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apportait aussi quelque défi, car c'était peu après l'intervention de Suzanne.

Publié le 05/11/2013

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apportait aussi quelque défi, car c'était peu après l'intervention de Suzanne. La chambre étant vide, il s'était attardé, cherchant malgré soi à retrouver sur le peigne ou la brosse, dans un creux de l'oreiller, à quelques graffiti du mur et jusque dans l'armature muette du nécessaire de voyage justement, les signes de l'aventure et de la passion qu'il savait habiter cette pièce. Cette expédition lui eût laissé un goût de capitulation, s'il n'eût déjà dépassé ce stade, renoué avec l'incertitude commune, où chacun n'épie l'autre que pour lui demander la vie, pour en surprendre moins le secret que la recette. Tout à l'heure, la présence de Fouquet dans cette salle à manger, où il s'était emmuré depuis dix ans, confirmerait que l'autarcie sentimentale était révolue.   Fouquet ne connaissait pas encore ce réduit où il apercevait quelquefois, par la porte entrebâillée, Quentin en bras de chemise, les coudes sur la table, et Suzanne empressée à éveiller son intérêt en l'entretenant d'un long monologue qu'il écoutait sans impatience. Il remarqua d'entrée l'absence de fenêtre et en éprouva une sorte d'oppression qui ne tenait pas à l'étouffement physique, mais au sentiment d'accéder aux arrière-pensées du ménage. Ce mur qui se déployait autour d'un mobilier d'ébène était bien celui de la vie privée, où nul regard ne pénètre qu'on ne l'ait appelé de l'intérieur. Pourtant, à première vue, les fioritures et les détours de l'âme n'encombraient pas cet antre, plutôt semblable à la cabine de fortune qu'un commandant se réserve dans le prolongement de la passerelle pour continuer à surveiller la marche du navire jusque dans le repos, cellule dépouillée où tout concourt à l'utile, avec seulement la touche d'un objet personnel, médaillon ou fétiche, autre boussole, infime auprès des grands compas de route, mais qui gouverne la direction d'un coeur. Ici, c'était une carte périmée de la Chine et une photographie d'amateur, brisée par maints portefeuilles, où l'on distinguait sur le bord d'une rivière fangeuse de jeunes gaillards en maillots de corps caressant un mortier de campagne. Un baromètre, un calendrier, une liasse de factures piquée à un croc recourbé en hameçon, complétaient la décoration. -- Voilà mon Fort-Chabrol, dit Quentin. -- Nous ne recevons jamais personne, prévint Suzanne, sauf peut-être un membre de la famille de temps en temps. Encore recevoir est-il un trop grand mot, puisque c'est vous qui avez tout fait. Elle était complètement désarçonnée par les allées et venues de Fouquet qui ne voulait pas perdre son fricot de vue et quelque chose dans sa mise en plis s'insurgeait contre cette faillite du protocole. Marie-Jo, qui achevait de dresser le couvert d'apparat, trouvait au contraire particulièrement réjouissant le fait que le jeune homme eût pris place en ce lieu et savourait la panique introduite dans le cérémonial par ces mouvements d'aération entre les cuisines et l'état-major. Fouquet lui-même, lorsqu'il découvrait dans la perspective de la grande salle à manger de l'hôtel le client solitaire qui occupait sa table habituelle, image de l'anorexie distraite et ennuyée, ne pouvait s'empêcher de ressentir une impression insolite de dédoublement. Quentin s'était assis tranquillement devant son assiette et avait pris le journal en attendant que se précisent des événements auxquels il convenait de ne pas attacher une importance exagérée, mais on sentait à de fréquents regards au-dessus de sa lecture qu'il avait le trac comme s'il en eût porté la responsabilité. -- Votre épouse aura beaucoup de chance, dit enfin Suzanne, comme Fouquet déposait au milieu de la table la cocotte fumante qu'il avait entourée d'une serviette repliée à la façon d'un maître d'hôtel. Gagnant sa chaise, Fouquet ne put s'empêcher de chercher l'oeil de Quentin et le trouva à la riposte. Il eut un sourire triste : à travers ces rites si souvent accomplis (Attention, je crois que j'ai laissé de la ficelle ; vous n'avez pas suffisamment de champignons), Claire et Gisèle répondaient à l'appel, remontaient au souvenir en vapeurs confondues, s'installaient autour de cette table où l'arôme, la saveur, la moindre allusion les convoquaient... Dieu sait pourtant qu'elles n'étaient pas de ces femmes qu'on attache avec des paupiettes ! La preuve... -- Croyez-vous que cela ait tant d'importance pour une femme ? Voyez celles qui passent dans votre restaurant, elles ont l'air de se livrer à une besogne d'entretien. -- Vous avez raison, dit Quentin, la plupart n'y connaissent rien. Elles peuvent exceller aux fourneaux parce qu'elles sont les dépositaires spontanées de tout ce qui concerne le feu et l'eau. Mais celle qui se tient à table est extrêmement rare ; ce qui en fait au demeurant la meilleure compagne de l'homme. -- C'est peut-être l'opinion de tes livres chinois, mais ce que je voulais dire, monsieur Fouquet, c'est qu'on pouvait apprécier l'intention déposée dans un plat et que si Albert avait daigné, un jour, faire la cuisine pour moi toute seule, j'aurais considéré cela comme un madrigal. -- Ce n'est pas pour toi que M. Fouquet a confectionné celle-ci, dit Quentin, c'est pour moi. Dites donc, où sont vos oranges ? -- Des oranges ! s'exclama Suzanne, où allons-nous ? -- En Chine, dit Fouquet, c'est vrai, je l'avais oublié. C'était de bons soirs équilibrés que ceux où Fouquet préparait des paupiettes ; il se sentait longuement chez lui tandis