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Marie-Claude Blais, La Solidarité. Histoire d'une idée, Éditions Gallimard

Publié le 16/01/2011

Extrait du document

histoire

Dans l'ouvrage proposé, Marie-Claude Blais, Maître de conférences en Science de l'Éducation à l'Université de Rouen, inaugure son propos par un paradoxe: la solidarité est aujourd'hui invoquée et revendiquée partout sur la scène publique, pourtant, « on le vérifie dès le moindre essai de définition, [c'est] en vérité une notion insaisissable «1. 

Sans donc pouvoir fournir une définition théorique de l'objet du livre, il convient de préciser tout de même ce que l'auteur entend étudier. Elle se propose de faire l'histoire des idées véhiculées derrière un mot, la solidarité, terme qui se répand au 19e siècle, sous des acceptations les plus diverses, voire contradictoires. Représentant, pour les uns, une chaîne funeste qui unit les hommes dans le mal, pour les autres, un devoir de fraternité et d'altruisme envers son semblable; le mot sera cependant approprié par une mouvance politique, les radicaux, et deviendra le mot d'ordre d'un régime politique, la Troisième République. Abandonné après la Première Guerre Mondiale, il semble revenir en force depuis les années 1980, et même faire l'objet d'une adhésion consensuelle.  

Le but de l'auteur est affiché explicitement dès l'introduction: il s'agit de montrer les ambiguïtés innombrables de ce vocable, à travers son histoire, mais également de se servir de cette histoire pour essayer de re-fonder l'idée et de la définir rigoureusement, afin d'en faire un outil utile en politique. L'ouvrage nous démontre que les problèmes de définition ont toujours été présents, tout au long de l'histoire de la solidarité, mais que ceux-ci étaient auparavant pensés, discutés, même si irrésolus pour beaucoup d'entre eux. Aujourd'hui, l'idée serait utilisée sous la forme d'un consensus, d'une évidence, et, en réalité, d'un impensé, car les difficultés originelles sont loin d'avoir disparu. L'objectif est donc de dénaturaliser ce terme, pour  révéler la résistance des problèmes et essayer de les dépasser. Sinon, l'auteur nous met en garde, la solidarité « risque fort de sombrer une deuxième fois (…) dans cette banalisation consensuelle en forme de poudre de perlimpinpin «2 qu'elle a déjà connu au début du 20e siècle. 

 

La solidarité: entre slogan vide et outil de réflexion philosophique et sociologique

 

On peut cependant s'interroger: pourquoi vouloir à tout prix sauver une idée, qui est peut-être en elle-même une aporie définitive? L'auteur veut-elle réhabiliter une idée forte et utile, menacée actuellement par une utilisation consensuelle et irréfléchie? Ou alors, prend-elle son parti de cet état de grâce superficielle, en essayant, à tout le moins, de donner un sens à cette idée, qui est, de toute façon, partout revendiquée? En effet, en commençant la lecture de l'ouvrage on se demande pourquoi faudrait-il réhabiliter la coquille vide qui nous est dépeinte dans les premières pages! En d'autres termes, Marie-Claude Blais est-elle une solidariste? Il semble en tout cas qu'il faille ici faire le lien avec son engagement dans la réflexion sur l'éducation, et notamment sur l 'éducation civique3. Si la solidarité est « irremplaçable «, écrit-elle, c'est parce qu'elle est la seule à nous permettre de penser « une société d'individus, une société qui reste une société, toute constituée de libres individus qu'elle est, une société où la liberté de ses membres suppose en fait pour se réaliser le resserrement des liens qui les unissent «4. Pour l'auteur, la notion est intimement liée au contexte de la société post-révolutionnaire et industrialisée, qui suppose des individus libres et égaux, et dans le même temps, fait croître les différences et l'interdépendance entre les hommes par la division du travail social. Ainsi, dans ce contexte, l'idée serait indispensable pour se penser en tant que société. « La solidarité permet de donner un nom à ce qui se présente comme une énigme quand les appartenances traditionnelles ont disparu. Elle indique la nature du lien qui relie des hommes désormais déclarés libres et autonomes. (…) elle ramasse en un seul mot le problème de l'être en société «5.

