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VIGNY Alfred Victor, comte de : sa vie et son oeuvre

Publié le 13/11/2018

Extrait du document

vigny

Vigny ne s’enferme donc pas dans un pessimisme total. Il faut, en attendant des jours meilleurs, assumer sa condition avec courage et lucidité. En homme du xixe siècle, accordant au progrès toute sa confiance, Vigny prévoit que l’humanité sortira progressivement d’une nuit qui est pourtant son élément : « “Nous vivons dans la mort”, a dit le prophète, et elle est comme l’atmosphère naturelle de l’homme », mais « l’espèce humaine est en marche pour des destinées de jour en jour meilleures » (Discours de réception à l’Académie française).

 

Poésie et philosophie

 

Plus qu’un thème littéraire ou un motif poétique, la destinée s’affirme donc comme l’idée mère à partir de laquelle les œuvres se développent. Chez Vigny, en effet, primauté est toujours donnée à la pensée. Partant toujours « du fond de l'Idée », l'écrivain se veut poète et penseur. « Il y a deux choses à admirer dans les écrits des hommes, leur Poésie ou leur Philosophie » (Journal). Dans le rapport unissant la littérature, c’est-à-dire la poésie ou l’imagination, à la philosophie (la pensée, le système), Vigny reconnaît la difficulté centrale, permanente et insistante de son métier d’écrivain : « Philosophie, imagination, deux qualités qu’il faut unir pour faire un roman du premier ordre » (Journal). Toutes les préfaces, tous les écrits théoriques répètent et modulent la formule de l'Avant-propos à la Maréchale d'Ancre : l’art est une fable, mais une fable philosophique.

 

L’idée est particulièrement développée en 1827 dans un texte capital, souvent négligé ou mécompris par la critique : dans les Réflexions sur la vérité dans l'art, Vigny aborde les questions dont débattent à l’époque Hugo dans la Préface de Cromwell et Vico dans la Scienza nuova (que traduit alors Michelet). Cherchant dans les personnages historiques l’occasion de figurer non un individu mais une essence, Vigny est amené à « faire céder parfois la réalité des faits à l'Idée que chacun d’eux doit représenter ». De Chatterton, par exemple, il dit, dans une lettre de 1839 : « J’écartais à dessein les faits exacts de sa vie pour ne prendre que ce qui la rend un exemple à jamais d’une noble manière ». Distinguant le fait vrai de la fable symbolique, il affirme que la vérité dont l'art se nourrit est « la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait ». La beauté, qui participe de la vérité et non du vrai, doit recueillir et résumer la réalité visible en choisissant, pour mieux la lire, le « signe caractéristique » dans tout ce que l’histoire du passé ou du présent donne à voir. La poésie, comme la vérité, a donc rapport à l’idée ou, mieux, à l’idéalité : « L’Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec la beauté idéale ». Toute production littéraire ne vit que de « types », témoignages d'un mouvement créateur qui, s’appuyant sur le monde réel, construit un autre univers offrant du premier la concentration, la réduction et l’expression la plus profonde puisqu’il en montre les lignes de force essentielles en négligeant les accidents, devenus alors insignifiants. Les reproches qu’on a pu faire (Pouchkine en 1837 va jusqu’à parler d’« absurdités ») visant le peu de réalité historique des personnages de Cinq-Mars, de Stello ou de Chatterton restent en marge des véritables questions, et ils n’ont de sens que dans un projet et un système qui ne sont assurément pas ceux de Vigny. Mais, s’il proclame la liberté de l’imagination, Vigny la subordonne toujours à l’idée, les deux instances fusionnant finalement dans le symbole.

 

« Substituant partout aux choses le symbole », comme le Christ du « Mont des Oliviers », Vigny, dans ses œuvres, connaît les réussites les plus incontestables quand le récit coïncide parfaitement avec le symbole. Dans les Destinées, à côté des faiblesses évidentes de

 

poèmes comme « la Sauvage » ou « la Flûte », où l’intérêt se dilue dans une suite de descriptions ou d’épisodes peu convaincants, un tableau unique, dans « la Mort du loup », « le Mont des Oliviers » ou « la Colère de Sam-son », sait concentrer et retenir l’intérêt. « La Mort du loup », par exemple, n’a rien du récit de chasse, et l’on a souvent souligné les invraisemblances du poème à cet égard. Seules comptent, en fait, la fonction symbolique du détail et la vérité imaginaire du symbole.

