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Franco, Francisco

Publié le 06/04/2013

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1   PRÉSENTATION

Franco, Francisco (1892-1975), général, puis homme d’État espagnol qui, au terme de la guerre civile (1936-1939), a imposé à l’Espagne un régime autoritaire, catholique et conservateur qui a perduré jusqu’à sa mort.

2   UNE ASCENSION MILITAIRE RAPIDE ET SOUS HAUTE SURVEILLANCE

Né dans le port d’El Ferrol (Galice), Francisco Franco Bahamontes est issu d’une famille peu fortunée mais dont les hommes sont traditionnellement officiers de marine. N’ayant pu intégrer l’Académie navale faute de place, il entre, en 1907, à l’Académie militaire d’infanterie de Tolède. En 1912, il part pour le Maroc, puis se fait remarquer lors de la répression de la première Commune asturienne (1917). Commandant en second de la Légion étrangère (1920), puis général de brigade (1926), grade décerné pour sa conduite brillante durant la guerre du Rif (1925-1926) ; cette promotion, à trente-quatre ans, en fait le plus jeune des officiers généraux d’Europe. Très en faveur auprès du roi Alphonse XIII et de Primo de Rivera, il est à nouveau promu en 1928, à la direction de l’Académie militaire générale de Saragosse. Après la chute de la monarchie, qui succède au retrait de Primo de Rivera (janvier 1930-avril 1931), la fermeture de l’Académie le laisse sans affectation. Le nouveau président du conseil, Manuel Azaña y Díaz entreprend en effet de purger l’armée de ses éléments hostiles — une armée qui a montré sous Primo de Rivera, par plusieurs tentatives de putsch, qu’elle représente un danger pour l’État.

Après avoir commandé la garnison de La Corogne, dans sa région d’origine, Franco est désigné, en février 1932, comme Capitaine général des îles Baléares. Ces affectations lointaines montrent qu’on se méfie du jeune officier, hors de l’armée et en son sein. Non issu de l’aristocratie militaire, ses brillants états de services en font un parvenu pour ses pairs. Quant à la grande famille asturienne de sa femme, elle se méfie aussi de lui. Cependant, avec le retour des conservateurs au pouvoir en novembre 1933, Franco revient en métropole et connaît une autre promotion : général de division (mars 1934). En octobre, il s’illustre dans la répression de la seconde insurrection asturienne, ce qui lui vaut le titre de commandant en chef des forces armées au Maroc, puis, dès mai, celui de chef d’État-major général de l’armée (1935). De concert avec le ministre de la guerre Gil Roblès, il s’emploie aussitôt à débarrasser l’armée de ses progressistes et promeut les officiers conservateurs. Mais, encore une fois, il est écarté lorsque le Front populaire (Frente popular) arrive au pouvoir (février 1936) et l’envoie au commandement militaire des îles Canaries.

3   LA CONQUÊTE DU POUVOIR ET SON RENFORCEMENT DANS LA GUERRE

L’Espagne traverse alors une grave crise politique. La République n’a pas trouvé son point d’équilibre. La vie politique est perturbée par des accès de violence et l’exaspération d’une arme méprisée, en mal de pouvoir depuis la chute de Primo de Rivera. Témoignage de cette tension : les gardes républicains assassinent le monarchiste Calvo Sotelo en juin 1936. C’est donc dans un contexte conflictuel qu’en juin 1936, Franco rejoint les généraux Godet et Queipo de Llano qui participent à la conspiration du général José Sanjurjo. Le 18 juillet, au lendemain du déclenchement du soulèvement nationaliste, il gagne le Maroc. Fort de ses états de services et de sa connaissance du terrain, il s’assure le contrôle des garnisons, puis, ayant convaincu Mussolini et Hitler de l’aider à organiser un pont aérien à grande échelle vers l’Espagne, il débarque avec l’armée d’Afrique dans le sud de la péninsule. Il dirige une marche victorieuse, semant la terreur jusqu’à Madrid, avec pour cri de guerre le célèbre « Viva la muerte ! « Fin septembre, il libère l’Alcazar de Tolède du siège des troupes républicaines. Cette victoire lui confère une immédiate autorité politique qu’accentue le décès accidentel du général Sanjurjo, permettant à Franco de s’imposer. Jouant à la fois de son excellence militaire et de ses contacts privilégiés avec Berlin et Rome, il devient le chef naturel de la rébellion, nommé « généralissime « par la junte de défense nationale réunie à Burgos (29 septembre), puis chef du gouvernement nationaliste (1er octobre). Il dissout la junte sitôt au pouvoir et s’octroie le titre de chef de l’État. Ce retournement inaugure les années de fer et sang de la guerre civile.

