BOUSINGOT
Publié le 21/11/2018
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BOUSINGOT. Tant orthographiquement qu’étymologi-quement, le terme fait problème. Pétrus Borel parle, dans la préface de Champavert (1833), de «la camaraderie du bousingo ». Gautier, qui annonce dans la Presse du 11 septembre 1839 un article de Nerval sur « les Bousin-gaults », prétendait que ces « ânes de bourgeois ne savent pas seulement comment on écrit bouzingo » (O’Neddy, Lettre à Asselineau, 1864). George Sand retrace dans son roman Horace (1841-1842) l’histoire d’un « mot historique », bousingot. Quant à Arsène Houssaye, il note dans ses Confessions (1885) «que ce fut dans un de ces punchs au Petit-Moulin-Vert que fut créé le mot bousingoth ».
Cette dernière variation orthographique s’expliquerait par un jeu proche du corbillon : « La rime était go ou goth. Cette rime avait été donnée par le nom de Hugo. Nous épuisâmes bientôt le dictionnaire des rimes, mais nous prîmes tous les mots qui nous vinrent à l’esprit en les terminant par la rime voulue ». Reste que le terme ainsi suffixé, bousin, n’est pas plus facile à analyser : relevé dès 1808 dans un Dictionnaire du bas langage au double sens de « lieu de débauche » et de « tapage », il remonterait à un mot anglais bowsing, désignant un « cabaret malfamé ». Le bousingot, dérivé péjoratif (cf. « mendigot »), serait donc celui qui fait du bousin et fréquente les mauvais lieux. Mais c’est aussi, autour des années 1830, un chapeau de cuir bouilli, coiffure des marins havrais adoptée par la jeunesse romantique et libérale. Et, par métonymie, le terme en est venu à qualifier le porteur dudit chapeau : « Il faut au bousingot une tête, à la tête un bousingot » (le Figaro, 28 fév. 1832).
«
en
règle qu'il mena contre les troubleurs de l'ordre
public, Léon Gozlan procéda en deux temps, stigmatisant
d'abord les Jeunes-France (six articles du Figaro entre
le 30 août et le 24 octobre 1831) avant de s'acharner
contre les bousingots (plus de quarante articles entre
février 1832 et février 1833).
Étudiant, républicain et souvent romantique, le bou
singot se définit avant tout par sa triple marginalité.
« Le bousingot ou chapeau ciré existe ordinairement de
dix-huit à vingt-trois ans; il a encore un an de droit à
finir avant de retourner dans son pays et de changer
d'opinion» (le Figaro, 9 fév.
1832).
C'est d'ameurs le
portrait d'un étudiant que nous trace George Sand en la
personne de Jean Laravinière : « Il était censé carabin,
mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre
chose qu'un étudiant émeutier, bo_usingot, comme on
disait en ce temps-là >> (Horace).
«Emeutier» : le déter
minant a son importance, car il définit plus une attitude
spontanée de rejet qu'une démarche politique procédant
d'une analyse réfléchie : d'où le jugement du politicien
Horace sur ce même Laravinière considéré «comme un
de ces instruments de destruction que des révolutionnai
res plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
mais auxquels ils n'aimeraient pas à confier leur avenir
personnel » (ibi d.).
Toujours prêt à fronder, le bousingot
fournit ainsi l'essentiel des troupes assaillant les forces
de l'ordre dans la rue ou défiant les classiques au théâtre.
Rien d'étonnant dès lors que Baudelaire ait considéré
Pétrus Borel comme « l'expression la plus outrecuidante
et la plus paradoxale des Bousingots ou du Bousingo »
(l'Art romantique), ce même Borel qui, en tête de ses
Rhapsodies (1831), se présentait tout à la fois comme un
poète à « la poésie bouillonnant dans la poitrine» et
comme un républicain «à la manière d'un loup
cervier».
Politiquement et littérairement, le bousingot est une
attitude, non un mouvement («Jamais il n'y a eu de
Bouzingotisme >>, écrit O'Neddy à Asselineau), dont
l'existence se circonscrit aux deux ou trois années qui
suivent la révolution de Juillet -et la bataille d' Her
nani.
Dès le 22 février 1833, le Figaro peut laisser écla
ter sa joie : « Comme tout passe dans la vie, le bousingot
a passé >>.
Et Hugo de préciser plus tard, dans les Miséra
bles (V• partie, m.
2) : «En l832,le mot bousingot faisait
l'intérim entre le mot jacobin, qui était éculé, et le mot
démagogue, alors presque inusité et qui a fait depuis
un si excellent service».
[Voir aussi BOHÈM E, CÉNACLES
ROMANTIQUES).
BTBLIOGRAPHŒ L'essentiel du sujet (histoire.
sémantique, thématique) est
traité par Paul Bénichou, «Jeunes-France et Bousingots.
Essai
de mise au point>>, R.H.LF., mai-juin 1971, p.
439-462; du
même auteur on lira, dans le Sacre de l'écrivain (1750-1830),
Corti, 1973, Je chap.
LX (p.
419-462) consacré aux relations entre
les valeurs bourgeoises et la jeunesse romantique.
On complétera
par le Nerval et les bousingots de Francis Dumont, La Table
ronde, Paris, 1958..
»
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