti unique.
Et qui créé tout.
C’était de ce palais-coffre-fort, usine de discours et de décrets
que le premier fils du peuple gouvernait le pays.
C’était de ce sanctuaire qu’il construisait la patrie : la sienne,
entre quatre murs.
C’était de ce temple que le président-dieu Gouama gérait le
destin de plusieurs millions d’hommes habitant la République
Démocratique de Watinbow.
Silence, le dieu travaille !
* * * *
La lourde voix d’un interphone grésilla.
– Monsieur Marcel, Marcel, Marcel… Monsieur le conseiller…
Mon conseiller… Marcel…
– Monsieur le Président ! J’arrive, votre Excellence ! Tout de
suite, à vous Excellence ! Je suis à vous mon Président !
4

Marcel était dans le pays depuis le jour où le président de la
nouvelle République de Watinbow avait débarqué d’un DC 6 en
brandissant du haut de la passerelle à l’immense foule hystérique
venue l’acclamer à coups de tam-tams, de cors et de fusils à pierre,
une sacoche de cuir luisant en criant :
– Je vous apporte l’Indépendance !
On hurla et on dansa des jours et des nuits durant. Dans les
églises et dans les mosquées, on avait expliqué que cette
indépendance n’était pas le signe de l’avènement de Satan, comme
celle que les « communistes » voulaient installer il y a deux ans.
Mais la sacoche était très petite pour contenir un objet de valeur,
pensèrent certains à haute voix dans la foule. Peut-être
l’indépendance était en or, répondirent d’autres. Le Président
Gouama ne l’avait pas montrée. Mais elle devait être bel et bien
dans la sacoche. Il n’y avait qu’à voir la haie de gendarmes et de
gardes qui empêchaient d’approcher la sacoche et son porteur.
Marcel, c’était le « conseiller » que le maître d’hier, devenu
depuis l’atterrissage du DC 6 présidentiel un ami fidèle et un
partenaire sincère, a délégué pour aider le nouveau président dans
ses apprentissages d’indépendance.
– Où étais-tu passé Marcel ? Avertis Monsieur l’Ambassadeur
que j’irai au prochain sommet de l’OUA dans dix jours.
– Oui Monsieur le Président. C’est vrai, votre présence est plus
que nécessaire pour aider à résoudre les graves crises qui menacent
l’existence même de l’Organisation. Votre lucidité et toute l’estime
conséquente que vous témoignent tous vos pairs seront le ciment
qui comblera les lézardes de cet édifice. Je vais commencer à
rédiger l’allocution que vous y prononcerez dès ce soir.
– Attention Marcel ! Je pense qu’il nous faut entendre d’abord
Monsieur l’Ambassadeur. Es-tu sûr que votre pays n’a pas changé
de position au sujet des problèmes que nous aurons à débattre ?
– Sûr votre Excellence. Il n’y a pas de changement.
– C’est vrai Marcel. Ce sont toujours les mêmes vieux
problèmes.
– Penses-tu qu’un jour la RASD puisse siéger sans difficultés à
l’OUA ?
– Votre Excellence, c’est possible mais pas souhaitable.
– Personnellement, je me pencherais du coté de la RASD, s’ils
n’étaient pas sous la houlette du communisme impénitent ces
5