En effet, confronté à la résistance républicaine de Madrid, Franco tente en vain d’encercler la capitale durant l’hiver 1936-1937. À partir du mois de mars, il oriente sa stratégie au nord. Six mois plus tard, le nord industriel est conquis avec les prises de Bilbao (juin), de Santader (août), puis, fin 1938, avec l’écrasante victoire contre l’armée républicaine de l’Ebre. Les combats ont été d’une rare violence. La détermination de Franco à vaincre est passée à la postérité grâce à Guernica, œuvre de Picasso honorant la mémoire de 1 500 des 7 000 habitants du village massacrés par les bombes au phosphore des avions allemands. Barcelone tombe en janvier 1939, Madrid le 28 mars. Le 1er avril, Franco proclame la fin de guerre. Assuré d’une autorité sans partage, il continue à cadenasser son autocratie.

4   LA RAPIDE CONSTRUCTION DES BASES DE L’ÉTAT FRANQUISTE

Dès 1937, Franco a en effet lancé une stratégie pour affermir son pouvoir. Dès avril 1937, il transforme la Phalange (formation d’inspiration fasciste fondée par José Antonio Primo de Rivera en 1933) en parti unique dont il prend la tête. Dans son premier gouvernement (janvier 1938), il restreint les lois fondamentales de la démocratie. Le 9 mars, la promulgation de la Charte du travail, loi fondamentale du régime franquiste, instaure un système corporatiste interdisant les syndicats, donc, de fait, tout espace de protestation. En 1938 encore, il s’octroie le titre de caudillo (guide) et s’arroge la double fonction de chef de l’État et du gouvernement. Dans sa quête du pouvoir absolu, il est enfin aidé par le hasard. José Primo de Rivera est exécuté par le Front populaire en 1936 alors qu’il préparait ses phalanges armées à affronter les milices de gauche et à perpétrer des assassinats politiques. Son martyrat sert à double titre Franco. Quant au général Vidal Émilio Mola, un des initiateurs de l’action armée de 1936 (mais qui souhaitait seulement instaurer une « dictature républicaine «), il meurt dans un accident d’avion en juin 1937. Franco a le champ libre.

Il consolide rapidement son régime dictatorial, activement soutenu dans sa tâche par l’Église. Les reconnaissances diplomatiques par la Grande Bretagne, la France (Pétain est dépêché comme ambassadeur à Madrid), puis les États-Unis lui donnent une assise internationale. Fort de ces acquis qui légitiment son pouvoir tout en le renforçant, il fait promulguer la loi du 8 août 1939 : elle ajoute à ses attributions exécutives le pouvoir constituant et législatif. Il nomme enfin aux postes clefs du gouvernement des hommes de la Phalange et fait entrer un représentant du Vatican au sein du cabinet. Ainsi, six mois après la fin d’une guerre très meurtrière (900 000 morts estimés, civils et militaires confondus), une chape de plomb s’abat sur un pays traumatisé. Tandis que 400 000 républicains prennent le chemin de l’exil s’ouvre la longue ère du franquisme. Elle ne s’achèvera qu’en 1975, une durée inégalée au xxe siècle pour un tel régime.

5   L’AFFIRMATION DU RÉGIME DICTATORIAL

Franco nourrit des rêves de grandeur pour l’Espagne. Dans l’urgence, il lance la reconstruction du pays dévasté. Il encourage la modernisation industrielle d’une économie archaïque, surtout agricole, tout en mettant fin aux expériences de collectivisation entamées sous le Front populaire. De façon plus générique, il veut instaurer une économie autarcique, héritage de la tradition protectionniste espagnole qui a plongé le pays dans une situation de pénurie.

Mais l’assise de son pouvoir dépend aussi étroitement de sa capacité à museler l’opposition. Il recourt aux armes des régimes autoritaires. Emprisonnements, justice expéditive, tortures, assassinats, exécutions touchent les républicains de gauche et le Parti communiste espagnol (Partido comunista de España, PCE). Ceux qui sont supposés, selon la rumeur ou réellement, avoir parti lié avec la subversion marxiste sont impitoyablement punis. Au régime de la terreur militaire s’ajoute celui de la terreur politique, arc-bouté sur le parti unique et l’Église, sur l’armée et les oligarchies financières, foncières.