A son apogée à la fin du 19e siècle, l'idée de solidarité a représenté la volonté de synthèse républicaine recherchée sous la IIIe République, entre individualisme libéral et collectivisme socialiste. Elle deviendra une doctrine politique, le solidarisme, sous la plume de Léon Bourgeois en 18966. Dès lors, portée par la mouvance radicale, l'idée connait son âge d'or jusqu'à la guerre de 1914. Elle est une des premières tentatives de « troisième voie «. 

Mais avant de se manifester sous ces habits républicains et radicaux, l'idée de solidarité a pris différents sens et différentes formes. L'auteur part donc à la recherche des sources de cette idée républicaine. Et celles-ci se révèlent être très diverses, ce qui explique que des usages très différents, voire opposés aient pu être faits  de la solidarité. L'ouvrage met notamment au jour une solidarité libérale et une solidarité interventionniste; une solidarité laïque et une solidarité religieuse; une solidarité républicaine  et une solidarité contre-révolutionnaire. 

Faut-il dès lors y voir une simple formule plastique et incantatoire? Au-delà des réponses qu'elle tente d'apporter, ce sont plutôt les questions qu'elle pose qui semble faire son intérêt aux yeux de l'auteur, car elle est la manifestation de questions fondamentales, celle du vivre ensemble, celle de la société et de sa cohérence, celle des rapports entre individu et société. Il ne s'agit donc pas seulement d'un leitmotiv vide de sens, mais c'est un terme qui concentre, à un moment donné de l'histoire, les interrogations sur l'individu, la société humaine, voire l'humanité. Ainsi, il est possible de suivre, à travers l'histoire de cette notion, de nombreux aspects de l'histoire de la philosophie et des sciences sociales. 

Une histoire des idées et ses limites

 

Selon MC Blais, l'idée de solidarité trouve sa source dans les pensées de Saint-Simon et de Fourier, qui n'employaient pourtant pas le vocable. Toutefois, en théorisant l'association des hommes, ils seraient à l'origine des premières occurrences dans les années 1830. C'est dans les années 1840 que l'idée va connaître ces premières élaborations théoriques, pour triompher en 1848. Le premier facteur selon l'auteur est la « redécouverte romantique de ce sentiment de communion avec autrui, ou sympathie naturelle, qui fut si bien décrit au siècle précédent «7; le second étant la révolution industrielle et la préoccupation croissante pour la misère qu'elle entraîne. Apparaissent alors la question de l'assistance et les premières expérience mutualistes. Le mouvement philanthropique prend son essor.  

C'est dans cette période inaugurale, entre 1830-1850 (chapitres 2-3-4), que les pensées des deux premiers théoriciens de la solidarité vont se construire. Tout d'abord Pierre Leroux, inventeur autoproclamé du vocable, qui, de fait, va plutôt sortir le terme de l'usage fait auparavant par Joseph De Maistre ou Ballanche. Pour ces derniers, la solidarité exprime l'idée chrétienne de la réversibilité des mérites et des fautes. Leroux renverse le sens de la solidarité, elle « n'est pas ce qui nous rattache indéfiniment à la malédiction du passé, mais ce que l'avenir a la charge de réaliser «8. La solidarité est surtout pour le penseur une façon de dépasser l'opposition entre individualisme et socialisme, qu'il présente comme deux pistolets braqués l'un contre l'autre. Cependant, la pensée de  Leroux reste imprégnée de métaphysique et de religion, car il ne peut se résoudre à accepter les thèses artificialistes sur la communauté humaine. 