Sahraouis. Ah le communisme ! C’est la peste moderne. Les
diplomates et les étudiants en sont les rats propagateurs. Notre
monde porte le communisme comme une plaie ulcéreuse sur les
fesses ; tant qu’elle est là, impossible de s’asseoir pour se reposer.
Ou nous arrivons à radier le communisme, ou le communisme
radiera le monde libre. Et ce sera la fin du monde. Si tu ne m’avais
pas contredit dès les tous débuts de l’indépendance, maintenant que
j’avais réglé le compte à ces fils de Satan. Il fallait que toute
demande d’emploi, à la fonction publique ou ailleurs fût
contresignée par le catéchiste ou l’imam du quartier ou du village
du demandeur.
– Votre Excellence, je vous répète que vous vous seriez créé
des ennemis pour rien.
– Je persiste à croire que j’avais raison. As-tu déjà vu un paysan
communiste ? Ce sont des imbéciles de fonctionnaires ou salariés
des autres secteurs qui optent pour le communisme.
– Monsieur le Président, ne revenons pas sur cette vieille
discussion. Je comprends votre haine du communisme, mais…
– Oui, c’est ma formation au séminaire…, non Marcel, ce n’est
pas que ça. Tout homme capable de distinguer l’or du cuivre,
comme on le dit dans ma langue, est capable de comprendre que le
communisme est la pire chose vers laquelle un être humain puisse
tendre. Souvent j’ai envie de dire tout haut aux ambassadeurs des
pays de l’Est : foutez-nous la paix ! Rentrez chez vous. Mais avec
l’hypocrisie que vous appelez diplomatie, on se tolère, on se
congratule à l’occasion. L’autre jour, pendant que je décorais
l’ambassadeur de l’URSS, j’avais envie de le gifler. Quand
j’approche un communiste, j’ai une sensation bizarre,
indéfinissable.
– C’est exact votre Excellence ! Les communistes sont en
réalité des assoiffés de sang, des terroristes.
– Vois comment ils occupent les pays des autres ! Et ils osent
chercher à se justifier ! Non, j’enrage. Le drame est que des esprits
constipés, de type primaire, solidement amarrés à une déplorable
ignorance et réfractaires aux exigences de notre monde africain
n’hésitent pas à trouver des similitudes entre l’invasion barbare de
l’Afghanistan et les opérations de sauvetage au Zaïre, au Tchad et
en Centrafrique. Tu ne me croiras pas Marcel, lorsque je t’aurais
dit que les auteurs de telles aberrations ont des licences, des
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doctorats. C’est à croire qu’ils les ont volés. Avec mon certificat
d’études primaires indigènes, qui vaut bien sûr plus qu’un doctorat,
je ne déraisonnerai jamais ainsi.
– Très certainement votre Excellence. Votre certificat d’études
primaires indigènes est incomparable aux petits doctorats de ces
petits étudiants. Vous avez le niveau d’un professeur…
– Comment ? Veux-tu me comparer à ces petits professeurs des
collèges ?
– Non, mon Président. Je parle des professeurs au-dessus des
docteurs.
– Ah bon, d’accord ! Parlant de la confusion entre aide et
invasion, je disais que nous avions des liens séculaires avec les
occidentaux, n’est-ce pas ?
– Très certainement votre Excellence. Nous sommes presque
des frères.
– Voilà ! Les Français, les Belges, les Anglais etc. nous ont
colonisés. Nous leur devons tout. Nous coopérons depuis des
siècles. Qu’ils viennent à notre appel nous aider à résoudre certains
de nos problèmes, quoi de plus normal ?
– Rien de plus parfait, mon Président.
– Mais, se lever un beau matin et envahir son voisin parce
qu’on est super-puissant, pour l’empêcher de choisir la voie qu’il
juge la meilleure pour son peuple est un crime contre l’humanité.
Un crime odieux, rien d’autre. Un crime. Et dans tout ça j’en veux
aux Etats-Unis. Ils auraient pu anéantir la Chine et l’URSS avant
que ces nids de vipères ne donnassent leur couvée.
– Nous déplorons la politique d’apartheid, mais il faut
reconnaître qu’elle est un moindre mal à côté du communisme.
– Je suis tout à fait d’accord avec vous, Marcel. D’ailleurs tu
sais bien que beaucoup d’entre nous entretiennent de bonnes
relations personnelles avec les autorités d’Afrique du Sud et
d’Israël. Ils ont d’efficaces services de renseignements qui nous
mettent à l’abri des manœuvres sordides et machiavéliques, des
sanguinaires communistes. Et puis, l’Afrique du Sud et Israël ont
de très bons médecins.
– Pour le cas d’Israël, comme votre Excellence l’a vu au début
de la rupture des relations diplomatiques, j’étais farouchement pour
le maintien du statu quo. Ce fut la plus grosse erreur des pays
africains. Il fallait prévoir que les Arabes préféreraient déverser
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leur trop plein de pétrodollars en Occident, pour des achats qui
vont des usines aux poupées, que d’aider l’Afrique à sortir de sa
misère. Les minables subsides qu’ils vous donnent de temps en
temps, ne sauraient remplacer l’assistance technique israélienne.
– Pour ces Arabes, mieux vaut ne pas en causer. Pour leur
arracher mille dollars d’aide, en dehors des crédits de constructions
de mosquées ou d’écoles coraniques, il faut se lever très tôt et
surtout se coucher très tard. Quand vous allez chez eux, ils vous
étalent avec orgueil leurs richesses insultantes comme pour vous
dire « Tendez la main, mendiez d’abord avant d’avoir quelque
chose ! » C’est tout juste s’ils ne vous font pas chanter des versets
du Coran comme le font les petits « garibous » des écoles
coraniques qui passent de porte en porte pour demander l’aumône.
Et des racistes en plus.
– Monsieur le Président, ces Arabes ne s’intéressent qu’à leur
nouvelle vie idyllique que leur permettent les pétrodollars. Ce que
le grand prophète a enseigné dans le saint livre du Coran ne les
intéresse plus. Un arabe suit la voie du prophète à dos de chameau
ou d’âne mais pas en luxueuse Mercedes ou en Cadillac blindée.
Dans l’allocution, je voudrais des mots foudroyants, pour
condamner l’apartheid en Afrique du Sud et réclamer la paix au
Tchad. Ah le Tchad, totalement mis en lambeaux par des fils
inconscients. Je veux des mots durs pour condamner la course aux
armements des superpuissances.
– C’est tout Excellence ?
– Vois toi-même ce qui manque. Ah, j’oubliais, il faut réclamer
aussi une partie pour les Palestiniens. Des gens insupportables ces
Palestiniens. Ils ont été trompés par les communistes et ils ont
démarré avec des attentats, sinon leur problème aurait pu trouver
une solution. Tant pis pour eux ! Bref, mentionne leur cas. Peutêtre que d’ici là Israël aura fini de les bombarder. Je n’ose pas dire
exterminer à cause des femmes et des enfants.
– Excellence, je voudrais aussi parler du Nouvel Ordre de
l’information.
– Comme tu veux. Si tu veux rejoindre Mattar Mbow dans son
délire, tu es libre. Je ne sais pas qui lui a fourré tout ça dans la tête.
Bref, je te laisse le soin de voir ce qui pourra renforcer notre image
de marque à l’extérieur.
– J’ai déjà tracé votre itinéraire, Excellence.
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– Déjà ?
– Oui, mon Président. Je vous le lis : Paris, Bonn, Bruxelles,
Londres, Dakar à l’aller. Au retour : Dakar, Paris et vous revenez.
– Magnifique Marcel. Tu agis toujours comme si tu lisais dans
mon cerveau.
– J’en suis très flatté votre Excellence ; Je dois faire ce périple
avant vous, comme vous le savez, pour préparer le terrain.
– À Paris et à Bonn vous aurez des rencontres avec des
hommes d’affaires pour discuter de leur participation à la
réalisation de certains projets de développement.
– Des dîners d’affaires ou des rencontres ?
– Des dîners d’affaires votre Excellence.
– Ah bon ! Je veux des mots précis. Très bien Marcel. Prends
souvent du repos mon cher. J’ai une bonne nouvelle pour toi. Tu
sais, j’ai réussi à débloquer la première tranche du prêt de la
banque mondiale pour le projet agricole dans le Sud du pays. Tu
iras en Suisse… tu comprends Marcel ?
– Très bien votre Excellence.
Le Président Gouama éclata de rire, et avec jubilation il
poursuivit :
– Pas besoin d’un tableau noir. Tu comprends toujours
facilement. Cette fois c’est dix millions de dollars. La Banque n’a
accordé que dix-sept millions. Tu en auras un million pour tes
prochaines vacances. Marcel, je t’aime beaucoup. Grâce à toi je
connais le bonheur… Pas de fausse modestie, tu as fait beaucoup
pour moi, pour ma famille et même pour mon pays.
– Très honoré et très heureux de vous l’entendre dire
Excellence. Mon souhait est de vous servir très bien ; et surtout
pendant longtemps.
– Tu as oublié quelque chose de très important… à Paris.
Devine.
– Ah ! J’avais oublié de relever le montant de toutes vos
dernières actions en France. Quelle mémoire !
– Ce n’est pas ça Marcel.
– Oh oui ! Je vois Excellence. On n’avait pas résolu le
problème du terrain que vous vouliez acheter en province.
– À côté ! Approche que je te le souffle à l’oreille.
Le Président et son conseiller s’esclaffèrent. Le Président
Gouama enchaîna.
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– Il m’en faut une comme ça (Il leva le pouce). D’ailleurs tu
connais mes goûts. Une poitrine bien développée, des fesses bien
en relief. Peu importe le prix. Surtout pas les genres sahéliennes ;
les sécheresses je n’en veux pas. Si tu retrouves celle de la fois
passée tu la reprends. Elle était vraiment douce. Avec une
souplesse de chatte au niveau du bassin, elle vous enlace comme
un serpent et vous suce comme une sangsue. Ah les blanches !
Elles connaissent, elles. À part les filles de joie, nos négresses sont
très ignorantes. Elles s’étalent comme du bois mort… C’est mon
problème actuellement. Mon marabout m’interdit de me séparer de
ma vieille carne pour me remarier officiellement. Car, à ce qu’il
paraît, elle est mon étoile. Donc sans elle pas de présidence. J’en
souffre. Figure-toi, une femme que tu as épousée quand tu étais un
commis d’administration ne peut quand même plus servir comme
présidente ! Regarde autour de toi, tous mes pairs ont changé ; des
femmes dignes d’être présidentes. Bref, parlons d’autre chose.
– Comptez sur moi Excellence, le maximum sera fait.
– Une chose aussi, en France et partout en Europe, je veux
régler le cas des étudiants contestataires. Je ne veux plus qu’un seul
d’entre eux réussisse à un examen.
– Je contacterai des recteurs et des professeurs à cet effet.
– Contacte aussi leurs locataires. Qu’on me les expulse tout le
temps surtout à l’approche des examens. Je vais donner des
consignes strictes à mes ambassadeurs.
– J’avais arrangé certaines affaires avec des éléments de la
police chez nous. Faites-moi confiance. Des gens iront en tôle.
– Mon ami et frère Marcel n’oublie rien. Tout est
minutieusement fait. J’adore cette minutie. Je la soulignerai quand
je vais te décorer. Je ferai le procès des prisonniers politiques à
mon retour du sommet. Étudie le cas de chacun d’eux et donne la
peine que la cour prononcera. Pas moins de trente ans pour
Coulibaly et tous les autres responsables du bureau du mouvement
national des élèves et étudiants. Ils ont d’ailleurs eu la chance. Sans
l’intervention de Monsieur l’Ambassadeur, on n’en parlait plus.
Plus de pitié pour les communistes.
– Justement, Excellence ! Je voulais… euh, c’est-à-dire…
– Allons Marcel, allons Marcel, sans gêne, dis ce que tu as à
dire.
10