Devant le peu de réaction internationale, Franco a le loisir de gérer son pouvoir en fédérant dans son giron les mouvements politiques conservateurs, puis en relançant une politique de prestige renouant avec le passé colonial du pays (occupation de Tanger en juin 1940 et revendication de la souveraineté sur Gibraltar). Mais, tout fasciste qu’il soit, Franco ne veut pas mettre en jeu son pouvoir en s’associant aux forces de l’Axe en guerre contre la France et l’Angleterre. Le 23 octobre 1940 (rencontre d’Hendaye), il dit sa sympathie à Hitler, mais refuse de s’associer à l’effort de guerre, proclamant la neutralité de l’Espagne, puis sa non belligérance. Il préserve cependant le IIIe Reich en adhérant au pacte antikomintern et en envoyant la division Azùl (formée de volontaires) sur le front russe. Fin tacticien, il ne cesse par ailleurs d’entretenir le dialogue avec les alliés, avant de rétablir définitivement la neutralité (octobre 1943). Surtout, il prête un attention pointilleuse à ses propres frontières. En effet, les exilés n’abandonnent pas l’espoir de le renverser. Ils ont reconstitué des réseaux en France, au Mexique. Ainsi, en octobre 1944, le général Lopez Tovar dirige 4 000 hommes vers le val d’Aran. Mais les guérilleros communistes sont vaincus.

6   UNE DIFFICILE POSITION D’AUTARCIE

Pour Franco, le danger est plus extérieur qu’intérieur — même s’il est gêné par la versatilité du soutien de l’opinion catholique et monarchiste.

Obligé d’évacuer Tanger en 1945, tenu à l’écart de la formation de l’Organisation des Nations unies (ONU), menacé par l’action de la diaspora républicaine d’Europe et d’Amérique (lesquels tentent d’obtenir des alliés une condamnation du régime et créent un gouvernement républicain en exil en 1945, au Mexique, autour de Diego Martinez Barrio), il met en place des réformes qui doivent lui apporter la stabilité et le soutien de l’opinion publique nationale et internationale.

Sur le plan intérieur, il permet la promulgation de la Charte des Espagnols (mars 1945). Elle entérine de manière formelle la reconnaissance d’un certain nombre de libertés fondamentales. Dans la même optique, il joue avec l’image légitimante de la monarchie. La loi de succession de juillet 1947 affirme le caractère monarchique de l’État espagnol. Franco, détenteur de la magistrature suprême, a donc le libre choix de son successeur parmi les membres de la famille royale. Dans la même optique, il s’applique a reconquérir l’appui de l’Église. Il éloigne les anciens phalangistes du gouvernement pour les remplacer par des membres de l’Action catholique, tel Artajo, au poste stratégique des affaires étrangères. Cette tactique de conciliation est couronnée avec succès par la signature d’un concordat avec le Vatican (1953).

Sur le plan extérieur, Franco cherche à rétablir la position internationale du pays (alors au ban des nations) en soi et pour obtenir des soutiens financiers. Mais il se trouve dans une position très délicate. En 1945, l’Europe découvre les horreurs de la solution finale. Cette macabre leçon de l’Histoire ne peut jouer qu’en défaveur de l’ancien allié d’Hitler. Néanmoins, le caudillo sait donner des gages, en particulier en livrant Pierre Laval à la France, en juillet 1945. Il profite en outre de la naissance de la guerre froide et de la vague anticommuniste dans les nations de l’Ouest : sa position géostratégique, dans l’orbite des États-Unis — qui finissent par le soutenir sur le plan financier en 1949 — fait oublier le soutien apporté à l’Allemagne et à l’Italie. Au rythme des crises Est-Ouest, Franco renforce ses positions, ce que symbolise, outre le retour progressif des ambassadeurs à Madrid, la signature du traité bilatéral avec les États-Unis (1953), signe du rapprochement avec le camp occidental. En 1955 l’Espagne entre à l’ONU, quatre ans avant l’entrevue Eisenhower-Franco à Madrid.

La tolérance vis-à-vis de Franco, puis l’absorption de l’Espagne dans le camp occidental dépend donc étroitement du contexte international et des perspectives géostratégiques qui commandent à l’OTAN, courtisée par le dictateur, de ménager son pays. Conscient de cet avantage, le caudillo se permet d’entretenir ouvertement de bonnes relations avec le dictateur portugais Salazar, ainsi qu’avec les régimes les plus réactionnaires d’Amérique latine. Cela n’empêche pas l’Espagne de recevoir 500 millions de dollars des États-Unis entre 1949 et 1957, dot qui permet de relancer la production industrielle ibérique et, bon an mal an, grâce à la permanence de la répression politique (notamment lors des grandes manifestations de 1955-1956), de contenir la tension sociale générée par une inflation galopante et un niveau de vie désastreux.

