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Philippe BENETON, Ouest-France, Voyageurs sans bagages

Publié le 21/06/2012

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Signe des temps, la question que la philosophie classique tenait pour

centrale est devenue presque inconvenante. Cette question, la question

socratique1 par excellence, est celle-ci :comment les hommes doiventils

vivre ? Ce sujet n'est-il pas déplacé, diront les esprits délicats

d'aujourd'hui ? Parler du bien et du mal, est-ce bien convenable ? Dire

des grossièretés, tourner en dérision ce que notre tradition a vénéré,

voilà qui est permis et raisonnable, mais parler de grandeur ou de vertu,

vous n'y pensez pas. Quel manque de tact !

« RÉSUMÉ.

QUESTIONS DE VOCABULAIRE DISCUSSION.

Le nouveau savoir-vivre, si j'ose dire, tend ainsi à exclure de la dis­ cussion publique la question du bien-vivre.

Le discours le plus consi­ déré est désormais celui de l'expert, du « professionnel >>, celui qui, ès qualités, ne parle que des moyens et ignore les fins.

Le clerc et le philosophe sont exclus du débat au profit du psychologue, du sociolo­ gue, du psychiatre, du biologiste, bref au profit des spécialistes et de leur savoir technique.

Les problèmes clefs posés par la tradition philo­ sophique -la raison et la révélation 2 par exemple, ou la hiérarchie des passions, ou le désir et la vertu ...

- sont renvoyés à la sphère pri­ vée où il est entendu que toutes les valeurs se valent.

A chacun de trou­ ver sa voie et nulle voie n'est meilleure qu'une autre.

La conséquence est qu'on ne parle guère de choses vraiment intéressantes et que ce qui se dit (au mieux) informe mais n'enrichit pas.

L'homme est laissé seul et désarmé face au mystère du monde et aux alternatives de la vie humaine.

Le risque que court notre civilisation est celui d'un dérapage dans un marécage nihiliste 3 • Ce qui tend à devenir un véritable « opium des masses >>, c'est ce dogme ou ce préjugé de l'égalité des valeurs et des opinions dont notre vocabulaire est imprégné.

« Se réaliser >>, « choi­ sir son style de vie >>, « être bien dans sa peau >>, autant de variantes de ce langage du moi (substitut moderne de l'âme) qui dit en réalité : je vis comme il me plai't, et en définitive, l'égoïsme est une bonne chose.

Mais peut-être que Landru« était bien dans sa peau >>et qu'Al Capone « s'est réalisé ».

Si les « styles de vie » se valent, pourquoi honorer Jeanne d'Arc plutôt qu' Agrippine4 ? Si le relativisme est la règle, le cannibale et le végétarien ne se distinguent que par une différence de goût.

Et pourquoi ne pas reconnaître que les violents et les sadiques ont « leurs propres valeurs » ? La tolérance universelle et dévoyée conduit à la complaisance au mal.

Elle conduit aussi à se priver des moyens de justifier en raison la démocratie libérale et le civisme démo­ cratique.

Le régime occidental apparaît certes stable, mais par temps calme.

Et si le vent se lève ...

? Nulle part sans doute ce relativisme dogmatique n'a fait autant de dégâts que dans le domaine de l'éducation.

Si en effet le bien est affaire de préférence, Platon 5 et Pascal 5 n'ont plus rien à nous apprendre.

Si toutes les opinions se valent, à quoi bon franchir les étapes de la connaissance ? L'école et l'université naviguent aujourd'hui à vue ; elles ont largement perdu le sens des grandes œuvres et de la hiérarchie des disciplines.

Faute de boussole, elles se raccrochent plus ou moins à des savoirs techniques et fragmentés et tendent à tarir ces facultés essentielles que sont la faculté d'admiration - « Comme ça fait du bien d'admirer ! »écrivait Flaubert- et la faculté d'étonnement dont Aristote 5 disait qu'elle est à la source de la réflexion philosophique.

Nos enfants vivent à l'extérieur de l'école dans un univers d'images et de sons qui leur donne une vision brute et brutale d'un monde en miettes, à l'école, ils ne reçoivent, sauf exceptions bien sûr, plus grand­ chose propre à nourrir leurs âmes.

Nous ne les armons pas pour la route.

13. »

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