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Yad Vashem - où, parmi d'autres choses, j'ai bien obtenu en

Publié le 06/01/2014

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Yad Vashem - où, parmi d'autres choses, j'ai bien obtenu en effet des copies d'un certain nombre de dépositions de témoins, recueillies juste après la guerre auprès des quelques Juifs de Bolechow qui avaient survécu, dont une déclaration qui achève sa description du comportement de la milice juive par la phrase suivante :   Finalement, les quatre dont les noms suivent sont ceux qui ont agi misérablement dans le livre des Juifs de Bolechow : Izio Schmer, Henek Kopel, Elo Feintuch (« der bejder »), Lonek Ellenbogen.   A côté de cette liste tapée à la machine se trouvait un addendum écrit à la main : Et Freilich (le frère de Jakub). Toutefois, il est vrai que pendant les deux heures dont Matt et moi disposions, avant notre premier rendez-vous avec Adam, nous avons traîné dans le quartier de notre hôtel, raison pour laquelle, si quelqu'un devait dire aujourd'hui « Copenhague » à l'un de nous, certaines images nous viendraient à l'esprit, par exemple l'image d'un élégant petit palais avec une magnifique cour pavée, dans laquelle paradaient des soldats dans de brillants uniformes qui leur donnaient l'allure de jouets. Ou l'image d'une rue étroite où étaient alignées des maisons basses du début du XIXe siècle, l'une d'elles étant un magasin d'antiquités où Matt et moi avons passé peut-être une demi-heure environ, après avoir descendu les quelques marches de pierre qui menaient à la porte d'entrée, et où était accroché, parmi les collections de livres du XVIIIe siècle, les tableaux sombres et les vases en étain, un immense exemplaire encadré de la une du jeudi 13 janvier 1898 du journal français L'Aurore, où éclatait en grandes lettres noires le fameux J'ACCUSE! Mais, pour l'essentiel, les images qui viennent à l'esprit sont celles de l'appartement d'Alena - et, bien entendu, les images que le stupéfiant récit de son père ont fait apparaître, des images qui semblent tirer d'un conte de fées ou d'un mythe. Alors que nous étions assis dans l'élégant appartement de la fille d'Adam pour écouter les paroles de son père, beau, digne et parfaitement lucide, tout d'abord au cours d'un dîner qui s'est prolongé tard dans la soirée, puis lors d'un déjeuner qui s'est transformé en un second dîner au cours d'une journée entière passée avec eux, il est devenu difficile à certains moments de nous souvenir que nous étions venus entendre ce qu'il avait à dire des Jäger, tant l'histoire qu'il avait à raconter était remarquable, improbable, homérique. Ce qui ne veut pas dire que nous n'avons pas obtenu ce que nous étions venus chercher. Nous sommes venus interviewer Adam le vendredi après-midi, quelques heures après avoir atterri. Alena Marchwinski a ouvert la porte. Séduisante, intense, cette femme d'une petite cinquantaine d'années avait des cheveux noirs, sévèrement plaqués en arrière, et portait avec une élégance décontractée un pull noir échancré et un pantalon noir. Elle nous a présenté sa famille qui avait envahi l'entrée de l'appartement pour faire notre connaissance : son mari, Wiadyslaw, qu'on appelle Wladek et qui est violoniste ; leur fille, Alma, âgée de douze ans environ, avec un visage rêveur et un sourire tendre ; et ses parents. J'ai regardé Adam Kulberg, cet homme qui pouvait bien être un parent à moi. Il avait le visage d'un roi maya : rectangulaire, un nez taillé à coups de serpe, le genre de visage qui appelle la sculpture. Ses yeux, toutefois, étaient doux quand il m'a rendu mon regard en souriant. Il avait tous ses cheveux, d'un blanc de neige et bien coiffés en arrière, comme ceux de sa fille, pour dégager ses traits puissants. Pour l'occasion, il avait revêtu un costume gris sombre sur un pull gris plus clair, avec de fines rayures blanches ; cette tenue formelle, avec les cheveux plaqués en arrière, le fait que les pointes de son col de chemise reposaient sur la veste, donnaient