que Claire lui abandonnait les rênes de sa maison ; puis les amis qui survenaient, car il y avait toujours des amis, les accréditaient dans la fonction du couple qui est de rayonner. Parfois, la suite dégénérait, mais il vait eu le temps de se dire : « Il y a plus malheureux que nous. » -- Certes, reprit Quentin, les femmes sont bien capables de trouver du sentiment dans un ragoût de mouton our peu qu'elles aiment un homme. -- Quand elles cessent d'en trouver, ou d'en mettre, est-ce que cela indique qu'elles ne l'aiment plus ? emanda Fouquet en se tournant vers Suzanne. -- Cela veut surtout dire qu'elles attendent autre chose. -- C'est bien cela, déclara Fouquet. Les femmes sont capables de tout, à une exception près ; si nous disons : « Il y a plus malheureux que nous, que toi, que moi... », c'est une phrase que les hommes comprennent souvent, elles, ne peuvent pas l'entendre. Elles visent toujours vers le haut. Je vous avouerais qu'il m'est arrivé dans des oments de dépression d'évoquer la déchéance d'un politicien, les angoisses d'un fugitif, les inquiétudes du inancier le plus méprisable, le désespoir du salarié le plus déshérité, bref de lire les journaux à seule fin de me ersuader que mon sort demeurait enviable. Mais les femmes, qui lisent d'ailleurs ces mêmes journaux, ne herchent leurs références qu'à travers un système de princesses, de mannequins, d'actrices, de divorcées à dix illions par mois, bref découvrent chaque jour dans l'existence une nouvelle vitrine à lécher. Je ne considère pas ue cela soit un mal, au contraire, il y a là un levain de progrès, sans quoi nous aurions tendance à nous atisfaire de la médiocrité de notre état. Mais enfin, si l'on sait d'où vient le nerf de la guerre, on sait aussi qui en ont les nerveuses. -- Là, jeune homme, dit placidement Quentin, il me semble que vous faites fausse route, du moins en ce qui oncerne notre foyer, où Mme Quentin n'aspire à rien d'autre qu'à assurer au lendemain les couleurs de la veille. t pour ce qui est de se contenter de sa condition, vous me décevez : je croyais que vous auriez aimé être atador. -- Mais je suis matador, moi, répondit Fouquet, à mes moments... disons : perdus...   Suzanne ne cherchait pas trop à comprendre les propos qui s'échangeaient. Tout ce qu'elle retenait, c'était ue son mari venait de lui rendre hommage devant un étranger et elle lui en eut de la reconnaissance. Il était ien vrai qu'elle n'attendait plus de ces changements à vue qui donnent aux êtres l'illusion d'étendre leur onquête sur le monde. Elle était de ceux qui préservent. De même qu'elle s'était montrée résignée dans 'aventure, elle mettait toute son espérance dans l'immobilité des jours. Une fois peut-être, quand Albert avait essé de boire, avait-elle envisagé de s'engager avec lui sur ces voies inconnues dont le réseau des lignes dans la aume de sa main lui suggérait l'itinéraire. Mais c'était dans l'euphorie de sa victoire. Suzanne avait derrière elle n triomphe tel qu'il suffisait à une vie. Ses efforts ne tendaient plus qu'à lui donner davantage de prix encore, n faisant de son vaincu un vainqueur, de son esclave un maître, et il n'était pas d'occasion qui ne lui fût bonne 'ajouter à la statue de Quentin pour son propre orgueil. N'ayant pu mener à terme les enfants qu'elle avait portés, elle se tenait pour responsable de la stérilité de leur énage et, sans métaphysique aucune, révérait chez son mari de mystérieux pouvoirs délibérément tenus en achère. Quand elle pensait de surcroît à cette grande voix qui s'était tue, ces explosions brutales, ces fugues rréductibles, tant de forces apprivoisées soudain autour d'elle l'émerveillaient. Seul, échappait au contrôle omestique le territoire religieux où Suzanne s'était aventurée une fois d'un pas indifférent, lorsque Quentin vait exigé de se marier à l'église, ce qui était bien d'un homme au front casqué de nuages, mais rien ne prouvait u'il s'évadât encore vers ce domaine nébuleux. -- Nuit et jour trois cents avions américains, porteurs de bombes atomiques, tiennent l'air en permanence à oins de deux heures de leurs objectifs et n'attendent qu'un signal rouge, disait à ce moment Quentin. 'éventualité d'une mort instantanée est la seule question résolument posée à tous les instants et dans tous les sprits des habitants de cette planète, du moins chez les civilisés. Eh bien moi, je réponds que je n'ai pas peur. Il aut savoir mourir avec son temps, comme disent les braves gens. -- Sacrilège, disait Fouquet. Si vous croyez que cette complaisance envers la mort est chrétienne, vous vous rompez. C'est beaucoup de présomption que de se précipiter ainsi vers le jury en acceptant qu'il abrège le oncours. C'est préjuger de la qualité de votre copie. Êtes-vous sûr d'abord d'avoir traité le sujet ? Moi pas. vant de rendre la vie - je dis bien rendre - je veux conserver le plus tard possible la faculté de l'améliorer, je ne arle pas dans le sens d'un infléchissement moral, mais d'un épanouissement. J'ai fait, l'autre jour, la onnaissance d'une très vieille dame qui semble s'être décidée à mettre les bouchées doubles au bord de la ombe. Elle est dans le vrai. Qui sait si nous ne serons pas comptables de toutes les joies que nous nous serons efusées, de tous les chemins que nous n'aurons pas suivis, de tous les verres que nous n'aurons pas bus... Il ne aut pas cracher sur les cadeaux de la création, Dieu déteste cela. -- Sers à boire, dit Quentin. Vous allez voir maintenant ce que donne le même vin en 1945, sans doute la eilleure de ces quarante dernières années... Et, comme de juste, celle où j'ai cessé d'en boire.

