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FLAUBERT: Bouvard et Pécuchet (Analyse littéraire)

Publié le 18/11/2010

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flaubert

Néanmoins, il n'abandonne pas son projet de jeunesse, ce Dictionnaire des idées reçues qui doit faire le panorama de la bêtise humaine, Il n'en reste pas à ce sottisier: il cherche à incarner la satisfaction béate de l'imbécile moyen dans deux personnages à la fois grotesques et pathétiques: Bouvard et Pécuchet. C'est à ce livre qu'il travaillait lorsque, le 8 mai 1880, il fut emporté en quelques heures par une hémorragie cérébrale, à Croisset.
Le projet d'écrire sur la bêtise humaine sous-tend toute l'oeuvre de Flaubert. Dès 1837 (il a seize ans), il a donné à une revue un conte intitulé Une leçon d'his-toire naturelle, genre commis, où l'on trouve l'esquisse des deux compères Bouvard et Pécuchet. Le type humain du «commis«, de l'employé niais, routinier et néanmoins béat, lui paraît incarner la bêtise qui est à ses yeux la marque caractéristique de son siècle :
«Je me sens submergé par le flot de bêtise qui le couvre, par l'inondation de crétinisme sous lequel il disparaît...«


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« vite disparue.

L'idylle de Bouvard et de la veuve Bordin, qui révèle rapidement son âpreté en tentant de se fairecéder une partie des biens de son soupirant, pourrait être ainsi le point de départ d'un récit que Flaubert abandonneà peine esquissé.

De la même manière, il se désintéresse du sort des deux orphelins, Victor et Victorine, recueillispar les célibataires, et qui «tournent mal».

Le roman de leur «perdition» en reste aux prémisses. On trouve dans Bouvard et Pécuchet plusieurs romans virtuels qui sont en quelque sorte engloutis dans la démonstration d'ensemble, emportés par cette «inondation de crétinisme» dont l'oeuvre veut montrer la puissancedestructrice. LE VIDE EXISTENTIEL Pourtant, dans ces histoires en germe, les deux héros acquièrent une dimension plus humaine, pathétique.

Lecatalogue de leurs échecs est certes divertissant.

On rit au spectacle de leurs efforts pour pratiquer lagymnastique, en voyant Pécuchet, juché sur des échasses «s'abattre d'un bloc sur les haricots dont les rames, ense fracassant, amortirent sa chute» ; on rit de leurs démêlés avec le maire et le curé à propos du vieux bénitier queles deux érudits, saisis par une frénésie historique, s'acharnent à prendre pour une «cuve druidique» du plus hautintérêt.

Mais ces épisodes grotesques sont foncièrement tristes, ils ne révèlent pas seulement les limites de l'esprit,mais aussi le manque, le vide, que tous ces efforts tentent de combler.

Au terme de ces échecs accumulés, cenéant finit par apparaître à Bouvard et à Pécuchet eux-mêmes.

Ils cessent d'être leurs propres dupes : «Et ils examinèrent la question du suicide.» Flaubert convertit rapidement cet éclair de lucidité en une succession de scènes ridicules, où l'on voit lesmalheureux «sauvés» par la religion, dans laquelle ils se jettent avec leur zèle habituel.

Mais, un instant, l'écrivainest apparu derrière ses personnages, qui sont, comme tous ceux qui peuplent son oeuvre, les images d'uneinsatisfaction essentielle : «Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis.

Bouvard avait toujours désiré des chevaux, des équipages, les grandscrus de Bourgogne, et de belles femmes complaisantes dans une habitation splendide.

L'ambition de Pécuchet étaitle savoir philosophique.» Bouvard et Pécuchet incarnent les deux versants de la création flaubertienne D'un côté, un rêve de «sultan», avidede toutes les satisfactions sensuelles (à cc versant appartiennent Salammbô et La Tentation de saint Antoine) ; del'autre le souhait de vivre loin du monde, de contempler sans s'y mêler la vie mesquine quis'agite au-delà de la retraite de Croisset (de cette contemplation détachée naîtront Madame Bovary et L'Éducationsentimentale). 2.

L'IRONIE DE FLAUBERT Bouvard et Pécuchet apparaît comme l'aboutissement de toute l'oeuvre de Flaubert.

Ce livre amplifie dans une sorted'épopée dérisoire le thème de la faillite qui est à la base de la création flaubertienne.

Si Madame Bovary etL'Éducation sentimentale sont les faillites du sentiment, Bouvard et Pécuchet représente lafaillite de l'intelligence.

Flaubert en avait prévu la fin, dans les brouillons d'un plan : «Ainsi, tout leur a craqué dans les mains.

Ils n'ont plus aucun intérêt dans la vie.

Bonne idée nourrie en secret parchacun d'eux.

Ils se le dissimulent puis se la communiquent simultanément : copier [...].

Ils s'y mettent».

Ainsi devrait s'achever Bouvard et Pécuchet, par un retour au point de départ, disant l'inanité des efforts accomplispar «les deux bonshommes» (comme les appelait Flaubert).

Cette fermeture du livre sur lui-même, ce ressassementstérile est l'une des manifestations de l'ironie qui travaille en profondeur l'oeuvre de l'écrivain.

Comme il l'écrivit lui-même, «l'ironie n'enlève rien au pathétique, elle l'outre au contraire».

Ce «comique triste» ne souligne le ridicule quepour en montrer la cause profonde, l'insatisfaction irrémédiable de l'individu en quête d'un idéal dont la poursuitedévore sa vie.

Cette ironie est aussi l'expression de la hantise de l'artiste, effrayé par cette lucidité qui le détachede ce qui l'entoure.

Dans une lettre, il avoue : «À mesure que j'avance, je perds en verve, en originalité ce que j'acquiers peut- être en critique et en goût.J'arriverai, j'en ai peur, à ne plus oser écrire une ligne.» Bouvard et Pécuchet, déçus dans leurs ambitions démesurées, sont la projection ironique de Flaubert dans sonœuvre.

Ne plus écrire ou copier, n'est-ce pas la même chose ? C'est le même aveu d'impuissance face à la vanitédes rêves et à la multiplicité insaisissable de la réalité.. »

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