curieusement à cet homme de quatre-vingt-trois ans l'air d'être à la mode. Nous avions l'intention de faire l'interview et de dîner ensuite. Dans sa grande salle de séjour, Alena avait installé devant le divan où je me suis assis une petite table basse en verre et acier. Elle y avait disposé un assortiment de boissons : Evian, eau gazeuse, petites bouteilles de jus de fruit. Le mur entier sur ma gauche était couvert de livres soigneusement rangés, le genre de livre qu'on trouve chez les universitaires : épais volumes d'ouvrages de référence. À la diagonale de ce mur, une série de grandes fenêtres. Sur le rebord de la fenêtre la plus proche de nous, un vase tout simple contenait une profusion de fleurs. Sous une autre de ces fenêtres, légèrement à droite de notre groupe, la femme d'Adam, Zofia, une très jolie femme aux cheveux blancs coupés courts qui laissaient voir de grandes boucles d'oreilles, était assise sur un petit canapé capitonné en cuir, de style edwardien. Elle portait un tailleur sombre avec un chemisier en satin blanc à jabot qui lui couvrait la gorge. Ce soir-là et le lendemain, elle a souri souvent et amoureusement pendant qu'Adam parlait. Elle avait un grand sourire de béatitude, dont sa petite-fille avait de toute évidence hérité, et elle en faisait bon usage. Alena et son père se sont assis l'un à côté de l'autre, en face de moi, pendant que je vérifiais mon matériel d'enregistrement, elle confortablement installée dans un fauteuil en osier sombre, lui assis bien droit sur une des chaises de salle à manger qu'on lui avait apportée. Derrière eux, par la grande fenêtre, nous parvenait la lumière abondante de l'après-midi déclinant. A ma droite était assis le mari d'Alena, un homme de grande taille, beau et réservé, qui avait une allure nordique en dépit du fait qu'il était né, comme sa femme et ses beauxparents, en Pologne ; comme ses beaux-parents, comme les Freilich, comme Ewa, comme de nombreux Juifs qui étaient restés en Pologne après la guerre, il était parti pour la Scandinavie à la fin des années 1960. Wladek a écouté en silence sa femme et son beau-père parler, n'intervenant pour traduire pour Adam qu'au moment où Alena a quitté le salon pour aller jeter un coup d'oeil au dîner. Pendant notre longue visite, Alena a souvent fumé, sans la moindre mauvaise conscience et sans la moindre excuse, de façon si peu américaine donc. Une fois tout le monde installé, elle a allumé sa première cigarette et nous avons commencé à parler. Pendant quelques minutes, nous avons parlé de la progression de la guerre en Irak, ce qui était un sujet sensible à ce moment-là si vous étiez un Américain voyageant en Europe, où la guerre n'était pas populaire - même si, bien sûr, le sujet n'était pas aussi sensible qu'il le deviendrait huit semaines plus tard, après les révélations concernant les sévices sur des prisonniers par des soldats américains, sujet dont j'aurais aimé pouvoir discuter en fait avec Adam Kulberg et les autres. La raison pour laquelle j'aurais aimé aborder ce sujet est la suivante : parmi les sévices qui étaient censés avoir eu lieu, il y a une humiliation bizarre qui avait consisté à forcer les prisonniers nus à s'empiler les uns sur les autres pour former une pyramide vivante. Quand j'ai lu ça dans les journaux pour la première fois, deux mois après mon retour de Copenhague, j'ai été fortement frappé par ce détail, dans la mesure où je me souvenais du détail, l'un des premiers que nous ayons appris à propos des tortures perpétrées par les nazis sur les Juifs de Bolechow, dont Olga nous avait parlé en ce jour d'août 2001 : comment, pendant la première Aktion, les Allemands et les Ukrainiens avaient obligé des Juifs dénudés dans le Dom Katolicki à s'empiler les uns sur les autres pour former une pyramide humaine avec le rabbin au sommet. Qu'est-ce que c'était, me suis-je demandé quand j'ai appris ce qui s'était passé à Abou Ghraib, qu'est-ce que c'était que cette pulsion de dégradation qui avait pris la forme spécifique de construire