Pecqueur va donner un tour économique à l'idée de solidarité. C'est dans l'économie que l'on perçoit le plus l'interdépendance des hommes, par la  division du travail, la production et la consommation. Le penseur soutient que les innovations techniques (machine à vapeur, chemin de fer) vont rapprocher les hommes et leur faire prendre conscience de leur profonde similarité. Le principal intérêt de cet auteur est d'avoir mis à jour le caractère dual de la solidarité: une solidarité de fait, c'est-à-dire l'interdépendance entre les hommes, et une solidarité de droit, c'est-à-dire volontaire, comme idéal à réaliser. Pour MC Blais toutefois, ces deux premiers essais théoriques restent empreints de religion. 

À l'opposé de cette volonté « réformatrice «, mais toutefois sous la bannière commune de la religion, trois autres approches vont au contraire défendre l'idée de « laisser faire les harmonies naturelles « (chapitre 4). D'abord Charles Fourier,  qui parle pour sa part d'association et non de solidarité, et qui veut rétablir le libre jeu des passions inscrit dans le plan de la Providence. Sa théorie sera reprise par un des ses disciples, Hypolitte Renaud, sous le terme de solidarité. Selon lui, c'est ce vocable qui sied le mieux pour qualifier la pensée de son maître. En l'occurrence, la solidarité est ici un ordre naturel qui a été dévoyé par la civilisation et l'entrave mise aux passions individuelles. Ensuite, Frédéric Bastiat, économiste libéral qui partage avec Fourier l'idée que la solidarité est naturelle et comprise dans le plan divin. Il faut alors à tout pris éviter de vouloir contredire ce plan, réformer la société, réguler les échanges. Enfin, Donoso Cortés, catholique espagnol, qui tentera de remettre définitivement le vocable dans le giron du christianisme. Pour lui, les théoriciens de la solidarité, libéraux ou socialistes, ne font que reprendre le dogme catholique de la solidarité universelle.

Un tournant s'opère selon Blais dans les années 1850. On cesse de proclamer l'unité substantielle du genre humain, pour insister sur la pluralité des individus et de leurs intérêts. L'idée commence à s'ancrer dans le droit (Chapitre 5), notamment à travers la pensée de Charles Secrétan et celle de Renouvier. Tous deux partagent une préoccupation commune pour la part sombre de la solidarité, c'est-à-dire l'interdépendance dans le mal. Cependant, ils en arrivent à des conclusions différentes. Pour Secrétan, c'est à travers cette solidarité funeste que les hommes prennent conscience de la nécessité de la solidarité en tant qu'idéal. Il faut réaliser la justice, malgré la solidarité. Pour Renouvier, il faut organiser des « droits de défense « pour les individus face à cette solidarité négative. Ce dernier développe aussi l'idée centrale de dette sociale, sentiment selon lui anthropologiquement universel qui fait que tout individu a conscience de l'extériorité de son principe d'existence, et qu'il se sent d'emblée débiteur. Renouvier y trouve l'origine de l'idée de juste. 

Les années 1870 voient le développement du « paradigme scientifique « (chapitre 6). C'est le grand moment où s'inaugurent les théories en termes d' « organisme social «, avec notamment les pensées d'Alfred  Espinas, d'Alfred Fouillée, d'Henri Marion, d'Émile Durkheim et de Jean Izoulet. Si l'on devait retenir un fait marquant de cette période très riche, c'est que « la science sociale naissante cherche sa voie entre une conception naturaliste du lien social et une conception artificialiste et volontariste. Elle s'empare du modèle de l'organisme pour comprendre le mystère de cette unité vivante dont il est désormais impossible d'ignorer les divisions, en particulier celle qu'impose la division du travail «9. Comment une société peut-elle être cohérente, constituer un tout, à partir d'individus autonomes? Alfred Fouillée répondra pour la formule d' « organisme contractuel «, notion qui illustre bien le conflit entre naturalisme et artificialisme.     

