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Apollinaire: Poèmes à Lou, Quatre jours mon amour…

Publié le 11/09/2006

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apollinaire

Le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918), engagé volontaire pendant la guerre de 1914 et affecté à Nîmes en attendant le départ pour le front, venait d'entamer une liaison passionnée, brûlante, avec une jeune femme d'origine aristocratique, Louise de Coligny, qu'il dénomme plus intimement Lou. Voici l'un des poèmes qu'il lui adressa et qui furent réunis plus tard sous le titre de Poèmes à Lou. Notez que depuis 1912, peu avant la publication de son célèbre recueil Alcools (1917), Apollinaire a choisi de ne plus ponctuer ses poèmes. Lorsqu'un poème n'a pas de titre comme c'est ici le cas, on convient de le désigner par le premier vers, soit "Quatre jours mon amour pas de lettre de toi..." N.B.1: On peut se servir en introduction des indications ci-dessus mais il faudra les trier et surtout les reformuler N.B. 2: Se souvenir que la citation des vers impose des contraintes particulières. Le texte : Quatre jours mon amour pas de lettre de toi Le jour n'existe plus le soleil s'est noyé La caserne est changée en maison de l'effroi Et je suis triste ainsi qu'un cheval convoyé Que t'est-il arrivé souffres-tu ma chérie Pleures-tu Tu m'avais bien promis de m'écrire Lance ta lettre obus de ton artillerie Qui doit me redonner la vie et le sourire Huit fois déjà le vaguemestre a répondu "Pas de lettre pour vous" Et j'ai presque pleuré Et je cherche au quartier ce joli chien perdu Que nous vîmes ensemble ô mon coeur adoré En souvenir de toi longtemps je le caresse Je crois qu'il se souvient du jour où nous le vîmes Car il me lèche et me regarde avec tristesse Et c'est le seul ami que je connaisse à Nîmes Sans nouvelles de toi je suis désespéré Que fais-tu Je voudrais une lettre demain Le jour s'est assombri qu'il devienne doré Et tristement ma Lou je te baise la main G. Apollinaire : Poèmes à Lou Commentaire composé rédigé : PLAN SUIVI: A. Un amour sincère 1. Amour-passion (tradition littéraire) 2. Amour-tendresse (sentiments plus vraisemblables) 3. Amour simple (renouveau du ton) B. Une situation mélancolique 1. Vie de garnison / Menaces de la guerre 2. Séparation et solitude morale 3. Doutes refoulés C. Les vains refuges de l'imagination et du souvenir 1. Le temps retenu par le souvenir 2. La rareté des images 3. Leur portée Diverses figures féminines jalonnent la vie et l'oeuvre poétique d'Apollinaire : Annie liée au séjour rhénan, Marie pour qui il traversait à Paris le pont Mirabeau, Madeleine qui rejoignit son Algérie natale, Louise de Coligny enfin, cette Lou à qui le lia une passion très charnelle mais dont très vite le sépara la guerre ; le poème "Quatre jours mon amour pas de lettre de toi", qui figurera dans le recueil posthume Poèmes à Lou (1947), date de la fin de 1915 : le poète, engagé volontaire, attend dans une caserne de Nîmes son départ pour le front; l'absence de la jeune femme, son silence se font douloureusement sentir. De ces cinq quatrains d'alexandrins on peut analyser les thèmes suivants : l'expression de l'amour, celle de la mélancolie, la vanité de l'imagination et du souvenir. Le poème offre l'expression d'un amour sincère. On y décèle tout d'abord les signes de l'amour passion tel que la tradition littéraire le conçoit. Dès le premier hémistiche, les assonances en OU, voyelle profonde, la répartition des accents dans le vers entier (3+3+3+3) en imposent la force: "Quatre jOUrs mon amOUr". Cet amour apparaît comme la seule raison de vivre du poète : c'est lui qui donne et "redonn[e] la vie" ; sans lui, les forces de vie (lumière, chaleur, soleil) se trouvent anéanties ; deux vers que l'anaphore mettent en écho donnent une vision