des pyramides de chair humaine ? Mais, au bout d'un moment, il m'est venu à l'esprit que ce type particulier d'humiliation était un symbole parfait, et parfaitement perverti, de l'abandon des valeurs civilisées ; puisque, après tout, le désir d'empiler une chose sur une autre, le désir de construire - que ce soit en Egypte ou au Pérou -des pyramides, tout ça peut être considéré comme l'expression la plus précoce du mystérieux instinct de création chez l'homme, de faire quelque chose à partir de rien, d'être civilisé. Moi qui avais passé tant de temps à lire sur les Égyptiens, je me suis assis pour regarder un matin d'avril 2004 la photo floue de la pyramide bancale de corps nus, qui ressemblait, pour autant que nous le savons, à celle de certains Juifs dans le Dom Katolicki, le 28 octobre 1941, et je me suis dit, Voilà, tout était là, contenu dans ce petit triangle : le meilleur des instincts humains et le pire, les sommets de la civilisation et ses profondeurs, la capacité de faire quelque chose à partir de rien et celle de faire le rien à partir de quelque chose. Pyramides de pierre, pyramides de chair. Mais c'est arrivé plus tard. Pour le moment, dans l'appartement d'Alena, nous tournions notre attention vers une autre guerre, vers le passé. Tout d'abord, nous avons découvert que nous étions cousins. Depuis le jour de la conversation téléphonique en Israël qui nous avait amenés ici, je n'ai eu de cesse de comprendre comment nos familles avaient pu être liées : au retour de notre dernier voyage, j'avais fouillé de fond en comble tous mes dossiers de généalogie et je n'arrivais pas à trouver la moindre connexion entre les Jäger de Bolechow et les Friedler de Rozniatow, la famille de la mère d'Adam. J'ai demandé si la famille de son père avait résidé dans Bolechow depuis longtemps et, une fois ma question traduite par Alena, Adam a levé la main à hauteur de l'épaule en faisant un mouvement en arrière. Elle n'avait pas besoin de traduire : Oui, depuis longtemps. Il a dit qu'il avait connu les Jäger depuis sa plus tendre enfance et s'est mis à compter sur ses doigts, pouce, index, majeur, les noms des Jäger qu'il connaissait : Shmiel. Itzhak. Quelqu'un du nom de Y'chiel, peut-être un des cousins. Il connaissait la femme, Ester, a-t-il dit : elle était belle, très jolie. Il a souri. Je lui ai demandé de combien de leurs filles il se souvenait. Alena a parlé à son père quelques secondes et a dit. Il savait qu'il y en avait quatre, mais il n'en a connu personnellement que deux ; et les noms de celles qu'il avait connues étaient Lorka - il pense que c'était l'aînée - et Frydka. Toutes deux étaient jolies mais elles étaient différentes. L'une avait le teint clair, les cheveux blonds, l'autre avait le teint mat. Matt, qui tenait la caméra vidéo, m'a regardé et m'a adressé un immense sourire, que je lui ai rendu. Adam Kulberg était la première personne à qui nous parlions qui savait combien de filles il y avait eu. Irrationnellement sans doute, cela lui a conféré une autorité immédiate, à mes yeux. C'était notre dernier voyage. J'avais envie de croire chaque mot qu'il prononçait. Il a dit quelque chose à Alena, qui m'a dit, Il a dit qu'il avait toujours su que sa famille était liée, au sens de la parenté, aux Jäger. Il a toujours su qu'il y avait un lien, mais n'a jamais su quel genre de lien c'était. J'ai eu une idée. Quel métier faisait son père ? ai-je demandé, Ils ont parlé pendant une minute ou deux, puis Alena m'a dit, Il avait une boucherie et, après quelque temps, il s'est retrouvé à la tête de trois boucheries. Elles étaient dans le centre de la ville, mais une des boucheries n'était pas cascher, et c'était celle qui était en face de la mine de sel, la salina. L'autre boucherie était juste à côté de chez eux et l'adresse était 23 Szewczenki, et c'était juste en face du Dom Katolicki. Akegn di DK, en face du DK, avaient dit Anna Heller et Shlomo, le jour où, dans son appartement, Shlomo s'était frappé le front et avait dit, Comment ai-je pu oublier ? Comment