« des amis, lesaccréditaient danslafonction ducouple quiestderayonner.

Parfois,lasuite dégénérait, maisil avait euletemps desedire : « Ilya plus malheureux quenous. » —  Certes, repritQuentin, lesfemmes sontbien capables detrouver dusentiment dansunragoût demouton pour peuqu’elles aimentunhomme. — Quand ellescessent d’entrouver, oud’en mettre, est-cequecela indique qu’ellesnel’aiment plus ? demanda Fouquetensetournant versSuzanne. — Cela veutsurtout direqu’elles attendent autrechose. — C’est biencela, déclara Fouquet.

Lesfemmes sontcapables detout, àune exception près ;sinous disons : « Il ya plus malheureux quenous, quetoi,que moi… », c’estunephrase queleshommes comprennent souvent, elles, nepeuvent pasl’entendre.

Ellesvisent toujours verslehaut.

Jevous avouerais qu’ilm’est arrivé dansdes moments dedépression d’évoquerladéchéance d’unpoliticien, lesangoisses d’unfugitif, lesinquiétudes du financier leplus méprisable, ledésespoir dusalarié leplus déshérité, brefdelire lesjournaux àseule findeme persuader quemon sortdemeurait enviable.Maislesfemmes, quilisent d’ailleurs cesmêmes journaux, ne cherchent leursréférences qu’àtravers unsystème deprincesses, demannequins, d’actrices,dedivorcées àdix millions parmois, brefdécouvrent chaquejourdans l’existence unenouvelle vitrineàlécher.

