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eux aussi.

Publié le 06/01/2014

Extrait du document

eux aussi. C'est en 1943 que ceux qui étaient lucides ont commencé à faire des plans pour s'évader. Alors quand pensait-il que Frydka et Lorka avaient fui pour rejoindre les partisans ? ai-je voulu savoir. En 1943, a dit Jack. Mme Grossbard est intervenue. Mille neuf cent quarante trois, a-t-elle dit, pensive. Pas 1942 ? Mille neuf cent quarante trois, a répété Jack avec emphase. Se tournant vers moi, il a continué : Frydka avait l'habitude de venir à notre Lager, notre camp, presque tous les soirs. Elle était comptable à la Fassfabrik. Le comptable en chef était tombé malade, il avait des problèmes de rein. Aussi quand ce comptable, Samuels, il s'appelait, Shymek Samuels, quand il a été malade, il est venu dans notre Lager, qui était considéré comme un des meilleurs. Elle avait l'habitude de lui rendre visite presque chaque jour. Elle et Lorka vivaient dans le Lager à côté de la Fassfabrik, là où étaient les Adler, a-t-il fini par ajouter. Lorsqu'il a dit cela, j'ai immédiatement pensé à plusieurs choses. Tout d'abord, au fait que, jusqu'en 1943 au moins, Frydka et Lorka vivaient au même endroit, ce qui (j'imagine) devait être un réconfort. Ensuite, que Frydka, qui avait vingt et un ans en 1943, devait être une jeune femme très gentille pour rendre visite à ce comptable malade, Samuels, alors que le simple fait de circuler dans les rues de Bolechow à ce moment-là, c'était, comme l'avait clairement dit Meg Grossbard, risquer sa vie (nous étions hors la loi, avait-elle dit, en essayant de me faire comprendre ce que cela signifiait. N'importe qui pouvait nous tuer). Et enfin, le fait que c'était ce que lui avait procuré cette éducation au lycée commercial de Stryj, à cette fille à la démarche déterminée, à cette jeune femme élancée qui, avait laissé entendre Meg, avait l'habitude de prendre le train jusqu'à une station thermale locale appelée Morszyn avec Pepci Diamant et elle, lorsqu'elles étaient adolescentes, pour se glisser dans les après-midi dansants qui y étaient organisés et pour lesquels elles n'étaient pas en âge d'entrer, à cette fille vive qui avait séduit, avec ses traits sombres, un garçon polonais, catholique et blond, les condamnant tous les deux (il me faudrait encore des mois pour apprendre les détails de cette histoire). C'était ce que cette coûteuse éducation au lycée commercial avait procuré à Frydka : quelques mois supplémentaires de survie comme comptable dans un camp de travaux forcés.     À ce moment-là, bien avancés dans notre conversation chez Jack et Sarah Greene, bien après que les tintements des assiettes et le gargouillement du café versé ont cessé, seules Frydka et Lorka sont encore vivantes. Leur départ dans les forêts épaisses à la périphérie de Bolechow est le dernier événement dont quelqu'un puisse encore témoigner. Alors qu'est-ce qui a poussé les gens à décider de s'échapper dans la forêt ? ai-je demandé. Après novembre 1942, nous sommes entrés au Lager, a répété Jack. Chacun portait une lettre, soit un R, pour Rüstung, munitions, ou un W, pour Wirtschaft, économie. A cet instant précis, Meg et Bob commencent à se disputer sur la signification du W : elle pense que ça signifiait Wehrmacht, mais il insiste pour dire que ça devait être Wirtschaft puisqu'il n'y a pas de différence substantielle entre Rüstung et Wehrmacht. En ce qui me concernait, la question de savoir ce que représentait le W était hors de propos. Le propos étant qu'en mars 1943 tous les ouvriers marqués d'un W, trois cents personnes environ, ont été emmenés au cimetière et abattus dans une fosse commune. C'était une des « petites » Aktionen dont Jack avait parlé auparavant ; c'était l'Aktion que la vieille Olga que nous avions rencontrée en Ukraine avait pu voir depuis la fenêtre de sa salle de séjour. À ce Moment-là, a dit Jack, il est devenu évident que même les travailleurs « utiles » n'avaient pas une importance cruciale, après tout. Oui, a dit Meg d'une voix lente. Il y a soixante ans exactement, toutes mes amies avaient disparu. Bob a dit, Tous les W ont été exterminés. Je me suis dit que, de toute évidence, ce que représentait le W était, en fin de compte, hors de propos pour les Allemands aussi. Et les R, a poursuivi Bob, ont été gardés jusqu'en août 1943. Soudain, Jack a dit, Ça me rappelle qu'il y a eu une autre Aktion. Ils