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LES ÉCRIVAINS MAUDITS

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ÉCRIVAINS MAUDITS. L’écrivain maudit apparaît quand décline la foi en une véritable malédiction, une réprobation divine; comme le diable, à l’époque romantique, peuple les romans et les poèmes à mesure qu’il se retire des églises. Sainte-Beuve date du « werthérisme » (à la fin du xvme siècle) « le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus », « cette lugubre et emphatique complainte qui n’a fait que grossir depuis, et dont l’opiniâtre refrain revient à redire : “Admire-moi, ou je me tue” ». Avant, l’ordre divin hiérarchise les talents et légitime les différences; il cantonne les forces maléfiques dans un rôle vassalisé, et limite l’action démoniaque en lui assignant des procédures identifiables, accessibles à l’exorcisme. Des écrivains, bons ou mauvais, rencontrent, selon leur mérite, le succès ou l’échec; le public juge, objectivement et sans appel. Après, quand il n’est plus de parole pour dire le bien et le mal, l’artiste s’érige lui-même en juge; il se sent un droit, subjectif, à la réussite, et à l’attention des autres; les revers s’attribuent à un complot social, à une mauvaise étoile, à l’acharnement d’un destin sans visage et sans loi.

 

De l'anathème au guignon

 

Pour s’être installé, depuis plus d’un siècle, dans l’usage courant, le concept d’écrivain maudit s’est chargé d’ambiguïté et de significations confusément superposées. Qui maudit? l’écrivain, qui peut tourner contre lui-même son imprécation, comme le romantique Pétrus Borel se surnommant « le Lycanthrope », pour se retrancher du nombre des humains; la société, qui ignore,

 

persifle, conspue, persécute par l’intermédiaire du pouvoir étatique et judiciaire qui émane d’elle; la postérité, qui oublie, et rend les œuvres du génie à l’« avare silence », à la « massive nuit » (pour citer Mallarmé); un sort pernicieux, auquel renvoient les agents manifestes ou anecdotiques : Antonin Artaud, enfermé, comprend l’« insolite pouvoir de cette chose qui n’a pas de nom, et qui en surface, mais e°n surface seulement, s’appelle société, gouvernement, police, administration ». Quel est l’objet de la malédiction? La personne de l’écrivain, figure sulfureuse, vouée au mal, à la haine, à l’exécution : Sade, Baudelaire ou Lautréamont; l’œuvre tout entière, entourée d’un halo inquiétant de maléfice et de blasphème, mise à l’index par l’autorité institutionnelle du Saint-Office ou de l’État, par la censure — souvent plus efficace, à long terme — de la voix sociale ou de la tradition; une partie de l’œuvre, voire un seul livre, méconnus, rebelles à la notoriété (tels erotica des grands auteurs comme Musset ou Gautier). Comment est-on maudit? Par l’insuccès, l’ignorance du public, le mépris des générations ultérieures (l’écriture ne remplit pas sa fonction de message et ne trouve pas d’audience); par la déchéance personnelle, la réduction à l’état d’épave (Rimbaud marchand d’esclaves, Verlaine rongé par l’alcool, habitué des hôpitaux); en subissant l’anathème, qui exclut de la communauté et voue à la prison, à la démence, au martyre (Sade embastillé, puis reclus chez les fous). Pourquoi cette flétrissure? Pour des raisons, souvent mêlées, d’ordre éthique, politique ou religieux (peuplent l’enfer des bibliothèques des ouvrages subversifs, attentatoires aux règles morales, sataniques, blasphématoires); ou, plus simplement, pour des raisons littéraires (productions anomiques, qui ne répondent pas à l’attente du public et heurtent le goût dominant).

« encore « le martyre perpétuel et la perpétuelle immola­ tion du Poète»; sa préface distingue radicalement l'« homme de lettres », habile faiseur, toujours favori, « aimable roi du moment >>; le «grand écrivain >>, convaincu, studieux, qui finit par se voir couronné; le poète : «Celui-là est retranché dès qu'il se montre », car «les hommes d'imagination sont éternellement cruci­ fiés >>. Au vecteur de puissances proprement démonia­ ques, disruptrices de la convention qui fonde les injusti­ ces, échoit une destinée nécessairement maléfique : cette conception inspire le topos du « poète mourant >>, vaincu (le Joseph Delorme, de Sainte-Beuve, en 1829), ou celui, plus rude, de l'accusateur violent, byro nie n, du maudit blasphémateur. La malédiction absolue Le romantisme relativise l'anathème qui frappe cer­ tains écrivains, en le rapportant à une opposition exacer­ bée entre le génie et la société; Verlaine, en 1884, dans l'avant-propos de ses Poètes maudits, écrit:« C'est Poè­ tes absolus qu'il faJlait dire»; Baudelaire tranche, dans ses Conseils G"UX jeunes littérateurs : «Tl n'y a pas de guignon » (au sens de malchance individuelle), lui qui montre, dans «Bénédiction», les imprécations de la femme qui donne le jour au poète, « cette dérision »,> : Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation! Verlaine se range parmi les saturniens parqués pour la souffrance et la mort : leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne Par la logique d'une Influence maligne. Antonin Artaud, >. Le créateur, qui ajoute à la création une auda­ cieuse répliquo!, est à la fois un initié, décrypteur des sens cachés, et un impie, promis à une juste malédiction; la souffrance de l'anathème, à cette impiété, possède une« aristocratique beauté>>, en même temps qu'elle élève le poète à un pouvoir solitaire de résonance et de sympathie. Mallarmé montre, dans > La béné­ diction -délivrance d'un chant pur, d'une note juste et profonde -est à ce prix de haine, de blasphème et d'humiliation. »

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