 

Quand le poème se contente d’illustrer en vers une idée, il peut se résumer et perd alors toute charge poétique; quand, au contraire, le récit développe également et inséparablement ses possibilités narratives et symboliques, il maintient intacte la tension nécessaire à l’œuvre d’art. Et si Vigny n’est pas poète dans les strophes de « la Maison du berger » consacrées au chemin de fer, ce n’est pas parce qu’il parle de charbons et d’essieu, c’est parce qu’il en parle de manière non poétique.

 

La religion nouvelle

 

Contrairement à Hugo, qui, selon le mot de Baudelaire, est un « génie sans frontière », Vigny se distingue par une réticence à toute forme d’expansion. Invitant chacun à reconnaître ses propres limites (« Tout homme a vu le mur qui borne son esprit », dit-il dans « la Flûte »), il incarne un certain romantisme critique. Il est, de fait, parmi les poètes du début du xixc siècle, celui qui a le plus réfléchi aux problèmes de la création. Cette réflexion, qui alimente perpétuellement la production, annonce l’attitude des poètes modernes et conduit précisément à Baudelaire, à Mallarmé et à Valéry. Poète difficile, Vigny n’a rien d'un improvisateur. Manifestant le désir toujours plus aigu d’élaguer ce qui, dans son œuvre, lui semble superflu (il ne garde, dans l’édition de 1837 des Poèmes antiques et modernes, que « les seuls qu’il juge dignes d’être conservés »), il recherche peu à peu la densité et la concentration.

 

La volonté de rareté définit finalement la poésie elle-même. Vigny assimile cette dernière à la perle, dont elle a tout à la fois la dureté, la pureté, la luminosité et le pouvoir de réflexion. L’image de la perle est minutieusement choisie. Vigny voit dans sa lente et progressive élaboration l’assurance de sa perfection. Loin d’être, comme pour Sainte-Beuve, « une production maladive des coquilles sous-marines » (Revue des Deux Mondes, 1835), la perle représente pour Vigny l’aboutissement idéal d’un incomparable processus : « Chaque flot travaille lentement à la rendre plus parfaite, chaque flocon d’écume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi transparente, où l’on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son cœur » (Servitude et grandeur militaires). Le cristal poétique se distingue donc de la parole parlementaire et des divers jeux verbaux. Il donne aux œuvres d’imagination une solidité supérieure à celle des œuvres de pensée pure. Par son unicité et sa permanence, la forme poétique assure la survie d’une idée qui, elle, n’est pas irremplaçable. Mais si la vraie poésie se trouve dans le vers « et non ailleurs », tout se jouera sur la réussite technique. Or, trop souvent la mise en poésie de l’idée reste plate, Vigny achoppant, selon l’expression de Jean-Pierre Richard, sur l’« inertie rocailleuse du prosaïsme », dont les dixième et onzième strophes de « la Bouteille à la mer » sont un exemple parmi d’autres.

 

La poésie, « perle de la pensée », la protège et la rend lumineuse « par l’éclat de son cristal préservateur ». A la recherche de « l’union intime de la pensée d'un homme avec sa langue maternelle » (Lettre à lord ***), Vigny exalte la puissance énergétique de la poésie qui naît du travail approfondi sur les mots et leur pouvoir d’éveil. Dans une lettre à Adolphe Dumas de 1859, il

VIGNY Alfred Victor, comte de (1797-1863). Le mot que Proust prête à Oscar Wilde (« On ne lit plus guère Vigny de nos jours ») appelle la nuance. Si, vers 1830, Vigny soulevait moins d’enthousiasme que Hugo ou Lamartine par exemple, son œuvre, en contrepartie, a connu moins de désaffection. Poète rare et exigeant, écrivain qui fit très tôt figure de classique parmi la cohorte romantique, il a lentement conçu puis élaboré des livres difficiles, orgueilleux et essentiels, qui semblent presque réservés à une certaine élite de connaisseurs. Balzac admire et envie son double talent de versificateur et prosateur, Proust le tient pour le plus grand poète (avec Baudelaire) du XIXe siècle, René Char reconnaît en lui un « ascendant ».