avaient emmené à Stryj les Juifs qui n'allaient pas dans les camps. Mais en mars 1943, pour une raison bizarre, ils ont ramené à Bolechow des gens du ghetto de Stryj, quatre-vingt-dix ou cent anciens habitants de Bolechow. Parmi eux, il y avait notre oncle Dovcie Ehrmann. Et vingt-quatre heures, peut-être quarante-huit heures après, ils les ont emmenés au cimetière et les ont tués. Désolé, Jack, je ne me souviens pas du tout de ça, a dit Bob. Je n'y peux rien, a répliqué Jack, ça a eu lieu. Je sais, je sais. Je sais que les W étaient dans le camp là-bas, chez les Adler, ils ont été emmenés en mars 1943... Alors c'était peut-être en avril, a concédé Jack. Mais ils ont été emmenés, quatre-vingt-dix ou cent personnes. Mars, avril : peu importe, à ce moment-là, Frydka et Lorka n'étaient plus, pour autant que pouvaient s'en souvenir ces gens, à Bolechow. Ensemble ou séparément, avec l'aide d'un garçon polonais probablement, les deux soeurs avaient réussi à s'échapper de Bolechow. Elles ont disparu et plus personne ne les a jamais revues. Du moins, c'est ce que nous pensions alors. C'est la dernière chose que quiconque à Sydney ait pu me raconter à propos des Jäger. Il se trouve que c'est aussi la dernière chose dont nous ayons parlé. Tout à coup, la conversation a perdu toute énergie. Chacun, et pas seulement les personnes âgées, s'est senti épuisé, anéanti.     En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. La dernière personne à qui j'ai parlé cet après-midi-là a été Boris Goldsmith, qui était resté silencieux pendant la plus grande partie de la conversation, puisqu'il n'avait pas été présent pendant la guerre, n'avait pas vu ce que les autres avaient vu ou entendu dire. C'était cela qu'il voulait rendre parfaitement clair pour moi, quand la conversation avait pris fin. Je ne peux rien vous dire, a-t-il dit, en me regardant et en écartant ses grandes mains, parce que je n'étais pas là, j'étais à l'armée. Dans l'armée russe. Je sais, ai-je dit sur un ton que j'espérais rassurant. Mais en voulant lui donner l'impression d'avoir été utile, en voulant l'inclure dans la conversation alors qu'il n'avait pas été inclus dans les événements dont je venais d'entendre parler, j'ai ajouté, Alors que s'est-il passé après la fin de la guerre ? Vous êtes revenu ? Boris a ri et a secoué la tête. Non, a-t-il dit, je ne suis pas revenu parce que j'ai rencontré quelqu'un quand j'étais à l'hôpital dans le Caucase -- il a prononcé Cow-casse -- et c'est là que j'ai fait sa connaissance. Quelqu'un en uniforme français, et je me suis approché de lui, et il avait l'air d'être juif. L'idée que ce Juif d'une minuscule ville de Pologne ait pu rencontrer quelqu'un qui lui avait semblé familier et sympathique, à des milliers de kilomètres de chez lui, au fin fond du Caucase, m'a fait l'effet d'une chose aussi drôle qu'improbable, et j'ai souri. Il y avait en effet quelque chose d'assez amusant dans la façon dont Boris Goldsmith racontait cette histoire, comme si c'était le début d'une plaisanterie. En fait, je pouvais même imaginer mon grand-père commençant une de ses histoires de la même manière. Alors pense un peu à ça : j'étais là, dans le Caucase, au milieu de nulle part, et qui fait son entrée? Un Juif vêtu d'un uniforme français... Il ressemblait à quelqu'un de Juif, a poursuivi Boris, et donc je me suis approché de lui et je lui ai demandé, Alors, qu'est-ce qu'il faut faire, retourner à Bolechow ? Et qu'est-ce qu'il a répondu ? ai-je demandé immédiatement, exactement comme je l'aurais fait avec mon grand-père. Et Boris m'a dit alors ce que le Juif en uniforme français lui avait répondu au cours de cet improbable échange. Boris a dit, Il m'a conseillé de laisser tomber, il ne restait plus personne.   3Et les sommets des montagnesapparurent de nouveau       Cela avait eu lieu le dimanche 23 mars 2003, date de l'anniversaire de mon grand-père. Après que Boris a dit, Il m'a conseillé de laisser tomber, il ne restait plus personne, tout le monde s'est levé, Jack, Bob, Meg et Boris, et, les uns après les autres, les invités ont dit au revoir et sont rentrés chez eux. Jack a insisté pour nous raccompagner, Matt et moi, à notre hôtel. Au moment où je suis descendu de la voiture, il s'est brusquement penché vers la portière ouverte et a dit, de manière inopinée, Bien sûr que je me souviens de Shmiel Jäger - ce n'était pas le genre de personne qu'on peut oublier !

