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Article de presse: Les accords de Gdansk :j'accepte, je signe

Publié le 22/02/2012

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31 août 1980 - Voilà, ça y est. Plus aucun point à marchander, tout est réglé : dans la petite pièce où se mènent les négociations, Lech Walesa, le chef du mouvement, invite la commission gouvernementale à venir signer l'accord devant les quelque mille délégués du comité de grève interentreprises (MKS). Depuis une semaine, ils ont suivi, comme tous les ouvriers, l'ensemble des discussions radiodiffusées sur tout le chantier Lénine. Comme d'habitude, ils sont assis, calmement, dans la grande salle de conférences aux rangées de tables alignées perpendiculairement à la tribune. Il est 16 h 35, ce dimanche 31 août, et le vice-premier ministre, Mieczyslaw Jagielski, entre le premier, suivi de Lech Walesa et de leurs suites respectives. Pas un mot, pas un bruit, et les officiels-car tous les négociateurs, ouvriers et ministres, sont désormais des officiels-prennent place derrière les micros. Walesa est entouré de Mieczyslaw Jagielski, et du premier secrétaire de Gdansk, Tadeusz Fiszbach. A leur gauche, Lénine en pied, imperturbable depuis le début de la grève, regarde toujours obstinément vers les fenêtres; à côté de l'aigle polonais qui domine la pièce, le crucifix rajouté par les grévistes; les trois emblèmes font bon ménage, et à ce moment chacun n'a qu'une pensée : pourvu que ça dure! Le texte est arrivé : chacun signe sous les caméras de la télévision polonaise et, comme un diable, un jeune gréviste bondit et distribue aux membres de la commission gouvernementale un jeu de Solidarité, le bulletin clandestin du mouvement. Walesa : " Solidarité restera le journal de notre syndicat. " Les délégués applaudissent à tout rompre. Les ministres rangent ces samizdats dans leur serviette. La salle, debout, frémissante, entonne l'hymne national, et les regards que l'on se jette crient : " Pince-moi! Dis-moi que je ne rêve pas... " Derrière les grilles du chantier submergé de bouquets de fleurs, la foule hurle : " Lechek! Lechek! " Lech Walesa arrive, raconte, explique, répond aux questions qu'on lui lance : " Et les prisonniers politiques?-Parce que vous croyez, réplique-t-il en riant, qu'on aurait pu les abandonner? " On pleure, on rit, on saute, on s'embrasse, jeunes, vieux, enfants, couples, familles entières : une transe collective. La plus longue grève (dix-huit jours) de l'histoire de la Pologne populaire, et du monde communiste sans doute aussi, vient de se terminer victorieusement sans qu'une goutte de sang ait coulé, sans même un carreau de cassé. Un miracle peut-être puisqu'on le dit : un tournant historique, certainement mais, avant tout, une éclatante preuve de l'intelligence et de la maturité politique de ce peuple et de ses dirigeants-de ceux du moins qui ont su imposer la raison contre la mitraille. Ce pays, à régime de parti unique depuis trente-cinq ans, notamment impréparé à la négociation et au dialogue, a su, en plein marasme économique, au milieu d'une crise politique sans précédent, innover, aller de l'avant : éviter un bain de sang et se projeter dans un avenir incertain mais prometteur. Dans les rues, les visages épanouis disent l'apaisement et l'espérance de tous. Sur la route entre Gdansk et Varsovie, la station-service et, plus loin, la guinguette à saucisses sont accrochées au transistor, pas à Radio Europe libre, à la radio polonaise qui retransmet les séances de signatures à Gdansk et à Szczecin, la veille samedi. A Szczecin, le représentant du gouvernement, Kazimierz Barcikowski, a dit : " La nation et l'Etat ont besoin d'une classe ouvrière bien organisée et consciente "; et ensuite, à Gdansk, Lech Walesa, sur les ondes officielles : " Notre syndicat... " Oui vraiment, " pince-moi! ", d'autant qu'on revient de loin, de trente-six heures, les dernières de la grève, qui ont semblé un siècle-haletantes, hésitantes, de coup d'accordéon en coup d'accordéon, et nerveusement épuisantes. Samedi, à 10 h 30, Mieczyslaw Jagielski arrive au chantier. La veille, les experts des deux parties se sont mis d'accord sur le problème numéro un, le problème des syndicats libres. A la même heure, à Varsovie, on annonce officiellement, puis on se refuse tout aussi officiellement à confirmer, la prochaine réunion du comité central, qui aura pourtant bien lieu dans l'après-midi. Tout semble sur la bonne voie, mais on n'arrive pas, malgré tout, à y croire. Finir la fête ? D'abord les gens ont peur. Tant que les grèves durent, qu'ils occupent les usines, ils se sentent en sécurité. Mais après, ils ont le