– Je comptais, Excellence, vous voir ce soir, pour un problème
assez grave, loin des oreilles indiscrètes… parce que c’est assez
grave.
– Ah bon ? Ferme cette porte derrière toi et raconte un peu. Tu
as l’air préoccupé, de quoi s’agit-il ?
– Il s’agit… Excellence, il s’agit de la situation intérieure…
– C’est pas possible ! Au niveau des syndicats, nous avons
remplacé les responsables douteux par de bons et loyaux militants.
Le parti est en parfaite santé. D’où vient donc le mal ?
– Le problème vient d’un autre côté. Un de nos agents, un
assistant technique qui enseigne au lycée, a découvert un
mouvement estudiantin dangereux qui est soutenu par beaucoup de
vos militaires. Les rapports de cet agent concordent avec ceux
d’autres agents de l’assistance technique militaire…
– Mais, mais, mais, des communistes chez moi ?
– C’est de la subversion, Monsieur le Président.
– Il n’y a pas de subversion sans communisme. Ah ! Ah ! Ah !
Le visage du président Gouama était tout décomposé. Mais la
surprise céda rapidement sa place à une noire colère. Deux
énormes rides barrèrent son front massif. Ses tempes se gonflèrent,
se dégonflèrent à la manière des crapauds barbotant dans les
rivières débordantes des eaux des premières pluies.
Il arracha son téléphone, composa en grommelant un numéro.
– Qui appelez-vous Excellence ?
– Celui que je dois appeler, Marcel. Quand il viendra tu le
verras. C’est terrible, c’est terrible. Mais c’est terrible !
Gouama semblait sangloter, sa voix était sans timbre. Son
conseiller Marcel faillit s’enfuir quand il explosa soudain :
– Faites rechercher tous les chefs de ce mouvement. Je veux
leur liste complète. Je veux qu’on les pende ce soir, qu’on les
fusille, qu’on les égorge, qu’on les, les, les…
Il s’affala sur son bureau.
– Calmez-vous Excellence. Nous avons tous les
renseignements. Du côté des étudiants et des élèves, il n’y a rien à
craindre. Mais du côté des militaires, c’est très dangereux.
L’homme qui est en tête est estimé et a une expérience militaire.
Son passé nous permet d’affirmer qu’il est l’un des officiers
supérieurs de votre armée, s’il n’est pas le meilleur.
11

Le Président Gouama se leva comme mu par un ressort. Ses
yeux flambaient. Il hurla
– Dis-moi son nom. Quel est son nom ? Qu’on le pende sur le
champ. Je vais téléphoner à Monsieur l’Ambassadeur, il faut des
parachutistes ce soir. Combien ce chien a-t-il de sympathisants ?
Réponds-moi au lieu de me regarder comme si j’avais porté un
masque.
– Calmez-vous Excellence. Il faut ruser avec les forts. Le
coupable est le commandant Keïta, responsable des
paracommandos.
– Le commandant Keiiitaa ? Keiiitaa ? Ke i i ita. Celui que j’ai
aimé et admiré le plus. L’officier pour moi, jadis, le plus fidèle, le
plus sûr. Keïta veut m’écarter, me tuer, me tu-er ?
– Keïta monte un coup diabolique. Il gagne chaque jour
beaucoup de sympathisants à sa cause, en racontant aux soldats que
leurs chefs les volent et les briment, en les maintenant à des grades
ridicules. Que votre armée est une armée de familles, seuls ceux
qui ont des relations peuvent y aller et espérer atteindre avant la
libération le grade de sergent. Il affirme que les structures de votre
armée sont coloniales et que pour vous, le militaire d’aujourd’hui
est comme le tirailleur d’antan : une montagne de muscles au
service d’un crâne aussi plein qu’un entonnoir. Il a révélé aux
soldats que le chef d’état-major des armées a détourné tout l’argent
du nouveau camp qui devait être construit. Il affirme même que
vous…
La sonnerie de la porte qui crépitait rageusement interrompit
Marcel.
– Entrez, cria Gouama.
Le chef d’état-major des armées entra entre deux batteries de
talons avant de se raidir comme une momie égyptienne dans un
garde-à-vous.
– Tiens, tiens, combien de temps mets-tu entre ton bureau et la
présidence ?
– Cinq minutes votre Excellence.
– Et depuis que j’ai appelé, il ne s’est écoulé que cinq minutes ?
Kodio, tu sais lire une montre ?
– Oui, votre honneur. Seulement il y avait un embouteillage.
– Bon, tu es quand même là. Alors, que se passe-t-il dans ton
armée ? L’armée que je t’ai confiée.
12