 

Vigny fut l’homme d’une grande idée qu’il cherchera sans cesse à formuler avec toute l’exactitude philosophique et la puissance poétique possibles. Si, chez lui, les motifs ne varient guère d’un texte à l’autre, ils se creusent et s’approfondissent avec le temps. Ainsi, ce que l’œuvre perd en étendue, elle le gagne en profondeur et en densité. Et comment dire l’idée, sinon par la qualité d’une « expression » qui atteint parfois des sommets et qui finit par définir l’auteur dans son existence même? Pour Baudelaire, Vigny était, « littéralement parlant, le fils de ses œuvres ». Celles-ci fondent, en effet, une noblesse originale que confère la langue poétiquement maîtrisée. De la Touraine, où il a vu le jour, Vigny dira plus tard : « Le berceau de la langue est là, près du berceau de la monarchie» (Cinq-Mars). Le désir de

 

remonter aux origines mythiques et politiques de la France correspondra toujours chez lui à la tentative de se fixer à demeure sur le sol natal de la poésie.

 

« Et moi aussi je suis en dissidence... »

 

Né dans une atmosphère de fin de race, baptisé par un prêtre réfractaire, le seul enfant survivant de cette mère de quarante ans et de ce père de soixante ouvre les yeux sur un monde qui appartient déjà au passé. Le chevalier de Vigny, ancien soldat de la guerre de Sept Ans, convoque souvent dans ses récits les figures héroïques d’une époque exaltante et exaltée. En baisant chaque soir la croix de Saint Louis, son fils jure fidélité à la famille royale, alors détrônée. La mère d’Alfred, objet d’une constante vénération, lui enseigne la musique et la peinture et, suivant les principes de Rousseau, l’éduque rudement (« Elle avait pour moi la grave sévérité d’un père »). Homme du xvmc siècle, fier d’une double noblesse qu’il fait remonter très loin, égrenant avec ivresse et nostalgie le chapelet des anciens titres liés à son nom (« seigneur de Tronchct, de Moncharville, des deux Émerville, d’Isy, de Frêne, de Tonville, de Folle-ville, de Gravelle et autres lieux »), Alfred de Vigny, d’emblée, ne coïncide pas avec son temps.

 

La noblesse ne sera pour lui qu’une mauvaise fée. C’est elle qui inspire les sarcasmes et les violences de ses camarades à l’institution Hix de Paris, qu’il fréquente à partir de 1807 : « Je me sentais d’une race maudite, et cela me rendait sombre et pensif ». Les résultats scolaires traduisent les désarrois et les incertitudes du jeune garçon. Excellent élève, il néglige rapidement son travail, puis quitte la pension à treize ans pour passer sous la direction très libre d’un précepteur, l’abbé Gaillard, qui, tout en respectant ses goûts, l’encourage à lire énormément, lui fait traduire Homère en anglais et lui communique sa passion pour les mathématiques. De cette époque datent les premières œuvres de circonstance de Vigny, qui en écrira durant toute sa jeunesse.

 

En préparant l’Ecole polytechnique au lycée Bonaparte, Vigny écoute de loin les dernières clameurs de l’Empire. Le lycée vit au rythme des combats, dont le jeune homme n’a sous les yeux qu’une copie pauvre et affaiblie : « Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d’étude à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues ». Le métier de soldat l’attire naturellement. A la chute de l’Empire, il a dix-sept ans; ses parents lui achètent un brevet de gendarme du roi. Mais, à l'horizon du métier, la fuite remplace la gloire : Vigny fait partie de l’escorte qui accompagne la pitoyable échappée de Louis XVIII pendant les Cent-Jours. En 1816, il est affecté au 5e régiment de la garde royale, cantonné à Versailles. Sous-lieutenant à Vincennes, lieutenant à Courbevoie, capitaine au 55e de ligne à Strasbourg, il part enfin pour Bordeaux et séjourne avec son régiment dans les Pyrénées, avec en vue une intervention possible en Espagne. Mais rien ne se réalise, et Vigny, déçu, reconnaît son inaptitude à la vie militaire : « J'étais bien déplacé dans l’armée ». Les journées de garnison, mornes et pesantes, ont effacé le rêve des combats. « Spectateur plus qu’acteur », le jeune homme subit le mauvais destin qui lui est réservé et s’aperçoit que nul avenir n’éclaire pour lui le métier de soldat : « Mon inutile amour des armes, la cause première d’une des plus complètes déceptions de ma vie ».

