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An 2440 (L') de Louis-Sébastien Mercier (fiche de lecture)

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An 2440 (L'), rêve s'il en fut jamais. Roman de Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), publié anonymement à Amsterdam chez Van Harrevelt. Le volume porte la date de 1771, mais on peut admettre avec Mercier que le roman fut publié à la fin de 1770. Une édition augmentée et actualisée parut en 1786.

 

Alors que les comédiens-français refusent de jouer ses premiers drames (Jenneval, 1769; le Déserteur, 1770, etc.), Mercier rencontre un succès européen avec l'An 2440. Succès mérité, s'il est vrai que l'An 2440 peut passer sans trop d'injustice pour le premier véritable roman d’anticipation. Le voyageur d'utopie ne part plus à la recherche d’une parcelle secrète d'humanité préservée. Il s'embarque sur le grand fleuve du temps, afin de nous annoncer, vigie impatiente, la bonne nouvelle : en l'an 2440, les Lumières ont triomphé.

« Le texte de 1770 contient 44 chapitres. dont le titre annonce généralement le contenu, précé­ dés. d'une « Épître dédicatoire à l'année 2440 » et d'un Avant-propos. Réveillé d'un songe déli­ cieux, le narrateur rapporte la violente diatribe, contre Paris et les Français, d'un vieil Anglais ren­ contré la veille : « Il y a longtemps que vous ne péchez ·plus par ignorance; ainsi vous ne vous corrigerez jamais. Adieu. » Le pessimiste Anglais parti, le narrateur rêve qu'il s'éveille 672 ans plus tard («Cet ouvrage fut commencé en 1768 », explique une note du chap. 2), transformé en biblique vieillard de 700 ans. Mais il peut consta­ ter, en visitant le Nouveau Paris, que ses compa­ triotes se sont entièrement corrigés ; et, en lisant les gazettes, que l'univers entier a rallié le camp de la raison. C'est dans un Versailles en ruine qu'une couleuvre, «s'élançant du tronçon d'une colonne autour de laquelle elle était repliée », le pique au col et le ramène « dans le chaos affreux » dont il se croyait dégagé. Il ne faudrait pas chercher dans l'An 2440, pas plus que dans d'autres utopies de l'âge classique (le Cleveland, 1731-1738, de Prévost est un cas à part), une trame narrative mouvemen­ tée. C'est tout juste si la fiction du rêve se voit réactualisée au chapitre 28, où le grincement d'une porte manque de réveiller le dormeur ; il reste heureuse­ ment assoupi, mais, perdànt de vue son guide et la ville, il se retrouve inopiné­ ment dans la bibliothèque du Roi : on sait que la visite d'une bibliothèque imaginaire requiert Rica le Persan (voir *Lettres persanes) comme Candide le Westphalien (voir *Candide). Le voya­ geur des utopies de l'Ancien Régime est un œil qui voit et une oreille qui écoute, un arpenteur de l'idéal. Est-ce à dire que l'émerveillement utopique expulse la véhémence polémique qui s'était fait jour, au chapitre 1, par la bouche amère du vieil Anglais ? Nulle­ ment, car, sans même parler des notes qui commentent la plupart des chapi­ tres (sauf trois) et les ramènent au pré­ sent, les guides du rêveur en pays futur ne cessent de dénoncer violemment les abus et folies de ·l'ancienne société : «dans votre siècle», «de votre temps », «nous n'avons plus ... », «on ne voit plus ... », «votre violence bar­ bare», etc. La société de l'avenir a beau mépriser l'Histoire, tissu de « futilités misérables», «honte de l'humanité » (chap. 12), et donc l'expulser de l'enseignement, les hommes régénérés n'énoncent leur présent qu'en opposi­ tion indignée et toujours vibrante au passé. C'est que l'utopie, recension extasiée d'un monde remis sur pied, se doit aussi, selon Mercier, de remplir une place désertée: «Nous n'avons pas encore eu un Juvénal. [ ... ] Qui osera se saisir de cet emploi sublime et géné­ reux?>> (chap. 9, note 3). Le texte ne peut s'écrire que dans ce va-et-vient incessant entre autrefois et mainte­ nant, entre le rêve et la réalité, entre la description et la dénonciation, entre la satisfaction et l'indignation. Et c'est bien entendu cette inhabituelle véhé­ mence du ton qui signe la filiation ouvertement rousseauiste du livre et en explique la force. En face de ces discours à la fois patiemment explicatifs (utopie oblige) et passionnés (qu'est-ce que la raison sans le sentiment?, nous dit-on en note), le narrateur a la charge, égale­ ment classique, de décrire, mais sur­ tout d'interroger, et de s'étonner : « Quoi, tout le monde est auteur ! ô ciel, que dites-vous là l » (chap. 11); «Heureux mortels, vous n'avez donc plus de théologiens [ ... ]. Mais, enfin, la théologie est une science sublime, et [ ... ] » (chap. 15). Mais il intervient aussi, sans jouer au naïf, hors fiction et à visage découvert, dans les notes, par­ fois nombreuses (11 dans les chap. 16 et 42; 14 dans les chap. 31 et 36) ou étendues. Une fois même, mais c'est la seule (une note s'en explique), un texte extérieur à la fiction s'insère dans le corps du chapitre 27 : "l'Éclipse de lune", imitée des Nuits de Young (1742). »

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