– Rien que Monsieur Marcel vous a peut-être déjà dit.
– Ça veut dire que tu étais au courant ?
– La trahison du commandant Keïta ne pouvait passer
inaperçue. Mais Monsieur l’Ambassadeur et Monsieur Marcel
m’avaient dit de ne pas vous informer pour le moment avant qu’on
ait toutes les informations en main. Maintenant c’est chose faite.
– Ainsi, mon armée veut me renverser, m’écarter, me tuer. Quel
grade avais-tu quand tu as quitté l’armée coloniale ?
– Sergent, votre Excellence. Un simple sergent.
– C’est ça. Un simple sergent. Une bande de chômeurs, de
désœuvrés que j’ai récupérés pour former une armée, voilà ce que
vous êtes tous. C’est moi qui vous ai sauvés de la misère, du
chômage. La récompense ? Un coup d’État. Je vous ai repêchés
pour les défilés. Rien que des tirailleurs au chômage que j’ai
regroupés pour des défilés ; ils veulent ma place, ma peau, mon
pouvoir.
– Excellence vous savez que je vous suis et resterai fidèle. Je le
jure à nouveau.
Le lieutenant-colonel se mit à genoux, joignit les mains comme
s’il voulait prier, baissa la tête.
– Je jure sur l’honneur et sur Dieu de vous servir toujours avec
conscience et dévouement. Je le jure sur la ceinture de mon père.
– Lève-toi ancien sergent. Ce n’est pas votre faute, c’est la
mienne. Qui m’a dit de créer une armée ? Vous seriez, qui petit
tailleur, qui cultivateur, qui chauffeur de taxi, etc., et il n’y aurait
pas de problèmes aujourd’hui. Que veut-on ? Un de vos anciens
compagnons d’armes qui a été sauvé du chômage comme vous a
déserté son champ de manioc et est président aujourd’hui. Il s’est
gradé déjà colonel. C’est tentant. Quelqu’un qui devait être
chasseur de rats et qui se retrouve trois ans après l’indépendance,
président !
Gouama piqua une vive colère.
– Où étiez-vous quand nous luttions pour arracher
l’indépendance ? Où étiez-vous quand nous nous battions à Paris, à
Londres, à Bruxelles… Où étiez-vous quand nous organisions le
RDA, le PRA, le PAL…, pour donner aux peuples africains la
liberté ?
– Nous n’étions rien Excellence. C’est vous qui avez tout fait.
Nous ne faisions rien. Nous n’étions rien.
13

– Si, vous faisiez quelque chose. Vous aviez vos culs enfouis
dans la boue du désert ou dans le sable du Vietnam. Vos culs
pourris comme vos godasses.
Gouama donna un violent coup de pied dans le derrière du
lieutenant-colonel Kodio. La colère secouait tout son être.
Il pivota sur lui-même et fixa son conseiller Marcel. Il a cru
percevoir un sourire sur son visage.
– De quoi riez-vous Marcel ? Vous vous moquez de moi ?
– Pas du tout Excellence. Certainement pas mon Président. Je
suis plutôt confondu ; seulement, vous avez dans votre colère,
légitime, parlé de la boue du désert et du sable du Vietnam. C’est
ce qui m’a fait sourire.
– Tu ris pour rien alors ? Ou tu es fou ou tu es bête. Et pour un
conseiller ni l’un ni l’autre n’est recommandable. Alors, sergent
Kodio, que faisiez-vous quand nous nous battions pour libérer le
pays et conduire nos peuples à l’indépendance ? Vous vous faisiez
battre, battre, par les Vietnamiens et les Algériens. Combien de
recrues sont entrées cette année à l’armée ?
– Deux mille cinq cents comme vous l’avez demandé votre très
Grand Honneur.
– Deux mille cinq cents nouvelles recrues. Deux mille cinq cent
candidats à la présidence, autant de colonels, de généraux, de
maréchaux de la défaite économique et politique de l’Afrique.
Notre erreur historique est d’avoir créé des armées… pour des
défilés.
Gouama transpirait de tous ses pores. Il tournait dans son
bureau les mains derrière le dos comme un lion en cage.
– Sais-tu au moins lire, Kodio ?
– Oui votre Excellence. Ordonnez mon Président.
– Ouvre l’armoire derrière toi et prends un livre dans la
dernière rangée du haut. Le titre est Ma vision du monde de
Einstein.
– Votre Excellence, je lis ici « Comment je vois le monde ».
C’est de Albert Einstein.
– Tu le connais ?
– Non votre très Grand Honneur.
– Et tu veux être président de la République !
– Certainement pas Ex…
– Tais-toi ! Des incultes, opportunistes par-dessus le marché.
14

Ouvre ce livre et lis la première phrase de la page quinze. Lis à
haute voix.
– « La pire des institutions grégaires se prénomme armée. Je la
hais ».
– Répète, répète jusqu’à ce que je t’ordonne de te taire.
Kodio répéta d’un ton ferme et à haute voix la phrase. Gouama
faisait toujours le tour de son bureau, déplaçant mécaniquement
coupe-papier, crayons, feuilles, cendriers, etc. Il était trempé.
– Ça va ! Continue avec la phrase qui vient en bas de cette
page.
Le lieutenant-colonel Kodio se racla la voix, humecta.
– « Si un homme peut éprouver quelque plaisir à défiler en rang
aux sons d’une musique, je méprise cet homme. Il ne mérite pas un
cerveau humain puisqu’une moelle épinière le satisfait… L’armée :
le cancer de la civilisation ».
– Répète, répète, hurla Gouama, les yeux exorbités. Kodio lut
inlassablement la partie du livre qui lui avait été indiquée. Même la
sonnerie de la porte ne l’interrompit pas.
– Qui est là, cria Gouama ?
– C’est Tiga, votre Excellence.
Gouama se décrispa. Le nom semblait lui donner une soudaine
assurance.
– Entre, mon cher Tiga. Je m’apprêtais d’ailleurs à te
convoquer. Entre et ouvre les oreilles, mon ami. On prépare un
coup d’État contre moi. Je saigne mon pays, mon peuple, pour
payer gracieusement des gens à ne rien faire, sauf des coups d’État.
– Un coup de quoi ?
– Tu as bien entendu : un coup d’État.
– Et qui est ce bâtard qui ose l’imaginer ?
– Qui veux-tu que ce soit ? Les tirailleurs sénégalais bien sûr.
L’un d’eux s’est déjà proclamé empereur ailleurs. Des bandits !
Kodio, sais-tu comment on appelle l’espèce humaine actuelle ?
Kodio leva les yeux au plafond et fit semblant de chercher.
– Pardon de l’injure, ironisa Gouama. C’est l’homo sapiens. En
Afrique c’est autre chose de nos jours. Nous avons le
« pouvoirdocus leopardis ». Le pouvoirdocus est une espèce
dangereuse sous d’autres cieux. Mais chez moi à Watinbow, le
climat restera malsain pour son développement. Le pouvoirdocus
leopardis. Sais-tu ce que c’est Kodio ?
15