 

Après une brève liaison avec Delphine Gay, vite écartée par Mme de Vigny, il épouse en 1825 une jeune Anglaise rencontrée à Pau, miss Lydia Bunburry. Mais la maladresse de Lydia dans les salons du faubourg Saint-Germain, sa santé fragile, son indifférence à la poésie sont autant de signes de l’échec auquel cette union est vouée.

 

Depuis quelques années, Vigny s’est tourné vers la gloire littéraire. Multipliant les essais, l'ami de Victor Hugo, alors directeur du Conservateur littéraire, publie, en mars 1822. un recueil de Poèmes qui lui vaut un succès d’estime. Prévoyant d'écrire une « théogonie chrétienne » qui « achèverait l’œuvre du Dante et de Milton, continuée par Chateaubriand », et prendrait Hésiode et Ovide pour modèles, il entame avec le christianisme un débat qu’il poursuivra toute sa vie.

 

En 1826, Vigny publie les Poèmes antiques et modernes et Cinq-Mars, qui, malgré les critiques de Sainte-Beuve, obtient un grand succès. Considéré comme le rival français de Walter Scott, il rencontre celui-ci à Paris en novembre 1826. Ses activités littéraires se multiplient. Traduisant Roméo et Juliette — en collaboration avec Émile Deschamps —, il offre Shakespeare au public français. Tout en approfondissant les questions que pose la création littéraire dans Réflexions sur la vérité dans l'art (1827), texte placé en préface à Cinq-Mars, il continue de traduire le dramaturge anglais; le More de Venise, adaptation d’Othello, est représenté au Théâtre-Français en octobre 1829. Vigny souhaite ouvrir la scène nationale à une « tragédie moderne » au style mélangé, « familier, comique, tragique, et parfois épique », produisant « un tableau large de la vie ». Mais, là encore, la déception suit l’effort et l’espoir. Vigny poète constate les limites du théâtre, trop vaste et trop bruyant pour faire entendre une voix profonde et recueillie : « cet orgue aux

 

cent voix qu’on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées ». Shylock, tiré du Marchand de Venise, n’est pas joué, et Hernani, en 1830, consacre le triomphe de Hugo, en position, maintenant, de chef de file des romantiques. Vigny se raidit, et l’isolement, autant qu’un destin, devient une obsession : « Oh! fuir! fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille » (Journal d'un poète, 1830).

 

Pour Marie Dorval, dont il fait la connaissance en 1830 et avec qui il se lie, il écrit son premier drame, la Maréchale d'Ancre, dont « l’idée même est l’abolition de la peine de mort en matière politique ». A la première représentation, pourtant, le 25 juin 1831, c’est Mme George qui tient le rôle principal. Une comédie suit en 1833, Quitte pour la peur, proverbe en un acte, qui permet à Marie de prendre sa revanche. La dernière pièce de Vigny, Chatterton, obtient un succès considérable et lui assure une popularité nouvelle. Ce sommet de l’art dramatique, d’abord refusé par le comité de lecture, est finalement joué à la Comédie-Française en 1835, avec Marie Dorval dans le rôle de Kitty Bell.

 

Vigny s’intéresse de plus en plus aux questions sociales et politiques. Les journées de juillet 1830 le confirment dans sa propre condamnation du règne de Charles X. Par loyalisme aristocratique, il commande cependant, en août, une compagnie de la garde nationale, tout en manifestant une profonde sympathie pour le saint-simonisme. Après une entrevue décevante avec Louis-Philippe le 11 février 1831, il se rapproche de Lamennais et, dans le poème « Paris », témoigne d'une fascination toute balzacienne pour la vie moderne :

 

Œuvre, ouvriers, tout brûle; au feu tout se féconde! Salamandre partout!... Enfer, Éden du monde! Paris, principe et fin! Paris, ombre ou flambeau! Je ne sais si c'est mal, tout cela; mais c'est beau.