« le fait que lespointes deson coldechemise reposaient surlaveste, donnaient curieusement à cet homme dequatre-vingt-trois ansl'air d'être àla mode. Nous avions l'intention defaire l'interview etde dîner ensuite.

Danssagrande salledeséjour, Alena avaitinstallé devantledivan oùjeme suis assis unepetite tablebasse enverre etacier. Elle yavait disposé unassortiment deboissons :Evian, eaugazeuse, petitesbouteilles dejus de fruit.

Lemur entier surma gauche étaitcouvert delivres soigneusement rangés,legenre de livre qu'on trouve chezlesuniversitaires :épais volumes d'ouvrages deréférence.

Àla diagonale decemur, unesérie degrandes fenêtres.

Surlerebord delafenêtre laplus proche de nous, unvase toutsimple contenait uneprofusion defleurs.

Sousuneautre deces fenêtres, légèrement àdroite denotre groupe, lafemme d'Adam, Zofia,unetrès jolie femme aux cheveux blancscoupés courtsquilaissaient voirdegrandes bouclesd'oreilles, étaitassise sur un petit canapé capitonné encuir, destyle edwardien.

Elleportait untailleur sombre avecun chemisier ensatin blanc àjabot quiluicouvrait lagorge.

Cesoir-là etlelendemain, elleasouri souvent etamoureusement pendantqu'Adam parlait.Elleavait ungrand sourire debéatitude, dont sapetite-fille avaitdetoute évidence hérité,etelle enfaisait bonusage. Alena etson père sesont assis l'unàcôté del'autre, enface demoi, pendant quejevérifiais mon matériel d'enregistrement, elleconfortablement installéedansunfauteuil enosier sombre, luiassis biendroit surune deschaises desalle àmanger qu'onluiavait apportée. Derrière eux,parlagrande fenêtre, nousparvenait lalumière abondante del'après-midi déclinant.

Ama droite étaitassis lemari d'Alena, unhomme degrande taille,beauetréservé, qui avait uneallure nordique endépit dufait qu'il était né,comme safemme etses beaux- parents, enPologne ;comme sesbeaux-parents, commelesFreilich, commeEwa,comme de nombreux Juifsquiétaient restésenPologne aprèslaguerre, ilétait parti pour laScandinavie à la fin des années 1960.Wladek aécouté ensilence safemme etson beau-père parler, n'intervenant pourtraduire pourAdam qu'aumoment oùAlena aquitté lesalon pourallerjeter un coup d'œil audîner.

Pendant notrelongue visite,Alenaasouvent fumé,sanslamoindre mauvaise conscience etsans lamoindre excuse,defaçon sipeu américaine donc.Unefoistout le monde installé, elleaallumé sapremière cigaretteetnous avons commencé àparler. Pendant quelques minutes,nousavons parlédelaprogression delaguerre enIrak, cequi était un sujet sensible àce moment-là sivous étiez unAméricain voyageant enEurope, oùlaguerre n'était paspopulaire – mêmesi,bien sûr,lesujet n'était pasaussi sensible qu'illedeviendrait huit semaines plustard, après lesrévélations concernant lessévices surdes prisonniers pardes soldats américains, sujetdontj'aurais aimépouvoir discuter enfait avec Adam Kulberg etles autres.

Laraison pourlaquelle j'auraisaiméaborder cesujet estlasuivante :parmi lessévices qui étaient censésavoireulieu, ilya une humiliation bizarrequiavait consisté àforcer les prisonniers nusàs'empiler lesuns surlesautres pourformer unepyramide vivante.Quandj'ai lu ça dans lesjournaux pourlapremière fois,deux moisaprès monretour deCopenhague, j'ai été fortement frappéparcedétail, danslamesure oùjeme souvenais dudétail, l'undes premiers quenous ayons appris àpropos destortures perpétrées parlesnazis surlesJuifs de Bolechow, dontOlganous avait parlé encejour d'août 2001:comment, pendantlapremière Aktion, les Allemands etles Ukrainiens avaientobligédesJuifs dénudés dansleDom Katolicki à s'empiler lesuns surlesautres pourformer unepyramide humaineaveclerabbin ausommet. Qu'est-ce quec'était, mesuis-je demandé quandj'aiappris cequi s'était passéàAbou Ghraib, qu'est-ce quec'était quecette pulsion dedégradation quiavait prislaforme spécifique de construire despyramides dechair humaine ?Mais, aubout d'unmoment, ilm'est venuà l'esprit quecetype particulier d'humiliation étaitunsymbole parfait,etparfaitement perverti, de l'abandon desvaleurs civilisées ;puisque, aprèstout,ledésir d'empiler unechose surune. »

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