– Instruisez-moi votre sommité. Je suis un analphabète à côté
de vous. Je ne sais…
– La palisse ! Tu ne trouveras pas ce mot dans un dictionnaire.
C’est le nom scientifique que je donne au militaire africain.
N’oublie pas que j’ai fait du latin. Revenons à nos pouvoirdocus
leopardis pour ne pas dire à nos moutons. Marcel, résumons : donc,
le plus estimé de mes officiers, le commandant Keïta, sergent qui a
fait ses preuves sous les bananiers d’Indochine, démobilisé et
devenu jardinier dans son village… toute sa fortune se résumait à
une vieille cantine rouillée, deux vieilles tenues kaki, trois boucs et
quelques poulets ; ce sergent donc veut devenir président. Président
du Watinbow que j’ai créé de mes mains. Président ! Sauvé par
moi, aujourd’hui il roule en Peugeot 505. Et que veut-il ? Ma tête.
Mon pouvoir. Mon pou… voir ! Combien sont-ils exactement
Marcel ?
– Nous avons la liste complète votre Excellence. Elle est
longue. Seulement sachez que Keïta se fait seconder par le
commandant Ouédraogo de la même unité.
– Et qu’est-ce que vous aviez décidé de leur donner comme
sanction, Kodio et Marcel ? Kodio d’abord.
– Excellence nous avons arrêté toute une stratégie. Mais je vais,
avec votre permission, laisser la parole à Monsieur Marcel.
– Une stratégie pour éliminer des traîtres ? C’est la meilleure.
Pourquoi ne pas faire comme toujours, saboter leur voiture pendant
le week-end. S’ils n’y meurent pas on les achèvera à l’hôpital.
– Ce n’est pas sûr avec Keïta et Ouédraogo, mon président.
– Bon il faudrait organiser un banquet pour les empoisonner.
– Vous savez Excellence que ces deux-là n’aiment pas les
cérémonies, et on dirait qu’ils ont un sixième sens.
– Pourquoi ne pas les abattre à coups de fusil ou de bazooka et
même de canon si nécessaire. Pourquoi ? Pourquoi ?
Tiga, qui venait de parler, transpirait aussi de colère. Il était un
conseiller très spécial du président. C’était lui qui coordonnait et
exécutait les sacrifices décidés par l’équipe de sorciers et
marabouts qui veillaient sur Gouama et son pouvoir.
Son visage osseux et ses longues moustaches qui y débordaient
lui donnaient l’aspect d’un convalescent. Sa pomme d’Adam en
saillie semblait se mouvoir aux ordres de ses gros yeux de hibou
lorsqu’il vous fixait, et lui donner l’aspect d’un fauve prêt à vous
16

dévorer. Sous la veste ou le grand boubou, il portait toujours une
petite chemise en cotonnade parsemée d’amulettes. Chacun des
doigts de sa main gauche (le pouce y compris) portait au moins
deux bagues. Un tableau qui pouvait inspirer un peintre par ses
multiples couleurs.
Sa vie était liée à celle du président.
– Laisse-les s’expliquer mon cher Tiga. Allez Marcel !
– Mon Président, nous avons arrêté ce qu’il faut faire.
Certes nous pourrions les faire éliminer, comme vous le dites,
mais nous ne voulons pas qu’il y ait le moindre soupçon. Ils
peuvent avoir des sympathisants cachés qui pourront un jour réagir.
– Trêves de commentaires ! Que faut-il faire ?
– Calmez-vous Excellence, nous sommes là pour vous aider.
Ne vous inquiétez pas. Nous avons déjà tout arrêté ce…
– C’est ça, laissez-vous tuer, tendez le cou, faites-vous égorger.
« Calmez-vous, calmez-vous. » Savez-vous ce que vous dites ? Ma
vie et mon trône sont en danger et Monsieur me demande de me
calmer ! Faites bien attention toi et l’Ambassadeur, si votre pays a
la main sur le mien, c’est parce que je suis là. Si je bouge, personne
d’autre ne pourra contenir la horde de communistes. Ils
nationaliseront toutes vos sociétés. Vos compatriotes bourgeois qui
font le gros dos ici seront purement et simplement expropriés. Ça
vous fera des chômeurs en plus, ainsi que la pacotille d’assistance
technique dont on nous accable. Ça ne sait pas pousser une
brouette et ça se dit technicien.
Marcel aussi commença à montrer des signes d’énervement.
– Monsieur le Président, tout cela arrive parce que vous n’avez
pas voulu m’écouter dès le départ. Je vous ai conseillé de ne pas
garder l’armée de notre pays ; par orgueil, vous avez dit non. Vous
voulez vous entourer de vos cousins, de vos neveux, etc. Il y a des
réalités que vous refusez de voir de face. Vous voulez une armée
pour défiler et qui vous rend les honneurs. Eh bien, vous l’avez
eue. De quoi vous plaignez-vous ? Je ne suis pas raciste, mais je
reconnais la différence entre les races. Le noir est ingrat. Ce n’est
pas moi qui le dis, même vos proverbes en parlent. Il est
imprévoyant. Je ne dirais pas comme Jules Ferry : « Le Noir peut
vendre sa natte le matin parce qu’il ne pense pas qu’il fera nuit le
soir », mais il faut reconnaître qu’il vous manque un esprit de suite.
Vous avez été imprévoyant.
17

– Ainsi tu te mets à m’insulter à présent ?
– Pas du tout. Mais je ne peux pas tolérer que vous rejetiez vos
erreurs sur les autres. Pourquoi n’avez-vous pas une base
étrangère ? Vous seul le savez.
– Je suis indépendant. J’ai décidé de créer mon armée. Pouvaisje penser que ces chiens que j’ai sortis du trou me mordraient ? Il
n’est jamais trop tard pour bien faire, ton pays reviendra.
– Il peut refuser de venir ; vous n’avez pas d’ordre à nous
donner.
Gouama fulminait.
– Qu’il ne vienne pas s’il veut, d’autres viendront. J’en connais
qui sauteront sur l’occasion. Si vous refusez, je fais appel à Israël et
même à l’Afrique du Sud. Et si ça ne suffit pas je constituerai une
armée de mercenaires.
– Cette armée, la vôtre, n’en est pas une ? Le mercenaire est un
soldat au service d’un homme ou d’un groupe d’hommes. Or vos
soldats sont à votre service ou, tout au plus, au service de votre
gouvernement, comme beaucoup d’autres soldats à travers le
continent qui sont payés pour garantir le pouvoir de certains
responsables. Vous avez des mercenaires qui s’ignorent.
– Ma sécurité n’a pas de prix. Et vous, ne dépensez-vous pas
des fortunes pour de l’armement ? On dit toujours la sécurité du
pays, mais c’est celle aussi des institutions qui permettent aux
hommes de rester au pouvoir. Et puis les républiques des
ambassadeurs que vous aviez créées après les indépendances en
Afrique doivent disparaître.
– Entre vous et nous, qui dépense le plus pour l’armement ? Ne
voyez pas les millions de dollars des pays développés. Par rapport
à leur budget, c’est insignifiant. Savez-vous que par rapport à votre
budget, le paquetage d’une recrue coûte plus qu’une fusée
Pershing ? Avec des budgets évaluables avec de simples
calculatrices de poche, vous achetez des armes ; vous, vous vous
surarmez. Je m’excuse de vous avoir dit certaines vérités mais il le
fallait. Écoutez-nous avant de piquer vos crises de gamin. Donc,
voilà ce que nous avons décidé pour résoudre le cas de Keïta et de
Ouédraogo : dans une semaine vous ferez une visite au Nord du
pays. Une grande fête y sera organisée à cet effet. Il y aura une
démonstration de saut par les para-commandos. Les deux
comploteurs sauteront certainement pour faire plaisir à leurs
18

