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Jean d'ORMESSON, L'Équipe-Week-end

Publié le 31/03/2011

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Et maintenant, rêvons un peu. Le sport est un jeu, mais ce jeu, avec ses hasards et ses luttes, avec ses règles qui traduisent et qui limitent une volonté de vaincre, est une image de la vie. Pourquoi ne pas voir dans le fair-play sportif un cas particulier d'un fair-play généralisé où le respect de l'adversaire l'emporterait sur la haine et le parti pris? Remarquons, je vous prie, que le fair-play ne suppose en aucune façon un renoncement au désir de victoire ni une baisse de la combativité. Il suppose seulement de la justice dans la force. Bien loin d'exiger je ne sais quelle faiblesse ou mollesse sentimentale, il exige au contraire un supplément de force morale et même souvent physique. Tout au long de l'histoire, nous trouverions aisément des exemples de « fair-play « — forcément un peu anachroniques — dans la politique et surtout dans les batailles. Les exemples illustres de Régulus ou d'Alexandre, de Bayard, de Saladin sont des sortes d'illustrations héroïques du fair-play. La Chine, le Japon, Byzance, les Indiens d'Amérique, le monde arabe, presque tous les grands conquérants, toutes les nations du monde nous offriraient, parmi les massacres et les trahisons, des exemples de fair-play, le respect des règles non écrites de générosité. Toute une culture qui déborde largement le cadre de l'Europe occidentale — celle de la chevalerie — essaie de se fonder sur une espèce de fair-play, de respect de l'adversaire et de générosité de l'âme. Il faut bien constater que nous sommes, hélas ! aujourd'hui, sinon plus loin que jamais, du moins aussi loin que jamais d'un tel idéal. Le respect des droits de l'homme auxquels l'Unesco est attachée pourrait être lié à cette notion de fair-play, qui consiste à donner toutes ses chances à chacun et à considérer le partenaire politique, commercial, culturel, comme un autre soi-même. Mais comment ne pas reconnaître qu'une telle conception ne constitue aujourd'hui qu'un horizon lointain? Longtemps, les États, la société, les entreprises commerciales et industrielles, les partis politiques, les hommes en général dans leur comportement quotidien, chercheront à vaincre à tout prix sans trop se préoccuper de savoir si toutes les chances ont été données à leurs adversaires, soucieux plutôt de les leur refuser.

Le sport — intermédiaire entre la vie et le jeu — a précisément pour but de créer un univers idéal où un certain nombre de règles, un certain esprit, une certaine morale strictement codifiée essaient de combiner la force et la justice et de limiter la première par la seconde. Puisque le monde n'est pas prêt à reconnaître l'adversaire comme un autre soi-même et à lui accorder toutes ses chances, considérons au moins le sport comme un terrain d'essai, comme le domaine privilégié de cette belle utopie. C'est un paradoxe extraordinaire de voir l'une des activités humaines qui repose le plus ouvertement sur la force, sur l'habileté, sur les moyens physiques, faire appel en même temps aux vertus morales. Il y a quelque chose d'un peu triste dans cette constatation : il a fallu que le fair-play devienne un jeu pour être vraiment appliqué. Mais cette vérité un peu triste est en même temps exaltante. C'est par là que le sport n'est pas un déchaînement de brutalité. C'est par là qu'il contribue à Aa compréhension internationale. C'est par là qu'il est un élément de civilisation. Le sport ne consiste pas à tuer son adversaire, à l'écraser, à l'humilier, mais à jouer avec lui, non pas comme le chat joue avec la souris, mais comme l'enfant joue avec l'enfant, c'est-à-dire à se servir de lui, sans l'abaisser, pour développer les capacités humaines. Dans le sport, grâce au fair-play, le vainqueur s'élève grâce au vaincu et il élève le vaincu en même temps qu'il s'élève lui-même. Il est bon, il est juste de gagner, à condition d'avoir tout fait pour que l'autre puisse gagner aussi. Ah ! comme les sociétés feraient bien de prendre exemple sur le fair-play et les hommes politiques sur les sportifs dans leurs conceptions de la véritable égalité, de la sélection et de la hiérarchie ! Jean d'ORMESSON, L'Équipe-Week-end, (18-19 novembre 1979).

1. Vous résumerez le texte en 180 mots. Une marge de 10 % en plus ou en moins est admise. Vous indiquerez à la fin de votre résumé le nombre de mots employés.

2. Expliquez le sens dans le texte des expressions suivantes : — mollesse sentimentale ; — cette belle utopie. 3. Pourrait-on envisager, comme le fait Jean d'Ormesson, que le fair-play soit appliqué à des domaines autres que celui du sport ?

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