 

Le besoin de solitude se fait de plus en plus pressant. Hanté par un message à délivrer, par le souci de cohérence pour son œuvre, par la conscience aiguë de son rôle de poète, il s’empresse de brûler des manuscrits de jeunesse, « dans la crainte des éditeurs posthumes », lorsqu’en 1832 il est atteint par le choléra. En octobre 1835 paraît le dernier ouvrage inédit publié en librairie du vivant de Vigny : Servitude et grandeur militaires, bilan d’une vie et d’un siècle qui lui fait défaut. Les lectures se multiplient, notamment celle de Julien l’Apostat, qui sera le héros de Daphné. Un voyage en Angleterre de juillet à septembre 1836, la rupture avec Marie Dorval (1838), l’édition définitive des Poèmes (1837), la mort de sa mère enfin (21 décembre 1837) ferment une époque. Vigny se replie sur lui-même et trouve refuge dans la vie de l'esprit : « Je vis clairement que les événements ne sont rien », dit le capitaine Renaud dans Servitude et grandeur militaires, « que l’homme intérieur est tout ».

 

En septembre 1838, il s’installe en Angoumois, au Maine-Giraud près de Blanzac, d’où il écrit, le 2 octobre, à Busoni : « Je suis chez moi depuis huit jours avec Mme de Vigny dans un vieux manoir au milieu des roches et des bois. J’y rêve et j’y écris même quelque chose de mes rêves ». Après une période de production soutenue, de 1822 à 1837, commence un long silence, interrompu seulement, de temps en temps, par la publication de poèmes dans la Revue des Deux Mondes. Laissant loin derrière les précipitations de la jeunesse, il se met à l’écoute et à l’épreuve du temps : « Je ne fais pas un livre, il se fait; il mûrit et croît dans ma tête, comme un fruit ».

 

A Londres, où il séjourne pour veiller à la succession de son beau-père, mort après avoir déshérité Lydia, il rencontre au printemps 1839 Louis-Napoléon Bonaparte. De retour à Paris, Vigny s’engage avec courage et persévérance dans le combat de la propriété littéraire, qui lui tient particulièrement à cœur. Sous forme de lettre ouverte aux députés, il publie, dans la Revue des Deux Mondes, « De Mademoiselle Sédaine et de la propriété littéraire ». L’article est suivi immédiatement d’un projet de loi déposé par le ministre de l’instruction publique, Villemain, et appuyé par Lamartine. Le 23 mars 1841, lors d’une séance à laquelle assistent Vigny et Balzac, les députés repoussent le projet. L’écœurement de Vigny pour les politiciens atteint son comble.

 

A cette époque, Vigny fait déjà figure de classique. La première édition des Œuvres complètes, publiée en 1837, est épuisée en quatre ans; l’édition Charpentier de 1841, en dix ans. Détaché maintenant du saint-simonisme, cherchant une place reconnue dans l’élite officielle, il pose sa candidature à l’Académie française, dont font déjà partie Lamartine (depuis 1830) et Hugo (depuis 1841). A l’appui de cette ambition académique, la Revue des Deux Mondes publie, en 1843, « la Sauvage », « la Mort du loup », « la Flûte », et, en 1844, « le Mont des Oliviers » et « la Maison du berger ». Apres cinq candidatures malheureuses, Vijgny est élu le 8 mai 1845, au fauteuil du vaudevilliste Etienne. Refusant de faire l’éloge de Louis-Philippe dans son discours de réception — en échange d’un siège à la Chambre des pairs —, il doit subir l’accueil mesquin et venimeux du comte Molé.

 

En 1848, la disparition du « trône de carton » le fortifie dans ses analyses politiques. Mais deux mois plus tard, candidat aux élections à l’Assemblée en Charente — il néglige de faire campagne et ne présente aucun programme précis —, il est battu. Après les journées de Juin, il s’installe au Maine-Giraud et souhaite qu’on lui écrive « à Alfred de Vigny, vigneron ». Partageant son temps entre les soins donnés à sa femme, perpétuellement souffrante, et un travail acharné (« Je suis un étudiant perpétuel »), coupé du monde (« Ma conscience est une forteresse »), il poursuit une longue et solitaire méditation : « Croyez bien que mon silence n’est jamais un repos ».