parents car ils sont chez eux au Nord. Et comme ils sautent en
dernier lieu, un accident est vite arrivé. Vous comprenez
maintenant ?
– Excuse-moi Marcel. Mon affolement de tout à l’heure était
tout aussi incompréhensible. Avez-vous déjà choisi le pilote ?
– J’en fais mon affaire, intervint Kodio. Tout a été
soigneusement préparé. Je donnerai ordre personnellement aux
deux de sauter. Et même si je ne le faisais pas, ils sont tellement
attachés à leurs hommes qu’ils sauteront.
– Excusez-moi tous les deux. J’étais sous le coup de la colère.
– Votre Excellence, vous n’avez pas besoin de vous culpabiliser.
Je jure une fois de plus sur l’honneur de vous servir avec loyauté et
dévouement. Excellence, tout juste après l’opération, je souhaite
que vous changiez votre garde.
– Mais ce sont des parents qui me sont dévoués corps et âme,
Kodio.
– Je n’en doute pas. Ils ne seront mutés que pour quelques
temps. Il y a des éléments que je veux tester pour savoir jusqu’où
ils sont loyaux. Ils monteront la garde avec des cartouches sabotées
et des fusils sans percuteur.
– Je vous fais totalement confiance. Tenez-moi informé de tout
ce que vous faites.
Gouama venait de se calmer. Mais il semblait vidé de toute
énergie. Ce fut avec des gestes lents qu’il ouvrit son buffet et servit
du cognac aux autres.
– À notre santé, à notre succès.
– Longue vie et long règne à mon cher Président ! cria Kodio.
Tiga et Marcel burent en silence.
– Mes amis, que serais-je sans vous ? N’en parlons plus.
– Monsieur le Président, je vous présente toutes mes excuses et
vous réaffirme le soutien de mon pays et de ma modeste personne.
Vous pouvez compter sur nous. J’ai déjà rédigé l’allocution que
vous prononcerez au Nord ainsi que le discours funèbre que vous
prononcerez après l’accident. Dès aujourd’hui on annoncera la date
de votre visite à la radio. Rien ni personne n’occupera ce fauteuil
que vous avez personnellement arraché de très haute lutte.
Monsieur l’Ambassadeur et moi-même vous le garantissons de
tout cœur. Si votre Excellence le permet, je me sauve. Nous
préparerons mon voyage en Suisse demain.
19

– Au revoir Marcel, à demain, je vais me reposer ce soir.
Kodio, tu peux aussi t’en aller. Viens me voir demain matin.
Surtout pas un mot à personne.
Resté seul avec son conseiller très spécial, le président Gouama
réexamina la situation.
– Il nous faut résoudre le problème sur le champ. Tiga tu vas
aller au Nigéria aujourd’hui. Ramène-moi notre homme de
Kadouna. Je mets un avion spécial à votre disposition. Son prix
sera le nôtre. Insiste car il n’aime pas souvent se déplacer.
– Je ferai le nécessaire Excellence. Le marabout que j’ai ramené
de Gao avait aussi recommandé des sacrifices à faire. Il parlait de
l’imminence d’un danger. Je commence à croire à tout ce qu’il a
raconté. Mais il a donné des sacrifices pas faciles à faire.
Gouama sursauta.
– Tu plaisantes Tiga ? Qu’est-ce qu’il demande de sacrifier, la
lune ou le soleil ? Qu’est-ce qui est difficile à faire en Afrique
quand on veut rester au pouvoir ? Tu plaisantes ! Qu’est-ce qu’il
demande ?
– Il demande, Excellence, d’ouvrir la panse d’un veau noir, d’y
insérer le sein et le sexe d’une femme enceinte. Le tout doit être
enfermé dans la boîte crânienne d’un homme et enterré au
cimetière. Au troisième jour, on prélèvera trois dents du crâne
enterré pour vous. Vous avalerez une de ces dents ; et les deux
autres seront soigneusement incrustées dans une magnifique canne
qui ne vous quittera jamais. Pour qu’on vous arrache le pouvoir, il
faut d’abord réussir à remettre ces trois dents à leur place. Ce qui
est pratiquement impossible.
– Alors Tiga, où est le sacrifice difficile à faire ? Même Dieu ne
me condamnera pas si je dois sacrifier quelques deux ou trois
personnes pour préserver le pays tout entier du communisme. Et
d’ailleurs, rien ne se fait sans la volonté du Seigneur.
– Vous avez raison mon Président. J’organiserai tout ça et dès
mon retour du Nigéria.
– Non, je veux que ça se fasse ce soir. Vois tes hommes de
main. Il manque tout sauf des sexes et des seins de femmes dans ce
pays. Il y en a même qui propagent des maladies très graves. Il n’y
a donc aucun pêché à en supprimer un ou plusieurs de ces sexes
malades.
20