sentiment que, atomisés, démunis, ils seront à la merci de la police et qu'on leur fera payer cher ce qu'ils ont fait. Alors, instinctivement, ils veulent continuer. Ensuite, depuis huit jours que durent les négociations, les conciliabules d'experts et les tractations de couloir, le présidium du MKS a, petit à petit, négligé informations et explications. On a commencé à dire dans le chantier " ils ", non seulement pour désigner les dirigeants du pays, mais aussi ceux de la grève. On ne comprend plus ce qui se passe et, soudain, on entend que le syndicat libre reconnaîtra le rôle dirigeant du parti. On en déduit-oubliant la fin de la phrase : " dans l'Etat " -qu'il sera subordonné au parti. On apprend aussi qu'aucune phrase ne dit explicitement que les syndicats libres pourront être créés dans tout le pays et pas seulement à Gdansk. Alors, tout ce qui le sous-entend et laisse la porte ouverte à cette possibilité, à défaut de la garantir, semble arguties, faux-semblants et tromperies. Enfin et surtout, la fête de la grève, la rupture des normes, ne faisaient que commencer avec cet incroyable remue-ménage : ces tracts qu'on s'arrache; cette découverte-quel phénomène!-de l'imprimerie artisanale bricolée et libre; ces étrangers venus de partout avec de grands yeux; cette gloire mondiale; ces jeunes acteurs venus déclamer et chanter; ces relations nouvelles qui se tissent entre les hommes; cette liberté totale et grisante. Syndicats ou pas, victoire ou pas, tout cela va finir et il faudrait reprendre, pas tout à fait mais en fait, comme avant ? Dur à admettre quand on avait fini par s'habituer au paradis. Dimanche matin, sur le chantier, la désormais traditionnelle messe en plein air bat tous les records d'affluence. Mais pendant que l'on prie, un service d'ordre rigoureux se met en place. Les consignes sont précises: seuls les délégués d'entreprise peuvent pénétrer dans la salle de conférences, et encore, après avoir fait retamponner leur laissez-passer. Les militants de l'opposition, les intellectuels et les employés de Gdansk qui s'étaient joints au mouvement sont priés de rester dehors ainsi que la presse étrangère qui doit attendre que les opérations de contrôle soient terminées. Mieczyslaw Jagielski arrive à 11 heures, très pâle. La sonorisation est en panne, comme c'est souvent le cas; tous les délégués n'ont pas encore pu prendre place, la presse étrangère fait le pied de grue. Les négociations commencent. Les barrages cèdent, tout le monde entre: " Où en est-on, que se passe-t-il ? ". Eh bien ! ça va très bien. On en est déjà au point cinq. Il n'y a pas eu d'ultimatum sur les prisonniers politiques, mais Lech Walesa a fait comprendre la situation et il a été compris. La suppression de la censure préalable n'a finalement pas été demandée, ça avance. La sonorisation redémarre et on entend de fait Jagielski: " J'accepte, je signe. " Point neuf : ce n'est plus l'échelle mobile tout court, mais une indexation des salaires sur l'évolution du prix des articles de première nécessité. Jagielski: " J'accepte, je signe. " Encore trois " J'accepte, je signe " et l'on arrive au point 13: l'attribution des responsabilités selon les compétences et non l'appartenance au parti et la suppression des privilèges des membres du POUP. Là, le MKS a rajouté quelque chose dans la nuit: la suppression de la " nomenclature " (la liste des fonctions réservées). Jagielski: " Je préférerais que nous n'abordions pas cela. " Un membre de la commission gouvernementale, personnalité influente et visiblement très hostile à l'évolution de la situation: " Les membres du parti ne bénéficient d'aucun privilège ! " (rires et surtout sifflets dans la salle). Jagielski: " J'accepte, je signe ! " Tout va si vite qu'on ne peut plus suivre, qu'on entend plus que ce leitmotiv " J'accepte, je signe ", répété encore sept fois. Lorsqu'on en arrive au vingt et unième et dernier point, d'un seul souffle, le vice-premier ministre lance sans placer une virgule: " J'accepte je signe et maintenant le communiqué! " Lech Walesa (s'adressant en fait à l'extérieur): " Nous avons obtenu satisfaction sur nos revendications. Maintenant leur réalisation concrète dépend de notre solidarité et de notre vigilance. Je propose dix minutes de suspension. " Jagielski : " Le texte est prêt! " Walesa : " Alors nous avons le temps, vingt minutes de suspension. " Un autre membre du présidium : " Pendant la suspension de trente minutes, M. Jagielski pourra aller téléphoner à Varsovie pour se renseigner sur les arrestations, et ensuite nous signerons tout dans la grande salle. " Ainsi fut fait. BERNARD GUETTA Le Monde du 2 septembre 1980

« pas seulement à Gdansk.