 

Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 lui apporte de nouveaux espoirs, rapidement déçus. Invité à dîner par le prince-président à Angoulême le 10 octobre 1852, il s’imagine — à tort — bientôt membre du Sénat impérial. En 1854, Vigny, qui n’a rien publié depuis dix ans et ne publiera rien d’autre jusqu’à sa mort, fait paraître dans la Revue des Deux Mondes « la Bouteille à la mer ». Luttant contre la dégradation physique, dénonçant à la police les hommes qui « pensent mal », il commence une pénible vieillesse, illuminée seulement par la présence de compagnes attentives, Louise Colet, Augusta Bouvard, et par l’admiration et le respect d’amis comme Louis Ratisbonne, qui deviendra son exécuteur testamentaire, et Charles Baudelaire. Le 10 mars 1863, il achève « l’Esprit pur », son poème le plus serein et le plus optimiste, qui atteste sa réconciliation avec le monde. Moins d’un an après sa femme, qui succombe à une congestion le 22 décembre 1862, Vigny, après de terribles souffrances — il est atteint d’un cancer de l’estomac —, s’éteint; il a soixante-six ans. Il sera inhumé au cimetière Montmartre, sans qu’aucun discours, suivant sa volonté, soit prononcé.

 

La vie d’Alfred de Vigny s’est déroulée sous le signe de l’amertume, de la déception et des ambitions brisées. Mais de cette trajectoire personnelle il reste aussi l’image d’une fidélité inaltérable à tout un passé — « Qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de jeunesse exécutée par l’âge mûr? » (Cinq-Mars) — et de la crispation douloureuse d’un écrivain qui, désirant désespérément être écouté (« Je veux écrire pour les hommes de mon temps, avec le langage et l’esprit de mon temps et, s’il se peut, au profit de mon temps »), fut rarement entendu.

« L'indépendance fut toujours mon désir et la dépendance ma destinée »

 

Leitmotiv du Journal d'un poète, l’idée de destinée est au centre de la réflexion de Vigny. De l’« Ode au malheur » (1820), qui accuse « l’antique fatalité », à la Maréchale d’Ancre, dont l’« Avant-propos » souligne la place tenue dans « cette composition » par « la Destinée, contre laquelle nous luttons toujours », du roman de Cinq-Mars au poème des « Destinées » qui inscrit la providence chrétienne dans la suite de la fatalité antique, la destinée nomme le malheur premier de l’homme. Les souffrances humaines participent toutes de cette cause fondamentale. Ainsi le pouvoir absolu, dont Vigny dit, dès 1824, qu’il est « l’anarchie politique et la barbarie », est-il désigné par les mêmes images de pesanteur et de puissance que les « froides déités » :

 

J'ai senti sur mon cœur peser ce doigt d'airain Qui porte au bout du monde à toute âme qui pense Les épouvantements du fatal souverain.

 

(« Wanda »)

 

L’indifférence de la divinité, qui se lit dans l’impassibilité hautaine de la nature et dans le silence de Dieu, est à la source de la cruauté et de l’injustice. La rupture des rapports entre Créateur et créature fonde l’être de l’homme. Au fatalisme de Samson (« ce qui sera, sera! ») s’oppose le raidissement du Jésus du « Mont des Oliviers », qui fait peser « l’accusation » sur la « Création ». Innocentes victimes du « Dieu jaloux » (« Moïse »), de l’« immense exécuteur » (« le Déluge »), toute une série de personnages, comme la fille de Jephté ou Éloa, représentent l’être humain par excellence qui, abandonné de Dieu, lance « un reproche désespéré au Créateur ».

 

La littérature exprime et formule cette angoisse et ces souffrances. Les œuvres des hommes n’ont, en effet, posé qu’une seule question, résumée « par les deux mots qui ne cesseront jamais d’exprimer notre destinée de doute et de douleur : Pourquoi? et Hélas! » (Stello). La condition humaine est, aux yeux de Vigny, celle d’un prisonnier et d’un condamné. Dès 1821, dans le poème « la Prison », il fixe et résume l’idée en une image significative que le xxc siècle développera largement : celle du cachot, qui figure non seulement la vie mais aussi la mort. Il n’est pas permis au Masque de fer, par exemple, enfermé sa vie durant, d’espérer en la mort une délivrance : « La captivité le suivit au cercueil ». « Dans cette prison nommée la vie » (Journal, 1832), il ne reste à l’homme qu’à prendre conscience — une conscience toute pascalienne — de son isolement et de son impuissance. « Condamnés à la mort, condamnés à la vie, voilà deux certitudes ».