presque apocalyptique du monde : Le jour n'existe plus le soleil s'est noyé [...] Le jour s'est assombri qu'il devienne doré L'obsession de l'être aimé se ressent à la récurrence, presque litanique, des pronoms personnels de la 2ème personne (tu / toi), aux apostrophes "mon amour", "ma chérie" et plus précisément encore au diminutif "ma Lou". L'expression des sentiments est hyperbolique, l'absente est idolâtrée : "ô mon cœur adoré" ; le baise-main final appartient à un rituel courtois. Le poème laisse aussi transparaître un amour tendresse, moins conventionnel, plus sincère et vraisemblable : il se manifeste dans l'inquiétude qui anime spontanément le poète à son sujet: "Que t'est-il arrivé souffres-tu ma chérie / Pleures-tu", sollicitude réitérée plus loin "Que fais-tu", on le perçoit au sentiment de possession qu'impliquent les nombreux adjectifs possessifs mon / ma, au tutoiement familier moins guindé que l'attitude citée plus haut ; on le sent enfin à la discrétion des reproches qui lui échappent cependant à deux reprises : "Tu m'avais bien promis de m'écrire" et "Je voudrais une lettre de toi", remarques qui peuvent du reste être mises sur le compte d'une impatience amoureuse toute naturelle. Et la déception se marque avec une discrétion atténuée par l'adverbe : "j'ai presque pleuré". En fait pour exprimer simplement l'amour, ce poème de circonstance prend le ton d'une vraie lettre écrite sans souci de faire de la littérature, avec ses reprises de termes (les trois occurrences du nom lettre), ses redites, ses allusions aux menus faits de sa vie, sur le ton de la narration : le passage du facteur, la promenade au quartier ; avec ses phrases quasi orales marquées par l'ellipse du verbe dans le premier vers, l'effet d'écho "pas de lettre de toi" et "Pas de lettre pour vous", les fréquentes reprises de la conjonction "et" qui, comme dans la conversation familière, enchaîne les propos, sans qu'il y ait toujours un lien logique évident entre eux : "Et je suis triste", "et j'ai presque pleuré / Et je cherche", "Et c'est le seul ami", "Et tristement ma Lou". Le dernier vers tient lieu de la traditionnelle formule finale d'une lettre. Le rythme épouse la mobilité de l'humeur de l'épistolier: tantôt accéléré par la multiplication des questions de la seconde strophe, tantôt plus las, ralenti par des nasales ou des assonances en voyelles sombres: "Le jour s'est assombri [...] Et tristement ma Lou je te baise la main Le poète est par ailleurs porté à la mélancolie. Elle s'explique par le poids de la séparation et de la solitude morale, aussi le poème est-il le long soliloque de celui qui est réduit à l'isolement ; de ce lieu où l'on vit collectivement, la caserne, aucune autre personne n'est évoquée, si ce n'est le facteur très brièvement qui devrait la relier à elle mais dont les propos le laissent sur un poignant sentiment d'abandon : "Pas de lettre pour vous". La caserne est un huis-clos qui l'isole du monde et accroît sa solitude affective. La seule compagnie qui lui soit donnée est celle de "ce joli chien" découvert naguère ensemble, embelli d'avoir été remarqué par Lou. Il comble momentanément son besoin d'affection : "je le caresse" "il me lèche et me regarde avec tendresse C'est le seul ami que je connaisse à Nîmes" mais pourtant il attise aussi sa nostalgie; les allitérations en S très appuyées dans la quatrième strophe suggèrent longuement la mélancolie de l'auteur. La mélancolie est accrue par la tristesse routinière de la vie de garnison évoquée en quelques notes réalistes : le quartier où erre le chien, le "cheval convoyé", la double tournée quotidienne du vaguemestre ; sur ces lieux plane déjà la menace de la guerre; aussi la caserne, par anticipation sur le départ pour le front qui ne saurait tarder, est-elle "la maison de l'effroi"; c'est avec des