Jene considère pas que cela soitunmal, aucontraire, ilya là un levain deprogrès, sansquoi nous aurions tendance ànous satisfaire delamédiocrité denotre état.Mais enfin, sil’on saitd’où vient lenerf delaguerre, onsait aussi quien sont lesnerveuses. — Là, jeunehomme, ditplacidement Quentin,ilme semble quevous faites fausse route,dumoins encequi concerne notrefoyer, oùMme  Quentin n’aspireàrien d’autre qu’àassurer aulendemain lescouleurs delaveille. Et pour cequi estdesecontenter desacondition, vousmedécevez : jecroyais quevous auriez aiméêtre matador. — Mais jesuis matador, moi,répondit Fouquet, àmes moments… disons :perdus…   Suzanne necherchait pastrop àcomprendre lespropos quis’échangeaient.

Toutcequ’elle retenait, c’était que sonmari venait delui rendre hommage devantunétranger etelle luieneut delareconnaissance.

Ilétait bien vraiqu’elle n’attendait plusdeces changements àvue quidonnent auxêtres l’illusion d’étendre leur conquête surlemonde.

Elleétait deceux quipréservent.

Demême qu’elle s’étaitmontrée résignéedans l’aventure, ellemettait toutesonespérance dansl’immobilité desjours.

Unefoispeut-être, quandAlbertavait cessé deboire, avait-elle envisagédes’engager avecluisur cesvoies inconnues dontleréseau deslignes dansla paume desamain luisuggérait l’itinéraire.

Maisc’était dansl’euphorie desavictoire.

Suzanne avaitderrière elle un triomphe telqu’il suffisait àune vie.Sesefforts netendaient plusqu’à luidonner davantage deprix encore, en faisant deson vaincu unvainqueur, deson esclave unmaître, etiln’était pasd’occasion quinelui fût bonne d’ajouter àla statue deQuentin poursonpropre orgueil. N’ayant pumener àterme lesenfants qu’elleavaitportés, ellesetenait pourresponsable delastérilité deleur ménage et,sans métaphysique aucune,révéraitchezsonmari demystérieux pouvoirsdélibérément tenusen jachère.

Quandellepensait desurcroît àcette grande voixquis’était tue,cesexplosions brutales,cesfugues irréductibles, tantdeforces apprivoisées soudainautourd’ellel’émerveillaient.

Seul,échappait aucontrôle domestique leterritoire religieuxoùSuzanne s’étaitaventurée unefoisd’un pasindifférent, lorsqueQuentin avait exigé desemarier àl’église, cequi était biend’un homme aufront casqué denuages, maisrienneprouvait qu’il s’évadât encoreverscedomaine nébuleux. — Nuit etjour trois cents avions américains, porteursdebombes atomiques, tiennentl’airenpermanence à moins dedeux heures deleurs objectifs etn’attendent qu’unsignal rouge, disaitàce moment Quentin. L’éventualité d’unemortinstantanée estlaseule question résolument poséeàtous lesinstants etdans tousles esprits deshabitants decette planète, dumoins chezlescivilisés.

Ehbien moi, jeréponds quejen’ai paspeur.

Il faut savoir mourir avecsontemps, comme disentlesbraves gens. — Sacrilège, disaitFouquet.

Sivous croyez quecette complaisance enverslamort estchrétienne, vousvous trompez.

C’estbeaucoup deprésomption quedeseprécipiter ainsiverslejury enacceptant qu’ilabrège le concours.

C’estpréjuger delaqualité devotre copie.

Êtes-vous sûrd’abord d’avoirtraitélesujet ? Moipas. Avant derendre lavie –je dis bien rendre –je veux conserver leplus tardpossible lafaculté del’améliorer, jene parle pasdans lesens d’un infléchissement moral,maisd’unépanouissement.

J’aifait, l’autre jour,la connaissance d’unetrèsvieille damequisemble s’êtredécidée àmettre lesbouchées doublesaubord dela tombe.

Elleestdans levrai.

Quisaitsinous neserons pascomptables detoutes lesjoies quenous nousserons refusées, detous leschemins quenous n’aurons passuivis, detous lesverres quenous n’aurons pasbus… Ilne faut pascracher surlescadeaux delacréation, Dieudéteste cela. — Sers àboire, ditQuentin.

Vousallezvoirmaintenant ceque donne lemême vinen1945, sansdoute la meilleure deces quarante dernières années…Et,comme dejuste, celleoùj’ai cessé d’enboire.. »

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