 

La figure du poète résume en elle toute la misère et toute la dignité humaines, dans la mesure où, exilé de tous, celui-ci cherche à hauteur d’homme la beauté et la vérité. Le poète appartient à « la race toujours maudite par les puissants de la terre » (Stello). Par nature, il est étranger au Pouvoir, car « tout ordre social est basé sur un mensonge », alors que « les beautés de tout Art ne sont possibles que dérivant de la vérité la plus intime » (Stello). A la fois libre et pauvre, il est essentiellement incompris, socialement méprisé et banni. Si Chatterton meurt de faim, si les poètes n’ont pas beaucoup de lecteurs, l’urgence impose d’aider le créateur d’abord matériellement. C’est tout le sens du combat mené par Vigny en faveur de la propriété littéraire : « Je trouve que la poésie est reconnue la plus mauvaise des industries et le plus beau des arts. Sur trente-quatre millions que nous sommes, trois mille dilettanti à peine l’aiment et l’achètent » (De Mademoiselle Sédaine...). Il ne s’agit ici que d’assurer « une meilleure et plus digne existence » à l’écrivain.

vigny

« cela me rendait sombre et pensif ».

Les résultats scolaires traduisent les désarrois et les incertitudes du jeune gar­ çon.

Excellent élève, il néglige rapidement son travail, puis quitte la pension à treize ans pour passer sous la direction très libre d'un précepteur, J'abbé Gaillard, qui, tout en respectant ses goûts, l'encourage à lire énormé­ ment, lui fait traduire Homère en anglais et lui communi­ que sa passion pour les mathématiques.

De cette époque datent les premières œuvres de circonstance de Vigny, qui en écrira durant toute sa jeunesse.

En préparant l'École polytechnique au lycée Bona­ parte, Vigny écoute de loin les dernières clameurs de l'Empire.

Le lycée vit au rythme des combats, dont le jeune homme n'a sous les yeux qu'une copie pauvre et affaiblie : «Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'étude à des casernes, nos récréa­ tions à des manœuvres et nos examens à des revues ».

Le métier de S•)ldat l'attire naturellement.

A la chute de l'Empire, il a dix-sept ans; ses parents lui achètent un brevet de gendarme du roi.

Mais, à l'horizon du métier, la fuite rempla .::e la gloire : Vigny fait partie de l'escorte qui accompagne la pitoyable échappée de Louis XVIII pendant les Cent-Jours.

En 1816, il est affecté au SC régi­ ment de la garde royale, cantonné à Versailles.

Sous­ lieutenant à Vincennes, lieutenant à Courbevoie, capi­ taine au 55' de ligne à Strasbourg, il part enfin pour Bordeaux et s1!journe avec son régiment dans les Pyré­ nées, avec en vue une intervention possible en Espagne.

Mais rien ne :;e réalise, et Vigny, déçu, reconnaît son inaptitude à la vie militaire : «J'étais bien déplacé dans l'armée ».

Les journées de garnison, mornes et pesantes, ont effacé le n:ve des combats.

«Spectateur plus qu'ac­ teur», le jeune homme subit le mauvais destin qui lui est réservé et s'aperçoit que nul avenir n'éclaire pour lui le métier de soldat : «Mon inutile amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions de ma vie».

Après une brève liaison avec Delphine Gay, vite écar­ tée par Mme de Vigny, il épouse en 1825 une jeune Anglaise rencontrée à Pau, miss Lydia Bunburry.

Mais la maladresse de Lydia dans les salons du faubourg Saint-Germain.

sa santé fragile.

son indifférence à la poésie sont autant de signes de l'échec auquel cette union est vouée.

Depuis quelques années, Vigny s'est tourné vers la gloire lilléraire.

Multipliant les essais, l'ami de Victor Hugo, alors directeur du Conservateur liTtéraire, publie, en mars 1822.

un recueil de Poèmes qui lui vaut un succès d'estime.

Prévoyant d'écrire une «théogonie chrétienne >> qui « achèverait l'œuvre du Dante et de Mil­ ton, continuée par Chateaubriand », et prendrait Hésiode et Ovide pour modèles, il entame avec le christianisme un débat qu'il poursui v ra toute sa vie.