Léon Bourgeois va s'inspirer de ces différentes théories pour faire entrer l'idée de solidarité en politique. La sortie de son ouvrage en 1896 représente pour MC Blais la consécration politique de l'idée (Chapitre 1). Il y reprend la double dimension de la solidarité comme fait et comme idéal à construire, l'idée de dette sociale, et y ajoute la notion juridique de quasi-contrat, impliquée selon lui par cette dette sociale. Cette consécration politique se fera au travers de « l'épreuve de l'affaire Dreyfus « (Chapitre 9) qui verra la victoire de la version progressiste de la solidarité sur la version traditionaliste, cléricale et réactionnaire de celle-ci. La solidarité passe définitivement à gauche. Enfin, selon l'auteur, l'idée tombe en désuétude  à partir de 1914, pour connaître un « renouveau problématique « (conclusion) à partir de 1980.

Voilà, à gros traits, le portrait que nous brosse MC Blais de l'idée de solidarité et de son histoire. On pourrait, à la vue du nombre des théoriciens convoqués, craindre le « catalogue d'auteurs «. Mais il s'agit bien d'une histoire des idées, où l'on suit la pensée de chacun, avec à chaque fois une explicitation des liens entre les penseurs, et la mise au jour de ce qui s’est construit dans le dialogue, dans l’héritage, ou dans l’opposition et la réaction. Les liens entre tous ces  théoriciens sont décortiqués minutieusement, parfois à la façon d'une véritable enquête. L'auteur se demande de façon récurente: qui a lu qui ? Qui cite qui et pourquoi ? À qui s'adresse cette critique? Etc. Des auteurs classiques (Durkheim) en côtoient d’autres aujourd'hui considérés comme plus mineurs (Jean-Marie Guyau, par exemple), et le poids donné à chacun dans la construction et l’histoire de l’idée ne dépend pas de sa postérité. Il s'agit bien d'élucider la construction dans les apports successifs, même ceux aujourd’hui invisibles, mais bien présents, ayant concouru à créer l’idée telle qu’elle est aujourd’hui. Cet ouvrage a le mérite entre autre de révéler aux yeux contemporains tout le pan conservateur de cette idée désormais pensée résolument comme progressiste.

L'histoire de l’idée de solidarité est étudiée par le biais de ses auteurs théoriques, qui sont pour la plupart  des hommes de lettres, des théologiens, des juristes, des professeurs de philosophie, puis de sociologie à partir de la fin du 19e siècle. Certains sont également des hommes politiques, notamment les radicaux du début du 20e siècle. L'histoire de l'idée n'est donc pas envisagée par les mouvements sociaux, les syndicats, les associations coopératives ou mutualistes, etc. Ces derniers sont présentés comme de simples applicateurs de l'idée théorisée par les penseurs. L'ouvrage est donc très philosophique, et l'aspect de l'idée en tant que pratique est laissée de côté jusqu'à l'avènement du solidarisme radical. Il présente surtout une histoire de comment penser la solidarité, plus que de comment cette idée à été utilisée. L'impact des évènements sur l’idée est étudié, mais l'on ne perçoit que peu l'utilisation et l'investissement de l’idée dans les événements. Seul le chapitre sur l'Affaire Dreyfus tente de faire l’aller-retour entre événements et idée, et de révéler leurs influences mutuelles. Cette faible exploration de l'impact de l'histoire sur la théorie solidaire peut parfois donner une impression réifiée de l'idée étudiée. Histoire de l'idée donc, mais manque l'histoire des usages de celle-ci. 

Une autre absence est à souligner: la méthode de recherche de l'auteur n'est pas explicitée.  Comment les penseurs ont-ils été sélectionnés, comment les a-t-elle découverts et sur quels critères les a-t-elle rassemblés ? Le critère de sélection reste flou. Le dénominateur commun n'est en tout cas pas l'usage du mot de solidarité, puisque de l'aveu même de MC Blais, certains des théoriciens  présentés n'ont jamais utilisé ce vocable. On aurait pu envisager qu'elle se détermine à prendre uniquement des auteurs de théories sur la solidarité et se désignant eux-mêmes comme tels, dans le titre de l’ouvrage ou l'exposé des motifs. Le critère semble en fait être la tentative explicite de penser les liens entre individu et société. Dans ce cas, la sélection de MC Blais aurait gagné à être justifiée, au risque d'être taxée de subjective. 