– Très juste Excellence. Tout sera réglé ce soir. Je me sauve
pour préparer le voyage au Nigéria. À mon avis, Excellence, après
cet orage, il faut faire comme partout ailleurs : confier les magasins
d’armes et de munitions à des étrangers. Et purger toute l’armée
des éléments subversifs. À mon avis, il faut éviter les officiers très
instruits dans l’armée. Pas plus que le Bac désormais.
– Ne t’inquiètes pas, je sais ce qu’il faut à mes pouvoirdocus
leopardis : un traitement de choc, capable de faire d’un buffle un
mouton de case. C’est très grave le cas de l’Afrique : le paisible
citoyen est réveillé de bon matin, pour s’entendre dire qu’au cours
de la nuit, son pays et lui ont découvert la nouvelle voie qui conduit
enfin au développement. Et la misère s’éternise. Un matin, une
fanfare sonne. Un « chers compatriotes » ou un « chers
concitoyens » fuse à la radio. Un comité ou un conseil militaire de
quelque chose se proclame, et le tour est joué. Voilà une recrue d’il
y a quelques années devenue un personnage important pour le pays
et même pour le monde entier. Et la liberté demeure un leurre. À
chaque coucher de soleil, des peuples africains se demandent
comment les trouvera le prochain matin. Car la gestion de leur
destin passe sans ménagement d’une main à l’autre, par le biais
d’une simple musique, une simple fanfare. Et l’affairisme, la
corruption et le vol s’épanouissent. Tiga, j’ai le devoir de préserver
mon pays et mon peuple. Même s’il faut sacrifier vingt mille
femmes, n’hésite pas une seconde. N’hésite jamais. Allez sauvetoi. Reviens le plus vite possible avec notre homme de Kadouna.
Avertis que je n’ai pas besoin de motards pour rentrer chez moi
aujourd’hui. Après cet orage comme tu le dis, je t’enverrai en
Europe. Il faut que je t’initie aux affaires. Il faut savoir organiser sa
retraite quand on est président en Afrique. Marcel avait quand
même raison : nous sommes souvent imprévoyants. Et aussi les
Africains sont ingrats. Nous avons des peuples très ingrats.
Comment peuvent-ils applaudir les petits caporaux qui détrônent
les présidents qui leur ont apporté l’indépendance ?
– Mais personne ne vous ravira cette présidence. Personne !
– J’en suis très sûr. Mais ça ne m’empêche pas de prendre mes
précautions. Les anciens ont dit : « Même si le chat n’attrape pas
les poules, il ne doit pas élire domicile dans le poulailler. » Je
rentre me reposer. Quelle rude journée ! On ne me montrera jamais
du doigt dans la rue : « Voilà l’ancien président Gouama ! ». Ah,
21

j’oubliais. Nos enfants qui étudient en Europe, les miens et les
tiens, rentrent dans trois jours pour leurs vacances. Ils amènent
avec eux des amis et des camarades de classe, dont deux filles de
députés, quatre garçons de ministres et six autres enfants
d’hommes d’affaires. Les petits m’ont dit par téléphone qu’ils
tiennent à montrer une ville propre à nos hôtes. J’ai donné des
ordres immédiatement au maire. Il joue sa place s’il ne refait pas
bien la toilette de la ville.
– Votre Excellence, nos enfants et leurs amis viendront donc
avant votre visite au Nord.
– Certainement.
– Je voudrais souligner à votre Honneur que c’est possible que
ces jeunes veuillent vous suivre pour vivre une fête africaine. Il
faudrait donc prendre des mesures car la ville de Zamb’Wôga
regorge d’indigents. Notre réputation pourrait en prendre un coup.
Il va falloir prendre les mêmes mesures qu’à l’arrivée des
parlementaires européens. Sans compter que la presse étrangère
peut passer par hasard par là.
– C’est très juste Tiga. J’appellerai moi-même le gouverneur du
Nord et le maire de Zamb’Wôga pour leur donner des ordres. Bon,
maintenant ça suffit. Au revoir. Bon voyage. Je rentre chez moi. Et
pas de motards. Il faut de la discrétion jusqu’à la liquidation des
bandits.
*
Les étoiles venaient de déserter le ciel. Amantes frivoles.
La brume légère, messager tardif de l’Harmattan qui séjournait
depuis six mois dans la savane africaine, envahissait la petite ville
de Zamb’Wôga dont les quelque quarante mille âmes étaient déjà
debout, comme depuis le lendemain de l’annonce de la visite du
Père-fondateur du parti, le président de la République. Il fallait
rendre la ville propre. Et l’eau était rare.
Les maisons et les arbres qui bordaient les grandes rues avaient
été peints et repeints, mais il fallait chaque jour livrer et gagner la
bataille contre le sable fin qu’un vent jusque-là inconnu profitait du
sommeil des hommes pour venir déposer très tard la nuit.
Les militants du parti veillaient et faisaient veiller à la propreté
des rues et des maisons. Les fleurs mourantes de ce mois d’avril
22

avaient aussi ressuscité grâce à l’eau rare qu’elles buvaient avant
les hommes.
Mais les plus occupés ce petit matin étaient les policiers. Ils
avaient reçu l’ordre strict de débarrasser la ville de ses indigents.
Des lépreux, des aveugles, des fous, etc., hommes, femmes,
enfants se bousculaient autour des quatre camions que la voirie
utilisait pour évacuer ses ordures. Des pleurs et des cris fusaient.
Ceux qui ne pouvaient pas monter sur les camions – et ils étaient
les plus nombreux – étaient saisis par les policiers gantés qui
comptaient jusqu’à trois, pour les y balancer comme des sacs
d’arachides.
Certains indigents refusaient de se séparer de leur richesse : un
ballot de chiffons renfermant souvent de vieux morceaux de pain,
arrachés de haute vigilance à l’armée de vautours dont la ville ne
pouvait se défaire. Pour ces mendiants, la police utilisait un
argument solide : la matraque.
Ces malheureux et ces malheureuses criaient et imploraient la
grâce d’un Dieu qui les avait déjà « punis », pour on ne sait quelle
faute.
Le spectacle n’était pas insolite. Ce n’était pas la première fois
que les autorités s’échinaient à faire un replâtrage de la misère du
peuple pour que des étrangers ne vissent pas quels étaient les
maires, les gouverneurs… le président, d’un peuple aussi démuni
du minimum vital qu’un baobab l’est en feuilles pendant la saison
sèche.
Il ne fallait pas que la presse occidentale rapportât à travers le
monde les réalités choquantes qui pourraient indisposer Gouama et
des ministres lors de leurs nombreuses visites officielles ou privées.
Cynique pudeur.
Aussi s’ingéniaient-ils chaque fois à cacher une pauvreté que les
villes comme Zamb’Wôga suaient de tous leurs pores ; une misère
que l’harmattan charriait dans ses rafales. Elles étaient là, visibles
et permanentes, criardes et poignantes, cette pauvreté et cette
misère qu’il fallait toujours cacher. Les livres et les journaux
pouvaient le dire, le démontrer à coups de PIB, de PNB, etc., mais
il fallait toujours à Gouama et à ses subordonnés faire croire que
malgré leur dehors minable, ils avaient un dedans enviable.
Elles se rencontraient pourtant à chaque coin de rue, cette
misère et cette pauvreté, sous forme de vieilles vendeuses
23