Alors, tout ce qui le sous-entend et laisse la porte ouverte à cette possibilité, à défaut de la garantir,semble arguties, faux-semblants et tromperies. Enfin et surtout, la fête de la grève, la rupture des normes, ne faisaient que commencer avec cet incroyable remue-ménage : cestracts qu'on s'arrache; cette découverte-quel phénomène!-de l'imprimerie artisanale bricolée et libre; ces étrangers venus departout avec de grands yeux; cette gloire mondiale; ces jeunes acteurs venus déclamer et chanter; ces relations nouvelles qui setissent entre les hommes; cette liberté totale et grisante.

Syndicats ou pas, victoire ou pas, tout cela va finir et il faudrait reprendre,pas tout à fait mais en fait, comme avant ? Dur à admettre quand on avait fini par s'habituer au paradis. Dimanche matin, sur le chantier, la désormais traditionnelle messe en plein air bat tous les records d'affluence.

Mais pendantque l'on prie, un service d'ordre rigoureux se met en place.

Les consignes sont précises: seuls les délégués d'entreprise peuventpénétrer dans la salle de conférences, et encore, après avoir fait retamponner leur laissez-passer. Les militants de l'opposition, les intellectuels et les employés de Gdansk qui s'étaient joints au mouvement sont priés de resterdehors ainsi que la presse étrangère qui doit attendre que les opérations de contrôle soient terminées. Mieczyslaw Jagielski arrive à 11 heures, très pâle.

La sonorisation est en panne, comme c'est souvent le cas; tous les déléguésn'ont pas encore pu prendre place, la presse étrangère fait le pied de grue.

Les négociations commencent.

Les barrages cèdent,tout le monde entre: " Où en est-on, que se passe-t-il ? ". Eh bien ! ça va très bien.

On en est déjà au point cinq.

Il n'y a pas eu d'ultimatum sur les prisonniers politiques, mais LechWalesa a fait comprendre la situation et il a été compris.

La suppression de la censure préalable n'a finalement pas été demandée,ça avance.

La sonorisation redémarre et on entend de fait Jagielski: " J'accepte, je signe.

" Point neuf : ce n'est plus l'échellemobile tout court, mais une indexation des salaires sur l'évolution du prix des articles de première nécessité.

Jagielski: " J'accepte,je signe.

" Encore trois " J'accepte, je signe " et l'on arrive au point 13: l'attribution des responsabilités selon les compétences etnon l'appartenance au parti et la suppression des privilèges des membres du POUP.

Là, le MKS a rajouté quelque chose dans lanuit: la suppression de la " nomenclature " (la liste des fonctions réservées). Jagielski: " Je préférerais que nous n'abordions pas cela.

" Un membre de la commission gouvernementale, personnalitéinfluente et visiblement très hostile à l'évolution de la situation: " Les membres du parti ne bénéficient d'aucun privilège ! " (rires etsurtout sifflets dans la salle).

Jagielski: " J'accepte, je signe ! " Tout va si vite qu'on ne peut plus suivre, qu'on entend plus que celeitmotiv " J'accepte, je signe ", répété encore sept fois.

Lorsqu'on en arrive au vingt et unième et dernier point, d'un seul souffle,le vice-premier ministre lance sans placer une virgule: " J'accepte je signe et maintenant le communiqué! " Lech Walesa(s'adressant en fait à l'extérieur): " Nous avons obtenu satisfaction sur nos revendications.

Maintenant leur réalisation concrètedépend de notre solidarité et de notre vigilance.

Je propose dix minutes de suspension.

" Jagielski : " Le texte est prêt! " Walesa :" Alors nous avons le temps, vingt minutes de suspension.

" Un autre membre du présidium : " Pendant la suspension de trenteminutes, M.

Jagielski pourra aller téléphoner à Varsovie pour se renseigner sur les arrestations, et ensuite nous signerons toutdans la grande salle.

" Ainsi fut fait. BERNARD GUETTA Le Monde du 2 septembre 1980. »

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