D'autre part, il faut signaler que le rapport de l'auteur à ses sources reste dans l'ombre. L'ouvrage comporte une bibliographie qui nous renvoie à des références critiques, tandis que les sources primaires ne sont signalées qu'au travers des notes de bas de page. Le corpus étudié n'est donc pas présenté clairement, ce qui contribue à rendre floue la méthode. 

 

Histoire de la solidarité... ou Histoire du solidarisme radical? 

 

Pour faire cette histoire de la solidarité, MC Blais adopte une démarche singulière. La structure de son ouvrage est originale: l'ordonnancement des chapitres ne suit pas la chronologie. L'auteur commence par exposer le point qu'elle considère comme central dans l'histoire de l'idée, à savoir la théorie de Léon Bourgeois, qui représente pour elle l'avènement de la solidarité en politique. À partir de là, elle remonte dans les chapitres suivants à la genèse de l'idée et à son développement. Une fois achevé le parcours jusqu'à Bourgeois, l'auteur nous présente les applications politiques de cette doctrine, à travers les débats au sein du parti radical, et en termes de théories de l'éducation. La conclusion de l'ouvrage vise à faire le lien avec notre période actuelle.   Ainsi, dans cet démarche, l'usage de l'histoire est original, il s'agit de mettre en exergue le point considéré comme charnière (l'auteur le désigne comme le « moment 1900 «), puis d'expliquer ce point charnière par le passé. Ce détour par le passé se révèle très riche car le point d'arrivée est déjà donné et il vient éclairer l'exposé des théories précédentes, même si d'aucuns pourront suggérer une certaine téléologie. De fait, ce qui manque ici, c'est l'explicitation du processus de réflexion par lequel l'auteur est arrivé à considérer la théorie de Bourgeois comme le point charnière. A-t-elle conclu au caractère nodal de la démarche de Bourgeois par un examen tous azimuts des théories de la solidarité, ou a-t-elle cherché à renseigner par l'étude du passé les sources d'une théorie déjà considérée comme charnière? En tous les cas, le détour par l'histoire vient éclairer ce « moment 1900 «, qui, à son tour, éclaire d'un jour nouveau les démarches antérieures. Dans un ultime mouvement, la théorie de Bourgeois doit venir renseigner la période actuelle.

La structure de l'ouvrage se présente donc comme une « boursoufflure « historique, une « dilatation « dans le temps de la théorie de Léon Bourgeois10. Il s'agit de mettre au jour ce qu'elle doit aux théorisations antérieures, et de tenter de voir en quoi la période actuelle lui en est encore redevable. Le centre du propos de l'ouvrage est bel et bien la théorie de ce penseur, qui selon MC Blais a été le premier à faire entrer l'idée en politique. 

 

Le lecteur peut alors exprimer deux regrets. Tout d'abord, tandis que le but affiché de l'ouvrage est d'expliquer l'usage actuel de la solidarité, au travers d'un détour par l'histoire, l'étude de notre période contemporaine est presque absente. Ensuite, il semble qu'en guise d'une histoire de la solidarité, l'ouvrage nous présente plutôt une histoire du solidarisme radical. 

En effet MC Blais a du mal à tenir sa promesse: le lien entre, d'une part, l’utilisation actuelle du mot, sa renaissance et son omnipotence, et, d'autre part, sa genèse et son histoire, est très peu  développé. La conclusion, dans son intitulé (« Aujourd'hui: un renouveau problématique «) se veut réservée à la période contemporaine, mais la plus grande partie de celle-ci est en fait un résumé de l’histoire retracée dans le livre. Ceci masque-t-il une absence de réponse ? L'examen des liens entre l'histoire de l'idée et son usage actuel se réduit au final à dix pages (pp. 320-330), qui exposent la thèse selon laquelle la solidarité aujourd’hui ne fait plus l’objet de débat et est devenue consensuelle. Cet aspect étant déjà souligné en introduction, force et de constater que le lecteur pourra rester sur sa faim. Tout laisse à penser que c’est au lecteur de faire cette démarche de mise en rapport de l'histoire et de la période actuelle. Si l'auteur peine donc à répondre à sa question de départ, il n'empêche que le parcours réalisé est extrêmement riche en découvertes.  