squelettiques de galettes de millet ou de cacahuètes. Sous forme de
jeunes gens crasseux, aux cheveux hirsutes, vendant des objets
hétéroclites allant des ceintures aux épingles en passant par le
thermomètre chinois, elles s’affichaient au bord des rues.
Mais il fallait déporter ces indigents qui se permettaient d’être
des slogans vivants de la misère, des brevets de pauvreté que la
famine, la pauvreté et le chômage décernaient à Zamb’Wôga
comme aux autres villes.
Dans ce petit matin, ils étaient faciles à repérer, les indigents.
Si certains passants trouvèrent le spectacle amusant, le car de la
vieille lépreuse Tempoko fit pleurer des marchandes de légumes.
La poitrine baignée de larmes et de morve, les yeux flamboyants,
elle criait et levait ses deux bras, branches de baobab défeuillées,
vers le ciel, en implorant la grâce des policiers qu’elle appelait
« mes fils ».
La police avait démoli son abri en carton et en morceaux de
vieilles tôles qu’elle avait construit sous un caïlcédrat. Sa maison.
« Elle y habitait avant ma naissance » dit une marchande en
larmes.
Tempoko n’avait plus besoin de mendier. Il se trouvait toujours
quelqu’un pour lui donner une vieille couverture, un vieux pagne,
une vieille robe. La nourriture ? Elle en recevait tellement qu’elle
en donnait même à d’autres indigents : « ses fils ».
Ce matin elle devait partir, quitter Zamb’Wôga pour un voyage
de soixante-dix kilomètres en pleine brousse au bord d’un fleuve,
en compagnie des autres, ceux qui font honte à Gouama et à ses
hommes.
*
– Ici vous avez de l’eau à gogo leur expliqua l’inspecteur de
police responsable de l’opération. Il y a des nénuphars et du
poisson pour ceux qui savent pêcher. Les dépenses pour recevoir
notre grand président et sa suite sont tellement élevées que la
mairie ne pourra plus se permettre le luxe de gaspiller de l’essence
pour suivre ces pistes impraticables et venir vous ramener en ville.
Que ceux d’entre vous qui veulent y revenir se débrouillent tout
seuls. Vous savez qu’aucun chapitre du budget n’est prévu pour le
transport des mendiants. Et puis vous ne payez pas d’impôts après
24

tout, conclut tranquillement l’inspecteur de police. Salut la
compagnie. Nous retournons recevoir notre Guide-suprême cet
après-midi, dit-il en claquant la porte de sa Land Rover.
Le soleil venait d’entamer la dernière moitié de sa course. Le
feu qui cascadait du ciel avait contraint les groupes de danseurs et
de musiciens, sur pied dès les premières heures de la matinée pour
recevoir leur président, à s’abriter sous les caïlcédrats aux ombres
avares et furtives.
Les vendeurs d’eau faisaient fortune. Les longues et dures
heures d’attente avaient séché les gosiers.
Par petits groupes, les jeunes s’agglutinaient autour des petits
récepteurs que certains d’entre eux portaient à leur cou.
Les écoliers qui agitaient de petits drapeaux en papier depuis
sept heures du matin avaient déserté leurs rangs tout le long de
l’avenue que devait emprunter le guide Gouama.
Tout le monde écoutait la radio pour savoir à quel moment
arriverait le Père-fondateur du parti, Guide éclairé, et bien-aimé.
– Ici la radio diffusion, la voix de l’indépendance émettant de
Watinbow. Militantes et militants, chers auditeurs, comme
précédemment annoncé, nous allons prendre contact avec notre
équipe mobile qui suit votre Excellence, le Grand-stratège, le
Timonier-national, le Guide-suprême, celui qui lutta farouchement
pour donner à son peuple l’indépendance, dans la tournée qu’il
effectuera à Zamb’Wôga. Nous ne le répéterons jamais assez : si
cette visite semble improvisée aux yeux du profane politique, elle
est en réalité un baromètre permettant de mesurer la capacité
d’organisation de notre peuple, sa rapidité à se mobiliser quand on
le lui demande. Le Guide de la Nation a voulu tester une fois de
plus la vigilance des masses populaires qui doivent être prêtes à
n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit, à se mobiliser
pour écraser les ennemis intérieurs et extérieurs à notre pays, à
bouter hors de nos frontières les éventuels mercenaires et autres
charlatans à la solde de l’impérialisme international. Nul ne doute
que la population de la ville de Zamb’Wôga sortira massivement
pour témoigner au premier fils de notre pays son indéfectible
soutien et sa totale disponibilité. En attendant, voici quelques
communiqués qui viennent de nous parvenir :
« La direction du Flamboyant prie mademoiselle Jeanne,
employée au service de jour, qui a quitté le night-club depuis hier
25

soir, de rejoindre d’urgence le club avant 22 heures, faute de quoi
elle sera considérée comme démissionnaire. »
« Zongo Robert signale la disparition de son oncle Zongo
Bouanga. Signalement : taille un mètre quatre-vingt, teint noir,
sans cicatrices raciales. Il portait à sa sortie de vieux habits kaki. Il
aimait boire à la Cave du roi où il a été vu avant hier soir. Prière
d’avertir le poste de police le plus proche en cas de retrouvaille,
d’avance merci ».
Allô, allô ! L’équipe mobile ? Si vous nous entendez, vous avez
l’antenne. Allô l’équipe mobile, allô l’équipe mobile ? Vous avez
l’antenne.
– Merci le studio, nous vous recevons très bien.
Chers auditeurs, nous reprenons l’antenne pour vous dire avec
quel enthousiasme les militantes et les militants de Zamb’Wôga
attendent leur illustre hôte, le Père de la Nation.
Depuis ce matin, une véritable marée humaine a envahi la place
de l’indépendance. À la symphonie des tam-tams, des flûtes, des
balafons, des koras et des mélodieuses voix des griots et des
griottes, s’ajoutent de temps en temps des cascades de fusils à
pierre. L’ambiance est celle des grands jours de fête. Toute la ville
resplendit des fastes des cérémonies de réjouissance organisées
pour recevoir le Grand-stratège. Jamais de mémoire de citoyen de
ce pays, on n’avait vu une telle mobilisation dans un délai aussi
bref. Ce serait nous répéter que de vous dire que notre Guide bienaimé est adoré par son peuple.
On nous annonce que le cortège présidentiel fait son entrée dans
la ville. Tout le monde s’agite. Les musiciens reprennent leurs tamtams. Professeurs et instituteurs remettent leurs élèves en rang.
Nous entendons la sirène du motard de la gendarmerie qui précède
le cortège. Les fusiliers installés à la sortie de la ville font tonner
leur arme.
Il est là, le Grand-guide est arrivé. La foule applaudit. Debout
dans sa Mercedes décapotable, le Pè...


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le parachutage

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