7   TOURISME AU PAYS DE FRANCO

L’autarcie voulue par Franco pour préserver son autorité ne peut cependant se suffire de ces aides extérieures. À partir des années cinquante, le véritable ballon d’oxygène qui favorise la stabilité de son pouvoir vient probablement du tourisme. L’habitude nouvelle des vacances à bon marché et du soleil amène des centaines de milliers de touristes européens sur les côtes espagnoles (3 millions en 1958), venus, en une étrange quiétude, donner leur obole au franquisme — comme si ce dernier faisait désormais partie intégrante et intégrée du paysage politique européen. Par ce biais et ceux précités, Franco réussit à rompre définitivement son isolement international et trouve une importante source de revenus. Il sait néanmoins que son crédit et la stabilité de son pouvoir dépendent d’une ouverture institutionnelle et économique plus grande. Encore une fois il manie les symboles. La loi du 26 juillet 1957 distingue les fonctions de chef de l’État et de chef de gouvernement. Le caudillo confie la gestion des affaires publiques à son homme de confiance, l’amiral Luis Carrero Blanco. Dans le même temps, il fait tourner le personnel politique : les hommes issu de la guerre civile et de la Phalange sont peu à peu remplacés par des technocrates affiliés à l’Opus Dei. Les résultats sont à la hauteur de l’ambition : intégration de l’Espagne dans le Fond monétaire international (FMI) et dans l’Organisation économique de coopération européenne (OECE) en 1958-1959.

Les années 1950-1960 sont donc celles de l’ouverture économique du pays. Elle permet à l’Espagne de sortir en partie de ses archaïsmes. De 1962 jusqu’en 1975, on assiste à un essor industriel très prononcé, au recul de moitié de la population agricole et une urbanisation croissante, conditions nécessaires au redressement du pays. L’Espagne recolle au peloton de l’Europe occidentale, alors stimulée par la pleine croissance des Trente Glorieuses.

8   LA CRISE DU RÉGIME ET LA MORT DE FRANCO

Désormais assuré de la pérennité du régime, au point d’introduire en 1967 une dose de suffrage universel pour l’élection des députés aux Cortes, Franco désigne, le 21 juillet 1969, le prince Juan Carlos de Bourbon pour lui succéder à sa mort. Bien qu’atteint de la maladie de Parkinson, il continue de gouverner dans un climat marqué par les actions terroristes de différents groupes autonomistes basques. L’assassinat de Carrero Blanco (20 décembre 1973) provoque une vive agitation politique. En outre, le régime pâtit d’une réforme voulue par Franco et qui rompt avec plus de trente ans d’habitude : les hommes de l’Opus Dei sont écartés du gouvernement en 1973. Certains historiens ont vu là le signe d’une préparation de l’après-Franco par le caudillo lui-même. Affaibli par la maladie, il doit en effet se démettre provisoirement de ses fonctions durant l’été 1974. Revenu aux affaires en septembre, il meurt d’une grippe le 20 novembre 1975, au terme d’une agonie de cinq semaines.

Franco est inhumé dans la Vallée de los Caidos, aux côtés de José Antonio Primo de Rivera et des combattants nationalistes de la guerre civile. Le 22 novembre enfin, Juan Carlos Ier prête serment devant les Cortes : c’est l’ouverture de l’ère de la transition vers la démocratie.

9   QUELLE DICTATURE ?

Dictateur au sens le plus classique du terme, Franco a donc instauré un régime autoritaire radicalement différent — par l’absence d’une base doctrinale — des régimes totalitaires des années trente. Placé à la tête d’un pays sans véritable tradition démocratique et où la force des hiérarchies des pouvoirs traditionnels (Église, armée, oligarchies foncières) rendait d’autant plus extrémistes les revendications de justice sociale, il a su gouverner de manière assez froide, pragmatique. S’appuyant sur les groupes de pression et les instrumentalisant, il a pu diriger le pays ; mais à une condition sine qua non : la paralysie du débat démocratique pendant 36 années. De Franco demeure donc une image ambivalente. Il y a d’abord celle du fin tacticien sur le plan international, qui réussit, tout en maintenant un pouvoir autoritaire et au mépris des règles élémentaires de la démocratie, à réintégrer le concert des nations. Il y a d’autre part l’image d’un homme sans état d’âme, fondant son pouvoir sur la répression politique et le musellement de toute forme de liberté d’expression ; ce qui permet, en dernier lieu, de porter peu de crédit à ceux qui jugent que le Franco des dernières années souhaitait — même s’il l’a sans doute prévue — une transition vers la démocratie après sa mort.

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