De plus, à considérer la doctrine de Léon Bourgeois comme une charnière, on passe sans doute à côté du lien entre les théories qui lui sont antérieures et la forme contemporaine de la solidarité. MC Blais suppose que notre solidarité est l'héritière directe de celle de Bourgeois et des radicaux, et que les filiations entre les théories précédentes et la notre passent donc par ce prisme radical. Mais ne peut-on pas supposer que la solidarité actuelle n'est pas forcément héritière de celle de Bourgeois? La solidarité des radicaux, posée en termes de dette sociale est avant tout comptable, une solidarité plus essentialiste ne s'est-elle pas transportée également jusqu'à nous? Ne voit-on pas des formes « romantiques « ou « naturalistes « de la solidarité resurgir ici et là, même dans le domaine politique? MC Blais semble partir du principe que ceux qui ont fait entrer l'idée en politique l'y ont fait entrer définitivement, et que toute solidarité mobilisée en politique trouvera dès lors sa plus grande affiliation avec cette forme-là. Cette hypothèse s'entend, mais comme nous l'avons vu plus haut, le lien entre notre temps et la théorie radicale n'est pas réellement étudié.

Non seulement on peut supposer que cette idée de solidarité, qui semble connaître une histoire « à éclipses «11, peut aujourd'hui resurgir sous une autre forme que celle que lui ont donné les radicaux du début du 20e siècle; mais il faut également souligner que d'autres histoires de la solidarité sont possibles. N'étant que peu renseignée sur l'histoire de cette idée, je fais ici appel à la critique de chercheurs travaillant comme MC Blais dans ce domaine. Selon Philippe Chanial et Sylvain Dzimira: « en privilégiant ce moment et en valorisant la synthèse solidariste de Bourgeois, ce sont d’autres histoires de l’idée de solidarité qui se voient délaissées ou laissées sans suite et par là minorées «.12 Ces derniers font surtout référence à la solidarité socialiste. Les premiers théoriciens de l'idée étaient eux-mêmes socialistes (Leroux, Pecqueur) et, si leurs thèses ont été reprises par les radicaux, il n'empêche que ces auteurs ont eu une postérité aussi au sein de leur propre mouvance. « Cette solidarité des socialistes fin de siècle mériterait, elle aussi, qu’on en fasse l’histoire. Elle est, dans cet ouvrage, presque absente. Elle mériterait également une interrogation sur ses formes contemporaines d’actualisation. Espérances et illusions – autogestionnaires et altermondialistes – comprises «13.

Une autre limite est perceptible. L'idée de la solidarité semble présentée dans l'ouvrage de MC Blais comme une idée franco-française, qui se serait ensuite généralisée dans les démocraties occidentales. S'il est légitime de vouloir faire une histoire de la solidarité telle qu'elle s'est manifestée en France, le passage où l’idée devient  européenne, mondiale et consensuelle dans les démocraties est resté à nos yeux réellement obscur. En effet, l'auteur conclut rapidement à une généralisation de l'idée à la fin de son ouvrage, sans en expliquer les mécanismes. Elle évoque simplement la participation de l'avènement de Solidarnosc en Pologne dans ce mouvement de mondialisation. Aucune autre source n'est évoquée, tant et si bien que l'auteur semble faire l'hypothèse que la solidarité à la française est devenue mondiale, sans autres mutations que celles expérimentées dans le cadre national...

Malgré donc quelques points discutables, on ne saurait que trop conseiller la lecture de cet ouvrage extrêmement riche et stimulant.

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