métaphores empruntées à la guerre que s'exprime la requête d'Apollinaire : "Lance ta lettre obus de mon artillerie c'est une façon de conjurer la menace de la mort par une salve de bonheur et d'amour. Enfin le poème est lourd de doutes difficilement refoulés. L'absence de lettre signifierait-elle l'indifférence ou l'oubli ? Même sans ponctuation, on reconnaît dans le poème de nombreuses interrogations et exclamations qui manifestent le désarroi d'Apollinaire : le poème s'ouvre et se ferme d'ailleurs sur la tristesse du poète : "Je suis triste" "Et tristement ma Lou je te baise la main" tristesse transposée dans le regard du chien et donnant lieu à l'aveu poignant dans sa simplicité : "je suis désespéré". La déception de l'engagement non tenu : "Tu m'avais bien promis de m'écrire" se conjugue avec l'espoir : "Je voudrais une lettre demain" ; le conditionnel cherche à adoucir l'insistance : on sent une peur de s'imposer et de déplaire à la jeune fille ; le subjonctif "qu'il devienne doré" trahit l'impatience de voir cesser la douloureuse attente ; les hypothèses implicites dans les interrogations "Que t'est-il arrivé souffres-tu" laissent place à une excuse acceptable à l'absence prolongée de lettre de sa part. Pour vaincre sa tristesse, Apollinaire tente de se donner, mais vainement, les refuges du souvenir et de l'imagination ; "huit fois déjà" son espérance a été déçue et il tente de recréer le passé heureux où ils étaient "ensemble", où le "nous" ne s'était pas encore dissocié en "je" et "tu" ; aussi cherche-t-il ce chien naguère témoin de la présence de Lou et qu'il dote des mêmes souvenirs que lui ; les scènes liées à cet animal se déroulent longuement sur une strophe et demie, tout comme "longuement il le caresse" pour inlassablement raviver les souvenirs qui l'aident à retenir le temps et à se rapprocher de l'aimée. Mais on note l'emploi à deux reprises du passé simple au lieu du passé composé attendu : "ce joli chien perdu / Que nous vîmes ensemble", le "jour où nous le vîmes": les souvenirs semblent se faire chaque jour plus lointains ; par ailleurs, dans la majorité du poème, le présent immédiat s'impose : il pèse, se prolonge et rend palpable le vide, le malaise du poète. L'imagination, elle, lui dicte des images qui tentent de poétiser la banale réalité vécue ou de traduire son état mental : le naufrage du soleil, la caserne "maison de l'effroi", la lettre espérée "obus de [son] artillerie", le poète "cheval convoyé" ; elles n'ont pas cependant la richesse de celles qui abondent et surprennent dans d'autres poèmes liés au temps de guerre; peut-être la tristesse, l'incertitude en tarissent-elles momentanément la source ? Mais elles révèlent un esprit déjà impressionné par la guerre qui bientôt lui suggérera des images cocasses ou féeriques; on y retrouve en tout cas son amour de la lumière et des symboles (le jour, le soleil signes de vie), sa sympathie spontanée et universelle pour les êtres souffrants et humbles (ils leur a déjà consacré en 1910 le recueil Bestiaire), ici le "cheval convoyé" et le "chien perdu". Le poème peut paraître à première vue prosaïque, trop quotidien, il n'en exprime pas moins une expérience humaine émouvante : la tristesse d'une séparation que la menace de la guerre risque de rendre définitive, un sentiment d'abandon d'autant plus cruel, les vains recours pour pallier cette solitude. On y découvre quelques traits de la personnalité d'Apollinaire, cet éternel amoureux de la vie et des femmes ; ni la vie ni les femmes du reste ne l'ont payé de retour : il mourra trois ans après la rédaction de ce poème, à trente huit ans, non pas héroïquement à la guerre, mais de la redoutable épidémie de grippe espagnole qui déferlera en 1918 sur l'Europe, et, dans chaque aventure amoureuse, il sera éternellement resté le "mal-aimé" !