En 1826, Vigny publie les Poèmes antiques et moder­ nes et Cinq-Mars, qui, malgré les critiques de Sainte­ Beuve, obtient un grand succès.

Considéré comme le rival français de Walter Scott, il rencontre celui-ci à Paris en novembre 1826.

Ses activités littéraires se mul­ tiplient.

Traduisant Roméo et Juliette -en collaboration avec Émile Deschamps -, il offre Shakespeare au public français.

Tout en approfondissant les questions que pose la création littéraire dans Réflexions sur la vérité dans l'art ( 1827), texte placé en préface à Cinq-Mars, il conti­ nue de traduire le dramaturge anglais; le More de Venise.

adaptation d'Othe llo, est représenté au Théâtre- Français en octobre 1829.

Vigny souhaite ouvrir la scène natio­ nale à une ,, tragédie moderne�> au style mélangé, «familier, comique, tragique, et parfois épique», pro­ duisant « un tableau large de la vie ».

Mais, là encore, la déception suit l'effort et l'espoir.

Vigny poète constate les limites du théâtre, trop vaste et trop bruyant pour faire entendre une voix profonde et recueillie : «cet orgue aux cent voix qu'on appelle théâtre, je ne me décide jamais à le prendre pour faire entendre mes idées».

Shylock, tiré du Marchand de Venise, n'est pas joué, et Hernani, en 1830, consacre le triomphe de Hugo, en position, maintenant, de chef de file des romantiques.

Vigny se raidit, et l'isolement, autant qu'un destin, devient une obsession :«Oh! fuir! fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille >> (Jour­ nal d'un poète, 1830).

Pour Marie Dorval, dont il fait la connaissance en 1830 et avec qui il se lie, il écrit son premier drame, la Maréchale d'Ancre, dont «l'idée même est l'abolition de la peine de mort en matière politique ».

A la première re �résentation, pourtant, le 25 juin 183 1, c'est M le George qui tient le rôle principal.

Une comédie suit en 1833, Quitte pour la peur, proverbe en un acte, qui permet à Marie de prendre sa revanche.

La dernière pièce de Vigny, Chatterton, obtient un succès considérable et lui assure une popularité nouvelle.

Ce sommet de l'art dramatique, d'abord refusé par le comité de lecture, est finalement joué à la Comédie-Française en 1835, avec Marie Dorval dans le rôle de Kitty Bell.

Vigny s'intéresse de plus en plus aux questions socia­ les et politiques.

Les journées de juillet 1830 le confir­ ment dans sa propre condamnation du règne de Char­ les X.

Par loyalisme aristocratique, il commande cependant, en août, une compagnie de la garde nationale, tout en manifestant une profonde sympathie pour le saint-simonisme.

Après une entrevue décevante avec Louis-Philippe le Il février 1831, il se rapproche de Lamennais et, dans le poème «Paris>>, témoigne d'une fascination toute balzacienne pour la vie moderne : Œuvre, ouvriers, tout brOie; au feu tout se féconde! Salamandre partout!.

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Enfer, Éden du monde! Paris, principe et fin! Paris, ombre ou flambeau! Je ne sais si c'est mal, tout cela; mais c'est beau.

Le besoin de solitude se fait de plus en plus pressant.

Hanté par un message à délivrer, par le souci de cohé­ rence pour son œuvre, par la conscience aiguë de son rôle de poète, il s'empresse de brûler des manuscrits de jeunesse, « dans la crainte des éditeurs posthumes », lorsqu'en 1832 il est atteint par le choléra.

En octobre 1835 paraît le dernier ouvrage inédit publié en librairie du vivant de Vigny : Servitude et grandeur militaires, bilan d'une vie et d'un siècle qui lui fait défaut.

Les lectures se multiplient, notamment celle de Julien l'Apostat.

qui sera le héros de Daphné.

Un voyage en Angleterre de juillet à septembre 1836, la rupture avec Marie Dorval ( 1838), l'édition définitive des Poèmes (1837), la mort de sa mère enfin (21 décembre 1837) ferment une époque.

Vigny se replie sur lui-même et trouve refuge dans la vie de l'esprit : ((Je vis clairement que les événements ne sont rien >>, dit le capitaine Renaud dans Servitude et grandeur militaires,. »

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