« puisqu'il n'yapas dedifférence substantielle entre Rüstung et Wehrmacht. En cequi me concernait, laquestion desavoir ceque représentait leW était horsdepropos.

Le propos étantqu'en mars1943 touslesouvriers marqués d'un W, trois cents personnes environ, ontétéemmenés aucimetière etabattus dansunefosse commune.

C'étaitunedes « petites » Aktionen dont Jackavait parlé auparavant ;c'était l' Aktion que lavieille Olgaque nous avions rencontrée enUkraine avaitpuvoir depuis lafenêtre desasalle deséjour.

Àce Moment-là, adit Jack, ilest devenu évident quemême lestravailleurs « utiles »n'avaient pas une importance cruciale,aprèstout. Oui, adit Meg d'une voixlente.

Ilya soixante ansexactement, toutesmesamies avaient disparu. Bob adit, Tous les W ont étéexterminés. Je me suis ditque, detoute évidence, ceque représentait le W était, enfin decompte, horsde propos pourlesAllemands aussi. Et les R, a poursuivi Bob,ontétégardés jusqu'en août1943. Soudain, Jackadit, Çame rappelle qu'ilya eu une autre Aktion.

Ils avaient emmené àStryj les Juifs quin'allaient pasdans lescamps.

Maisenmars 1943, pouruneraison bizarre, ilsont ramené àBolechow desgens dughetto deStryj, quatre-vingt-dix oucent anciens habitants de Bolechow.

Parmieux,ilyavait notre oncleDovcie Ehrmann.

Etvingt-quatre heures,peut-être quarante-huit heuresaprès,ilsles ont emmenés aucimetière etles ont tués. Désolé, Jack,jene me souviens pasdutout deça, adit Bob. Je n'y peux rien,arépliqué Jack,çaaeu lieu. Je sais, jesais.

Jesais que les W étaient danslecamp là-bas, chezlesAdler, ilsont été emmenés enmars 1943... Alors c'était peut-être enavril, aconcédé Jack.Mais ilsont étéemmenés, quatre-vingt-dix ou cent personnes. Mars, avril:peu importe, àce moment-là, FrydkaetLorka n'étaient plus,pour autant que pouvaient s'ensouvenir cesgens, àBolechow.

Ensembleouséparément, avecl'aide d'un garçon polonais probablement, lesdeux sœurs avaient réussiàs'échapper deBolechow.

Elles ont disparu etplus personne neles ajamais revues. Du moins, c'estceque nous pensions alors. C'est ladernière chosequequiconque àSydney aitpu me raconter àpropos desJäger.

Ilse trouve quec'est aussi ladernière chosedontnous ayons parlé.Toutàcoup, laconversation a perdu touteénergie.

Chacun,etpas seulement lespersonnes âgées,s'estsenti épuisé, anéanti.     En fait, cen'est pastout àfait vrai.

Ladernière personne àqui j'ai parlé cetaprès-midi-là aété Boris Goldsmith, quiétait resté silencieux pendantlaplus grande partiedelaconversation, puisqu'il n'avaitpasétéprésent pendant laguerre, n'avaitpasvuceque lesautres avaient vu. »

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