apollinaire

« 2.

Séparation et solitude morale3.

Doutes refoulés C.

Les vains refuges de l'imagination et du souvenir1.

Le temps retenu par le souvenir2.

La rareté des images3.

Leur portée Diverses figures féminines jalonnent la vie et l'oeuvre poétique d'Apollinaire : Annie liée au séjour rhénan, Marie pour qui iltraversait à Paris le pont Mirabeau, Madeleine qui rejoignit son Algérie natale, Louise de Coligny enfin, cette Lou à qui le lia unepassion très charnelle mais dont très vite le sépara la guerre ; le poème "Quatre jours mon amour pas de lettre de toi", qui figureradans le recueil posthume Poèmes à Lou (1947), date de la fin de 1915 : le poète, engagé volontaire, attend dans une caserne deNîmes son départ pour le front; l'absence de la jeune femme, son silence se font douloureusement sentir.

De ces cinq quatrainsd'alexandrins on peut analyser les thèmes suivants : l'expression de l'amour, celle de la mélancolie, la vanité de l'imagination et dusouvenir. Le poème offre l'expression d'un amour sincère.

On y décèle tout d'abord les signes de l'amour passion tel que la traditionlittéraire le conçoit.

Dès le premier hémistiche, les assonances en OU, voyelle profonde, la répartition des accents dans le versentier (3+3+3+3) en imposent la force: "Quatre jOUrs mon amOUr".

Cet amour apparaît comme la seule raison de vivre dupoète : c'est lui qui donne et "redonn[e] la vie" ; sans lui, les forces de vie (lumière, chaleur, soleil) se trouvent anéanties ; deuxvers que l'anaphore mettent en écho donnent une vision presque apocalyptique du monde :Le jour n'existe plus le soleil s'est noyé [...]Le jour s'est assombri qu'il devienne doréL'obsession de l'être aimé se ressent à la récurrence, presque litanique, des pronoms personnels de la 2ème personne (tu / toi),aux apostrophes "mon amour", "ma chérie" et plus précisément encore au diminutif "ma Lou".

L'expression des sentiments esthyperbolique, l'absente est idolâtrée : "ô mon cœur adoré" ; le baise-main final appartient à un rituel courtois.Le poème laisse aussi transparaître un amour tendresse, moins conventionnel, plus sincère et vraisemblable : il se manifeste dansl'inquiétude qui anime spontanément le poète à son sujet: "Que t'est-il arrivé souffres-tu ma chérie / Pleures-tu", sollicitude réitéréeplus loin "Que fais-tu", on le perçoit au sentiment de possession qu'impliquent les nombreux adjectifs possessifs mon / ma, aututoiement familier moins guindé que l'attitude citée plus haut ; on le sent enfin à la discrétion des reproches qui lui échappentcependant à deux reprises : "Tu m'avais bien promis de m'écrire" et "Je voudrais une lettre de toi", remarques qui peuvent dureste être mises sur le compte d'une impatience amoureuse toute naturelle.

Et la déception se marque avec une discrétion atténuéepar l'adverbe : "j'ai presque pleuré".En fait pour exprimer simplement l'amour, ce poème de circonstance prend le ton d'une vraie lettre écrite sans souci de faire de lalittérature, avec ses reprises de termes (les trois occurrences du nom lettre), ses redites, ses allusions aux menus faits de sa vie,sur le ton de la narration : le passage du facteur, la promenade au quartier ; avec ses phrases quasi orales marquées par l'ellipsedu verbe dans le premier vers, l'effet d'écho "pas de lettre de toi" et "Pas de lettre pour vous", les fréquentes reprises de laconjonction "et" qui, comme dans la conversation familière, enchaîne les propos, sans qu'il y ait toujours un lien logique évidententre eux : "Et je suis triste", "et j'ai presque pleuré / Et je cherche", "Et c'est le seul ami", "Et tristement ma Lou".

Le dernier verstient lieu de la traditionnelle formule finale d'une lettre.

Le rythme épouse la mobilité de l'humeur de l'épistolier: tantôt accéléré parla multiplication des questions de la seconde strophe, tantôt plus las, ralenti par des nasales ou des assonances en voyellessombres:"Le jour s'est assombri [...]Et tristement ma Lou je te baise la main Le poète est par ailleurs porté à la mélancolie.

Elle s'explique par le poids de la séparation et de la solitude morale, aussi lepoème est-il le long soliloque de celui qui est réduit à l'isolement ; de ce lieu où l'on vit collectivement, la caserne, aucune autrepersonne n'est évoquée, si ce n'est le facteur très brièvement qui devrait la relier à elle mais dont les propos le laissent sur unpoignant sentiment d'abandon : "Pas de lettre pour vous".

La caserne est un huis-clos qui l'isole du monde et accroît sa solitudeaffective.

La seule compagnie qui lui soit donnée est celle de "ce joli chien" découvert naguère ensemble, embelli d'avoir étéremarqué par Lou.

Il comble momentanément son besoin d'affection : "je le caresse""il me lèche et me regarde avec tendresseC'est le seul ami que je connaisse à Nîmes"mais pourtant il attise aussi sa nostalgie; les allitérations en S très appuyées dans la quatrième strophe suggèrent longuement lamélancolie de l'auteur.. »

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